‹ Contes à ma filleChapitre 40 sur 43 · LES SOEDBS DE LAIT · texte numérisé non relu

LES SOEDBS DE LAIT

soupirs et leurs pleurs, formaient le plus délicieux tableau , dont Léonore n'eût pas manqué de saisir l'expression si elle n'eût fait partie de la scène.

Enfin Suzanne, parlant la première , s'écria : « J' pouvons donc t' presser encore sur ce sein qui t'a nourrie. — Et moi, lui répondit Léonore, je puis enfin reprendre place dans le cœur de ma seconde mère. — Va , tu n'en es jamais sortie. — Pas plus qu' du mien , dit à son tour Suzette , en l'embrassant de nouveau. — ' Mais comme tu es devenue belle ! ajouta Léonore. — C'est l'effet du bonheur , reprit Suzanne : tu vois son mari, al' n'a pas mal choisi , j'espère ; et je pouvons dire sans vanité qu' ça feit le plus beau couple.... Allons ^ Jacques, embrasse-la donc : elle est aussi d'ia famille » Le jeune homme s'empresse d'obéir à sa belle-mère, et d'appuyer sur les joues de Léonore deux bons baisers qui en dissipèrent ta pâleur ordinaire, causée par le chagrin et l'excès du travail. Est-ce qu'il n'y aura rien pour la commissionnaire? s'écria à son tour la marchande de la Halle. — Oh! de

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tout mon cœur , dit Léonore; n*ète$-voas pas aussi ma seconde mère nourrice? Braves gens, dignes amis, excellens cœurs, comment pourrai-je jamais réparer tous mes torts? Gomment reconnaître ce que vous avez fait pour moi? — J'allons t'en indiquer le moyen, repartit virement Suzanne; viens avec nous passer quelques mois : ça t'fera du bien et à nous d' même : ta santé parait affieiibiie, t*as besoin d'te r'poser et de r'prendrc des forces; la vue du pays oi!l tu fus élevée , de c'chàteau d'fea madame de Clermont, et qui appartient aujourd'hui à Pun de ses neveux, une saine nourriture , un peu d'exercice, nos caresses et nos soins , tout c'a t'rendra la santé , et ces belles couleurs qui t'allaient si bien : tu pour* ras à ton aise manger d'ces gâteaux au beurre, d'ces fromages d'crème que tu aimais tant ; el si queuquefois j'te fatiguons par nos prévenances, j't'ennuyons d'not babil, et ben, m'n enfant, t'auras ta chambre à toi seule, où c'que tu pourras t'amuser à ta peinture* — Et moi , ajouta Suzette , je te promets d'aller me promener tous les jours avec toi . de r'voir

LIS SOECIS DB lirr. SOS

ememble^ hss lfc!ux oil j'aVôûa pa^sé notre cftffanée ^ et «i, grftee à Dieu, j'detencm» sous <fiieuques mois nèunrice à not'tour, eh beu! tu seras la marraine d'mott enfanté Viens , ma bonne petite soeur. — V'néz , oh ! venez avec BOUS, inam'selle^ s'éoriait Jacques; tous frez encore ben plas fi<ièlement c'tableau d'famille que j' vous avons demandé. — Viens , répéta Suzanne, ton père nourriciei' t'attend : i n' mantpie qu' toi à ta nourrice pour être la

p4us heureuse des femmes ir Léonore,

dont Fteotion . était inexprimable , pressant tour-à-tour sur son cœur cette respectable fanille^ accepta sans hésiter leurs offres, dont elle connaissait toute la èineérité : elle prépara donc ce qui lui était nécessàii'e pour son départ, et remit au généreux Jacques les vingtcinq louis qu'il avait laissés sur une table. Suzanne et sa fille l'aidèrent avec empressement, pendant que Jacques fut chercher sa charrette couverte , attelée de trois bons chevaux. Il y mit tout ce que Léonore avait disposé pour son voyage ; et Suzanne proposa de partir à Vinstant même. « Non pas , non pas ,

