LES ADIEUX DE FONTAINEBLEAU
sa course rapide les soupirs de Mme de Sévigné et les rêveries de M. de Coulanges.
On courait vers Livry *.
C’était en effet dans cette oasis chrétienne que la marquise allait se réfugier à la suite des assauts cruels de la séparation; c’était là qu’elle allait goûter les ineffables douceurs de la solitude et de la religion, ces immortelles consolatrices des cœurs meurtris, des âmes blessées et des tendresses incomprises.
1. Résidence ordinaire de l’oncle de Mme de Sévigné et de M. de Coulanges, qu’on nommait l’abbé de Coulanges , ou plus habituellement l’abbé de Livry, du nom de cette charmante abbaye.
« Dieu soit loué! s’écria Piron en voyant passer le convoi de Fontenelle. Dieu soit loué! voilà la première fois que M. de Fontenelle sort de chez lui pour ne pas aller dîner en ville. »
Cette boutade de l’auteur de la métromanie explique toute une partie de la vie matérielle et sociale de l’écrivain spirituel, ingénieux et correct auquel nous devons le joli roman des Mondes et l’histoire non moins romanesque des Oracles.
Fontenelle, en effet, depuis plus de soixante ans, et il en comptait bien près de cent quand il mourut, n’avait jamais manqué d’aller chaque jour dîner en ville. Ce neveu des deux Corneille — car Bernard le Bovier de Fontenelle était né à Rouen, en 1657, de François le Bovier de Fontenelle, avocat au parlement, et de Marthe Corneille, sœur du grand Cor-
neille — avait son couvert mis dans les maisons les plus illustres et les plus opulentes de Paris, et les amphitryons de la noblesse, comme ceux de la robe et de la finance, s’applaudissaient de compter au nombre de leurs commensaux ou de leurs convives habituels un philosophe, un auteur en renom, un conteur agréable qui répandait autour de lui ces fleurs d’atticisme etd’urbanité, liens inestimables et charmants de la société française des deux derniers siècles.
Et ce n’était pas seulement l’esprit qu’on accueillait dans Fontenelle, c’était aussi et surtout l’homme. Peu de savants, dit un de ses biographes contemporains, ont joui d’un aussi grand bonheur et d’une réputation aussi grande que M. de Fontenelle. Il devait ce bonheur à la douceur de son caractère, à la décence de ces mœurs, à la sagesse de sa conduite et aux agréments de son esprit. Les personnes du plus, haut rang l’admettaient dans leur familiarité. Il faisait les délices des sociétés ; il y portait les qualités les plus aimables, de l’enjouement, de la gaieté, de l’esprit, de la politesse, prenant tout en bonne part, ne parlant jamais en mal de personne et cherchant à faire briller tout le monde. La fortune lui fut presque aussi favorable : né à peu près sans bien* il devint riche pour un homme de lettres, parles bienfaits du roi et par une sage économie ; car, sans être avare, il était très-
économe, répétant souvent et pratiquant toujours cette belle maxime « qu’il faut se refuser le superflu et procurer aux autres le nécessaire. »
Fontenelle avait donc l’habitude de ne jamais dîner chez lui, et cette habitude était pour lui une seconde nature. Dès que midi sonnait (on dînait du temps de notre philosophe à une heure) , il abandonnait son travail , fermait sa bibliothèque, s’habillait avec le secours de sa vieille gouvernante Hélène, mettait lui-même sa perruque, prenait sa canne et son chapeau, et gagnait d’un pas grave le quartier où il devait dîner. Et comme la maison où demeurait notre philosophe était située rue Saint-Honoré, c’est-à-dire au centre du Paris d’alors, il arrivait que Fontenelle, en bon géomètre qu’il était, opérant ainsi du centre à la circonférence, se trouvait presque toujours à une égale distance des lieux où l’appelaient les doux plaisirs de la bonne chère et de la conversation. Lorsque le temps était pluvieux, Fontenelle se jetait volontiers dans une brouette1 pour se rendre à sa destination ; mais
1. La brouette était le cabriolet de nos pères. La brouette consistait en une espèce de boîte plus ou moins élégamment • décoréj et juchée sur deux petites roues. Un homme, ordinairement savoyard ou auvergnat, s’attelait aux brancards et traînait le véhicule que poussait par derrière un polisson appelé en ce temps-là galopin. Une grande personne et un enfant pouvaient tenir à l’aise dans une brouette, dont la course était de douze sous. La brouette était la chaise à porteurs de la bourgeoisie , ou plutôt elle tenait le milieu entre la chaise aristocratique et le
cette légère infraction aux lois de sa locomotion individuelle était fort rare, et il préférait la marche à la transportation la plus rapide et la plus sûre. « Je me sers de ma tête et de mes jambes, disait-il, mais j’ai grand soin de ne jamais pousser le travail de l’une jusqu’à l’épuisement, le travail des autres jusqu’à la fatigue. Je m’en trouve bien. » Et il ajoutait :
« L’exercice, et par conséquent les jambes, sont les auxiliaires les plus utilesde l’intelligence humaine.»
