TRENTE HEURES DE CONSPIRATION A SÉVILLE
L’Alcazar.
Une horrible explosion mettait en émoi, le 8 septembre 1703, la ville capitale de l'Andalousie.
Il était plus de minuit; mais au long cliquetis des vitres qui se brisaient en tombant-, au sourd mugissement des poutres qui chancelaient sur les murs ébranlés, au lugubre son des cloches qui se choquaient dans leur cage de granit, toute la population de Séville se réveilla en sursaut, les boutiques se rouvrirent, et les citoyens, pâles et tremblants , errèrent comme des larves dans les rues, 375 îc
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sur les places publiques et sous les portiques de celte cité qui s’était endormie la veille aux soupirs des guitares, aux parfums des fleurs, h la brise embaumée du Guadalquivir.
On s’accostait sans se connaître, on s’interrogeait sans se comprendre. Les grandes épouvantes ont cela de bon qu’elles rappellent l’homme au sentiment de la concorde et de l’égalité. La peste, l’incendie, la famine, la guerre, tous ces terribles fléaux qui viennent de la colère de Dieu ou de la méchanceté des hommes, promènent bien mieux que les révolutions les plus sanglantes le niveau de l’égalité sur le front des mortels. En face d’un péril imminent, d’une destruction prochaine, les inégalités sociales disparaissent : il n’y a plus ni grands seigneurs ni bourgeois, ni artisans ni propriétaires, ni valets ni maîtres; il n’y a plus que des hommes qui courbent la tête, en tremblant, sous le fouet d’Attila, sous la faux de la mort, sous la verge fulgurante de ce Dieu dont on prend à tâche de lasser la miséricorde et de calomnier les bienfaits.
Mille bruits contradictoires circulaient dans celte foule haletante et crédule, car la peur est la mère de la crédulité.
« C’est un tremblement de terre, disaient les uns; Séville va périr comme Suze, Ecbatane et Babylone.
— Non, répondaient quelques raisonneurs, ce
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n’est point un tremblement de terre ; c’est une explosion, une chute de grand édifice peut-être.
— L’Àlcazar s’est sans doute écroulé, ajoutèrent quelques bourgeois, ravis de n’avoir à déplorer dans ce cas que la ruine d’une merveille architecturale.
— Où retrouverons-nous alors les ossements de ces quatorze rois 1 maures qui dorment si paisiblement dans leurs cercueils de marbre et de porphyre ? repartirent alors quelques étudiants, beaux esprits, que la jeunesse préservait de la frayeur générale.
— C’est la Caza de Pilatos* qui vient peut-être de faire la révérence.
— Ou les Canos de Carmona s !
— Ou la Giralda ! » clamèrent plusieurs voix.
A ces mots, la Giralda ! vous eussiez vu toutes ces têtes consternées, tous ces visages abattus, tous ces fronts penchés vers la terre se relever avec une indéfinissable anxiété ; car la Giralda, c’est le palla-
1. Si la tradition est vraie, quatorze rois ou fils de rois de Sé-
ville reposeut dans les souterrains à peu près inexplorés de l’Alcazar. ' ,
2. On appelle la Casa de Pilatos le superbe palais des ducs de Medina-Cœli.
3. Les Canos de Carmona ne sont autre chose que le merveilleux aqueduc construit par les Romains, et pieusement et habilement restauré par les Maures. On peut dire que l’œuvre du peuple-roi a été dignement vengée des outrages du temps par le peuple guerrier, poète , artiste , philosophe et savant qui a régné avec tant d’éclat sur le tiers de l’Europe.
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dium de Séville:, c’est sa gloire, son amour, son plaisir et son orgueil.
La Giralda n’avait point bougé; elle régnait là debout, de toute sa prodigieuse hauteur, sur cet amas de maisons mauresques, de monuments splendides, de masures catholiques qu’on appelle Séville la galante, la belle, la désirable.
Bien plus, un magnifique clair de lune répandait sur la Giralda ses teintes mystérieuses et douces, et l’enveloppait d’une robe d’albâtre comme celle des archanges. A l’aide de cette mélancolique lumière, on distinguait parfaitement les plus mignonnes ciselures de l’édifice sacré, et les pâles rayons de cette lune de septembre, en filtrant à travers les rinceaux délicats de la Giralda, en s’épanouissant sur les surfaces omnicolores des verrières, en se reflétant sur les gracieux contours des nervures et des colonnettes, imprimaient un nouveau charme à l’ensemble vénérable de l’antique cathédrale, vaisseau sublime et vainqueur de tant de siècles dont la Giralda semblait être tout à la fois le grand mât, l’ancre et le gouvernail.
En contemplant leur radieuse Giralda toujours impassible entre les orages du ciel et les orages de la terre, les habitants de Séville se rassuraient peu à peu. Un régiment au milieu des feux qui le déciment, des charges de cavalerie qui l’obsèdent, ne perd point courage tant qu’il voit au centre de son
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carré menacé le glorieux drapeau qui lui rappelle et les vieux périls et les vieux martyres de la foi militaire, et la patrie absente. La Giralda était, nous l’avons dit, le drapeau des Sévillans; elle ÉTAIT!! ses banderoles de pierre, ses saints agenouillés, ses vierges immobiles, ses chérubins en extase; ses anges prosternés dominaient encore la ville et l’Andalousie tout entière.
Séville ne devait point périr, quand bien même tous les chariots de l’Égyptien, franchisseur imprudent de la mer Rouge, se seraient arrêtés sur le rivage du Guadalquivir ; quand bien même les innombrables armées de Nabuchodonosor seraient venues camper à sa porte ; quand bien même l’épée de Sennachérib lui-même aurait heurté de son pommeau assyrien la poterne de son dernier bastion.
Les Sévillans n’avaient plus peur.
Les habitués de l’Alcazar n’avaient pas eu peur du tout.
Disons ce que c’était que l’Alcazar.
L’Alcazar est l’ancien palais des rois maures de Séville; c’est un édifice qui, en nul endroit de l’Europe, et même de l’Espagne, n’avait point de rival; il ne ressemble, en effet, ni à l’Alhambra de Grenade, ni au palais des rois maures de Cordoue, bien que l’architecture soit la même quant à l’ensemble des ornements et du style; mais la disposition des bâtiments est différente.
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Dégradé par l’ignorance des hommes et par le ravage des siècles, ce palais n’exciterait ni l’étonnement ni l’admiration du vulgaire, malgré les charmantes reliques -de sa splendeur passée, si ses jardins bizarrement dessinés, si ses ombrages séculaires, si ses eaux jaillissantes ne dotaient d’une jeunesse éternelle les épaves de marbre, de jaspe et de porphyre , qui dorment sous le sable d’or de ses allées pittoresques, et n’en faisaient une des promenades les plus singulières du monde et des plus attrayantes de l’Andalousie, qui n’est elle-même qu’une vaste et délicieuse promenade.
