LA GIR AIT) A
« Cher don Pèdre de Gova,
« Nous voici enfin de retour en Espagne, et je vous trace ces lignes de la bonne ville de Badajoz.
« Notre retour de Portugal s’est effectué sans danger, et nous comptons arriver à Madrid, en passant par Séville avec la môme sécurité. Je n’entreprendrai pas de vous raconter ici l’accueil qui nous a été fait à la cour de Lisbonne; qu’il vous suffise de savoir que les affaires de notre bien-aimé archiduc sont en bon train, et que la descendance de Charles-Quint est plus que jamais en mesure de reconquérir le trône des Espagnes, qu’un caprice ou qu’un accès de folie de Charles II a jeté au petit-fils de Louis XIV.
» Oui, mon cher marquis, le Portugal paraît disposé à nous venir en aide, et à opérer une salutaire diversion en notre faveur. Ce sera un grand pas de fait dans le système de guerre intérieure que nous avons adopté.
« Nous avons été puissamment secondés dans cette négociation épineuse par milord Galloway, espèce de guerrier diplomate et envoyé secret du roi d’An-
les Romains sur la Guadiana que Don Juan d'Autriche défit les Portugais en 1606. I.es mêmes Portugais l’assiégèrent en vain en 1658 et la conquirent en 1705. Elle fut, dans 1a malheureuse guerre d’Espagne de 1808, le théâtre de plus d'un éclatant fait d'armes. Elle est située à 40 lieues de Séville et à 70 de Madrid.
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gleterre, Guillaume III, à Lisbonne. Ce lord est plus acharné que nous à l’abaissement de la France et à l’humiliation de Louis XIV, c’est pourtant un Fran-* çais, nommé le comte de Iluvigny, que la révocation de l’édit de Nantes a jeté hors de son pays, et qui cache maintenant sous l’habit rouge et sous un titre de la pairie anglaise son caractère pervers et la haine profonde qu’il porte à un royaume dont il était naguère le sujet. Les transfuges, depuis le vieux Coriolan de romaine mémoire, sont implacables; qu’ils soient dirigés parle fanatisme politique ou par le fanatisme religieux, on les voit toujours, la hache ou la pioche à la main, saper le trône dont ils ont éprouvé les rigueurs ou la justice. Parfois ces pionniers restent ensevelis sous les décombres qu’ils ont faits; mais lord Galloway aura peut-être la mêmechance que son maître actuel Guillaume III: il abattra, mais il se tiendra en équilibre sur les ruines.
« L’envoyé anglais est donc pour nous, c’est beaucoup ; j’ajouterai, c’est tout.
« Travaillez de votre côté, cher Pèdre, à la réussite de nos patriotiques projets, réchauffez le zèle de nos amis, intimidez la tiédeur, stimulez l’ambitieux, éperonnez le dévouement. Que l’Andalousie, à un signal donné, se lève tout entière pour proclamer roi des Espagnes et des Indes notre archiduc Charles ! La carrière à parcourir est semée de périls,
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mais les honneurs, les dignités, la gloire surtout est au bout.
«Entretenez dans l’esprit du peuple des méfiances et des inquiétudes ; tâchez de frapper son imagination par quelque aventure extraordinaire qui causerait plus de bruit que de mal. Arrangez-vous de façon en un mot pour pouvoir, à un moment donné, rassembler sous votre main une foule nombreuse d’amis où d’adhérents à nos projels.
« Nous quittons Badajoz dans trois ou quatre jours au plus tard. Après nous être arrêtés dans quelques villes de la province d’Estramadure, nous nous acheminerons à grandes journées vers l'Andalousie; nous serons à Séville vers le 15 septembre au plus tard.
« Adieu, cher marquis, je ne vous recommande pas la constance ; vous avez prouvé, malgré votre jeunesse, que cette vertu vous était familière ; je ne vous recommande pas davantage le courage et l’intrépidité; vous êtes Espagnol et d’une race où la bravoure est héréditaire; je vous recommande seulement la prudence : elle seule forme les héros parfaits et les grands hommes véritables.
« Votre ami,
« Don Sanche d’Alava.