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dit la fruiti^i^, on n'. me quitte pas comme ça. J'entends et j' prétends que ma commère et ses enfans,' car maintenant vaus'y'la du nombre, dit-elle à Léonore; oui,' j'entends qu'vous veniez tous les quatre manger- à ma boutique la plus belle', dinde aux truffes qui soit dans toute la Halle : c'està moi qu'appartient la première réunion d'famille. Soyez tranquille, ajouta-t-elle, j' viendrons en vot' absence nettoyer vot* petit ménage , et j'en paierons les loyers en vpt' nom. Allons , v'nez tous , et sit^t Fdiner , vous s'rez libres de m'quitter et d'regagner pays. »

A ces mots, Suzanne et sa fille donnent le bras à Léonore^ Jacques porte sa cassette qui renfermait tout ce qu'elle avait de précieux ; et la marchande , fermant à double tour la porte de l'appartement, les emmène faire le repas hs plus splendide que Léonore eût fait depuis longtemps , et où elle goûta le plaisir le plus vrai qu'elle eût éprouvé de sa vie.

Le lendemain au soir nosh^eureux voyageurs arrivèrent au pays de Caux , où ils furent reçus par le mari de Suzanne avec tous

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les transports de la joie la plus franche. Léonore tressaillit en revoyant le hameau où elle avait été nourrie , le château de madame de Clennont où .elle avait été élevée, la prairie et tous les sites délicieux , témoins des jeux de son enfance. Le bonheur dont elle jouissait ramena, sur ses traits nobles et réguliers la fraîcheur et l'éclat de la jeunesse ; elle reprit , avec sa beauté, son enjouement, ses heureuses saillies , et se proposa enûn de commencer le tableau de famille que Jacques liii avait commandé.

Mais Thabitation de Suzanne ne lui offrait aucun lieu commode poiir l'exécution de ce projet. De petites croisées en vitrage de plomb ne lui donnaient pas le jour nécessaire à son travail ; elle résolut en conséquence de se procurer au château un local où elle pût exécuter sur la toile toutes les idées qu'elle s'était proposé de réaliser.

Ce château était en ce moment habité par un neveu de, madame de Clermont,. qui en était devenu propriétaire. Veuf dejpuis un an , il se livrait entièrement à l'éducation de deux

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eofanSy fruit derunian la plus heoreuêe. Mnaot passioDiié dea arU , et aimple dans aea goAts, il efoployjiU la plu* grande partie de ea fortune à secQuiir tous les infortnnés; aussi les habitans .du village le regardaient-ils comme un père que madainuç d^ Cleraont leur arait légué en mourant , pour continuer ses bienfaits et faire honorer sa piémoire.

M. de Solange , tdi était le nom de cet homme aimable » Accueillit Léonore avec le plus vif intérêt. Il partagea rémotion qu'elle ressentit en revoyant les lieux où elle avait reçu les première# leçoQs de vertu : il mèU ses pleurs à ceux que laissa couler cette belle orpheline devant le pprtrait de madame de Qermont, qui était dans le salon ; et , sur la demande que loi fit Léonore d'un endroit favorable à la peinture : « Choisisses , lui dit M. de Solange : tout mon château est à votre dispoêition ; heureux de le voir embelli par votre présence , de le voir orné de vos talons. »

Léonore préféra la chambre où elle avait été élevée; et, dès le lendemaip , y (kisant monter la toile qu'elle avait préparée , et tout ce

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qui lui éUût néoeasaire , elle esquissa le tableau qui peu de jours après, représenta l'heureuse figure du jeune Jacques , assis sur sa charrue. BientAt elle groupa autour de lui Suzanne et Sqzette, ainsi qu'il l'avait désiré; mais, afin*' de jeter plus d'intérêt et de vérité dans cette heureuse composition , elle se représenta ellemême sur un des cêtés du tableau , assise tristement sur un tertre , regai*dant d'un air respectueux et reconnaissant le porbrait en miniature de Mi^dame de Clermont , et tenant de l'autre maiu un volume des Lmisona dangereifseff. Ce contraste frappant donnait encore plus d'éclat au groupe joyeux qui formait le centre du tableau* Tout y était vrai , profondément senti , digne en un mol du pinceau des plus grands maîtres. Suzanne et sa famille, quieha-v que jour venaient pose? modèle, ne pouvaient revenir de leur surprise , tant leur ressemblance était frappfl^nte. M. de Solange , non moins étonné que ces braves gens , encourageait Léo^ nore , lui prodiguait les éloges les plus flatteurs; mais son émotion égala sa surprise, lorsqu'un m^tîii, après qu^lquet jovra qu'il avait été forcé