Sous le règne de Charles II, roi d’Espagne, l’Alcazar fut non pas restauré, mais rendu abordable à cette foule d’étrangers et de nationaux qui venaient à Séville pour contempler les somptueux monuments à la tête desquels la renommée plaçait la Giralda et l’Alcazar. La culture et l’entretien des jardins furent confiés à des jardiniers habiles, et Charles II poussa la munificence jusqu’à donner vingt mille ducats de sa cassette pour orner de statues cet Éden mauresque et pour remplacer les bassins, les fontaines et les réservoirs qui avaient été détruits. On commit au gouvernement de ce château de fées un vieil officier des gardes wallonnes, et on permit à ce gouverneur de se créer un revenu considérable, en ouvrant quelques salles du
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palais et les jardins, moyennant une faible redevance mensuelle, à tous les hommes de loisirs, nobles ou roturiers — mais existe-t-il des roturiers en Espagne? — qui voudraient jouir à toute heure du jour et de la nuit des fraîcheurs aromatiques, des souvenirs charmants de ce palais sans pompe et sans rois, mais non sans gloire!
En peu d’années, l’Alcazar devint le rendez-vous obligé de la jeune noblesse de Séville. On y soupait comme à Saint-Germain ; on y faisait médianoche comme à Meudon et comme à Chantilly ; peut-être aussi, car l’amour se glisse dans toutes les charmilles, la galanterie y régnait-elle aussi bien que dans les bosquets de Versailles et sous les portiques de Trianon. Ce qu’il y a de certain, c’est que le vieil officier wallon fit sa fortune dans l’Alcazar, et qu’il légua à son fils, avec la survivance de son emploi, le secret très-productif de changer en flots d'or les flots pourprés de xérès et de malaga, et d’évoquer les ombres légères des aimées et des magiciens de la cour mauresque au son magnétique des dés, de la bassette, du tric-trac et du pharaon. En trois mots, on soupait, on jouait et on aimait à l’Alcazar, avec privilège du roi.
La furieuse explosion fit bondir simultanément les joueurs sur leurs sièges, les dés sur les échiquiers, les baisers sur le cou de cygne des aimées, les coupes sur leurs plateaux de cristal. Joueurs et
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amoureux, convives et buveurs se regardèrent un instant en silence.
« Voilà un magasin à poudres qui saute! dit flegmatiquement un cavalier entre deux âges, qu’une tenue martiale et plus encore une large baiafre sur le visage signalaient comme officier à la demipaye.
— Vous croyez , don Joseph de Mendoze ? dit un jeune homme vêtu avec une exquise recherche et dont le manteau était orné de la croix de chevalier d’Alcantara.
— J’en suis sûr, repartit l’officier, et à la direction du vent, je gagerais que c’est la poudrière de la Sagra, près l’hôpital de ce nom, qui a sauté.
— C’est une gentillesse française, reprit le jeune chevalier d’Àlcanlara, le glorieux Philippe V, petitfils du très-glorieux roi Louis XIV, nous octroie des feux d’artifice à sa manière.
— Je pense, moi, que l’archiduc, ou plutôt la faction qui l’a adopté pour chef, est beaucoup plus capable d’une pareille action que le roi Philippe V et la France, dit un cavalier que, à la fierté de sa prestance et à la coupe de son manteau, on reconnaissait pour Castillan.
— Il paraît, répliqua ironiquement le chevalier d’Alcantara en attachant sur le Castillan un regard dédaigneux, que le seigneur don Luis d’Almeida professe pour Philippe V une estime profonde. Il
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l’invoque à tout propos, le loue à toute occasion.... Et tenez, mes amis, cette idolâtrie va si loin chez lui que tous les doublons qu’il tire de sa bourse sont à l’effigie du nouveau roi ; nous jouons, nous, avec des ducats et des pistoles à l’effigie de Philippe II, de Philippe IV, de Charles II.... »
En faisant cette remarque offensante, le jeune chevalier montrait, du bout de sa canne d’ivoire, les pièces d’or neuves et brillantes que don Luis avait mises en circulation sur le tapis vert de la bassette.
« Et quelle conséquence tirez-vous de là, seigneur don Pèdre de la Gova? repartit don Luis avec une feinte tranquillité.
— La conséquence que j’en tire, et que tout le monde tirera comme moi, repartit don Pèdre, c’est que vos relations avec les ministres de Philippe V vous procurent de fréquents échantillons de monnaies qu’on frappe pour le service de ce prmce, et que....
— N’ajoutez pas un mot de plus, don Pèdre, interrompit le Castillan, ou, par la croix que vous portez sur votre pourpoint, je ne vous laisserai pas le temps de sortir votre épée du fourreau. Vous n’ôtes qu’un enfant et vous ne méritez pas la mort, mais une leçon que je me charge de vous donner.
— S’il me plaît de la recevoir! fit arrogamment le chevalier d’Alcantara; un homme de ma race n’est
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point tenu de croiser son épée avec le premier venu qui s’intitule gentilhomme.
— Tu la croiseras -malgré toi, s’écria don Luis en jetant son gant au visage de don Pèdre de la Gova. Je voudrais avoir pitié de toi, ton insolence refoule lacompassion dans mon âme.... Marche! marche!
— Messieurs, dit en se levant don Pèdre, je veux vous faire juges; ce cavalier castillan, arrivé à Séville depuis peu de jours, peut-il me contraindre à mesurer son épée contre la mienne?
— Oui, parce que vous l’avez insulté, fit don Joseph de Mendoze.
— C’est un agent de Philippe V....
— Dites un serviteur de Philippe V, votre roi légitime et le mien*, interrompit vivement don
]. On sait que Charles II, roi d’Espagne, légua, par son testament, le trône au duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, qui y avait, du reste, des droits incontestables par le chef de son aïeule. L’avénement du jeune prince français à la couronne fut salué par les acclamations unanimes du peuple espagnol. Mais Guillaume III , roi d’Angleterre, toujours dirigé par la haine qu’il portait à la France et à son roi, parvint, par ses intrigues, et à l’aide de l’or britannique et hollandais, qu’il répandait à pleines mains, à former une coalition contre le nouveau roi d'F.spsgne, et lui donna pour corapéiiteur l’archiduc Charles, neveu de la femme de Charles III et second fils de l’empereur d'Allemagne. Cette guerre de la Succession appauvrit la France et l’Espagne et fit couler des torrents de sang. Mais Guillaume assouvissait sa haine, et l’Angleterre profita, comme toujours, des malheurs de l’Europe pour étendre son influence et son commerce. L’héroïsme et la fidélité du peuple espagnol triomphèrent enfin de la poli-
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Luis; et vous, don Pèdre, quel rôle jouez-vous à Séville? celui d’un factieux, peut-être d’un espion de l’archiduc!... »
Don Pèdre de la Gova fit un geste menaçant.
