BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N
Droit do trodooticn rdoorrd
LE DERNIER AMATI
LE DERNIER AMATI
La fortune, la renommée, la gloire d’un homme dépendent souvent de la rue qu’il prend en sortant de chez lui.
Mille faits plus ou moins dramatiques viennent prouver, dans l’histoire, la vérité de cette observation.
Baillot, qu’on avait décoré du sobriquet de César des violons, par opposition admirative au Nestor des instrumentistes, Alexandre Boucher, surnommé l’Alexandre des violons, Baillot était plus que personne persuadé que les bonnes fortunes de toutes sortes ne tiennent qu’au hasard d’un chemin, et il était payé pour croire cela.
Vers les premiers jours de l’année 1811* Baillot s’était fourvoyé dans les rues les plus populeuses et les moins salubres du faubourg Saint-Marceau. Engagé au beau milieu de la rue Mouffetard, dans un labyrinthe de fiacres, de charrettes et de haquets qui
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se croisaient en tous sens, étourdi par les jurements des charretiers,' le claquement aigu des fouets, le hennissement desehevaux et les clameurs des passants, il se jeta étourdiment entre deux voitures : un fiacre et un haquet qui marchaient en sens contraire. Par un effort d’adresse et de légèreté Baillot franchit le détroit périlleux et se trouva de l’autre côté de la rue qui lui promettait un débouché facile, mais ce succès lui coûta cher, comme tous les succès du monde ; le terrible haquet dans un mouvement de recul atteignit de son crampon de fer une des basques de l’habit noir de l’agile musicien, et Baillot, à peine hors de ces lhermopyles ambulantes d’où il était sorti avec plus de bonheur que le Spartiate Léonidas, fut averti par un honnête marchand de peaux de lapins que, pour être tout à fait à la mode du faubourg Saint-Marceau, c’est-àdire en carmagnole, il n’avait qu’à faire le sacrifice de la basque de l’habit qui lui restait encore.
Si philosophe que l’on puisse être, si dégagé que l’on soit des préjugés somptuaires, on n’aime pas, même dans le faubourg Saint-Marceau, à se promener revêtu d’un costume qui n’a de nom dans aucune langue.
Le musicien, son pan à la main et escorté d’une escouade de gamins, s’avança gravement dans des rues inconnues même aux Parisiens, pour se soustraire aux quolibets de la populace, et mettait ses yeux à la torture afin de découvrir une enseigne de tailleur. Mais il prenait une peine inutile, les portiers tailleurs et cordonniers étaient rares alors dans le faubourg Saint-Marceau.
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Baillot se serait volontiers écrié, non pas comme le roi d’Angleterre : Mon royaume pour un cheval ! mais : Un écheveau de fil pour un concert !
En effet, un peu de fil, une aiguille et une main de femme ou de jeune fille pour conduire cette aiguille et ce fil fût-il blanc, et l’habit du musicien retrouvait sa forme normale et sa coupe classique.
Baillot était donc dans une grande perplexité, lorsqu’il avisa au milieu d’une rue étroite, affreuse et solitaire, une boutique ou plutôt un cloaque dont la sordide devanture était ornée de panoplies de vieux chiffons et dont les étagères vermoulues offraient aux yeux des passants, des monceaux de vieille ferraille, des débris d’antique faïence, mille ustensiles sans nom et une collection complète* de savates immondes, depuis les souliers à la poulaine du règne de Charles VI jusqu’aux escarpins des marquis de l’QEil-de-Bœuf , et aux bottes à revers café au lait des incroyables du Directoire.
Dans ce bazar de la caduque élégance de nos ancêtres, travaillait une femme jeune encore, au milieu de trois ou quatre marmots dont la santé ne paraissait pas souffrir des vapeurs méphitiques qu’exhalaient à l’envi l’un de l’autre, le ruisseau de la rue et la boutique paternelle.
Jamais oasis , jamais bouquet de palmiers et de nopals ne s’offrit plus délicieusement aux regards du voyageur égaré dans les sables brûlants du Sahara, que ne fit l’établissement borgne du marchand de meubles carlovingiens à l’infortuné musicien, qui continuait à tenir dans ses mains
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crispées, non la flûte de Pan, mais le pan de sa bourgeoise latidave.