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de «'absenter , il se reconnut lui*mème de l'antre c6té du groupe représentant Jacques et sa famille. Léonore Tavait peint désignant ce groupe à ses deux en fans, à qui il semblait -dire : u Voyez comme Ua sont heureux ! aimez le travail; soyez toujours unis ; tâchez de vous suffire à vous-mêmes y et jamais vous ne connai- JffVjB le malheur. i.. »

^ Léonore , pour réunir dans ce tableau tous les sentimens qui occupaient sa pensée, mit sur le troisième plan , et tout-à-fait sur le cdté, le tombeau de madame de Glermont ,' deyant lequel plusieurs habitans du pays de GauxT faisaient à genoux leur prière , pendant que deux jeunes filles y déposaient des fleurs. Sur le devant de la tombe on lisait cette inscription :

« A ma seconde mère / »

Ce tableau étant achevé ^ M. de Solange ne voulut jamais consentir qu'il sortit du château. C'est en vain que Jacques , ses vingt-cinq louis à la main , soutenait qu'il était à' lui. « Il vaut bien davantage, s'écriait M. de' Solange : tout For que tu possèdes ne pourrait le payer; et je déclare que jamais rien ne pourra m'en sépa-

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rer u S'adressant ensuite à Léonore, il

ajouta : » Et yous, qui joignez à tant de.tâleûs une anjie sensible , épurée par le malheur , daignez m'aider à conserver ; à embellir, le dépôt sacré qu'en mourant me laissa mon épouse. Mes, dei9X enfans , dont yous ayez si fidèlement retracé les' traits aimables , ont besoin , malgré tous mes soins ^ d'une seconde mère : Je ne puis mieux choisir que celle qui s'est représentée dans ce même tableau , si digne de les guider , de les instruire , et surtout de les pré: server des liaisons dangereuses,,,* u £n^ appuyant sur ces derniers mots , M. de Solange Résigna le livre que Léonore avait eu le courage d'indiquer dans le tableau : au même instant ses deux jeunes enfans , saisissant chacun une main de Léonore , et la baisant à plusieurs reprises, s'écrièrent à leur tour : >» Soyez notre n^aman , et nous vous aimerons bien, u Léonore, surprise, émue, fut d'abord quelques instans sans pouvoir proférer une parole ; mais , ,pi:essant contre son sein les deux jolis enfans de M. de Solange , elle leur dit avec l'accent le plus expressif : » Oui, oui, le Ciel

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vous a rendu voire m^e. » Aussitôt Susanue , 4a 611e et son gendre tombent à ses genoux , en lui disant :' « VoQs serei: aussi celle de tout le pays.... i> Léonore, dont Tame sensiMe ne pouvait suffire à tant de douces émotions , se soutenait à peine , et se trouva appuyée sur le bras de M. de Solapge, qui annonça que le mariage aurait lieu dans trois jours au chAteau. Cette beureuse nouvelle , répandue dans tout le village, y causa une si grande joie, que, le jour fixé, Léonore, en se réveillant, aperçut la croisée de sa cbambre ornée de guirlandes de fleurs et de feuillage : au moment où elle l'ouvrit , tous les habitans du village , au son d'une musique champêtre , lui adressèrent les vœux les plus toucbans« Jacques était à la tète des jeunes gens ; Suzanne à celle des mères de Camille ; et Suzette , quoique trèsavancée dans sa grossesse , dirigeait les jeunes filles. Ce fut au milieu de ce tableau délicieux et des plus vives acclamations, que M. de Solange 9 accomjpagné de ses deux enfans , vint chercher sa nouvelle épouse, et la conduisit au château , où leur union Ait célâ>rée sans

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