« P. S. Je rouvre cette lettre. On nous écrit de Madrid qu’un corps de deux mille zéladorès est parti
pour l’Andalousie et entrera à Séville vers le 9 ou 10 septembre. A son arrivée dans la capitale de la province, il sera rnis sous les ordres de don Luis d’Almeida, de la maison de Carvajal, qui habite cette cité depuis peu de temps.
« Tâchez de déjouer cette tentative du ministre de Philippe Y ; prévenez, par une révolte, s’il le faut, l’arrivée de ce corps de zéladorès qui menacerait toutes nos espérances. Rassemblez, en toute hâte, par des signaux convenus, sur la Giralda, tous les partisans de l’archiduc à vingt lieues à la ronde de Séville. Agissez, agissez, il n’y a plus un moment à perdre. Nous hâterons de notre côté notre départ pour combattre et mourir, s’il le faut, avec vous.
a Badajo2,le 22 août 1703. »
Don Luis, à la lecture de cette dépêche, resta un moment anéanti : il se trouvait sur un volcan. Tout ce qu’il avait vu depuis son arrivée à Séville lui était expliqué : l’enthousiasme décroissant de la population pour la cause de Philippe Y, les nombreuses descentes à la ville des nobles campagnards des environs, et par-dessus tout l’explosion du magasin à poudre delà Sagra.
Le zélador délibéra longtemps avec lui-même, s’il ne devait pas quitter sur-le-champ son gîte de la Giralda et courir au-devant du secours annoncé pour rentrer avec lui à Séville; mais l’ignorance où
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il était encore des événements de la veille, la visite que lui avait promise pour le lendemain don Joseph de Mendoze, l’engagèrent à différer son départ.
La tête pleine de projets qui se heurtaient et se détruisaient les uns les autres, le cœur peut-être agité par les charmes de la belle juive, car l’amour dans la jeunesse trempe le bout de ses ailes jusque dans la coupe de l’ambition, don Luis rentra dans sa chambre, où l’idiot sommeillait encore de toute la force de son insensibilité intellectuelle. « Dors, dors, pauvre enfant, dit le zélador, le sommeil est souvent la consolation et le refuge des sages. Peutêtre est-il aussi le paradis des infortunés et de ceux qui, comme toi, sont privés des lumières de la raison !... »
Une algarade par-dessus les maisons.
Le sommeil est dur à obtenir et à conserver dans un clocher où douze commères de bronze et d’airain babillent à l’improviste, et sous le battant d’une horloge colossale qui se charge, depuis trois siècles, de mesurer le temps pour l’amour et pour la mort, pour les affaires et pour les plaisirs d’une vaste cité.
Le zélador fut réveillé en sursaut par la voix effroyablement sonore de l’horloge de la Giralda qui annonçait dix heures de la nuit.
Cette partie de la nuit est charmante à Séville; c’est l’heure des sérénades, des bouquets, des feux d’artifice, des romances et des hymnes à la beauté; mais pour un homme, à Séville même, qui nage, comme les fils d’Ossian, dans les brumes vaporeu-
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ses de l’atmosphère à cinq cents pieds d’élévation, la dixième heure de la nuit est le plus funèbre instant de la journée, et les aigres soliloques de la chouette et de la chauve-souris, les cantilènes nocturnes du chat-huant et du hibou ne sont pas de nature à lui inspirer de joyeuses pensées.
Le zélador se campa bravement sur son séant en attendant le jour; mais l’esprit rempli des instructions expédiées de Badajoz à don Pèdre de Gova pour le mouvement insurrectionnel de Séville, il s’imagina entendre marcher sur la plate-forme ordinairement silencieuse pendant la nuit.
Il courut à sa porte pour l’ouvrir; mais le scrupuleux Balthazar l’avait fermée à double tour comme la veille.
Cependant un pas d’homme retentissait de plus en plus, et, à travers la fente de la porte de chêne, il voyait des lumières vaciller au ras de la galerie.
« C’est le signal que Ton prépare, se dit don Luis, au péril de ma vie, il faut l’empêcher. »
Et d’un bond, il sauta à sa fenêtre qui plongeait sur le parvis de la cathédrale, mais qui , plus élevée que la balustrade , permettait de voir ce qu’on faisait sur la plate-forme.
Il ouvrit brusquement le double châssis moresque.
Ses pressentiments ne l’avaient pas trompé; don Luis vit Balthazar aligner quatre terrines rem-
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plies de graisse, et, à l’aide d’une mèche, se disposer à les allumer.