Baillot entra intrépidement dans le bazar enfumé.
«Mon Dieu, madame, dit-il, de cette voix harmonieuse qu’il avait quand il ne conduisait pas son orchestre, il vient de m’arriver à deux pas d’ici un petit accident : une voiture m’a déchiré mon habit, et je désirerais bien trouver une personne assez bonne pour m’y faire un point, seriez-vous assez obligeante pour m’en enseigner une. »
Et en prononçant ces paroles accompagnées d’un salut gracieux, Baillot exhibait la malheureuse pièce de conviction.
« Je ne saurais guère vous indiquer quelqu’un pour faire cette petite besogne, répondit la jeune femme en réprimant une légère envie de rire, mais si vous n’exigez pas une trop grande habileté dans le travail de l’ouvrière...
— Oh ! mon Dieu, non, interrompit Baillot, rien qu’un simple raccord, une couture telle quelle, et assez solide cependant pour que je puisse gagner la première place de fiacres.
— Oh ! si ce n’est que cela, monsieur, répliqua la marchande, je puis yous offrir mes services, et je ferai le moins mal qu’il me sera possible. Otez votre habit, monsieur, et asseyez-vous là, ce sera bientôt fait. *
Cette acceptation spontanée combla de joie le cœur du musicien, la voix de cette femme lui parut avoir la suave harmonie d’une harpe éolienne et nulle fantaisie de Beethoven, nul cantabi^e de Mozart,
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nul majestueux récitatif de Gluck, n’âuraient eu, en cet instant plus de charmes pour ses oreilles.
Les enfants, sur un signe de leur mère, traînèrent un vénérable fauteuil dont les pieds inégaux supportaient cahin-caha un dossier de tapisserie, sur lequel une main aristocratique, et probablement contemporaine de Mme de Porapadour, avait retracé la jolie fable de la Fontaine intitulée le Renard qui a la queue coupée. La malignité humaine n’était point coupable de cette allusion à brûle-pourpoint, mais le hasard est parfois un grand mystificateur.
Le musicien se jeta à ses risques et périls dans ce fauteuil qui avait tendu vraisemblablement les bras à beaucoup d’autres échines fatiguées. Mais l’impassibilité du vieux meuble ne tint pas contre ce nouvel assaut, et un craquement significatif dans sa membrure trahit sa caducité. Le musicien, rappelé à la circonspection par la crainte d’une chute, se retrancha dans une telle sobriété de mouvements et de gestes, qu’un antiquaire de ce quartier du Jardin des Plantes aurait pu le comparer à une de ces momies royales que l’on découvre de temps à autre dans les sables amoncelés de la pyramide de Ghisé.
Voilà donc Baillot installé en manches de chemise dans le fauteuil centenaire; il est immobile comme un sénateur romain à l’approche des Gaulois, et ne permettant qu’à ses yeux de se mouvoir, ils parcoururent curieusement les méandres de ce Gapharnaûm qui rassemble, ainsi que nous l’avons déjà dit, les objets les plus surpris de se trouver réunis, les choses les plus dissemblables.
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c’est la poésie du chaos, c’est l’épave burlesque des révolutions de la mode et des cataclysmes des mœurs, c’est l’histoire de tout et l’histoire de rien.
Pendant que l’artiste est plongé dans les réflexions que ces reliques de tant de générations font naître dans son esprit, la jeune femme travaille vite et habilement, et son aiguille vole plutôt qu’elle ne marche. Si Baillot lui adresse, à de longs intervalles, quelques questions sur les rares objets qui frappent ses regards dans ce lac de vieilleries , elle répond laconiquement , poliment , sans quitter des yeux sa besogne, et place à propos, dans les brèves explications qu’elle donne, des observations pleines de sens et de justesse. L’artiste l’écoute avec plaisir et ensuite avec intérêt lorsqu’à la demande qu’il lui fait si ces trois enfants forment toute sa famille , elle répond qu’elle en a encore trois autres moins âgés.
« Est-il possible! s’écria le musicien , et n’avezvous, pour les élever, que le produit très-peu considérable, je suppose, de cet établissement !