« Oh ! épargnez-nous ces airs de matamore irrité, reprit don Luis; ils ne font peur à personne ici. Oui, continua-t-il avec véhémence, vous êtes un factieux et un traître.
« Cette explosion terrible qui vient à l’instant de mettre sans doute toute la ville en alarme, cet odieux attentat contre la sécurité et la vie des citoyens, c’est vous et vos pareils qui en êtes les auteurs! En vain vous voulez rejeter cette abominable action sur les amis et fidèles sujets de Philippe V ; c’est vous, vous don Pèdre de la Gova, qui avez payé les incendiaires et qui les payeriez encore si l’épée d’un honnête homme ne venait pas trancher d’un seul coup vos trames criminelles et une vie fatale à la patrie.
— Oh ! c’en est trop! s’écrie don Pèdre l’épée à la main ; c’en est trop, je vais t’apprendre, valet de Philippe Y, à mieux préciser tes accusations.
— Ta fureur et la rougeur qui couvre ton front, don Pèdre, parlent plus haut encore que mes paroroles. Viens! viens! que Dieu décide entre l’épée
tique de la Grande-Bretagne, et Philippe V fut reconnu, par le traité d’Utrecht, roi d Espagne et des Indes par toutes les puissances de l’Europe.
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d’un loyal gentilhomme et celle d'un vil conspirateur. »
Dans leur impatience d’en venir aux mains, les deux champions renversèrent les tables et les sièges qui les séparaient. Bientôt l’or, les cristaux brisés, les bougies, les flacons, les amphores, roulèrent sur le parquet de cèdre de l’Alcazar, avec des flots de vin de Chypre et de Madère.
Ce fut sur ces débris glissants que don Luis d’Almeida et le chevalierd’Alcantara se joignirent et croisèrent leurs épées entre deux haies de spectateurs, que le bruit de la querelle avait attirés du jardin et des chambres dédiées au plaisir de l’Alcazar.
Cependant on entendait au loin le bruissement de la foule; et les petits oiseaux, hôtes babillards des orangers voisins, troublés dans leur sommeil, commençaient à fredonner leur hymne matinal.
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Balthazar.
La lutte ne dura pas longtemps; don Pèdre de la Gova, atteint en pleine poitrine par l’épée de son adversaire, tomba lourdement sur le plancher, donnant à peine quelque signe de vie.
« Fuyez ! fuyez ! seigneur cavalier, dit tout bas à don Luis une jeune femme qui s’était constamment tenue auprès de lui pendant le combat ; oui, fuyez, au nom du ciel ! Ce seigneur, que vous venez sans doute de tuer, appartient à la famille du duc deMédina-Cœli, et vous avez tout à redouter de leur ven- , geance ! »
Le Castillan ne se pressait pas d’obtempérer à cet avis si généreusement offert, lorsque l’officier don Joseph de Mendoze. Drofitant du tumulte qu’occa-
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sionnaient dans la salle, les premiers soins que l’on prodiguait au blessé, le prit par le bras :
« Venez avec moi, seigneur don Luis, lui dit-il, et confiez-vous à un soldat comme vous. Je n’ai point l’honneur de vous. connaître, mais entre gens de cœur, la connaissance est bientôt faite. Venez. »
Et ils descendirent rapidement dans le jardin.
Les jardins de l’Alcazar sont un labyrinthe inextricable.
Les méandres de cet Kden, où croissent et se confondent les branches du citronnier, du chêne, de l’oranger, du sycomore, de l’orme et du palmier, sont infinis. Le fil d’Ariane pourrait à peine suffire à en suivre les bizarres contours, les sites imprévus, les mystérieuses solitudes.
Don Joseph conduisit le Castillan dans l’une de ces allées les plus reculées.
« Seigneur cavalier, lui dit-il, vous ne pouviez avoir une plus fâcheuse affaireàSéville.Votre malheureux adversaire est uni pas les liens du sang à l’illustre maison de Medina-Cœli....
— Je le sais, repartit don Luis.
— On dit même, poursuivit Mendoze, que don Pèdre de la Gova est le fils naturel du duc.
— Que m’importe ! fit le Castillan ; ne m’a-t-il pas grossièrement outragé? N’ai-je pas opposé d’abord à son inconcevable insolence beaucoup de calme et de modération ?
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— D’accord.
— Au lieu d’agir noblement et suivant les usages adoptés par les gentilshommes de toute la chrétienté, lie s’est-il pas jeté sur moi comme une bête féroce?
« A-t-il appelé des témoins, laissé régler les conditions du combat? Nullement. En pareil cas, la défense de l’attaqué est légitime, le meurtre est excusable.
« Si je l’ai tué, c’est un malheur; mais je n’aurais pas la force de m’en repentir.
— Je suis loin de vous donner tort, seigneur cavalier, et ce n’est point pour vous adresser des remontrances dans le goût de Sénèque que je vous ai amené dans cette allée solitaire; c’est pour vous arracher à un péril imminent. Oui, don Luis, vous l’avez deviné : le jeune étourdi auquel vous venez de faire si cruellement expier ses fanfaronnades est à Séville le chef du parti allemand. Je ne prétends pas dire qu’il ait trempé directement ou indirectement dans la catastrophe de cette nuit; mais je dis, et j’en ai la certitude, que l’archiduc Charles n’a pas de partisan plus dévoué, le roi Guillaume d’émissaire plus aveuglément soumis à sa politique. Voici donc quelle est votre situation; vous allez avoir contre vous les adhérents connus et cachés de l’archiduc, les amis du roi Guillaume et de l’alliance anglaise, et enfin les membres presque tous puissants de la famille Medina-Cœli. Vingt poignards
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vous menacent, et il fautsonger à votre sûreté, moins encore dans l’intérêt de votre personne que dans celui de la cause auguste dont je suppose que vous êtes l’un des plus habiles et des plus nécessaires soutiens.
— Je vous remercie, seigneur cavalier, répondit don Luis, de votre sollicitude et de vos bons conseils; mais je ne puis tirer aucun protit de l’une, et je suis hors d’état de mettre en pratique les autres.
