aHETIÈEK V% YIIIAOE
marbre blanc , qui représentait le Teinps, dont la faux implacable abattait indistinctement rhumble yiolette et le cèdre superbe ; au bas on lisait cette inscription : « Rien ne lui échappe, » Une grille peinte en noir , derrière laquelle se trouvait adaptée une double porte en bois de la même couleur , empêchait tout œil profane de troubler le repos de ce lieu respectable , et semblait n'en permettre l'entrée qu'à ceux qui vénèrent la cendre des morts. Autour de l'enceinte régnait une plantation de peupliers qui , par leur doux balancement et la fraîcheur de leur ombrage , annonçaient que là régnait une éternelle paix. En un mot tous les dehors de cette dernière demeure des humains piquaient la curiosité , en même temps qu'ils inspiraient le désir le plus vif d'en connaître l'intérieur.
M. de Vandermont et sa filie, étonnés de trouver au milieu d^un simple village un lieu de repos si habilement établi, tandis que ceux de la capitale sont la plupart indignes des restes révérés qu'ils renferment , s'informèrent à qui l'humanité devait ce dernier hommage.
lia GOHT^S 4 WA «I44I*
U$ apprijram que ce( smmn «imetièro, longt^mps exposé I coimne U^t d'autres , à U vi^ btion pudique, avidt cbengé de forme, et pour mmi dire de etflt^ » par la mort de la jeune et belle St^Ua, fille d» M* de CUris, proi»i«taire du ^teau du rUhg»* Pepuia que ce tendra pare ayait perdu cet unique espoîf de «a vieilles^ ^ il e'étiiît établi le gardien et le eiiltivateur du coia 4e le^e^ où repeaaîl aa fille i; luiHQèQie iiyail coo^tr»U de se^ meâus ht tombeaKi de cet m^ de dcmoMiret de beauté « doot U 9'aTait pu ^ depiû# m ana, se séparer «9 "seul jour. Tewl les mtitioa , aprâs soroir pris sea feul repaà de la journée « il Yenait s'éiablir dans i» lîe)9t dépositaire de toutes ^es affe^^s^ Tortiatt de fleurs et d'arbùates, inscrivait sur «baque tombe nouvelle ce q^iù pouvait donner une juste idée de ne qu'elle renfermait, et ne rentrait au château qu'après le coucher du 9oleil , teûsn/b à la nain une Seur cueillie ^r. h tombe de sa fiUe , et pa^ raissaiH beureiiiL d'a/voir pa^é tout h^ jour au* prèe d'eHe.
<;es reoseîgi)^90ns excitèrent rétonnement
LB ÇiaiTifciyi 99 TiU^B. flSl
^ Km «t l'ii4<i9Îr{kUoa de M. de Vjmdeniwiijt, 119 fiMttt qu'ils voiihireiit «bsokiaient eoiuMil* yte c9 monnio^^de r#t»o«r p^fi^niel. Us firent deiii9«B^ ^ M.> 4» Chrïê s'il voulait dogner à deu3( 6tr^g9r$9 «Uirés par hs dehors de /be te^hsiii^ s^$Sés 4^ 1a paix, la permMAo da le parçofirûr- AiM^itèt Ja double parte a*duyrit : un r\fiu% davaestpque , Télu dia nmr^ parwt à la grille, §t i/emmdsL à M» de Vandenno»! cçwifm^ il «e a^mtiaîl;^ Gelui-cî lyouta. à eou iMVPi #9P tiitre dta magterat ^ anmn^a iqu'il MtU aiseçaa fiile^ et 4»» imUu^ «fr^sila lurent in.tfff^oil» tpua iea ii^vtx daua «et Elysée, dont la cialtur? .4»t lea ^mkl^mes pi^aitFtteftt à qud p^iat ta dottle^HT jeat î^génjeviae , et ce que peut «HT upe $em a^nsibje le aouveoir d*ua être aimé. To^.jee (fue Vfot et la iiatni» peuvieiit proxMm de plaatee -races^ de Acurs Farié« , et d'airtHM^a^^adortC^aoe, sie trouvait rnnnrm^ blé .dant <)e lim de repoe. Lee mura étaîaal tupstéa d'iMie verdure perpétueUe ç une ^eatoce d:fiatt pure a!écbappait 4 iraven des buuÉcais de resiers t «t formait un ruisseau iiiapida (jpii aerfieutittt et ae dérobait ua instaot àjla vue,
