‹ Contes à ma filleChapitre 38 sur 43 · LES SŒURS DE ULIT · texte numérisé non relu

LES SŒURS DE ULIT

MoNsnuft de Beauregard, attaché à l'ambassade de France près la cour de Russie , veuf depuis plusieurs années , avait confié l'éducation de Léonore , sa fille , à madame de Clermont , lune de ses parentes. Cette dame possédait une terre considérable près d'un village du pays de Caux , oii Léonore avait été nourrie par une riche fermière à qui M. de Beauregard avait autrefois rendu d'importans services. Cette digne et excellente feamie , nommée Suzanne , avait allaité Léonore en même temps que Suzette , sa propre fille , sans que jamais on put distinguer à laquelle des deux elle acicordait le plus de soins et de tendresse. Léonore et Suzette furent élevées toutes les deux |karla même mère, reçurent les mêmes cares-

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ses, sucèrent, avec le lait, l'habitude de se voir , de se sourire , de s'embrasser et de jouer ensemble : peu-à-peu elles confondirent leurs plaisirs et leurs peines , leurs goûts , leurs penchans , en un mot toute leur existence ; aussi , une fois parvenues à l'âge de trois ans^ elles ne pouvaient se passer l'une de l'autre. Suzette fut le premier mot que prononça Léonore ; Léonore , celui que prononça Suzetle : on les rencontrait sans cesse dans l'avenue du château de madame de Clermont, courant, jouant et se caressant. Léonore avait-elle reçu quelques bonbons , quelques friandises , elle en réservait une partie pour Suzette , à qui elle courait les porter. Suzette , de son côté , avaitelle obtenu un gâteau , quelques beaux fruits, bientôt elle prenait sa course , et allait en faire part à Léonore. Madame de Clermont, qui voyait dans le tendre attachement de ces deux sœurs de lait le développement de deux bons cœurs , et le présage d'un heureux caractère dans sa petite parente , seconda de tous ses efforts cette touchante amitié , en multipliant toutes les occasions d'en resserrer les liens y d'en

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augmenter les charmes et d'ea utiliser les effets.

Cette naïve et touchante liaison dura plusieursannées , et déjà Léonore et Suzette avaient atteint leur douzième printemps , lorsque M. de Beauregard revint de Russie avec l'ambassadeur de France. Il s'empressa de venir voir sa fille au château de madame de Glermont ; et la trouvant arrivée à Tàge oii l'éducation doit se former , il déclara qu'il était dans l'intention de l'emmener à Paris , afin de lui donner des maîtres et de la rendre digne de figurer bientôt parmi toutes les personnes de distinction chez lesquelles il se proposait de la présenter.

Léonore, qui commençait à partager l'orgueil et l'ambition de son père , accueillit .avec joie. ses propositions, et se disposa à quitter le château oiî elle avait été élevée , à se séparer de la respectable madame de Glermont , qui avait soigné son enfance , de la bonne Suzanne , sa nourrice , et enfin de sa sœur de lait , à qui elle annonça cette prompte séparation.

Le désespoir de Suzette fut inexprimable. « Quoi! tu t'en vas? ma chère petite sœur, lui

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disait-elle , les mains jointes et les jeux noyé» de larmes. Oh ! mon Dieu , que j' suis malheureuse! qu'est-ce qui m'aidera à manger mes gâteaux et mes fromages? V m* faudra donc jouer toute seule , parcourir c' t' avenue , c' village et tous ces environs , sans t'y voir ! et c' qu'il y aura d' plus cruel encore , c'est que j' n'y pourrai faire un pas , sans qu'tout ne m' rappelle ma chère petite sœur , et n' me dise : « c'est là qu' nous nous sommes embrassées ; c'est là qu' nous avons appris à lire ; c'est encore là qu' nous dénichâmes c' nid d' tourterelles qu' nous avons pris tant d' plaisir à élever , et qui sont encore toutes les deux dans ta chamhre : les entends-tu roucouler ? Elles ont été nourries ensemUe comme nous , elles s'aiment comme nous nous aimons; elles sont heureuses comme nous Tétions ; mais on ne les séparera pas ; elles vivront toujours l'une auprès de l'autre ; et moi , je n' te verrai plus l tu t'en vas dans c' Paris , où tu n' penseras plus guère à Suzette, oiî tu l'oublieras peut-être.... Oh ! mon bon Dieu , que j' suis donc malheureuse ! 1»

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LéoAore ne put s'empêcher cTètre émue du désespoir de Suzette. £lle l'embrassa plusieurs fois , lui promît de revenir souvent la voir , et s'en sépara pour monter en voiture avec son père et madame de Glermont , qui fut passer quelque temps à Paris avec eux.