« Depuis un mois à peine à Séville, je n’y connais personne, et, à moins de passer les nuits à la belle étoile comme l’incomparable don Quichotte de la Manche, je ne puis quitter l’hôtellerie où j’ai fait élection de domicile pendant mon séjour dans la capitale de l’Andalousie.
— Je ne vous offrirai pas un gîte dans ma maison, car vous y seriez bientôt découvert, reprit don Joseph; mais je vais vous en proposer un où vous pourrez défier tous les amis des Medina-Cœli et tous les pensionnaires de l’archiduc et du roi Guillaume, fussent-ils cent mille à Séville.
— Proposez, seigneur cavalier.
— Eh bien ! seigneur, c’est la Giralda.
— La Giralda! ! ! Quoi ! la Giralda, la tour de la cathédrale de Séville !
— Elle-même, seigneur cavalier. La Giralda a pour gardien un certain Balthazar, juif converti, qui, répudiant la foi de ses ancêtres, n’a point abandonné
LA GIRALDA
les préceptes d’usure et de rapacité des tribus d’Israël.
« Pour de l’argent, Balthazar fait tout, ou plutôt il ferait tout, depuis le sacrilège jusqu’au meurtre inclusivement. Moyennant une récompense assurée, le gardien de la Giralda vous logera pendant des semaines, des mois et des années entières dans une de ces chambres, ou plutôt dans un de ces nids qui sont attachés aux angles obscurs de la tour.
« Nul autre que Balthazar ne connaît ces repaires aériens; nul autre que lui ne saurait y pénétrer.
« Vous serez là à l’abri d’un coup de main, et les poignards ne pourront pas vous atteindre.
« Mais il n’y a pas un instant à perdre. Venez, seigneur cavalier ; j’entends du bruit autour de nous. Revenus de leur premier effroi, les amis de don Pèdre de Gova vous cherchent peut-être en ce moment.
— Je suis prêt à leur répondre s’ils ne portent que des épées, repartit fièrement le Castillan.
— Et moi aussi, fit don Joseph; mais ils ont pour auxiliaires les alguazils du corrégidor et les stylets de la Sainte-Hermandad. De grâce, venez, seigneur, venez, au nom du roi Philippe V. »
Don Luis se laissa entraîner par Mendoze plutôt qu’il ne le suivit, et le vieil officier qui connaissait sur le bout du doigt la carte des jardins de l’Alcazar, parvint, à force de marches et de contre- mar-
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ohes habiles, à le faire sortir du palais des rois maures sans être reconnu.
Ils avaient marché en 'silence. Quand ils furent dans le cœur de la ville, don Luis dit à son compagnon :
« Ce gardien de la Giralda fera peut-être quelque difficulté de recevoir dans son aire d’aigle et de hiboux un étranger?
— Ne craignez rien, répondit alors don Joseph, Balthazar ne vous fera pas même une question. Cet homme m’a quelques obligations, et, bien que la reconnaissance ne soit pas la vertu favorite des juifs, même des juifs convertis, je dois lui rendre cette justice, qu’il a souvent saisi avec empressement les occasions de m’être agréable. Mais je dois vous donner une idée du personnage avec lequel je vais vous mettre en rapport
— Vous me ferez plaisir.
— Le seigneur Balthazar est un petit vieillard jaune, chauve, courbé et rechigné. Il compte à peine soixante ans, mais on lui en donnerait quatre-vingts, tant les habitudes sordides de sa race et de luimême ont déteint sur son corps amaigri par des jeûnes volontaires et par la dessiccante contemplation de l’or. Allègre et joyeux par excès, Balthazar semble pourtant observer les ordonnances de sa nouvelle religion avec une rigoureuse ponctualité. Vous pouvez croire toutefois qu’il n’a pas dépouillé en-
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tièrement le vieil homme, et qu’il sacrifie en secret au veau d’or.
— Hélas! répliqua don Luis, ce culte-là n’est pas exclusivement réservé aux juifs; je connais bon nombre de vieux chrétiens qui mériteraient qu’on leur brisât les tables de la loi sur la tête, comme fit autrefois Moïse en descendant du mont Sinaï.
— Nous marchons à grands pas, tous tant que nous sommes, juifs, chrétiens et mahométans, à l’idolâtrie, reprit don Joseph : on commence par l’indifférence, on arrive à l’incrédulité absolue, et l’on retombe dans la superstition de l’idolâtrie. C’est la marche de l’esprit humain depuis quarante siècles, et c’est la nôtre....
« Mais, seigneur, un double trait encore pour achever le portrait de l’hôte que vous allez avoir. La famille deBalthazar se compose de deux enfants : une fille de seize à dix-sept ans, un garçon de six à sept.
« La fille, qui s’appelle Inésille, est un miracle de la nature, et sa beauté la faisait regarder, il y a quelques mois encore, comme une des merveilles de Séville; elle ne paraît presque plus aujourd’hui, et l’on attribue cette disparition subite à quelques chagrins d’amour ; le garçon, pour compenser la beauté de sa sœur, est idiot, rachitique et louche ; c’est une misérable nature qui inspire autant de pitié que de dégoût. Mais, admirez, seigneur cavalier, les bizarreries de l’esprit humain ; ce ltalthazar, qui se ferait
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damner pour la conquête d’un maravédis, ce juif qui sue par tous les pores, la cupidité, la convoitise et l’envie ; ce mécréant, cet usurier, ce cancre donnerait toutes ses richesses, tous ses trésors, toutes ses maisons, pour arracher un de ses enfants, je ne dis pas à la mort, mais seulement à la douleur. Balthazar est un père comme il n’y en a pas; et simple et frugal pour lui-même , il achèterait l’empire des Indes , s’il était à vendre, pour satisfaire un caprice de sa fille et surtout de son fils. »
En discourant ainsi, les deux cavaliers étaient arrivés à la porte de la tour célèbre de la cathédrale de Séville.
« Nous voici parvenus au terme de notre course, fit don Joseph ; maintenant , seigneur cavalier, avant de heurter à la porte de la Giralda, permettez-moi de vous faire une question qui, dans toute autre circonstance, pourrait vous sembler incivile. Avez-vous de l’argent sur vous ? Si le jeu de cette nuit a épuisé votre bourse, laissez-moi vous offrir deux cents pistoles qui vous seront nécessaires dans votre retraite temporaire ; car je ne vous cèle pas que Balthazar fait payer au poids de l’or son hospitalité.
— Mille remercîments, seigneur Mendoze, repartit don Luis; j’ai encore sur moi une centaine de ducats, et je pense, avec cette somme, parer aux premiers besoins de ma clôture.... qui ne se prolon-
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géra guère, j’ai tout lieu de le croire. D’ailleurs, j’espère que vous viendrez voir le nouveau stylite, et si j’ai besoin de quelque surcroît de doublons, je profiterai de votre offre obligeante.