161 GOim» A lA nuK.
pour la flatter plus encore. On eût pris, au premier aspect , ce champ de repos pour un parterre émaillé des plus riches couleurs , et l'on he pouvait croire qu'elles cachassent la pâleur de la mort , les regrets et les larmes.
Au milieu de ce cimetière s'élevait un charmant ermitage, dont l'intérieur formait une chapelle . oik chacun pouvait faire sa prière. M. de Claris en sortit bientôt , et abordant les deux étrangers , il leur dit avec la plus touchante expression : « - Vous venez visiter mes ombres chéries ; soyez les bien-venus ! — Cest an père heureux et fier de l'être, répondit M. de Yandermont, qui hésite encore. Monsieur, et n'ose qu'en troublant se présenter devant vous avec sa fille. — Je le fus comme vous , repartit M. de Claris d'une voix altérée ; tout ce qui peut embellir le titre de père, la
nature l'avait réuni dans ma chère Stella
Maintenant vous voyez tout ce qui me reste
d'elle » A ces mots, il leur désigna une
tombé de marbre bleu^-turquin , sur le devant de laquelle on remarquait une étoile d'or. Cette tombe, modelée d'après l'antique^ était
Il CIHËnÈKl Dl TI1I.AQ1. 16S
entourée d'une haie de rosiers blancs, dont les branches enlacées formaient , à cette époqile , au-dessus du monument , un berceau de roses sous lesquelles on lisait cette épitaphe :
Hio
Unaexnobis
Cecidù,
(t Une de nous est tombée là. »
Autour de ces ingénieuses allégories régnait un massif de lilas et de chèvre- feuilles, qui retombaient en voûte au-dessus d'un banc de verdure placé en face de l'étoile d'or. Auprès coulait une source qui vivifiait les fleurs de toute espèce dont cette délicieuse solitude était parfumée. « C'est sur ce banc, dit M. de Claris , que je viens me délasser de la culture de cet Elysée; là, contemplant cette étoile d'or qui brille sur l'azur , je crois voir ma Stella monter au ciel, y faire briller l'éclat de ses vertus et de êes charmes. Bien souvent une habituée de ce bosquet , une jeune fauvette vient à faire résonner son ramage : alors je crois entendre la voix ravissante de ma Stella ; je tends mes
bf»8 , bt je eNûi l'«iQbf»$«er».«M Jtfaip c'i^ asMc FOUS «olretemr 49 JW d^nkiMP 9 <M>iitîaw M. deGkirtt5 VQâ^^ e| fifureoiirojna e^iseitibk les différer mOQomeBS ffim rcfiferàfte eet asile* — Permettez-nous, lui dit M. de Yandermont, de ne point quitter ce sanctuaire de l'amour paternel sans rendre notre hommage particu* lier aux màoes de la belle Stella. •••• » En prononçant ces paroles , il cueillît une branche de cyfMrài^ «A re^^irdAf^ aa fille 9 €t h d^aa «ur la iombe. Wh»), 4PWiBi étbnnée, détache «osflî* un du bèsfuet lUie 9^^ bteodie, et s'emprMsa deift ji^indr^ àl'îB'ffirSDâe de $<m p^e>
tife s*il#ig9(^n^t ^ fcs yûiix lMig^4eiiqps atta* diés sur iee<jriite WQMii»$dt , et suivhnelit M» de Cialîa, ^i .iKfs j0pu4iiiaît i ii»yers une aapfie lœdoyaBile )l<e se%iié efi fleisr , afu amIku de k- <|ttelle s'ékfywit ime l^uifee c#»visrte de tona If^ s4Â.TSm/Uàt •lïgmcuttur»^ ^Sur iinit^ede cbastue, qui deirâiaÂI ce.tr9fifcée ]niH%ie , ^ lisi^t o(i# mots , doiit les le^br^Siéliùmt Coroi^s d'épis 4» firewleitit t
K II 4éffick^iui8«ui4mx çimU 9ffmn d^imr^. »
