CARDINAL CARRERO
« Moi , capitaine général I moi , gouverneur de Séville,' s’écria don Luis, et je n’ai pas vingt-cinq ans ! 1 ! Mon Dieu! ayez pitié de moi ! éclairez mon inexpérience et soutenez ma faiblesse.
— Monsieur le capitaine général, dit le corrégidor en s’inclinant devant don Luis, permettez que je sois le premier à vous féliciter.
— Ne me félicitez pas, mon cher corrégidor, interrompit don Luis, réunissons seulement nos vo-
lontés, et tandis que tant de gens conspirent l’abaissement de l’Espagne et la perte du roi qu’elle s’est choisi, conspirons le bonheur de nos concitoyens et la défense du trône de Philippe V.
— Seigneur, fit le corrégidor, la tour de la Giralda sera témoin de deux miracles que vous avez faits. Votre adversaire, don Pèdre deGova, avant de rendre le dernier soupir, a épousé publiquement cette nuit la fille de Balthazar, et l’idiot a recouvré la raison.
— Opérons ensemble un troisième miracle, monsieur le corrégidor, répliqua don Luis; préservons Séville des désastres de la guerre civile.... Mais, ajouta le nouveau capitaine général de l’Andalousie, cette tâche ne me sera pas difficile, car j’aperçois mes braves camarades les zéladorès qui vont entrer dans la ville. »
On voyait, en effet , les bords du Guadalquivir se couvrir d’instant en instant d’hommes et de chevaux. On distingua bientôt et on vit reluire aux rayons du soleil les cuirasses et les sabres recourbés des zéladorès. Aux aigrettes précieuses dont les chefs avaient surmonté leurs casques, à la touchante réunion des étendards de France et d’Espagne, à la richesse de cet uniforme éclatant de dorures qui rappelaient les costumes des tournois et des carrousels du moyen âge, mais surtout au cri de Philippe V, que ces nobles cavaliers poussaient
300 LA GIRALDA
en agitant leurs lances chargées de banderoles, on reconnaissait les escadrons invincibles des zéladorès.
Don Luis d’Almeida et le corrégidor se hâtèrent de descendre la rampe de la Giralda pour aller audevant de ces amis si impatiemment attendus.
Arrivés au bas de la tour et au seuil de l’espèce de parloir où les étrangers illustres qui visitent la cathédrale sont ordinairement reçus par l’archevêque et le chapitre, don Luis et le corrégidor virent Inésille en grand deuil, Balthazar et Benjamin qui les attendaient au passage.
« Seigneur cavalier, dit Inésille en s’adressant à don Luis, l’ardeur du juste ressentiment que je nourrissais contre Pèdre de la Gova m’a fait applaudir à la triste issue de votre combat, mais don Pèdre de Gova n’est plus, et, à son lit de mort, il a reconnu noblement ses torts envers moi en me léguant son nom, ses titres et sa fortune; je suis sa veuve.
« Inésille ne se repent pas des services qu’elle vous a rendus peut-être sous le dôme de la Giralda, elle est même encore disposée à vous en rendre encore aujourd’hui; mais si vous revenez à Séville, la confiante jeune fille n’existera plus pour vous, et la marquise de Gova vengera le meurtre de son époux.
— Inésille, répondit don Luis en souriant, vous
LA GIRALDA
avez emprunté les sentiments de la fille du comte Gomez de Gormas, de cette Chimène, dont la vertu est une des gloires de l’Espagne; mais je ne suis pas amoureux comrpe le Gid, et vos indulgences pas plus que vos menaces ne m’empêcheront de résider ou de ne pas résider à Séville.
— Vous ignorez, marquise de Gova, ajouta le corrégidor, que le seigneur don Luis d’Almeida est capitaine général de l’Andalousie et gouverneur de Séville pour Philippe V...: pour Philippe Y, entendez-vous, Balthazar, répéta le corrégidor avec intention.
— Ah! monseigneur le gouverneur!!! exclama le juif converti en se jetant aux genoux de don Luis. Monseigneur, daignerez-vous me pardonner?
— Don Luis d’Almeida se souviendra toujours de l’hospitalité de la Giralda, repartit don Luis, et le gouverneur de Séville ne se rappellera jamais les événements de la nuit du 9 septembre. »
Le juif se releva radieux, et embrassa tour à tour ses deux enfants, auxquels il expliqua sans doute le sens de cette énigme, dont le corrégidor et don Luis avaient le mot.
« Allons, monsieur le corrégidor, reprit d’Almeida, faites proclamer dans la ville de Séville l’amnistie que le nouveau capitaine général de l’Andalousie accorde à tous les fauteurs de l’insurrection projetée. Dites, dites bien surtout que le
302 LA GIRALDA
représentant du roi Philippe V, dans ces murs, connaît le nom des conjurés, mais que cette liste sera pour lui non une liste de proscription, mais une liste de grâces, et d’honneurs môme, pour ceux qui voudront aimer et servir la patrie. »
En ce moment, les deux battants de la tour s’ouvrirent, et l’on vit rangés en bataille sur la * place de la cathédrale les superbes escadrons des zéladorès.
Le corrégidor et le capitaine général quittèrent la Giralda et s’avancèrent sur la place.
Aussitôt les timbales et les trompettes des zéladorès retentirent avec fracas, et les cloches de la Giralda, lancées à toute volée dans leurs carapaces de pierre, mêlèrent leurs voix de bronze aux fanfares de la musique militaire.
Des milliers de citoyens de toutes les classes se pressèrent autour de don Luis et du corrégidor, en criant : Vive le capitaine général !
« Mes amis, mes chers concitoyens, s’écria le capitaine général , les princes et les capitaines généraux passent et meurent; les nations seules peuvent se promettre l’immortalité ; criez donc : Vive l’Espagne 1 et travaillons tous ensemble avec ardeur, sans trêve et sans relâche, à sauver la liberté et à défendre les saintes institutions de la patrie. »