Léonore s'babitua ùcilement au nouveau genre, de vie qu*0D lui fît prendre. Coquette et égoïste , elle éprouva le plus grand plaisir à se parer tous les jours , à paraître dans les différens spectacles et dans les cercles les plus brillans. Bientèt ^e oublia le village où elle avait été élevée; et, sans r»adame de Clermont, qui souvent parlait de son château et des bon* nés gens qai l'entouraient, ni le nom de Suzanne,, ni celui de Suzette n'eussent jamais été prononcés par la jeune personne. Eblouie , au milieu du tourbillon du grand monde , elle ne songeait qu'à briller et à acquérir destalensqui la fissent distinguer. M. de Beauregard, qui avait remarqué en elle d'heureuses dispositions pour la peinture , lui prodigua tous ses soins , les le* çons des plusgrands maîtres, et en peu de temps elle fil dans cet art des progrès étonnans.

' Bient^ madame de Clermont , dont la hàble santé ne pouvait s'habituer au train de yîe de la capitale , annonça qu'elle allait retourner à sa terre , et revoir les bons habitans du pays de Caux. M. de Beauregard regretta d'autant plus cette amie sûre et respectable , qu'elle tenait lieu de mère à Léonore , et qu'il se voyait forcé de s'éloigner encore de sa fille , qui entrait alors dans sa treizième année , et de la mettre dans une de ces. maisons consacrées à l'éducation des jeunes demoiselles.

' Le jour fixé pour le départ de madame de Clermont, Léonore, qui depuis son enfance n'avait cessé d'éprouver sa tendresse, témoigna quelques regrets de s'en séparer; mais elle ressentait au fond du cœur un plaisir secret d'être débarrassée d'une surveillante sévère , qui souvent ayait empêché son père de lui donner telle ou telle parure , et de la conduire à telle fête. Cependant , comme la nature ne perd jamais ses droits , au moment oii madame de Clermont quitta Léonore , elle ne put retenir quelques larmes; elle remercia cette mère adoptive de toutesses bontés , et la chargea

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d'embrasser sa nourrice Suzanne , et de remettre à sa sœur de lait un fichu de mousseline brodé et garni de dentelle , que son père venait de lui donner à cet effet.

Peu de temps après le départ de madame de CWmont, M. de Beauregard , à qui ses occupations importantes et presque continuelles ne permettaient pas de se livrer aux soins qu'exige une éducation brillante , mit sa fille dans une de ces pensions renommées , où l'on peut à-la-fois orner son esprit , former son cœur , et perfectionner les heureuses dispositions qu'on a reçues de la nature.

Léonore, dont le penchant à l'orgueil et à Tostentation ne faisait qu'augmenter chaque jour , ne tarda pas à devenir l'amie de toutes les pensionnaires qui, adulées de leurs parens, faisaient le plus de dépenses , et suivaient tous les caprices de la mode et de la vanité.

Six mois s'étaient écoulés depuis que Léonore avait quitté le pays de €aux. Suzette , qui ne cessait de gémir de son absence, obtint de sa mère la promesse d'aller à Paris voir et embrasser encore sa sœur de lait. Elles partirent

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un matin dans une petite charrette couverte , toutes les deux parées de leurs plus beaux ajustemens, arrivèrent et descendirent chez une riche fruitière de la Halle , leur parente , qui les reçut avec celte franche cordialité qui caractérise le bon peuple de Paris. Dès le soir même Suzette voulut aller voir Léonore à sa pension; et, sur le récit que Suzanne et sa fille en firent à la fruitière , celle-ci voulut les accompagner. Les voilà donc toutes les trois qui , munies des différons cadeaux qu'elles destinaient à la jeune pensionnaire, montèrent dans un fiacre , et se firent conduire à ^la maison qu'elle habitait.