— Je me fie à votre parole.
— Mais, seigneur cavalier, reprit don Luis, si le motif de ma venue à Séville devait être caché à un don Pèdre de Gova et à ses pareils, il ne doit point rester un mystère pour un brave et loyal gentilhomme tel que vous paraissez être. Apprenez-donc que je me nomme don Luis d’Almeida, que mon père est grand d’Espagne de première classe, et que le désir d’arracher mon pays à la guerre civile m’a fait rompre avec les plaisirs de mon âge et de mon rang pour parcourir toutes les provinces de la monarchie espagnole, tantôt comme soldat, tantôt comme apôtre politique; en un mot, je suis zélador'.
— Vous ne m’apprenez rien de nouveau, don Luis, et j’avais pénétré et votre mission et l’éclat de
I. Plus de trois mille jeunes gens des premières familles de la Nouvelle et de la Vieille-Castille se rassemblèrent et formèrent, sous le titre de zéladorès, un corps de cavalerie considérable qui parcourait, par détachements, les diverses provinces de l’Espagne, encourageant les partisans de Philippe V, déjouant les quelques tentatives des amis de l’archiduc, et boucliers des villes fidèles, raffermissait le dévouement ou paralysait la tiédeur des provinces travaillées par les intrigues de l’étranger. Les zéladorès firent autant pour l'Espagne que Berwick et Vendôme.
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votre race dès votre première visite à l’Alcazar, repartit don Joseph.
<* Quant à moi, — car franchise pour franchise, et les hommes de cœur n’ont rien à risquer à être sincères, — je ne puis me vanter d’une origine aussi illustre que la vôtre ; mais ma famille est l’une des plus recommandables et des plus anciennes de Valladolid, et le dernier grand inquisiteur était l’oncle de ma mère; cette parenté vous explique le genre de service que j’ai pu rendre au juif Balthazar. Entré jeune au service, je me suis battu en Allemagne et dans les Pays-Bas, et je suis arrivé au grade de capitaine dans le régiment d’Illescas.
« Des blessures graves m’ont engagé à prendre ma retraite depuis cinq ans, et j’ai fixé ma résidence à Séville, parce que le climat de l’Andalousie est aussi favorable aux blessures du corps qu’aux blessures du cœur. Voilà, seigneur cavalier, l’abrégé de mon histoire, que je vous conterai plus au long dans des temps plus heureux et dans des conjonctures plus propices.
— Ainsi , vous êtes Castillan , répliqua don Luis. Je suis doublement heureux de devoir à un compatriote et à un soldat comme moi l’inestimable et précieux service que vous venez de me rendre.
— Malgré mes blessures, reprit don Joseph, mon bras peut encore soutenir le poids d’un mousquet
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et diriger la lame d’une épée; c’est vous dire, don Luis, que je serai prêt en tout temps à défendre ou à venger mon roi, ma patrie ou mes amis. »
Don Luis tendit la main à son nouvel ami, qui la serra affectueusement.
« Je pense, fit Mendoze, qu’il est temps de faire votre entrée chez Balthazar ; j’ai vu rôder autour de nous quelques-unes de ces figures hétéroclites qui ne peuvent appartenir qu’à des alguazils ou à des miquelets; il faut dépister les uns et les autres. »
En achevant ces mots, don Joseph de Mendoze frappa sept coups du pommeau de son épée sur la porte inférieure bordée de lames de fer de la tour.
Au septième coup, un petit vieillard à peine vêtu d’une méchante houppelande de tiretaine de Ségovie vint, armé d’une lanterne, braquer ses yeux verts, chassieux et clignotants, à travers le guichet de la porte.
« Ouvrez à don Joseph de Mendoze, dit le compagnon de don Luis. »
Le petit vieillard se hâta d’engager une clef dans la serrure titanesque, et, après cinq ou six grincements, la lourde porte roula en mugissant sur ses gonds rouillés.
a Seigneur lîalthazar, dit alors Mendoze au juif, qui s’inclinait devant lui comme unlman devant le tombeau de Mahomet, je vous amène un cavalier de
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mes ainis qui a besoin de passer quelques jours dans le giron hospitalier de la Giralda. Je vous le recommande, et je compte sur votre sollicitude habituelle.
— Don Joseph de Mendoze, mon illustre et généreux protecteur, répondit le juif converti, sait bien que ses recommandations sont des ordres pour moi.
— Je n’ai pas d’ordres à vous intimer, seigneur Balthazar, et le titre de protecteur que vous voulez bien me donner ne saurait m’autoriser à exiger....
— Vous pouvez tout exiger de moi, tout, tout, seigneur Joseph de Mendoze, répliqua le juif, et je vous dois tant, que je vous sacrifierais tout.... oui, excepté mes enfants.
— Allons ! puisque vous le voulez absolument, je vous compterai toujours au nombre de mes débiteurs, fit don Joseph; mais, pour le moment, je ne vous convie qu’à loger sûrement ce gentilhomme.
— Il sera aussi en sûreté ici que dans le ventre de sa mère, reprit le juif, et fût-il issu en droite ligne de Nabuchodonosor, que les douze tribus d’Israël en armes n’arriveraient pas jusqu’à lui pour venger les oppressions que ce tyran leur fit éprouver sur les bords de l’Euphrate. Super flumina Babylonis!
— Adieu, ou plutôt bonsoir, don Luis, dit Mendoze, qui laissa à Balthazar le loisir de continuer
LA GIRALDA
ses citations bibliques ; je ne viendrai pas vous voir demain dans la crainte de trahir votre refuge, mais après-demain, à l’heure de la sieste, vous me verrez.... peut-être avec de bonnes nouvelles. »
Les deux cavaliers échangèrent une vigoureuse poignée de main, et Balthazar, après s’être incliné de nouveau devant don Joseph de Mendoze, se hâta de refermer à triple tour la porte de cette grande forteresse aérienne qu’on appelle la Giralda.
La Giralda.