u LJif dit M, 4^ Çi93ti$i repose uu de mes ^cico$ t^ta^n* Api^s lavoir dtM^hé «m 4tang coQ8i4éra]i>le di&pepdtial^ dj9 ma tem , il le mt en culture, et doiibUi le prix de «a ferme* J'ai voulu dpi^Q^f ji fn mémoire un gage public de mA reecH^nai^^aiioe ; ii>u« les ans, au temps 4e la meîssoa> je viaos, à k tête de sa n^i^bripse fsfiûUe, déposer ici U première geirbe ck Mé que Yqu ceupe dans le sol immense que fertilis^ineQt as pf^ience at son travail.. .,.. Vef^ef 4e ce e^té^ eontinua M* de Claris, en leur désignant une entra tombe couverte de verdure» et sur kqueUe s'élevaient denx laMriers enlsueés. Ici reposent, daps le^ bras Tnai de l'autre, diaux frànes jumeaux, p^» 4ms ce village, dis panvjne agriculteurs» T^tts'les deux servaient dans le même fég^ment^ )#.|epdre atteabement qu'ira se poiv taient leur avait fait obtenir de leurs ehefe la permission de ne jamais se séparer. Dans les dernières guerres d'Allemagne ils se signalèrent par des prodiges de valeur. L'atné , s'étaut avancé ia^>ru4çmfQent popr s'iempsi^i^ d'un poste eppemi, fu^ toiit^-^up ini^t par
166 G01ITI8 A UK tlLLI.
doiue hulans qui fondirent sur lui. Après en avoir terrassé quatre , il aUait enfin céder au nombre, lorsque son frère, Tapercevant, s'élance à ses côtés , et , après le combat le plus opiniâtre , les deux frères jumeaux mettent le reste des hulans en pleine déroute , et ont l'honneur d'apporter un drapeau au quartier-général ; mais les blessures nombreuses dont ils se trouvèrent atteints leè firent bientôt succomber à leurs souffrances : ils expirèrerit , à une demi-heure l'un de l'autre, dans le même lit, et se tenant conjtamment embrassés. J'ai obtenu de leur colonel la permission de faire transporter ici. leur dépouille respectable , afin de donner à toute la jeunesse des environs un exemple de l'héroïsme et de l'amitié fraternelle. Ces deux lauriers enlacés en offrent l'heureux emblème , et au bas j'ai gravé m<û-mème ce que T^us lisez :
«( Nés tous deux ensemble^ ils tnourutent de même, n
• <c Mais quelle est, demanda Nisa, cette tombe modeste au bas d'un saule pleureur, et
IB CnSTltEB DB YIIIACB. 107
sur laquelle est un bouqu«t de fleurs nouvelles ? — C'est, répondit M. de Claris , la dernière demeure d'une femme charmante qui fut autrefois dame de ce village. Tout ce. que la grâce , la fraîcheur d'idées et Tamabilité peuvent offrir de charmes , la nature l'avait rassemblé dans cet être adorable. Privée par le destin du bonheur d'être mère, elle s'en vengea constamment en s'établissant l'amie indulgente et tutélaire de la jeunesse. Jusque dans un âge très-avancé son plus grand plaisir fut toujours de se voir entourée d'une troupe folâtre qui lui rappelait le printemps de sa vie. Elle participait à leurs jeux, s'amusait de leurs folies , riait de les voir rire , composait en un mot son bonheur de celui de tous les autres. Aussi la fin de sa carrière fut-elle exempte d'infirmités et de soucis. Elle a quitté ce monde en souriant , et les derniers mots qui expirèrent sur ses lèvres paisibles étaient encore une fehose aimable.... Elle revit dans une nièce chérie , son élève et sa fille adoptive, qui souvent vient sur sa tombe s'entretenir avec celle qu'elle nommait sa seconde mère.
leS GOIITIS k Uk ffttt.