— Ah 1 monsieur, repartit la jeune femme, mon mari travaille de son état de menuisier, et moi je suis ravaudeuse. Dans les bonnes années, nous pouvons gagner assez l’un et l’autre pour mettre les deux bouts ensemble. Mais quand le pain est cher comme à présent, et que notre commerce de brocantage ne va pas, comme aujourd’hui, nous avons bien de la peine à élever notre famille. »
Puis , comme si elle eût craint d’être amenée à en dire plus qu’elle ne voulait sur ce point , elle reprit aussitôt :
« Ne vous impatientez pas trop, monsieur, le tra-
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vail tire à sa fin, et dans quelques minutes vous allez avoir votre habit. »
L’artiste comprit cette pudique réserve de la pauvreté, et, gardant le silence, il poursuivit, avec ses yeux, son voyage autour de la boutique.
Dix minutes s’étaient à peine écoulées que l’ouvrière se leva, et secouant, d’un geste presque gracieux, les minimes rognures d’étoffe et de fil qui s’étaient attachées à son tablier d’alépine, dit à Baillot, en lui présentant son vêtement restauré :
« Monsieur, voici votre habit. »
A peine l’artiste eut-il jeté les yeux sur son habit, qu’il reconnut que la réparation avait été faite avec autant de propreté que de goût, et qu’il eût été dif- • ficile, même à un tailleur de profession, de dissimuler avec plus d’artifice la solution de continuité de son infortuné frac.
« En vérité, madame, dit-il , vous avez un talent de fée, et je ne saurais reconnaître dignement, ajouta-t-il en fourrant la main dans son gousset, et ce talent et votre incomparable obligeance.
— Il ne faut rien pour cela, monsieur, et je suis trop heureuse d’avoir pu vous rendre ce petit service; et comme Baillot paraissait vouloir insister pour lui faire accepter une légitime rémunération, la jeune marchande reprit avec un accent de dignité blessée: — Vous me désobligeriez, monsieur, fit-elle en se reculant de quelques pas ; ne faut-il pas s’aider les uns les autres? »
Baillot fut tenté de s’écrier avec Molière :
« Où diable le désintéressement va-t-il se nicher 1 » Toutefois, force fut au musicien de céder à son
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hôtesse, mais son ingénieuse libéralité se raccrocha aux branches, et indiquant un violon suspendu au plafond de la boutique , et qui semblait mis là tout exprès pour servir de centre à une multitude de toiles d’araignées dont les tils, capricieusement tendus en poudreuses arabesques, formaient à l’instrument une carapace diaphane, il dit :
» Du moins , madame, vous ne me refuserez pas de me vendre cet ancien violon; je suis musicien, et ma plus incurable manie est de glaner partout les outils de ma profession.
— Ali 1 pour cela, monsieur, je redeviens marchande, et je ne chérche qu’à vendre, riposta la jeune femme en souriant. Ce violon, que nous avons trouvé ici en achetant le fonds, est, au dire de bien des gens, un objet de mérite.
— Cela ne m’étonnerait guère, madame, le sort des instruments ressemble assez souvent à celui des hommes, plus ils ont de mérite, et plus ils se trouvent exposés à s’éteindre dans l’obscurité et dans la poussière.
Combien ce violon ?
— Cinquante sous tout au juste, repartit la marchande, qui , pendant la réflexion philosophique de Baillot, avait eu le temps de décrocher l’instrument et de l’épousseter tant bien que mal avec le coin de son tablier.
— Fort bien, voici cinq francs. »
Et comme la pauvre femme cherchait dans les profondeurs de sa poche quelque monnaie pour endre sur la grosse pièce, Baillot se hâta de lui dire :
« Ce que vous m’avez interdit de vous offrir comme
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faible dédommagement du temps que vous avez perdu pour moi, vous ne m’empêcherez pas de le donner à vos enfants, qui achèteront du pain d’épice à mon intention. »
Et, sans attendre la réponse, l’artiste, armé de son violon, sortit de l’indigente boutique, et disparut bientôt dans les replis tortueux des rues du faubourg Saint-Marceau, rues qu’il arpentait maintenant, fier comme un paon, et dégagé de la mine contrite de ce renard sur l’effigie duquel il s’était assis.