L’intention manifeste du juif maudit était de placer ces lampes aux quatre points extrêmes de la Giralda. La tranquillité de Séville, la vie de cent mille hommes, un trône, une victoire, une armée dépendaient en ce moment de quatre pots à feu et de la main d’un misérable juif converti.
« Que faites-vous donc là, seigneur Balthazar? dit don Luis, en tâchant de donner à sa voix une fermeté que la colère lui ôtait. »
Point de réponse.
« Il n’est point indiscret de vous demander à quel usage vous allez employer ces pots à feu, continua le zélador; est-ce pour célébrer une fête de l’Église? est-ce pour convier à l’allégresse les Sévillans, à la suite d’une victoire ? »
Même silence de la part du juif.
« C’est peut-être un signal, reprit le zélador, un signal de félonie et de trahison. S’il en est ainsi, Balthazar, écoutez-moi. Pour commettre ce crime, on vous aura promis une somme d’argent considérable....
« Eh bien ! moi, quel que soit le chiffre de cette somme, je vous en offre le double pour ne point obéir, et je vous paye sur-le-champ. »
L’infernal juif restait sourd. En ce moment, il approchait la bougie jaune de sa lanterne de l’un
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des lampions, qui prit feu aussitôt grâce à l’huile d’aspic dont on avait enduit leurs mèches.
« Balthazar! Balthazarl au nom du ciel, üt don Luis, ne poursuivez pas votre œuvre abominable. Écoutez-moiü! »
Pour toute réponse, le juif alluma la seconde terrine.
« Pour Dieu, Balthazar, fit encore don Luis, suspendez votre illumination. C’est la dévastation, le carnage, l’incendie et la mort, que vous allez déchaîner sur cette malheureuse ville. »
Balthazar alluma son troisième lampion.
Une lueur rougeâtre s’élevait peu à peu de ce triple foyer; encore quelques secondes, et l’impassible Israélite, en transportant ces terrines ardentes aux quatre points cardinaux de la tour, allait consommer l’œuvre si diaboliquement commencée.
Le moment était décisif. Déjà le zélador mesurait de l’œil l’espace effroyable qu’il avait à franchir pour arriver de sa fenêtre à la balustrade de la plate-forme. Mais des sons inarticulés viennent frapper son oreille.... C’est l’idiot qui, moins sourd que son père, s’est réveillé à la voix frémissante de don Luis.
Le zélador se retourne, et, plus prompt que l’éclair, saisissant l’idiot par la ceinture de son haut-
de-chausse, d’un bras vigoureux il le tient sus- 375 19
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pendu en dehors de la fenêtre et le promène sur l’abîme.
« Balthazar, crie don Luis, ton fils va dénouer ta langue ou me venger de ton silence. »
Le juif leva les yeux et vit son enfant, crispé par l’épouvante, se débattre dans le vide.
Un cri rauque, affreux, intraduisible, s’échappa des entrailles de ce père.
« Benjamin! mon Benjamin! hurla-t-il; rendezmoi mon enfant!
— Ah ! tu as donc retrouvé l’ouïe et la parole, Balthazar, reprit le zélador. Oui, je veux bien te rendre ton fils, Balthazar, mais, avant, éteins, éteins vite ces flammes homicides. »
Le juif semblait balancer encore.
« Prends garde, Balthazar, mon bras et ma patience se lassent; une minute encore, et tou lils n’est plus. »
A cet avertissement suprême, le cœur du père tressaillit d’horreur; la tendresse lit taire l’avarice.
Balthazar renversa les terrines les unes sur les autres. L’obscurité se lit.
« Êtes-vous satisfait, seigneur cavalier? demandat-il en comprimant un soupir de rage.
— Pas encore, lit don Luis, en retirant son bras et l’idiot du dehors de la fenêtre. Ouvre-moi la porte actuellement. »
Le juif eut un moment d’hésitation.
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« Tu hésites? Songe que ton fils est toujours là, et que la fenêtre est toujours ouverte, » cria le zélador.
Le juif ouvrit la porte avec une vivacité fiévreuse, et se jeta sur son enfant comme un tigre sur une gazelle, mais non pas pour le dévorer.
