LES R08E8 DE M. DE MALE8HERBE
. Db tous les biens que le Ciel nous dispe nse , celui qui contribue le plus au cbarme de la vie, celui qui tout à-la-fois est le plus pur, le plus durable, c'est le bonheur d'être aimé. Comme ce bonheur ne peut avoir pour base qu'un mérite véritable , renonçons , ma Fille , pour un instant aux attraits de la fiction, et commençons cette seconde partie de nos Entretiens par le récit fidèle d'une anecdote intéressante qui, en nous rappelant un des plus illus-
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très magistrats du dernier siècle , prouvera c« que doDoent de jouissances l'amour et le respect qu'on inspire.
M. LmaoîgiMMi de Malethetbes , qu'il suffît de nommer pour désigner le ministre intègre , le savant modeste , le grand naturaliste et le meilleur des hommes , avait coutume de passer tous les ans au beau château de Yemeuil , près de Versailles , une partie de Tété , pour se délasser des fonctions importantes qui lui étaient confiées. Parmi les occupations auxquelles se livrait cet homme célèbre, la culture des fleurs était celle à laquelle il s'adonnait particulièrement. 11 prenait surtout le plus grand plaisir à soigner un bosquet de rosiers qu'il avait planté tni-mérae dans une demî-lnoe de boîs taillis, formant remise de chasse , qui se trouvait auprès du village de Yemevil,
De tous les rosiers qu^^avait plantés M. de Malesherbes, auctm n'^avait trompé son espérance. Des buissons de roses de dîffér^ites espèces, formant dans ce lieu agreste et solitaîre «B contraste frappant avec les arbuates sauv»-
geêéofgA^ékmeaâ, emfmaaH^ illtraiaikt tons les rtfardb , «HjgrodnMimit «ne teuMiioii «Mit
L'Imten: cdilmttar dû oe Iioiq^ char* mant ne pouvait ^ malgré sa touehaate modas^ tit , VcBipècher d'ètm fier ëa «ea tuoeèi* Il en pariait â tom ceux i{ui aa préaeiitaiaiit aa château de Verneuil , et il les conduisait à ce qu'il appelait «a «alâiMJa. 11 arait formé de ses mains m joli bane de gaien, ateanstnifl, «ree da la terre et des branobes d'arbres, vue graCta au tMt^ il sa naattsât h Vàbfi de la plaie, eu taaitAi il préservait sa tète sexagénaire des rayons brâlans du solôi.' C'est Hb que , Phêiûfr^ fU0h la main, sa leelare liFTorite, il réiéclws* sait en paix sur les vieîssitudss bamoines , et fécapitalsst avec délices les actions méméra^ blas dent il avait benoré sa carrière*
« Mais veyes dooe, di8ait««il à teirtea les perseuMS qu'il eonduisalt à cette sditnde, yvfez oenme toa» ces rosier» sent frais et tettf* ftial €eax daa jardina soaspine» et lés mÔÊmx cnltivéa ar'ont pas des fleifrs plus belles ef plus abondantes. Ce qui m'élanne sortent, ajou^
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tait-il avec tranqport , c'est que depuis, plusieurs anQées que je cultive ces. rosiers , je. n'en ai pas perdu un seul; jamais jar<Umerj quelque iiabile qu|il fût , n'eut la main plus heureuse que moi : aussi m'appelle-t-on dans.ee villi^e Lamoignon^les-Roses^ pour me distinguer de tous c^ux de ma famille qui portent le même nom. »
Un jour que ce savant naturaliste s'était levé plus t6t qu'à l'ordinaire , il se rendit à son- bosquet chéri fort avant le lever du soleil. C'était vers la moitié, du mois de juin, à-peu-près à l'époque du solstice , oii les jours sont les plus longs de. l'année. La matinée était délicieuse : 1^1 vent frais et uae abondante rosée rafraîchissaient la terre , desséchée par la chaleur de la. veille. Les chants variés, de mille et mille oiseaux formaient un concert ravissant que les échos multipliaient à l'infini et répétaient dans les montagnes : les prd»*ies émaillées , < les plantes, aromatiques et la vigne en fleur remplissaient Tatmosphère.d'un parfum délicieux. •• En. un mo|, le printemps régnait encore, et J'été Gompiençait à paraître.
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M. de Malesherbes, assis prè^ de. sa grotte, contemplait avec respect ce calme heureux d'une matinée . des champs , ce réveil enchanteur de la nature. Soudain un bruit léger se fait entendre. Il croit d'abord que c'est . la marche de quelque biche ou. de quelque faon timide qui traverse le bois; il regarde , examine, et aperçoit à travers le feuillage une jeune fille qui, revenant de Yerneuil , un pot au lait sur la tète , s'arrête devant une fontaine , y puise de l'eau dont elle remplit sa cruche , s'avance jusqu'au bosquet, l'arrose, retourne plusieurs fois à la fontaine , et , par ce moyen , dépose au pied de chaque rosier une quantité d'eau sufi&sante pour, les ranimer, tous.