Après un examen plus attentif de son emplette, Baillot, tout en marchant, reconnut que l’instrument, qu’il n’avait d’abord considéré que comme une antiquaille sans valeur, pourrait bien avoir un prix considérable aux yeux d’un archéologue, d’un amateur ou d’un artiste. Et, en effet, la teinte brune de ce violon , teinte qui attestait sa vieillesse , le son presque fabuleux qu’il rendait lorsque, du dos de l’index, Baillot frappait légèrement sur les flancs du cadavre dont l'âme pouvait revenir à l’aide des sons ou des cordes qu’on lui restituerait, et dont il avait été dépouillé peut-être depuis plus d’un siècle ; la forme ovoïde de ses clefs, la cambrure bizarre de l’archet, éveillèrent l’attention du musicien; mais cette attention fit bientôt place à un sentiment plus vif, lorsqu’à travers la crasse et la poussière amoncelées sur le manche de l’instrument, il aperçut des peintures microscopiques , mais d’un fini précieux et qui ne pouvaient avoir jailli que des magiques pinceaux du Tintoret et des Carraches.
Préoccupé de sa découverte, Baillot, qui cheminait à l’aventure, leva les yeux pour se reconnaître
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el se vit transporté, sans savoir comment, sur les frontières du faubourg Saint-Germain, dans la rue Mazarine.
Là, presque en face d’un jeu de paume, le dernier jeu de paume de Paris, où, sous Henri II, on en comptait plus de cent, les regards de l’artiste tombèrent sur la boutique presque borgne d’un luthier.
« Parbleu, se dit-il, si j’entrais dans ce maussade magasin pour faire rabibocher mon violon. Au fait, je ne risque pas grand’chose de confier la restauration d’un instrument délabré à une boutique enfumée. Et puis, tout ce qui reluit n’est pas or, et tout ce qui est terne n’est pas plomb. Dans les ténèbres de cette profonde boutique où le soleil n’a jamais pénétré, il y a peut-être une étincelle du génie de Stradivarius. »
Et sans délibérer davantage il entra.
Outre quelques flûtes qui couraient les unes après les autres, cinq ou six vieilles mandolines poussives, une multitude de serpents d’église dont la peau noire se détachait par lambeaux, deux paires de cymbales qui dataient sans doute de l’entrée triomphale des ambassadeurs du roi de Siam à Paris, vers la fin du dix-septième siècle, trois contre-basses et bon nombre de basses, de violes, de guitares et de violons; l’arrière-plan de ce ténébreux magasin, éclairé nuit et jour par une lampe sépulcrale, était encore meublé d’un large et long comptoir de chêne, que sa sculpture, sa couleur d’ébène et sa majestueuse ordonnance faisaient remonter au règne de François Ier, époque si chère aux beaux arts.
« Il est écrit, se dit Baillot en franchissant le seuil
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de la porte, que je suis voué pour toute la journée aux antiquités. *
« Holà I quelqu’un, clama-t-il après avoir fait deux ou trois pas dans l’obscur magasin sans apercevoir âme qui vive.
— Qu’est-ce que monsieur désire, dit un grand garçon qui se dressa tout à coup comme un spectre dans le comptoir, en tenant dans ses bras un chien qui aboyait sans doute la même question au visiteur assez hardi pour pénétrer dans cette Thébaïde.
— Je désire, répartit le musicien, faire réparer l'instrument que je tiens. »
Et Baillot éleva très-haut son instrument pour que le grand jeune homme campé comme un piquet dans le comptoir et qui semblait n’en pas vouloir bouger, n’en ignorât pas et fût suffisamment édifié sur la cause de l’entrée insolite d’ün chaland en plein jour dans cet atrium de Terpsichore.
« Je vois ce que c’est, dit le jeune homme, je vais appeler M. Crépinel.
Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur.
—-Et où cela? fit Baillot qui, regardant autour de lui, ne vit pas l’ombre d’une chaise ou d’un tabouret.