Don Luis d’Almeida, précédé de son guide, monta la rampe intérieure qui conduit au sommet de cette tour fameuse, dont le nom populaire est emprunté à la merveilleuse flèche qui s’élance, radieuse et superbe, de son dôme inimitable1. Don Luis et Balthazar étaieht à peine parvenus au tiers de la montée, que celui-ci, s’arrêtant devant une petite porte
1 La tour de la cathédrale de Séville a 258 pieds d’élévation.
La flèche de la tour (Giralda) n’avait primitivement que 250 pieds de hauteur. L’architecte arabe Geber avait trouvé cette élévation suffisante ; mais , vers la fin du seizième siècle , on la haussa de 100 pieds. La rampe inférieure est si bie i ménagée, qu’on y pourrait, dit-on, monter à cheval, ce que personne jus-# (ju’ici n’a probablement pas osé faire. La Foi , figure colossale de bronze doré, surmonte la coupole et fait l’office de girouette ; elle pèse 34 quintaux, et, malgré ce poids énorme, la Giralda, toujours leste et pimpante, tourne au moindre vent.
LA GIRALDAf
assez semblable, pour la forme, à une écaille de tortue, dit à voix basse :
« Voici la chambre de ma fille, seigneur cavalier; elle n’est qu’à quatre-vingt-dix pieds du sol, mais c’est que j’ai voulu la tenir aussi près de moi qu’il est possible; ma chambre, à moi, est à cent pieds au-dessus de la sienne.
— Je soupçonne, à la manière dont vous parlez, seigneur Balihazar, que vous craignez de réveiller votre fille, repartit don Luis; cette précaution est d’un bon père, elle vous fait honneur.
— Oh ! Inésille ne dort pas, répondit le juif; elle est à matines*; car, voyez-vous, seigneur, nous sommes, quoi qu’on en dise , de fervents catholiques, et Inésille, surtout, ne manquerait pas les officices du jour et de la nuit quand on lui donnerait tous les trésors du temple de Salomon.
— C'est très-bien, seigneur Balthazar, et si les préceptes de la religion doivent être observés avec exactitude, c’est surtout par ceux qui trouvent dans l’Église la grotte du prophète Ezéchiel, le pain d’Élie et le vin réparateur des noces de Cana.
— Certainement, certainement, seigneur cavalier, fit le juif en cherchant à masquer, par une obséquieuse grimace, le déplaisir qu’il ressentait de
1. Les matines, dans les cathédrales et collégiales de l'Espagne, se disaient chaque jour de minuit à une heure du matin.
Il en était de même en France avant la révolution de 1789.
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voir les noces de Cana mises sur la même ligne que les miracles de l’ancienne loi.
— Et vous avez aussi un lils ? demanda don Luis.
— Oui, oui, seigneur cavalier, un pauvre garçon qui est, comme Saül, abandonné parfois de l’esprit de Dieu.
« Hélas ! il est bien fragile, ce pauvre enfant; c’est un roseau, c’est une branche de bruyère détachée par le vent d’Égypte. Aussi, je lui laisse faire tout ce qu’il veut. La discipline n’est pas faite pour les indigents d’esprit.
« Mon Benjamin va, vient, sort, entre quand il lui plaît-, tout lui est lit pour se reposer dans cette tour, tout lui devient oreiller; il fait souvent du jour la nuit, et de la nuit le jour. Parfois, je le cherche pendant des journées entières dans ce monde de pierres où nous sommes, et quand je le retrouve, je suis si aise de le revoir, que je ne me sens plus la force de le gronder.
— Allons, seigneur Balthazar, vous êtes un brave homme, et cette sollicitude touchante que vous avez pour vos enfants me donne la meilleure opinion de votre caractère. J’espère que nous resterons bons amis, et que mon séjour ici m’aura procuré la connaissance d’un galant homme.
— Votre Seigneurie me fait infiniment d’honneur, et je tâcherai de me rendre de plus en plus digne de l’estime qu’elle voudra bien m’accorder.
LA GÏRALDA.
— En attendant, reprit dqp Luis en prenant une poignée de pistoles dans la poche de son pourpoint, voilà des arrhes que je vous prie d’accepter pour le logement que je vais occuper. »
Le juif tendit la main, fit une profonde révérence à don Luis, et fourra la somme, sans compter, dans la sordide escarcelle qu’il portait à son côté, comme tous les valets de l’église.
Ils étaient parvenus à cette hauteur, déjà considérable, où une vaste plate-forme sépare la tour proprement dite de la flèche, ou plutôt du jet de pierre qui conduit à la Giralda.
« Voici votre chambre, seigneur cavalier, » fit le juif en ouvrant, avec une symétrie comique, la porte d’une chambre, ou plutôt d’un nid, qui, placée dans un des angles extérieurs de la plate-forme, devait paraître d’en bas de la grosseur d’un œuf de pigeon.
Don Luis sauta bravement dans cette cage, à travers le plancher de laquelle on devait apercevoir les hommes qui passaient sur la place de la cathédrale sous l’apparence de fourmis.
« Vous êtes ici à trois cents pieds de hauteur, fit Balthazar en passant la langue sur ses lèvres minces et décolorées; c’est l’une de mes plus belles chambres, si ce n’est la plus belle, et ce n’est pas sans raison qu’on l’a surnommée la perle. Vous y jouirez d’une vue magnifique, et le grand air vous ouvrira de bonne heure l’appétit. Bonsoir, seigneur cava-
LA GIRALDA
lier, vous devez avoir besoin de repos; je vous laisse donc et je vous recommande à tou3 les saints protecteurs de cette basilique et de l’Espagne. »
En s’en allant, Balthazar ferma la porte de la chartreuse à double tour.
« Que faites-vous là, seigneur Balthazar; vous m’enfermez ?
— Oui, seigneur cavalier, répondit le juif en collant sa bouche contre une fente de la porte pour se faire mieux entendre, c’est une salutaire précaution que je ne manque jamais de prendre depuis qu’un cavalier qui était venu se réfugier dans cette tour se jeta en bas; une belle nuit, de la Giralda dans un accès de somnambulisme. Mais n’ayez pas de crainte, seigneur cavalier, vous êtes ici en bonnes mains, et aux premières lueurs du jour, avant même votre réveil, votre porte sera affranchie de ses verrous. » Don Luis se paya de cette singulière défaite, et, prenant la bougie jaune que lui avait laissée Balthazar, il lit un rapide inventaire de l’apocalyptique habitation que le sort lui avait donnée.
La perle, — c’est ainsi que Balthazar avait nommé ce céleste taudis, — pouvait bien avoir six pieds de long sur quatre de large; construite entièrement en pans de bois, reliés entre eux par des crampons de fer qui la tenaient suspendue dans les airs, le temps avait assoupli ses étais et rendu élastiques ses ferrures, de telle sorte qu’en marchant sur ce
LA U1RALDA.
parquet débile, don Luis croyait sentir craquer le plancher et éprouver le roulis d'un vaisseau. Une fenêtre qui s’ouvrait en plein sur le parvis, et qui n’était garnie que d’un balcon de fer ciselé, contemporain des derniers rois maures, devait rendre inutile la précaution du juif qui redoutait pour ses locataires des attaques de noctambulisme.