« Mon père ! mon père ! s’écria l’idiot, l’ange qui a transporté Habacuc dans la fosse aux lions où souffrait le prophète Daniel vient de me prendre tout à l’heure.... ici.... il m’a fait planer sur l’abîme; il a soufflé sur moi, et je pense, mon père, je me souviens, je suis!
— Est-il possible! mon enfant, s’écria le juif en pressant Benjamin sur son cœur avec une telle force qu’on aurait dit qu’il voulait le faire rentrer dans ses entrailles; est-il possible! Dieu a-t-il opéré un si grand miracle ?
— Oui , oui, te dis-je, reprit l’enfant, j’ai la conscience de ce que je fais, de ce que j’ai fait.... Hier, oui hier , vois-tu , à cette heure-ci à peu près , de méchantes gens, des Madianites ou des Philistins m’ont fait jeter dans la poudrière de la Sagra une orange pleine de feu.... J’ai sauté en l’air, d’autres ont sauté aussi, et se sont bien fait du mal.... »
Don Luis s’était senti ému à la première partie de cette scène ; à la seconde, il se trouva pris d’un dégoût profond pour cette race qui, frappée d’idio-
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tisme ou éclairée par la raison, est toujours l’esclave de son avarice et de sa perversité. Don Luis en savait assez pour n’en pas vouloir apprendre davantage.
« Vous êtes un traître, dit-il à Balthazar, je pourrais vous faire repentir dès à présent de l’attentat que vous avez failli commettre : le moment de la récompense et du châtiment n’est pas encore arrivé. Retirez-vous avec votre fils, et tâchez de trouver dans votre amour paternel les sentiments qui vous manquent comme nouveau chrétien et nouveau citoyen. Partez, partez au plus vite, je commande aujourd’hui par le droit de l’épée sur la tour de la Giralda : vous n’y avez plus rien à ordonner. Seulement, avant de descendre, livrez-moi la clef de la maîtresse porte qui clôt la montée de la plate-forme. Surtout, ne vous trompez pas, ajouta le zélador en tirant son épée et en faisant briller la lame souple et pure aux rayons de la lune, car malgré tout le dégoût que j’éprouverais à la souiller du sang d’un juif, d’un apostat et d'un traître, je ne pourrais manquer au devoir de vous punir. »
Balthazar détacha, en tremblant, de son trousseau de clefs celle de la maîtresse porte de la plateforme, et le zélador, après s’ètre assuré que cette clef était bien la véritable, renvoya les deux juifs et ferma derrière eux la formidable clôture.
• Encore quelques heures, et le jour va paraî-
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tre, s’écria don Luis, encore quelques heures, et nos braves Castillans vont venir rendre à Séville et à l’Andalousie sa prospérité, ses joies et ses amours. »
Les Zéladorès.
Ce ne fut pas sans un vif sentiment de plaisir que don Luis, après six mortelles heures d’anxiété, vit poindre à l’horizon la première -lueur du jour. Ses yeux cherchaient à découvrir au loin, dans la campagne, les étendards flottants des zéladorès. Il couvrait du regard la route de Madrid qui longe le Guadalquivir , mais il n’apercevait que l’éternelle verdure des orangers et les pampres blonds de la vigne que la brise du matin faisait coucher avec leurs grappes rebondies sur le sable d’or du coteau.
Toutefois, le magnifique spectacle du firmament qui troquait sa robe d’étoiles constellée de planètes inconnues contre le manteau royal du soleil levant, ces nuées d’opales et de rubis qui s’avançaient des profondeurs de l’Orient sur des nappes de clartés
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mystérieuses, sous les flots d’or, de pourpre et d’azur, inondait l’âme du jeune zélador de béatitudes infinies. Il admirait, il bénissait l’éternel ouvrier de tant de merveilles; et l’homme, qui avait tué la veille un homme, son semblable, pour une vaine parole ; le soldat, qui était prêt à jouer sa vie au funeste jeu des révolutions pour l’honneur d’un trône périssable et d’une couronne éphémère, ne trouvait alors dans son cœur et sur ses lèvres que l’hymne de la reconnaissance et de la louange. Aux harpes d’or des séraphins, aux concerts harmonieux des archanges, le dernier rejeton des vainqueurs d’Abdérame et des Abencérages mêlait le parfum de sa prière héroïque, et l’épée castillane s’inclinait avec le labarum de Constantin et l’oriflamme de saint Louis devant ce soleil splendide qui cache sans doute, aiix yeux des mortels, le redoutable tribunal du Dieu qui juge les rois et les nations.