Cest rite qoi ce mtkfm a déposé là ce héuqaét dont là frAicbeur et là tàrîété ddûiient une juite idée de celle dokit il cotiVre la tèmbe. L'époux de cette tiidte chéKe , hofcniiie de lettres , à composé cette épîtaphe latine :
il Numquàm mater , At fientes liberos reliquit» »
Qe qui signifie en français :
« Jamais elle ne fut mère,
Et pourtant eUe a laissé des en fans qui
la pleurent. »
« Puisqu'elle fut si aimable, dit Nîsa, et ramie de la jeunesse ., je yeux honorer sa mémoire et lui payer ma dette.. ..k » A cea mots, elle cueillit quelques brins de réséda qu'elle déposa sur sa tombe.
ic Gi-glt , dit M. de Yandermont, ea Usant l'inscription d'un riche et ineiste monument en marbre noir, ci-git très-haute et très-puissante dame Victoire Mériadec, comtesse de.«* » u Ibe reste est efiacé, continua-t-il, oh se troviye caché par les ronces et les orties qui l'^tourent*
LK GiamÈlB OE VIlrLAfiX. t09
— Quel contraste frap{>aiit ! dit Nisa; là, des fleurs « la verdure, et toutes les marques du souvenir le plus tendre; ici, Tépine ni«HH çante, les charbons repoussans, et tous les signes de l'oubli le plus cruel. — N'en soyez pas surprise. Mademoiselle, répondit M. de Claris; vous voyez l'effet terrible du souvemr que nous laissons après nous. Ce tombeau, monument do Tégoïsme et de l'orgueil, ren-* ferme les restes de la feue comtesse d'Arles. Cette femme altière fut le fléau de toute sa famille. Elle possédait la {^ns belle terre de ces environs , et jouissait de revenus considérables ; mais jamais elle n'en secourut l'indigent, ja-« mais le cri d^un être souffrant n'-émilt son cœur de bronze. Ses enfans furent tour-à-tour exilés de la maison paternelle ; il semblait que le doux nom de mère fût pour elle un outrage. Lorsqu'elle avait assouvi son ostentation , et satisfait avec insolence ce seul penchant de son ame inflexible , elle aimait mieux enfouir l'or qui lui restait, que d'en doter ses enfans, en obliger un ami , en soulager un malheureux. Aussi le Ciel a voulu qu'elle terminât sa vie dans la
TOHI II. IS.
170 • COHTBS A HA FILLB.
douleàr et l'isolement. Je l'ai vue à $a dernière heure , promenant autour d'elle des yeux som* bres et inquiets , remarquant que partout on attendait avec impatience qu'elle eût exhalé le dernier soupir, n^entendant pas le moindre regret, ne découvrant pas une seule larme : ce fut dans les bras de son cocher en livrée qu'elle sortit de ce monde , en maudissant tous ceux qui l'entouraient, et regrettant surtout de ne pouvoir plus les priver de ses immenses richesses. Sa mort combla de joie ceux qui se partagèrent ses trésors, dont son oi^euil avait eu soin d'indiquer l'existence dans son testament, et de désigner les lieux ou ils étaient enfouis. Gomme cette tombe fastueuse , qu'elle avait ordonnée par ses dernières volontés, était établie dans cette enceinte avant celle de ma fille , j'ai dû la conserver par respect pour les morts; mais vQ^ulant qu'elle offrit ici le contraste le plus frappant , je n'ai jamais cultivé la terre infectée des restes dé cette femme insensible ; je laisse les plantes les plus . abjectes couvrir les basreliefs de son tombeau superbe, et dérobor son nom à tous les regardsV Qui n'aima rien
LB cnXTIÈRB Ht VaULfiB. 171
pendant sa vie , mérite bien qu'on le délaisse apfôs sa mort. — Eloignons -nous, dit M« de Yandermont, de cette tombe abandonnée; Tair qu'on y respire fait mal. On dirait que la nature et l'humanité nous défendent d'en approcher. — Dieux ! s'écria Nisa en poussant un cri de terreur, j'ai pensé mettre le pied sur un serpent qui se glisse sous ces ronces. — Voilà donc, reprit M. de Yandermont; en soutenant sa fille, voilà le seul être vivant qui vienne visiter les restes de cette malheureuse !