De toutes les invitations à jour fixe que Fontenelle avait le soin d’inscrire sur un petit cahier qu’on a trouvé après sa mort, aucune ne lui était plus complètement agréable que celle de Mme Geoffrin.
Pour rien au monde il n’aurait manqué à ces dîners du mercredi dont la réputation était si bien établie en Europe, qu’on demandait dans les cours de Vienne, de Saint-Pétersbourg, de Saint-James, de Berlin, aux jeunes seigneurs qui venaient d’accomplir un long voyage en France : « Avez-vous dîné chez Mme Geoffrin? »
Et pourtant cette Mme Geoffrin n’était ni une femme de qualité ni même une femme d’esprit; c’était tout bonnement une bourgeoise, mais une bourgeoise d’un sens exquis, d’une raison droite et *
fiacre. Au commencement de ce siècle on voyait encore rouler sur le pavé de Paris plusieurs de ces voitures, transportant à l’église quelques vieilles veuves d’avocats ou quelques décrépités et riches douairières de la finance.
austère, d’une bienfaisance pleine de délicatesse et d’à-propos, d’une probité, dans l’acception la plus haute et la plus pure du mot, à toute épreuve. Ces titres-là valaient alors tous les parchemins possibles, et comme la vertu était encore à cette époque en France une grande dignité, Mme Geoffrin marchait de pair avec toutes les noblesses et toutes les illustrations de son temps.
Qui connaît aujourd’hui, où tout s’efface, les mœurs, les traditions, et jusqu’aux renommées les plus nationales des deux derniers siècles? qui connaît aujourd’hui, disons-nous, Mme Geoffrin? Esquissons en peu de lignes le portrait de celte femme, dont les lettres françaises doivent conserver pieusement le souvenir, et qui, sans posséder une beauté comparable à celle d’Aspasie ou de Ninon de Lenclos, sut cependant conquérir dans le monde des lettres, des beaux-arts et de la politique, une influence presque égale à celle qu’exerçait à Athènes la courtisane grecque, et supérieure à celle qu’avait fait peser sur le siècle précédent la maîtresse de Cinq-Mars et du cardinal de Richelieu.