Le zélador fut arraché à sa contemplation par les coups réitérés qu’une main impatiente frappait à la porte de la plate-forme.
Don Luis courut ouvrir.
« Vous êtes homme de parole, don Joseph de Mendoze, dit le zélador en offrant la main gracieusement à son initiateur de la surveille pour lui aider à franchir le degré de la plate-forme.
— Ce n’est point Joseph de Mendoze qui vient vous visiter ce matin , seigneur cavalier, repartit
l’habitué de l’Alcazar ; c’est le corrégidor de Séville, c’est don Jérôme de Puebla, qui se faisait passer, dans les salons de l’Alcazar, pour le capitaine Joseph de Mendoze.
— Comment dois-je interpréter cette fraude, monsieur le corrégidor? dit d’Almeida avec une fierté toute castillane.
— Tout à mon avantage, tout à l’avantage de la cause que nous servons tous deux par des moyens différents, repartit le corrégidor. L’état des esprits à Séville me paraissait digne de lixer l’attention d’un magistrat qui aime mieux prévenir que punir. C’est en vertu de ce principe que, dès les premiers jours de ma magistrature, j’ai fréquenté l’Alcazar, qui est le rendez-vous des libertins ambitieux et des dissipateurs indigents, deux faces d’hommes, vous le savez aussi bien que moi , seigneur cavalier, qui sont toujours mécontents, et partant toujours prêts à troubler l’ordre établi pour augmenter leurs plaisirs et pour conquérir des richesses, et à escalader le pouvoir en se servant des épaules du peuple. Personne ne me connaissait dans cette réunion, car, ainsi que je vous l’ai dit avec vérité, j’ai fait longtemps la guerre, et le quart de ma vie s’est passé hors de l’Espagne.
« Quant au nom de Mendoze, sous lequel vous m’avez entendu appeler, c’est celui de ma mère, et ce nom est aussi cher à mon cœur castillan que celui
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de mes plus vénérés ancêtres. Me pardonnerez-vous,* seigneur cavalier, de vous avoir soumis momentanément à l’erreur générale, et me garderez-vous rancune d’avoir, à l’aide de cette fable, conservé à l’Espagne un de ses plus dignes enfants, à Philippe V un de ses plus braves sujets.
— Vous me rappelez à la reconnaissance, monsieur le corrégidor, repartit don Luis, et je rougirais presque de ma susceptibilité de tout à l’heure, si je n’avais en face de moi un homme qui a pesé depuis longtemps la légitime fierté du soldat.
— Et pour achever de vous prouver, seigneur cavalier, reprit don Jérôme de Puebla, que je suis véritablement le premier magistrat de celte cité, voici une dépêche du cardinal Porto-Carrero, premier ministre de Philippe V. »
Le corrégidor présenta à don Luis une dépêche de la chancellerie, ornée de trois sceaux royaux.
Don Luis lut:
« Monsieur le corrégidor,
« Vous remettrez le brevet ci-joint à don Luis d’Almeida, qui se trouve en ce moment dans votre ville pour le service du roi. Vous prendrez connaissance de ce brevet avec don Luis d'Alméida, et vous vous entendrez ensuite avec ce seigneur pour toutes les choses qui concerneront vos fonctions respectives.
« Le cardinal Porto-Carrero. »
« Et ce brevet, l’avez-vous, monsieur le corrégidor? demanda don Luis, sur le visage duquel l’ambition fit monter une rougeur orgueilleuse.
— Le voilà, seigneur cavalier; il est intact. »
Don Luis déchira anxieusement l’enveloppe et lut :
« Par ces présentes, nous nommons capitaine général de notre province d’Andalousie et gouverneur de Séville notre bien-aimé et fidèle sujet don Luis d’Almeida, de la noble maison de Carvajal. Nous le nommons en outre chevalier de Calatrava et commandant en chef de six escadrons de zéladorès en ce moment à Séville.
« Car tel est notre plaisir.
« Moi , LE ROI.
» Par les ordres de Sa Majesté,
« Le ministre de grâce et justice,