Le balcon dominait de quelques pouces le gardefou de la plate-forme , et , avec un peu d’audace et beaucoup de sang-froid, le stylite moderne pouvait fort bien d’une enjambée arriver de la fenêtre de la perle sur ce garde-fou rongé par les siècles.
L’ameublement de cette chambre était parfaitement analogue à l’usage que le juif converti en faisait habituellement : un mauvais lit, une table, une chaise, et quelques gothiques estampes qui dataient pour le moins du temps de Charles-Quint, où un graveur allemand, du nom de Schmidler,vint s’établir à Séville, composaient le mobilier de la perle.
Mais à vingt cinq ans, les objets extérieurs ne font que peu d’impression sur le cœur : d’ailleurs don Luis était fatigué de corps et d’âme par les aventures de la nuit. Sans pousser plus loin ses investigations, il se jeta sur son lit et ne tarda pas à s’endormir de ce bon sommeil dont les poètes et les prophètes ont fait l’apanage nocturne et constant des innocents et des justes.
Une vengeance assouvie.
Le soleil était arrivé à peu près au tiers de sa carrière quand don Luis d’Almeida se réveilla. Il jeta les yeux autour de lui et il s’aperçut aussitôt que le seigneur Balthazar était venu, selon sa promesse, ouvrir la porte de la perle; sur la table boiteuse du logis le sagace gouverneur de la tour avait discrètement déposé une olla podrida* presque intacte, une bouteille de vin de Xérès, un pain de seigle et un morceau de fromage de chèvre aussi blanc que le lait de cette Amalthée qui eut le rare honneur d’allaiter un dieu et de léguer son nom à la plus illustre des sibylles de Cumes.
1. L’olla podrida est un mets national de l’Espagne, c’est, ainsi que son nom l'indique, une poule cuite (pourrie , mot à mot) avec différents ingrédients, légumes, girofle, safran, etc.
LA ÜIRALDA.
Le grand air donne de l’appétit : le zélador, à l’aspect de l’olla podrida et du flacon de xérès, comprit que son estomac avait près de vingt-quatre raisons de désirer de la nourriture : il se leva donc, se mit à table et fit l’un des meilleurs repas qu’il eût faits de sa vie. Puis il sortit de son nid et se promena sur cette plate-forme féerique qui était pour lui une antichambre, un salon et un jardin.
On jouit du haut de cette plate-forme d’un coup d’œil superbe. Séville tout entière vous apparaît là sous vos pieds avec toutes ses splendeurs et toutes ses magnificences, il est vrai que ces magnificences et ces splendeurs sont rendues bien chétives par l’éloignement : la belle capitale de l’Andalousie n’est de là qu’un amas confus de petites maisons qu’on serait tenté de mettre dans sa poche si l’on avait un crochet assez long pour les atteindre ; le fier Guadalquivir semble une espèce de couleuvre qui rampe doucement parmi des orangers nains et des prairies peintes de roses et de lis; mais on n’en distinguait pas moins, quoiqu’en miniature, les merveilles de la ville flanquée de ses soixante-six tours et de ses douze portes ; on n’admirait pas moins les clochers, dont les dômes scintillaient aux rayons du soleil comme des cuirasses de léviathans; l’Alcazar, l’aqueduc romain, les somptueux édifices modernes surgissaient çà et là dans la brume d’opale etd’éme- 375 18
LA GIRALDA
raude qui enveloppe Séville, dont un proverbe espagnol célèbre ainsi l’antique majesté :
Que non a visto Sevilla Non a visto maravilla.
Puis, au-dessous de lui, le cavalier stylite contemplait cette auguste et imposante cathédrale toute radieuse des chefs-d’œuvres qu’elle enserre dans
sa vaste étendue ; mais ses monuments funéraires de
marbre et de jaspe, les cinq mille tuyaux de son orgue gigantesque, ses quatre-vingt-deux autels, les trois cents châpes de moire et de brocart dont elle revêt ses chantres aux grandes solennités de l’église, ses aubes de dentelles et ses surplis de batiste, ses tabernacles de lapis-lazuli couverts d’or et d’ivoire, ses ostensoirs chargés d’escarboucles et de pierres précieuses, ses neuf nefs ; toutes ces merveilles architecturales, toutes ces richesses, tous ces métaux travaillés par les ouvriers les plus habiles, ne sont rien en comparaison de ces tableaux des grands maîtres de l’école espagnole qui ornent ses sanctuaires et ses nefs, et qui rehaussent d’un incomparable éclat toutes ces opulences canoniques. Cent tableaux, cent chefs-d’œuvre qui valent chacun un royaume 1 que dis-je? qui valent chacun une étoile du firmament ; car le souffle du génie qui les anime est le souffle de Dieu même.
Et au-dessus de celte arche remarquable, la tour
LA G1RALDA.
de la Giraida et la Giralda elle-même, qui tourne sans cesse, qui tourne toujours vers les quatre points cardinaux, comme pour annoncer aux hommes la fragilité de leur existence au sein même de l’immortalité de la foi.
Si le regard se porte delà dans l’espace, quel horizon immense ! toute l’Andalousie se meut à vos pieds, toutes les routes des sept royaumes de l’Espagne convergent et se croisent vers cette cité illustre qui a donné le jour à Michel Cervantès et qui garde les ossements de Christophe Colomb !
Don Luis était dans le ravissement ; son âme, son cœur, ses yeux, voguaient de concert dans ces espaces inllnis que les séraphins aux ailes bleues parcourent sans cesse pour porter les ordres de Dieu.
Son extase se serait peut-être prolongée encore, si une limpide et douce voix n’eût fait entendre ces mots à son oreille distraite :
« Seigneur cavalier , vous ne me reconnaissez donc pas?»
Don Luis leva les yeux, et vit devant lui une jeune fille d’une ravissante beauté.
« Vous ne me reconnaissez donc pas? fit-elle en renouvelant sa question.
— J’avoue mon tort, répondit don Luis, je ne vous reconnais pas; mais, à votre beauté, je crois ne pas me tromper en disant que vous êtes la tille du seigneur Balthazar.
LA üIRALDA.
— Vous devinez juste, seigneur cavalier. Mais ne vous rappelez- vous donc pas la jeune fille qui,
cette nuit, dans l’Alcazar, vous a conseillé de prendre la fuite.
— C’était donc?...
— Moi-môme.
— Et votre père qui me disait que vous assistiez aux matines!
— Oui, aux matines non de l’église, mais du démon et de la vengeance, répondit la juive en accompagnant ces paroles d’un amer sourire.