Née en 1699, d’un valet de chambre de Mme la Dauphine, nommé Pierre-François Rodet, elle épousa, à quinze ans, M. Geoffrin, lieutenant-colonel de la milice bourgeoise de Paris et l’un des fondateurs de la manufacture de glaces. Cette union fut
ce qu’elle devait être. M. Geoffrin, bourgeois ren-
forcé, administrateur intègre, sujet fidèle, mari plus que complaisant d’une femme dont il aurait pu être le père alors, abandonna à sa très-jeune épouse la direction souveraine de sa maison. Ce fut revêtue de cette dictature conjugale, que Mme Geoffrin apprit, grâce à son esprit d’observation et à ce tact parfait que l’usage du monde ne donne pas toujours, à régner dans un salon sans porter le moindre ombrage à la liberté des opinions, à ménager incessamment, par une affabilité vigilante, le jeu des amours-propres toujours armés dans une assemblée nombreuse composée d’éléments parfois hétérogènes. Mme Geofl'rin s’appliqua à acquérir ces deux talents si rares; elle y réussit, et l’on vit avec surprise une jeune femme, dont l’instruction avait été radicalement négligée, dont l’éducation bourgeoise n’avait pas été complète, s’acquitter avec grâce, avec dignité, et presque toujours'avec esprit, des fonctions alors multiples de maîtresse de maison . On admira une jeune femme qui, sans avoir jamais hanté la cour et les grandes assemblées imitatrices des pompes de Versailles, saisissait instinctivement toutes les nuances, toutes les superbes coquetteries de cette politesse française qu’on venait saluer et étudier de tous les coins de l’Europe et qui donnait à notre pays une suprématie plus durable et moins enviée que le capricieux éclat des victoires. MmeGeoffrin devint veuve de bonne heure; son vieil époux
lui laissa une fortune assez considérable, mais fort embrouillée par des procès et des liquidations de toutes espèces. La jeune veuve travailla alors, avec une application soutenue, à faire valoir ses droits et ceux de sa tille unique. Après cinq années de luttes Mme*Geoffrin sortit enfin triomphante des labyrinthes de la chicane, et ce fut alors qu’elle fonda dans sa maison ces doubles réunions hebdomadaiies où tous les hommes illustres par les arts, par les sciences ou par les lettres, par la naissance ou par les dignités publiques briguaient l’honneur d’être admis et recevaient un accueil en rapport avec leur qualité personnelle; car chez Mme Geotfrin la noblesse du cœur et celle de l’esprit était regardée comme la première des noblesses, et son salon était le sanctuaire de cette égalité dont les philosophes commençaient alors à célébrer les avantages, et qui dans l’application, un demi-siècle plus tard, n’eut pour autel que l’abominable échafaud de la place Louis XV.
Or donc, le mercredi 8 janvier 1745, Fontenelle devait dîner chez Mme Geoffrin. La compagnie était nombreuse, et outre les commensaux ordinaires, plusieurs étrangers de distinction se trouvaient parmi les convives. La compagnie était au complet, — moins un seul invité, — et attendait au salon que la maîtresse de céans donnât le signal de passer dans la salle à manger.
La magnifique pendule de Boule qui ornait la cheminée au coin de laquelle Mme Geoffrin était assise dans son grand fauteuil avec ses coiffes de simple linon, sa robe de Perse à ramage et ses mitaines de soie noire, marquait une heure moins trois minutes.
« Il est bientôt une heure, et Fontenelle n’est pas encore arrivé! Lui, toujours si ponctuel, dit Mme Geoffrin d’un air d’inquiétude; par ce temps de froid et de glace, lui serait-il arrivé quelque chose?
— Madame, dit le marquis de Cœuvres, si vous me le permettez, je vais me jeter dans ma voiture, et en quelques tours de roue, je serai chez M. de Fontenelle, que je ramènerai mort ou vif.
— Oh! voilà bien une impétuosité de mousquetaire, répliqua Mme Geoffrin en faisant allusion au corps brillant de la maison du roi où le jeune marquis était brigadier; non, non, cher marquis, je vous sais gré de vôtre offre, mais ne vous dérangez pas. D’ailleurs vous ne connaissez pas M. de Fontenelle: cet homme si doux, si poli, si affectueusement aimable dans un salon, est un ours et un lion de mauvaise humeur dans son logis. Malheur à qui oserait en franchir le seuil sans y être annoncé ; et moi-môme, ajouta-t-elle en souriant, lorsque je me hasarde à lui faire une visite, je ne trouve pas d’autre moyen de conjurer une mauvaise récep-
tion qu’en le querellant dès que je pose le pied dans son cabinet. »
En ce moment, la pendule sonna une heure.
« Allons, reprit Mme Geoffrin, mettons-nous à table, nous nous passerons de Fontenelle; ici les philosophes, pas plus que les princes, n’ont le droit de se faire attendre. »
Et toute la compagnie suivit Mme Geoffrin, à laquelle Duclos donnait la main, dans la salle splendide où le dîner était servi.
Le potage était à peine dans les assiettes, que Fontenelle parut.
« Ah ! vous voilà donc, monsieur le tardif, s’écria la maîtresse du logis.