— Ici, monsieur, ici. »
Et le grand jeune homme sans quitter le comptoir dont il paraissait être inséparable, indiquait des bras au musicien une demi-douzaine de tabourets recouverts de velours rouge d’Utrechl rangés comme des soldats au port d’arme sur la gauche de la boutique dont le monstrueux comptoir occupait la droite.
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Bail lot prit séance, et, dès qu’il le vit assis, le grand jeune homme sans quitter le comptoir, se mit à crier :
« Monsieur Crépinel ! monsieur Crépinel ! à la boutique, s’il vous plaît 1 »
Après quelques minutes d’attente, personne n’ayant répondu, le grand jeune homme, sur un geste d’impatience du visiteur, cria plus fort que la première fois.
* Monsieur Crépinel ! monsieur Crépinel ! monsieur Crépinel ! à la boutique, s’il vous plaît. »
— Si, comme tout le fait supposer, le maître luthier est sourd comme un pot, il faut avouer que je suis bien tombé pour faire accorder mon instrument, se dit Baillot; puis il ajouta tout haut : Il me semble qu’au lieu de vous égosiller ainsi à appeler M. Crépinel, vous devriez aller le chercher.
— Il y a longtemps, monsieur, que j’aurais fait ce que vous me conseillez là, si Mlle Cécile, la fille de mon patron, qui est sortie aujourd’hui pour toute la journée avec sa mère, ne m’avait pas recommandé de ne pas quitter sa chienne Mirza, qui a eu la mauvaise pensée de faire ses chiens sous le comptoir, — cinq jolies petites bêtes que voilà. — Et le naïf garçon exhiba l’une après l’autre les cinq preuves de fécondité de Mirza, au grand dépit de la chienne qui manifestait son mécontentement par un grognement sourd et prolongé.
Tous voyez, monsieur, reprit le jeune homme qu’il ne m’est guère possible de quitter Mirza qui ne veut pas quitter ses petits. Il faut que j’obéisse à ma consigne comme elle obéit à sa nature. Mon-
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sieur Crépinel! monsieur Crépinel l monsieur Crépinel 1 à la boutique, s’il vous plaît ! «
Ce cri périodiquement poussé par le gardien de Mirza finissait par impatienter Baillot.
« Puisque vous êtes cloué là par votre consigne et que vos appels au patron s’exhalent en pure perte, dit Baillot, je reviendrai dans un moment plus opportun. »
Et il se leva de son siège.
« Ne bougez pas, se hâta de dire le grand jeune homme, en mettant d’un air mystérieux son index et son medium sur sa bouche ; je vois ce que c’est, M. Crépinel fait sa partie d’échecs avec notre voisin l’armurier. C’est un rude jouteur à ce jeu-là, mon patron. 11 est l’élève de ce fameux M. Danican qui s’est fait une si helle réputation comme joueur d’échecs et comme compositeur de musique il y a trente ou quarante ans, sous le nom de Philidor. Mais si M. Crépinel à la passion des échecs, il est encore plus fanatique de sa profession, vous allez en juger, monsieur, car je vais l’aller chercher; ce sera l’affaire d’une minute. » »
Le grand garçon quitta effectivement son éternel comptoir, déposa la chienne à terre avec une précaution paternelle , prit sous le comptoir une des longues barres de fer qui servent à fermer les devantures de boutique, la mit sur son épaule comme un fusil, appela Alirza et s’avança gravement et à pas comptés dans les méandres de l’arrière-boutique encombrée de vieux luths et de harpes encore plus vieilles.
Ce grand garçon, quelque peu déhanché, vêtu
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d’une manière de surcot de buffle liséré de ruban jaune, coiffé d’une espèce de toque de velours jadis rouge et chaussé de bottines vertes, évidemment empruntées à la garde-robe de Mlle Cécile, avait quelque similitude avec le valet de pique des anciens jeux de cartes. Son absence ne dura pas plus de trois minutes; il revint d’un air triomphant, toujours armé de sa barre de fer, mais portant, par excès de sollicitude, Mirza sous son bras gauche.
« M. Crépinel va venir, » dit-il à voix basse et en se| rasseyant dans son comptoir.