Le magistrat , qui pendant ce temps était tapi sur. son banc de verdure pour ne pas interrompre la jeune laitière , la suivait des yeux avec avidité , ne sachant à quoi attribuer les soins empressés, qu'elle donnait à ses rosiers. La figure de cette jeune fille était charmante; ses yeux exprimaient la candeur et la gaieté; son teint semblait se colorer des feux de , l'aurore naissante. Cependant l'émotion et la cu-
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rîoshé attirèireiiè i^algré lai le natoralîste vers lajesDe inconnue, au moment où elle dépo* sait an pied d*vn rosier blanc sa dernière cra*^ diée d'eau.
Celle-ci, tressaillant, jette on cri de stir« prise à la vue de M. de Malesherbes, qfki l'aborde anssit^t, et lui demande qui lui a donné ordre d'arroser ainsi tont ce bosquet* u Ohi Monseigneur, dit la jeune fille tonte tremblante, j'n'ons que d'bonnes intentions, j'yons assure : je n'suis pas la seule il'ces cafttons*.... et c'est aujourd'hui mon tour. — Comment, votre tour? ^— Oui, Monseigneur; c'était hier à Lise, et c'est demain à Perrette. — Expliquez-vous , jeune fiUe ^ je ne vovs comprends pas. — Puisque vous m'avex prise sur le £ût, je n'ponvons plus vous en fiûre mystère; aussi ben, je n'voyons pas qu'^a puisse tant vous fâcher.*.. Vous saures donc, Monseigneor, qa'vons ayant vu d'nos champs planter vous-même et soigner ces beaux rosiers, j'nous sommes dit dans tous les hameaux tles environs : « Faut prouver à celui qui répand chaqpie jour tant de bienfaits parmi nous
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et qui Mit hdDorer ai bien r«(pne«ltiiM , qu'il n*a pas «flaire 2k déa ingraU, et,: puisqu'il se plaît tant à cultiver des fleurs, faut l'aider sans qu'il s'en doute; Pour ça, toute jeune fille, âgée de quioM 4ns;, s'ra tenue, ehacune à son tour, en r'?enaiit. d'porter son lait ii Yemeuil , de puiser l'eau à la fontaine qu'est ici près, et d'arroser tons les matins, avant le lever du soleil, les rosiers d'not' ami, d'not' père à tous.... * Depuis quatre ans, Monseigneur, j' n'ayons pas manqué à c' devoir , et j' vous dirai même qu' c'est à qui d' nos jeunes filles atteindra sa qviitrième année, pour avoir l'honneur d'arroser: et d' soigner les roses d* mon--
Ce récit naSf et touchant fit^ «ne vive impression sur. 1<$ minislre. Jamais il n'avait mieux senti lotite la célébrité de son nom. « Je ne m'étonn0 plus» se disait-il avec ravissement , si mes roai^s sont aussi beaux et chargés de tant de fleurs« Mais , puisque toute la jeunesse desbameauic voisins daigna chaque matin me donner une preuve si louchante de son amitié, je lui promets» en revanche, de ne
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pas laisser passer un seul jour sans venir visiter ma solitude , qui m'est devenue plus chère que jamais. — Tant mieux , répondit la jeune fille , ça f ra que j' conduirons nos' troupeaux de ce c6té pour avoir le bonheur de vous contempler tout à notre aise , d' vous faire entendre nos chansonnettes , et d' jaser queuqu' p' tites fois avec vous, si Monseigneur daigne 1' permettre.
„ — Oui , mes enfans , reprit M. de Malesherbes , venez , oh ! venez près de moi. S'il vous arrive quelques malheurs , je tâcherai de les adoucir; s'il s'élève parmi vous quelques différons , je les aplanirai peut-être ; et si quelques mariages assortis par le cœur ne pouvaient se faire par disproportion de fortune, eh bien ! je saurai tout concilier. — Dans ce cas -là, repartit vivement la jeune laitière, Monseigneur ne manquera pas d'occupation, et moi-même j' pourrons dans queuqu' temps lui dire un p' tit mot touchant ça... Mais j'oublie qu' ma mère m'attend ; j' courons li porter l'argent d' son lait, et li conter l'heureuse rencontre que j'ai faite. — Un moment, lui
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dit M. de Malesherbés en rarrètant : Gomment vous nommez -vous? — Suzette Bertrand, pour vous servir, Monseigneur, si j'en étais capable. — £h bien ! Suzette , reprit - il en pressant une de ses mains dans les siennes, rémettez à vos compagnes qui , comme vous , ont soin de mes rosiers, ce que je vais vous donner pour elles. — Oh ! Monseigneur, je n' voulons rien pour ça :,tout votre or ne pourrait valoir le plaisir que j'y prenons. — Vous avez bien raison; non, tout ce que \e possède ne pourrait valoir ce que vous me donnez en ce moment.... ; mais , en attendant que je puisse remercier moi-même vos jeunes amies, rendez-leur ce baiser que je vous donne pour chacune d'elles. Dites-leur bien qu'elles embellissent la fin de ma carrière , et que jamais ce qu'elles ont fait ne sortira de mon souvenir » En achevant ces mots, l'honorable
vieillard déposa un baiser sur le front modeste de la laitière , qui s'éloigna , fière et joyeuse de l'honneur qu'elle avait reçu.