» — Yenez, Mademoiselle, dit M. de Claris, en soutenant aussi Nisa, encore pâle et tremblante , venez dissiper votre frayeur , et
jouir d'un spectacle digne de vous Yoyez-
TOUS là-bas , sous ces jeunes peupliers , une tombe de marbre blanc? c'est le dernier asile de toutes les vertus réunies. Là repose , depuis l'été dernier , une jeune dame morte enceinte de son septième enfant : née d'un sang illustre, fille d'un de ces hommes signalés par un 'mérite éminent , à qui le Souverain confie le sort d'une partie de ses états , elle se plaisait à déguiser sa naissance sous les dehors de la mo-
178 COimS A MA PIlLl.
destie et de la simplicité. Douée d'une figure charmante, qu'en^llissait la plus aimable expressifm, elle comptait pour rien Tavantage d*èlre jolie , et faisait consister l'art de plaire dans les seules qualités de l'amer Distinguée par une érudition profonde , un goût exquis , et ce tact délicat des convenances qu'on ne saisit que dans le grand monde , on ne l'entendit jamais se prévaloir de son étonnante supériorité. Paraissait-elle pour la première fois, on croyait voir une adolescente timide, qu'un seul regard fait rougir , parlait«*elle , chaque mot était si juste et prononcé avec tant de charme, qu'on eût dit qu'un génie invisible lui dictait tout ce qu'elle disait : c'était à^lafois Minerve et Sapho sous les traits et le ton naïf d'une simple bachelette. » -^ Que voisje? dit Nisa, en arrivant près de la tombe. Plusieurs volumes de Berquin! un autre de madame de Sévigné ! — C'est moi , répondit M. de Claris, qui , d'accord avec le père de cette charmante famille , m'amuse à faire trouver sur ce marbre tout ce qui peut à-la-fois la distraire et l'instruire. — Que cette épitaphe
Lit cnUnÈRB 9B T1LLA6B. 17S
est lacoDÎqae et touchante ! dit à son tour M. de Vandermont , enr s*approcfaant du mausolée : A demain .' — Oh ! que de choses exprî* . mées dans ces deux mots ! reprit Nisa , les yeux mouillés : A demain! -*-* C'est, répliqua M. de Claris , la devise constante des six enfans qu'a laissés cet ange de bonté , ce modèle accompli des épouses et des mères. Depuis le moment cil son époux lui-mléme eut le pieux courage de déposer sous ce marbre les restes de la corn** pagne fidèle de sa vie , il ne se passe pas un ieul jour sans que tous ses jolis enfans ne viennent s'asseoir sur cette tombe, s'y livrer à leurs études, aux épanchemens de leur âge. On croirait, à les voir, que leur mère vit encore parmi eux , et qu'elle s*occupe de leur bon» heur; ils lui parlent, la consultent; ils s'imaginent qu'elle répond à leur voix^ qu'elle les blÂme ou les approuve , qu'elle les soigne et le$ caresse. Il faut avoir été , comme moi , témoin de ce spectacle attendrissant, pour se faire une juste idée de l'amour filial , et surtout de l'immortalité de l'ame. » A ces mots , M. de Vandermont jeta sur Nisa un doux regard , qui