— Je ne comprends pas.
— Je vais vous mettre au fait en deux mots, reprit Inésille. Mais les instants sont précieux pour moi, seigneur cavalier, et je ne voudrais pas que mon père me surprît avec vous; entrons dans votre chambre.
— Je n’aurais pas osé vous le proposer.
— Pourquoi? parce que nous sommes jeunes tous les deux? mais j’ai à la jarretière un bijou qui saurait me faire respecter. D’ailleurs mon frère vient de se glisser dans votre chambre, et il y dort sans doute. »
Ils entrèrent dans la chambre, et, le premier objet qui s’offrit à leurs yeux fut l’idiot qui s’était étendu sur le plancher et qui dormait d’un profond sommeil.
Don Luis voulut le placer sur son lit pour qu’il y fit son somme plus commodément.
LA GIRALDA
« Laissez-le où il est, seigneur cavalier, dit Inésille, ne troublez pas le sommeil du pauvre idiot, même pour lui faire du bien. Hélas! il songe peutêtre en ce moment que la miséricorde de Dieu s’est étendue sur lui et qu’il jouit d’une raison semblable àcelle des autres hommes. ... Des autres hommes? est-il bien sûr que les hommes soient doués de raison, quand on les voit déshonorer une femme pour un sourire d’amour; pour un mot, trahir Dieu, et la patrie pour un trésor, pour un titre, pour des hochets!!! »
Don Luis contemplait cette fille avec délice, il l’écoutait parler avec ravissement; de l’extase des œuvres de l’homme, il était tombé dans l’extase des œuvres de Dieu : la Giralda s’oubliait devant cette fille israélite qui avait, dans les cils arqués de ses yeux noirs, dans les narines orgueilleusement gonflées de son nez samaritain, dans l’expression voluptueusement fière de ses traits, dans son vaillant maintien , quelque chose d’héroïque, qui rappelait tout à la fois, Dina, Judith et Débora.
« Écoutez-moi, fît Inésille , en s’asseyant lestement sur le lit, et en invitant d’un geste impérieux don Luis à s’asseoir sur une chaise; ce que j’ai à vous dire va me coûter beaucoup, chaque syllabe pèsera en passant sur mes lèvres, plus que le chapeau de plomb de la Giralda, mais il faut que cela soit dit, dussé-je me passer ensuite dans la bouche
LA GIRALDA
les charbons ardents qui ont purifié celle du prophète Isaïe.... Seigneur cavalier, reprit Inésille, après un silence de quelques instants, j’ai été séduite et déshonorée par l’homme que vous avez mortellement blessé, cette nuit, par don Pèdre de Gova.
— Est-il possible ? exclama don Luis.
— Après m’avoir déshonorée, il m’a abandonnée, reprit la fille du juif; et lorsque, les mains jointes, les yeux noyés de larmes, je me suis prosternée à ses pieds, non pour tâcher de rassembler les épaves de mon honneur , mais pour solliciter cet homme de me rendre les preuves écrites de ma honte, les lettres que ma naïve tendresse adressait à sa fallacieuse passion.... il m’a repoussée, il m’a fait chasser par ses valets comme une vile courtisane, comme une infâme aventurière. C’est alors que je jurai de me venger à tout prix, c’est alors que je formai le dessein d’aller chaque nuit errer, sous les voiles menteurs d’une Aimée, dans cet Alcazar autrefois dédié au fanatisme et à la cruauté religieuse1, aujourd’hui consacré à l’orgie et à tous les vices
1. Le tribunal redoutable de l’Inquisition fut d’abord établi dans l’Alcazar, vers 1478. Ces riants jardins, ces dômes, ces coupoles gracieuses qui avaient retenti tant de fois, sous les rois maures, des mélodies enchanteresses des poètes et des musiciens arabes , devinrent les lugubres échos des cris et des gémissements que les tortures arrachaient aux victimes de l’Inquisition.
LA GIRALDA
qu’engendrent l’oisiveté et la dépravation des riches.
« Mon intention était de choisir un moment favorable pour poignarder mon perlide amant, me saisir de mes lettres qu’il portait constamment sur lui, et me réhabiliter ainsi à mes propres yeux, en effaçant avec le sang de mon séducteur immolé, jusqu’aux derniers vestiges de ma faiblesse et de ma crédulité.
« Vous m’avez épargné ce triste soin, seigneur cavalier, votre épée vengeresse s’est chargée de punir l’amant pervers, en même temps que le sujet déloyal.
« En voyant tomber don Pèdre de Gova sous vos * coups, mon premier mouvement a été de vous avertir des périls qui vous menaçaient; ce devoir accompli, j’ai songé à ma propre vengeance, et, profitant du tumulte, je me suis approchée assez près de don Pèdre pour lui arracher ce paquet de lettres, lamentables archives de ma défaite et de mon déshonneur.
«. Mais parmi ces missives d’amour .j’en ai trouvé qui n’ont que la politique pour objet; je vous les apporte, je vous les donne ; peut-être pourront-elles vous servir à défendre et peut-être même à venger votre roi. »
Ces paroles prononcées, Inésille se leva promptement, et jetant deux lettres sur la table de don Luis , se disposa à partir.
LA GIRALDA
« Quoi ! déjà vous partez, fit le zélador, qui avait oublié depuis un quart d’heure les intérêts de Philippe Y, et peut-être aussi les intérêts de sa propre gloire, déjà nous quitter? répéta-t-il.
— Il le faut, repartit Inésille,carjenevous ai pas tout dit: don Pèdre respire encore, et dans un de ces moments que l’agonie lui laisse, il m’a reconnue.
« S’il pouvait dans la crainte du jugement de Dieu, réparer son crime envers moi!... Je n’ose l’espérer, mais pourtant ses yeux en se reportant sur moi semblent implorer un pardon.... et son confesseur peut faire le reste. Adieu donc, seigneur cavalier, vous le voyez les moments sont précieux et il faut en profiter. Adieu ou au revoir. »
Et sans attendre de réponse, la jeune fille s’élança hors de la chambre, traversa en courant la plateforme et descendit avec la rapidité d’une flèche cette rampe, dont les plus hardis ne contemplent pas les méandres sans effroi.
Inésille partie, don Luis parcourut machinalement les deux lettres adressées à don Pèdre de Gova, que lui avait laissées la jeune fille. La première missive était insignifiante, mais la seconde captiva toute son attention: elle était datée de Badajoz1, et conçue en ces termes :
1. Badajoz, capitale de la province de l’Estramadure , est une grande et forte ville bâtie sur la Guadiana.
Elle est frontière du Portugal , et ce fut sur le pont bâti par