— Vous pardonnerez, madame, je l’espère, mon inexactitude d’aujourd’hui, répondit le philosophe; vous savez que je ne suis pas coutumier du fait, et ce qui serait un péché mortel pour tout autre, ne peut m’être compté en bonne justice que pour un péché véniel. »
Et en prononçant ces paroles, Fontenelle se débarrassait, entre les mains d’un domestique, de sa canne, de son chapeau et de sa rhingrave, espèce de douillette fort à la mode alors parmi les vieillards.
« C’est bon, c’est bon, je sais bien que vous ne manquerez jamais de bonnes raisons pour vous faire excuser. Allons, asseyez-vous.
— Ma foi, madame, dit l’abbé de Saint-Pierre, dût M. de Fontanelle me reprocher l’indiscrétion que je vais commettre, je veux déclarer ce que j’ai vu de mes propres yeux en venant ici.
« En traversant le pont Neuf, j’ai remarqué un pauvre homme qui traînait une petite charrette; une personne charitable l’aidait en poussant par derrière le frêle véhicule.... et cette personne était.... M. de Fontenelle.
— Est-ce possible, Fontenelle ? demanda Mme Geoffrin.
— Mon Dieu, madame, puisque M. de Saint-Pierre a divulgué mon escapade, je ne ferai pas difficulté de reconnaître la vérité de son récit. Voici comment les choses se sont passées. Je sortais de chez moi pour venir ici, et déjà j’avais atteint la rue de la Monnaie, lorsque j’aperçus, à trois pas de moi sur la chaussée, un pauvre diable attelé à une petite voiture chargée d’ustensiles de ménage; je me mis à pousser cette voiture, parce que je compris que mes forces inactives en ce moment pouvaient être employées utilement à aider ce brave homme. Nous étions parvenus, lui tirant, moi poussant, au bas du pont Neuf, en face du couvent des Grands-Auguslins, et je me disposais à déserter mon bénévole emploi pour entrer dans la rue Dauphine et arriver ici, lorsque mon pauvre homme, s’arrêtant tout à coup pour essuyer sa figure inondée par la sueur,
malgré le froid piquant qu’il fait aujourd’hui, se retourna vers moi et m’adressa des remerciments si vifs et si chaleureux pour ma coopération efficace selon lui, et cela en termes si simples et si vrais, que j’ai jugé la reconnaissance bien au-dessus du service rendu et que je me suis remis à pousser derechef avec une ardeur nouvelle. Nous sommes enfin parvenus rue du Ilurepoix. C’était le but de sa course, et ç’a été le terme de la mienne. Voilà, madame, le motif de ma faute, et la cause unique de mon retard.
« Vous m’excuserez donc, ainsi que la compagnie, je l’espère, et le cadran de votre pendule n’aura donc signalé mon incongruité que pour mieux signaler votre indulgence. Mais j’ai grand’faim , ajouta le philosophe; rien ne donne plus d’appétit qu’une action honnête.
— Non-seulement, mon cher Fontenelle, je vous excuse, répondit Mme Geoffrin, mais encore je vous félicite de votre bonne action, et je crois être l’interprète de tous ces messieurs en vous déclarant que cette leçon de bienfaisance pratique et de charité chrétienne vaut à elle seule tout un gros livre de philosophie et de métaphysique.
— 11 eût été à souhaiter, ajouta le sincère et .caustique Duclos, que les apôtres de la secte philosophique qui commence à faire tant de bruit aujourd’hui eussent pu contempler un membre de l’Académie
française, le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, M. de Fontenelle enfin, prêtant un généreux secours à un homme du peuple. Voilà la meilleure manière de prêcher l’égalité et bien préférable à celle qu’on veut inaugurer au milieu des ruines, des massacres et de l’athéisme.
— Voici Duclos sur son trépied, dit MmeGeofTrin, et, si je le laisse faire, il dépassera les plus sombres oracles de Cassandre et les plus lamentables prophéties de Jérémie.
— Non , madame , repartit Duclos , mais j’ai la vue longue et je distingue parfaitement le but que la secte veut atteindre et qu’elle atteindra malheureusement pour la France, si Dieu n’y met ordre. Ils sont là une poignée de petits novateurs qui me forceront d’aller à la messe.
— Àllez-y sans y être forcé par le dégoût que vous inspirent certains philosophes, monsieur Duclos, interjeta l’abbé de Saint-Pierre; et si Henri IV disait que Paris valait bien une messe, ajoutons, nous qui faisons profession de la philosophie chrétienne, qu’une messe est l’introduction la plus sublime à la pratique journalière de toutes les vertus humaines.