174 GOimS 4 KA VULB.
semblait lui dire ; u Reconnais ton erreur... j» La jeune personne , rougissant et baissant les yeux , exprimait toute sa confusion , lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups à la porte du cimetière , et peu après on distingua les voix de plusieurs enfans que venait d'introduire le ▼ieux domestique de M. de Claris. « Justement ce sont eux , dit ce dernier à M. de Yandermont : venez avec moi au fond de cette chapelle , et vous pourrez tout à votre aise jouir de la scène touchante dont je vous ai parlé. »
A peine se furent-ils éloignés , que les six orphelins entrèrent dans ce lieu de repos comme dans l'appartement de leur mère. La plus âgée des filles nommée Louise , Tainée de la famille , donnait la main à deux de ses petits frères ; Charles , l'aiaé des garçons , conduisait sa sœur cadette y nommée Anna ; une gouvernante , chaînée de veiller sur eux , portait dans ses bras le plus jeune des six, qui commençait à peine à parler.
En arrivant au tombeau, tous les enfans après avoir baisé le marbre , se prosternèrent autour , et répétèrent après Louise une prière
LB cinmtii n tillaoi. 17s
courte, mais dont Texprestion était digne du sentiment qui l'inspirait. Aussitôt Charles courut cueillir six boutons de rose j qu'il enlaça autour d'une branche d'étemelles; après avoir déposé sur ce bouquet un baiser respectueux , il vint le placer au sommet de la tombe, en disant : « Voilà ce que papa m'a chargé de te remettre...... » Pendant ce temps-là les trois
autres enfans jetaient sur le monument des fleurs de toute espèce ; et Louise , qui tenait sur ses genoux le plus jeune , qu'elle avait pris des bras de sa gouvernante, lui apprenait à prononcer ces mots : « Maman... bénis... ton dernier né. » Aussitôt Arthur se met à réciter deux fables de La Fontaine ; Charles bêche et passe au râteau le sol qui se trouve au bas de la tombe; il arrose les arbustes et les fleurs qui l'environnent ; enfin Louise , après avoir endormi le dernier né dans ses bras , s'empare du volume de madame de Sévigné , en lit plu* sieurs lettres , et se dit à chaque page : << C'est ainsi qu'écrivait et que pensait ma mère. »
Dès que Charles eut fini d'arroser, il vint s'asseoir près de Louise , ouvrit un des volu-
If 6 COATIS A MJinUMé
mes de Berquio , et se livra tout entier à cette lecture atlachante. Le petit Arthur , qui depuis quelque temps avait fini de réciter se» fables , attendait immobile près de la tombe : peu à peu ses jolis yeux se remplirent de larmes , et des soupirs s'échappaient de sa bouche inno* cente. « Qu'as4u , mon petit ami ? lui demanda Louise. — Oh ! j*ai bien du chagrin , reprit l'enfant ; j'ai récité mes deux fables sans que maman m'ait repris une seule fois; elle m'avait promis un baiser dès que je les lui récite-
terais sans faute; et ce baiser il n'arrive
pas. — C'est moi qu'elle a chargée de te le remettre , lui répondit sa sœur en l'embras*' aant. — Certainement tes baisers sont bien bons, reprit Arthur, mais j'aurais tant de plaisir à revoir maman ! — Quand donc reviendra-t-elle avec nous? demandait Georges. — Elle reste bien long-temps dans la belle mai* son blanche , dit Anna. — C'est que sans doute elle ne vous entend pas , leur répondit Charles en soupirant. — Hé bien ! dit Arthur à Georges et à sa petite sœur , appelons-la tous les trois ensemble ; peut-être qu'elle nous répon-
lE «MITIÈBI OE VitLAGE. 177