Léonore se promenait en ce moment au fond des jardins , s'entretenant avec plusieurs jeunes personnes de son âge de tous les moyens de plaire et de briller : avertie qu'on la demandait, elle s'imagine que c'est quelque visite d'importance , ou quelques nouvelles fêtes qu'on vient lui proposer. Elle traverse les jardins en courant , pénètre dans le salon , on un grand nombre de pensionnaires étaient réunies , et se trouve tout-à-coup en présence de

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Suzanne et de sa fille, qui ia pressent dans leurs bras et lui prodiguent les plus tendres caresses. » Mais comme t'es donc grandie , ma p'tite Lolore ! lui disait sa nourrice : je n'avons plus besoin maintenant d' nous baisser pour t'embrasser : aussi , comme tu vois , j'en prenons tout à not' aise. — Quiens ! ajoutait la fruitière , faudra-t-ii par s' gêner arec celle qu'on a nourrie d' son lait. ? — Mais baise-moi donc encore , lui répétait Suzette , qui pressait une de $es mains qu'elle mouillait de ses lar* mes : sms-tu ben que v'ià six mois entiers qu' nous n' nous sommes vues. Tes tourterelles s' portiont toujours bien , et s'bectiont conune j' faisons en ce moment ; ton p'tii cherreau , qu'est d'yenu une grsmde chèvrf, fait maintenant des fromages d' crème dont j' t'jqpportons un échantillon. — Et moi , reprit Suzanne, j't'offirons c' gâteau d' fine fleur froment , dont j' t'ai tant d'£dis régalée , c' panier d' chasselas qu' j'avons su conserver malgré les grands froids qu'il a fait cV hiver, et c' bouquet dlilas en boutons , que j'avons cueilli dans 1' bosquet planté r jour heureux où l'on me choisit

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pour ta noarrice, etqui, grâce à Dieu, commence à former un ombrage où tous les soirs j'allons jaser d' toi avec not'homme , ton père nourricier. — Et moi , mon chou , ajouta la fruitière , pour vous r' mercier d' m'ayoir procuré r plaisir d' voir ma commère Suzanue , j' vous offrons V meilleur et 1' plus beau pied d'ananas qu'il y ait dans toute la Halle ; ça j' dis j' m'en vante;.*., mais c'est à condition qa' vous m' permettrez d' vous baiser à mon tour une petite' goutte ; car , foi d' femme , vous êtes un joli brind' fille.... » En achevant ces mots, elle pressa fortement Léonore dans ses bras , et la couvrit de deux gros baisers , conjointement avec Suzanne et sa fille.

- Cette scèn%, à-la*fois gaie et sentimentale, produisit sur le cœur de Léonore une impression d'embarras et de confusion qu'en vain eUe aurait voulu déguiser. Les caresses familières de Suzette j les éclats de rire des pensionnaires qui se trouvaient présentes , tout augmenta le trouble de la jeune. personne , au point qu'elle ne répondit qu'en rougissant et avec dédain aux hommages francs et naïfs de la fruitière

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et de ses deux cousines, qui restèrent stupéfaites de surprise et d'humiliation ; mais ce qui mit le comble à la peine de Suzette, ce fut d'entendre Léonore lui adresser un vous cruel , chaque fois qu'elle la tutoyait avec FeSusion de la plus vive amitié. « Quoi ! tu me dis vous, s'écria-t-elle ^ quand je t' disons to».- Est-ce que je n' sommes plus ta sœur de lait? Si tu savais quel mal tu me fais là! — M' est avis pourtant , ajouta Suzanne avec fierté , que j' t'ons assez bien nourrie , soignée , bercée. , caressée , dorlotée , pour que tu n'en perdes pas la mémoire. — Mort de ma vie ! dit à sontour la fruitière , les deux poings sur les hanches , nourrissez'les donc d' vot' lait , traitezles ni plus ni moins qu' vos propres en fans , y'ià pourtant comme i'vous r'çoiyent* Viens , nia commère , et laisse là c'te p'tite bégueule , qui déjà veut' faire sa grande dame , et qui rougit de sa.nourrice ; jamais al' ne prospérera , c'est moi qui te 1' dis : point d'honneur pour les ingrats » En achevant ces mots , elle entraîna

Suzanne' qui respirait à peine , et Suzette , qui, fondant en larmes , tournait à chaque instant

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la tète poQrToirsi Léonore ne la rappelait pas...» Mais celle-ci les avait Tues sortir avec une joie coupable qu'on remarquait à travers l'altération de ses traits.