M. de Malesherbés ne cessait de raconter cette aventure. 11 remplit avec exactitude la
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prmtmM qu'il avait faite à la jeane fille, n ne «e passait pas de jour qu'il n'allât visiter «es rosiers. Souvent, tandis qu'une sooîété nombreuse et brillante était réunie an ehàteau de Yemeuil, ce magistrat respectable, ce minîsti«, le conseil et l'ami de son prince, assis près de sa grotte solitaire» participait aux jeux des pâtres des environs, étudiait au milieu d'eux leurs penobans, leurs besoins, leurs habitudes, et ne rentrait an château que fort tard , accompagné de plusieurs d'entre eux> et comblé des bénédictions de tous.
Quelques jours après , c'était un dimanche , M* de Maletsherbes apprit que toute la jeunesse de Yerneuil et des environs devait se réunir le soir même devant sa grotte si renommée , et qu'on avait résolu d'y établir le lieu de la danse. « Adieu , mes roses ! se dit alors ce sage aimable; le moyen que td jeune garçon n'en fleurisse pas sa danseuse , que telle jeune fille n'en détadfte pas les plus belles pour en orner son corset? Mais ils s'amuseront , ils parleront de moi , peut-être ; moi-même je pourrai les voir réunis , être témoin de leurs jeux : allons , al-
ioui, n j'ai qud^ué» roset. de riioins^ j'aurai 4tt pkîsir de plua; et Fim yatil Uen. l'antre. » Cependant , comme il craigHaîi que sa présence n'iniinâdii la baude jbyeuae et ne l'empèchÀt de ae livrer à tout la boidieur que loi promettait une uêbh belle jonmét , il s'abstint de diriger le aoir sa. pooibeiuide aocoutuniée «lu côté de sa solîtiide* Mais le lendemain , dès le matin» il. fut impatietit de voir le dég4t qu'ayait dû <iauser dans le bos^vet la danse de la veille. P^ ^ muni d'une bêche et de plusieurs autres instrument, il, se disposait à ré^ parer le. dommage.».. Qoclte fut aa surprise de trouva" tout dans le.méme état! L'endroit où la daosA avait eu lieu se trouvait passé au râteau, le banc de verdure avait conservé toute sa firalèheur ; on n'avait pas détacbé une • seule rose, et, sur l'entrée de la grotte, ces mots : ji neirê ami! étaieni formé» de fleurs d'étemelles.». • M. de Malesherbes eroyail rêver, w Quoi ! se jdisaitril , au mtlieii d*uiie réunion aussi Qombreiue que folâtre, dans une danse champêtre , oà la joie bannit ordinairement toute réserve y mes roses ont été respectées l Qu'il est
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doux le bonheur d'être aimé à ce point! Je ne troquerais pas ma grotte pour le plus beau palais du monde. »
Le dimanche suivant, il balançait entre le désir d'assister à la danse du village et la crainte d'imposer par sa présence , lorsque son yaletde-chambre vint lui annoncer qu'une jeune fille tout en larmes désirait lui parler. Il ordonna qu'on l'introduisit, et, dés qu'elle parut, lui démanda le sujet de son chagrin, u Ah ! Monseigneur , j'sommes perdue si vous n'avez pitié dé moi ! — Que vous est-il donc arrivé ? Parlez et rassurez-vous. — J' vous dirai d'abord que c'était c'matin mon tour d'arroser vos rosiers. •• — Eh bien? — Eh bien! Monseigneur , comme c'est la fête d' ma marraine Jeanne^ l'une des ferinières du château ^ ' chez qui je d'meure d'puis que j'suis orpheline, j^ons cru que j'n'étais vue de personne, etj'avons eu l'malheur de cueillir une de vos roses, malgré la défense et F serment que j'ons fait entre nous tous de n'y toucher jamais. — Une rose!.... répondit en souriant M. de Maiesherbes; ce n'est pas là un vol bien considéra-