dra. I) Et les voilà qui crient tons à-la-fois : il Maman ! ehère maman ! c'est nous : réreilie-toî , nous te cairesserons tant ! Nous serons si sages ! -^ Plus bas , mes enfans , plus bas , je vous en prie , leur dit Louise , ne pouvant résister à Témotion qu'elle éprouvait : maman dort ; ne la réveillez pas. — Elle dort toujours quand nous venons la voir, reprit Anna. — Hé bien! dit Georges, descendons dans sa maison blanche , et nous la ramènerons. — Vous , descendre où est maman , s'écria Louise involontairement. Chers petits, vous êtes encore si jeunes!...... Mais je crois qu'en effet
elle s'est éveillée à vos cris ; je l'entends qui
TOUS parle : écoutez! n Aussitôt régna le
plus profond silence, et la jeune personne, s'adressant aux enfans , feignit de leur répéter ces mots de la part de leur mère : « Nous nous
reverrons oui, chers petits, nous nous
retrouverons ..; mais jusqu'à ce moment
ne cherchez point à me voir , et contentez^vous de m'entendre par la voi» de votre sœur. — Nous t'obéîrons , maman, » répondirent -ils avec respect, et tombant à genoux , leurs pe«
178 GOimS A Kà rULB^
tites mains tendues yers le ciel a Mais, dit
Arthur, tu me promets bien de revenir nous voir sitAt que je saurai par cœur tout mon La Fontaine? — Et mol, dit Georges, dès que je lirai mon Berquin tout courant, comme mon frère Charles. — Et moi , dit Anna , sitAt que je saurai faire des chemises pour les pauvres du village : oh! comme je vais travailler ! — Comme je vais apprendre vite ! — Comme je vais étudier. — ^ A demain , chère
maman — A demain, dit Charles, et,
baisant le bouquet qu'il avait déposé sur la tombe , il ajouta : u Je vais rendre à papa ce baiser de ta part. — A demain , dit à son tour Louise : té représenter au sein de ta famille est une tâche au-dessus de- mes forces ; 6 ma mère ! guide mes pas , environne-moi de too ombre tutélaire, et peut-être un jour serai-je digne de toi.... )> En achevant ces mots elle rejoignit ses frères; tous sortirent de TElysée en tour nant souvent la tète du côté de la tombe, et en répétant jusqu'à la porte : u A demain, n
M. de Yandermont et Nisa , émus , surpris de ce qu'ils venaient de voir et d'entendre.
LK CIH£TIÈBS DB VILLA6E* 170
remercièrent M. de Claris de toutes les jouissances qu'il leur avait procurées , et sortirent aussitôt, laissant ce respectable vieillard auprès du tombeau de sa fille.
<c Hé bien , dit le célèbre magistrat , dès qu'il fut sorti dé ce lieu de repos, crois-tu toujours , ma Nisa , que notre ame périt tout entière? Crois-tu qu'il ne reste rien de cet être invisible qui nous fait penser , agir , et dont la sublime essence est le cbef-d'œuvre du Créateur ? — Oh ! mon père , lui répondit Nisa encore tout émue, dans quelle erreur on m'avait jetée , qu'il m'est doux de pouvoir ajouter à tes bienfaits celui de m'avoir ramenée dans le chemin de la vérité ! De quel bonheur, de quel espoir j'eusse été privée sans tes
bontés, sans tes leçons! Ce serpent qui
rampe et siffle autour de la tombe de cette marâtre orgueilleuse , et ces touchans hommages rendus par ces jolis enfans à une mère adorée , ne sortiront jamais de mon souvenir : j'ai cru l'entendre , j'ai cru la voir au milieu de sa
nombreuse famille Oui, oui^ notre ame
est immortelle. »
180 CÔNTKâ A MA riLLB.
' » — J'étffis Men 9Ûr de ce prompt retour, reprit M. de Yandermont , et je rends grâce à la Provideace de m'avoîr secondé aussi heureusement. Souyiens-toi bien , ma fille , qu'une femme sensée ne doit jamais embrasser aucun système ; garde- toi des sophistes, surtout des livres dangereux ; et quand je ne serai plus, riens à ton tour jeter quelques fleurs sur ma tombe ; elle te conyaincra de nouveau que tout ne périt pas avec nous. »