La dame qui dirigeait la pension était rentrée dans le salon au moment même où la fruitière faisait à Léonore cette fatale prédiction; elle s'en fit expliquer le motif, blâma son élève de son étrange conduite , et la punit sévèrement de son ingratitude. Mab Fégoîsme et l'orgueil s'étaient tellement emparés du cœur de Léonore, que ridée d'av<^i^ excité le rire de plusieurs pensionnaires , était la seule qui put lui causer quelque chagrin.

Léonore, parvenue à l'Âge de quinze ans , était plus belle que jamais ^ et , malgré les vices de son ame , on la distinguait par mille avantages , et surtout par un talent remarquable dans ia peinture. EUe faisait le portrait d'une ressemblance parfaite ; et son père, toujours aveuglé par sa tendresse , s'imaginant que l'éducation de sa fille était entièrement terminée , la reprit auprès de lui , et k pr6^ senta dan» les cercles les j^us brillans de Paris ,

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on , en flattant sa vanité , on acheva de corrom* pre son cœur.

Suzanne et ta fille, par un reste d'égards et de tendresse, avaient caché constamoient à madame de Clerœont , affaiblie par l'âge et les infirnûlés, la pénible réception que leur avait faite Léonore; mais elles ne revinrent plus la visiter à sa pension. Quelque» mois après madame de Clermont parut menacée de succomber à ses maux : elle mourut en effet dans son château , environnée de tous les heureux qu'elle avait faits, et rendit le dernier aoupir dans les bras de Suzette , à qui elle confia son portrait enrichi de diamans , pour le remettre à Léonore. Sa fortune , en ce moment assez considérable , fut le partage de plusieurs neveux qu'elle avait.

Suzette s'empressa de faire parvenir ce portrait à Léonore , qui parut un moment sensible au souvenir de celle qui avait dirigé son enfance. Mais bientôt elle en sépara les diamans pour en former un riche collier , et mit le portrait dans un ample médaillon qu'elle suspendit à la cheminée de sa chambre. Suzette ,

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rer le bonheiir de A vie; mais le sort , qjoâ la destinait à de rudes épreuves , la priva tout-à« coup de son plère, M. de Beauregard , dont la santé avait été ^aiblie par de nombreux travaux et les voyages qu'il avait faits depuis quinze ans, mourut subitement ; son ^ulence ne consistant qu'en fortes pensions qui s'éteignireat avec lui , et sur lesquelles il n'avait ùâi aucunes économies, il ne laissa pour héritage à sa fiUe que le talent de la peinture qu'elle cultivait toujours avec succès.

Léonore ne tarda pas à éprouver que la perte d» rang et de La fortune éloigne de nous les flat> teurs, et jusqu'aux amis même : elle se trouva bientôt dans Tisolement le plus cruel et le moins attendu* Sa beauté ne fit alors que l'environner de dangers et de séductions ; mais , rappelant dans son cceur tous les principes de vertu qu'Ole avait reçus dans son enfance , elle se retira du grand monde, se relégua dans une cbaœbre , au quatrième étage ; et là pendant un an elle exista du travail de ses nains, faisant à bas prix quelques portraits dont le mérite était ignoré*

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Suzanne «vaii é^prouvé autant de bonheur et de pros|>ériié que Léonore avait eu de revers et de malheurs. Propriétaire d'un domaine asaez étendu^ elle venait de marier Suzette, alors âgée de dix -neuf ans , au fils unique d'un riche agriculteur , Tun des plus beaux garçons du pays de Gaux. Cette digne femme avait ap^ pris la pénMe situj^on oii se trouvait Léonore, et s-était entendue avec sa commère , la mar* chaude de la Halle , pour en adoucir les rigueurs. Tantôt elle envoyait à l'adresse de la jeu&e solitaire une ample provision de fruits et de l^fumes secs ; tantôt un panier de gibier, de volaille; tantôt une provision de sucre et de café ; et cela dôs l'aube du jour, sans que jamais on put connaître le commissionnaire» La belle orpheline , après avoir soupçonné telle ou telle personne qu'autrefois avait obligée son père , et surtout ayant un jour trouvé d«is le dernier envoi qui lui avait été fait dix louis dans une petite bourse de cuir, elle résolut de connaître la main généreuse qui la secourait avec tant de mystère. Elle passa donc la nuit entière à la croisée de sa chambre ; et