— Allons, messieurs, dit Mme Geoffrin, de ce ton austèrement enjoué qu’elle savait prendre à propos, laissons ces matières un peu trop sérieuses pour la table, réservons-les pour le salon, et reve-
nons à ces bonnes causeries qui excluent toutes discussions de systèmes et toute amertume de doctrine.
— C’est bien dit, ajouta Fontenelle, et, en effet, les paisibles jouissances de la table ne peuvent s’allier qu’au plaisir d’une conversation facile mélangée de beaucoup de gaieté et d’un peu de liberté. »
L’entretien général changea dès ce moment de direction et de forme, et ne fut plus qu’un tournois où l’esprit, le caractère et l'humeur de chaque convive se déployèrent avec grâce, avec finesse et avec originalité.
A dix heures, selon son invariable habitude, Mme Geoffrin donna à ses invités la clef des champs, c’était son mot. Tout le monde se leva et prit congé de la maîtresse de la maison.
« Vous avez été charmant aujourd’hui , dit Mme Geoffrin à l’abbé de Saint-Pierre.
— Je ne suis qu’un instrument dont vous avez bien joué, repartit spirituellement l’abbé.
—Et vous, Duclos, reprit Mme Geoffrin, sauf votre accent parfois un peu trop celtique, vous pensez et vous parlez droit.
— Je ne suis qu’une espèce de paysan du Danube, madame, riposta Duclos, et qui me reçoit doit se disposer à n’entendre que des vérités sans alliage. Ma sincérité fait quelquefois tort à ma politesse, c’est possible; mais je suis Breton, et pour rien au
monde je ne consentirais à effacer de mon style et de mes allures, le cachet de mon pays. »
Mme GeofTrin avait fait quelques pas dans son salon pour reconduire ses hôtes, et elle revenait à son grand fauteuil, lorsqu’elle aperçut Fontenelle.
« Eh ! mon ami, vous n’êtes donc point parti avec les autres? fit-elle.
— Comme vous voyez, madame; mais arrivé le dernier, j’ai voulu partir aussi le dernier, par compensation.
— Très-bien; rasseyez-vous donc là.
— Point du tout, je n’ai qu’une petite affaire à vous communiquer.
— Je vous écoute, mon ami.
— Madame, je ne vous ai pas tout dit de mon aventure. Le pauvre homme dont j’ai accompagné le déménagement est chargé de famille; il a trois enfants en bas âge, et sa femme, qui l’aide ordinairement dans les travaux de son état, est malade à l’Hôtel-Dieu.
« Faites-moi le plaisir, madame, de le recommander à M. le curé de Saint-Séverin, que vous connaissez, et portez, en attendant, à ce pauvre père de famille les dix louis que voici.
— Mon ami, je m’acquitterai avec zèle de cette double commission, soyez-en persuadé.
— Mon pauvre homme s’appelle Rigaud: il est relieur de son état, et, je crois vous l’avoir dit, il de-
meure rue du Hurepoix, la troisième maison avant le pont Saint-Michel.
— Très-bien, mon cher philosophe.
— Et maintenant, je vous quitte, madame, car il se fait tard, et je crois bien que M. de Saint-Pierre veut me reconduire jusqu’à ma porte. Ah! encore un mot, s’il vous plaît, madame. Ne dites pas à ce pauvre homme le nom de celui qui est assez heureux pour lui venir en aide. Induisez-le à penser que cette petite somme vient de M. le curé deSaint- Séverin. Les bienfaits de l’Église n’humilient jamais, et en passant par vos mains ils seront doublement bénis.
— Tous êtes un excellent homme , s’écria Mme Geoffrin.
— Pas du tout, cela se doit.
— Mais, mon ami, ajouta Mme Geoffrin en prenant les mains de Fontenelle dans les siennes, je ferai tout ce que vous désirez, mais à une condition.
— Laquelle?
— A la condition que vous me pardonnerez.
— Vous pardonner?