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comme l'aurore commençait à paraître, elle rit une femme dont la tète était couverte d'un ample mouchoir, tenant un panier à son bras, venir se poster devant la porte de la maison , et, jusqu'au moment oiî elle s'ouvrait, se tenir assise sur une borne qui était vis-à-vis. Léonore descend avec la rapidité de l'éclair, attend que le portier se lève ; et à l'instant oiî ce dernier ouvre la porte elle aperçoit l'inconnue qui, selon son usage , pose le panier sur le seuil et s'enfuit. Léonore court après elle , la saisit dans ses bras; relève l'ample mouchoir qui couvre sa figure , et reconnaît cette brave marchande de la Halle qui lui révèle tout le secret , en lui disant : « Tant qu'vous fites heureuse et fière, j'vous avons plantée, là , et c'était juste ; mais , à présent qu'vous êtes dans rbesoin , Suzanne et moi j'oublions tout , et j'avons résolu d'vous t'nir lieu d'feu vos parens.... » L'orpheline pressait de nouveau cette digne femme contre son sein et la couvrait de caresses.,., u Vous v'ià donc enfin telle que j'désirions, reprit la marchande : comme le malheur nous change en peu de

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temps ! msds vous me d'vez mon droit d'com* mission; et pour çà j'entends et j'prétends quVous veniez tous les matins chercher vot' p'tite provision à ma boutique : j'vous f rons bon marché , soyez tranquille : vot'bonne nourrice m'a mise en fonds pour long-temps. Venez donc me voir, et j'boirons une petite goutte à sa santé .... » En achevant ces mots, la fruitière s'arracha des bras de Léonore , qui lui remit encore un dernier baiser pour Suzanne.

Peu de jours après , notre orpheline eut une autre aventure qui ne fit pas moins d'effet sur son cœur. Un matin qu'elle travaillait dans son atelier , elle entend frapper à sa porte , et va ouvrir. C'était un habitant de la campagne qui, par son costume, sa figure franche et enjouée , sa force et son langage , annonçait être un de ces riches agriculteurs qui cachent l'opulence sous les dehors de la bonhomie et de la simplicité. Celui-ci était dans la fleur de l'âge ; et sans autre préambiile , il dit en entrant ; C n'est i' pas vous qu'on nomme mam'selle d'Beauregard? — Moi-même, répondit

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Léonore* *— Ah! c'est vous dont on m'a Unat parlée, reprît llnconnu, en la regardant de la tète aux pieds : en c' cas tou$ pouvez m' rendre un grand service : j'vous payerons b^n, n'ayec pas peur. I' s'agit donc de m'bàcler une peinture d'famiUe : c'est qu'tel que vous m* voycE 9 j^avoBs pour fenune la pins belle d' not' canton , et f voudrais qu' vous m' peinturlussiez assiz sur 1' soc d'une d' mes charrues, reprenant haleine d'un air joyeux, et comme qui dirait : » J'avons fini nos e-mail" hê » Auprès d'moi s'rait ma lemme, taillée ni pus ni moins qu'vous , m'apporlant 1' dîner du laboureur, et me r'gardant d'un air qui voudrait m' dire ; « Z' guig heureuse d'être à toi...» i( D' l'autre c6té serait la mère d' ma femme , qu' j'aimons tout comme la not' propre, encore fraîche et ben av'nante, et qui, nous r'gardant tous les deux en souriant, semblerait dire à son tour : « Bien^ mes enfans, atmen^vous H travaille»; g'nia qu* ça pour prospérer. » — J'aime beaucoup cette idée, loi répondit Léonore , étonnée de l'expression que mettait l'inconnu à ce qu'il disait ; mais c'est

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