— Oui, il y a huit jours, à cette môme place, je vous disais en vous mettant le doigt sur le cœur : Mon cher Fontenelle, c’est aussi de la cervelle que * vous avez là. Je reconnais, mon ami, que je me suis trompée, et je déclare que vous avez un cœur aussi
délicat aussi bon, aussi ingénieüx que votre esprit. Pardonnez-moi donc, mon ami, et embrassez-moi.»
Le philosophe embrassa Mme Geoffrin et lui dit en souriant :
« Si j’étais le vieux marquis de Saint-Aulaire, je vous dirais dans un joli madrigal de porter souvent de pareils jugements pour les casser ainsi. Mais j’ai toujours été plus philosophe que poëte, mais je parle non à la duchesse du Maine, mais à Mme Geoffrin. Chère et solide amie! vous m’aviez mal jugé. Puissent mes biographes, après s’étre trompés comme vous sur mon compte, comme vous aussi se rétracter : la postérité me connaîtra mieux que mes contemporains. Mais bonsoir, bonsoir, cette journée sera bien précieuse à mon souvenir, puisque , commencée sous les auspices de l’humanité, elle va finir avec les rêves d’un homme de bien1. »
Personne n’était plus digne que Mme Geoffrin d’une telle mission, car elle était elle-même la bienfaisance incarnée, et sa bourse était inépuisable pour tous les genres d’infortunes. Aussi, lorsque près de trente ans après, Fontenelle l’eut nommé
1. L'abbé de Saint-Pierre avait fait un grand nombre de plans pour améliorer le sort des peuples. Le vieux cardinal de Fleury, premier ministre de Louis XV, appelait les plans, la plupart impraticables, de l’abbé de Saint-Pierre, les rêves d’un homme de bien.
par son testament sa légataire universelle, à l’exclusion des neveux et nièces du grand Corneille, l’opinion pardonna volontiers à Mme Geoffrin le gain d’un procès qui réduisait au plus grand dénûment la famille du Sophocle de la France.
On lui pardonna bien mieux lorsqu’on la vit s’inscrire pour une somme considérable à l’édition complète des œuvres du grand Corneille, qui devait être consacrée, sous les auspices de Voltaire, à l’établissement de la nièce de l’auteur du Cid et de Polycucle.
Nous l’avons dit, Mme Geoffrin n’était remarquable ni par sa beauté ni par son génie- Ses traits étaient vulgaires et son visage n’était pas doué des charmantes distinctions des Sévigné, des la Suze et des d’Aubigné ; son esprit avait peu d’étendue, et le succès de ses saillies était plutôt dû à la brusquerie de son geste et au timbre quelque peu rauque de sa voix qu’à l’originalité de la pensée et aux agréments de la forme. Mais Mme Geoffrin avait une raison perfectionnée, et cette raison lui fournissait des appréciations équitables,, des jugements sains, des initiatives généreuses en toutes choses. Ces qualités de l’intelligence étaient couronnées par les vertus du cœur, qui l’emportent de beaucoup sur les richesses de l’esprit, et faisaient de Mme Geoffrin un type à part, une héroïne de bon sens, de dévouement et de bienfaisance. Enfin cette femme illustre
a mérité, selon nous, l’éloge flatteur que l’abbé Débile a fait d’elle dans son poème de la Conversation :
J’ai vu la célèbre Geoffrin,
D’un choix de vieux amis aimable présidente,
Et quelquefois utile confidente.
Son zèle généreux de leurs besoins discrets Souvent à leur profil surprenait les secrets;
Pour elle une bonne œuvre était une conquête,
Les pauvres des amis, leur bonheur une fête;
Son luxe des bienfaits, la vertu son pouvoir;
Son esprit le bon sens, la taison son savoir.
Ce portrait n’est pas fait à la manière de llubens ou de Van-Dyck, mais, à défaut de brillantes couleurs, on sent qu’il a celle de la vérité. L’abbé Delille a honoré la femme qui voulut être sa bienfaitrice, et s’est honoré lui-même en lui payant le tribut de sa reconnaissance. Celte dernière vertu est si rare aujourd’hui, que le panégyriste mériterait un panégyrique, mais en meilleurs vers que ceux qu’il a dédiés ù Mme Geoffrin.
LA GIRALDA
ou
trente heures de conspiration a Séville
LA GIRALDA
OU