A peine avait-il prononeé ces mots, qu’un petit homme chauve, sec comme une chanterelle, le corps enveloppé d’un tablier à bavette d’alépine verte, qu’une lyre en cuivre formant agrafe retenait serré autour de ses reins, apparut devant le comptoir. Quelques sons articulés produits par seschaussons de lisières dont il avait heurté dans la rapidité de sa marche les harpes et les luths démantelés qui gisaient sur le carreau de l’arrière-boutique, avaient averti l’ouïe exercée de notre musicien de l’approche de ce grand prêtre de l’harmonie.
» « Je croyais que le feu était à la maison, Firmin,
à la façon dont vous avez frappé au mur mitoyen.
— A la façon dont j’ai frappé l il l’a bien fallu, répliqua Firmin, d’une voix qui n’avait plus rien de mystique, puisqu’il y aune heure que je vous appelle ^ tue-tête et que vous ne répondez pas plus que si vous étiez au fond des Vosges à choisir le bois dont on fait les flûtes.
— De quoi s’agit-il? demanda le luthier après s’être bruyamment mouché dans un ample mou-
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choir des Indes qui lui servait de plastron, logé qü’il était sous la bavette de son tablier, de quoi s’agit-il ?
— Il s’agit que voilà monsieur qui attend depuis ilne heüre qu’il vous plaise de venir visiter l’instrtirtiënt qu’il vous apporte.
— Ah ! monsieur, que j’ai d’excuses à vous faire, dit le luthier en se retournant précipitamment iers les tabourets où il présumait vraisemblablement que Baillot devait se trouver. Mais je dois vous dire pour ma justification que nous ne voyons ici que trèsrarement des chalands pendant le jour. Ils n’entrent dans Cette maison que lorsque les chandelles sont allumées.
Mais veuillez me laisser examiner, je vous prie, l’instrument que voüs souhaitez faire réparer.
— Le voici, monsieur Crépinel. »
Le luthier s’approcha de la veilleuse qui brûlait sur une petite console crasseuse, plaça méthodiquement ses lunettes sur un nez plus celte que romain, et commença minutieusement l’examen de l’instrument.
une exclamation énergique, un diable ! prononcé * avec un accent formidable, mêlé d’étonnement et d’admiration, fut immédiatement suivi de cet ordre donné avec une volubilité extraordinaire :
« Allumez les chandelles! vite? vitel allumez-en quatre. »
Firmin se leva prestement de son comptoir, disparut un instant et revint avec quatre chandeliers de fer/ dans chacun desquels brûlait une grosse et longue bougie de cire jaune ; puis il plaça avec
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ordre les quatre flambeaux sur le comptoir et alla se replacer sur la banquette où Mirza allaitait tous ses petits chiens sous l’œil vigilant de ce phénix des ouvriers luthiers.
M. Crépinel s’approcha du quadrilatère de flammes et reprit son examen avec plus d’attention encore. Il tournait et retournait l’instrument avec une pieuse précaution, le palpait dans toutes ses parties, comme un médecin palpe le torse d’un malade menacé d’un foudroyant anévrisme. Le luthier donnait de temps à autre de légères chiquenaudes sur les parois du violon, l’approchait de son oreille comme pour reconnaître la valeur et la qualité de sa sonorité ; puis, interrogeait tour à tour avec une espèce de respect les peintures du manche à peine visibles sous une épaisse couche de graisse, etjusqu’aux fibres les plus ténues du vénérable bois. Enfin, après une savante et consciencieuse inspection, qui ne dura pas moins d’une demi-heure, le luthier releva par un geste fièrement rapide ses lunettes sur son front, et, de cette voix puissante que devait avoir le prophète Samuel, lorsqu’il annonça au pâtre des montagnes de Gelboë qu’il était appelé par l’ordre de Dieu à régner sur le peuple d’Israôl sous le nom de Saül :
« Savez-vous, monsieur, quel instrument vous possédez là? et, sans attendre l’aveu d’ignorance par lequel l’artiste se préparait modestement à répondre, le luthier reprit avec feu : Non, vous ne le savez pas, mais je le sais, moi ! Eh bienl monsieur, reprit avec feu M. Crépinel, c’est un Amati!
— Je n’aurais jamais osé m’en douter, répliqua le musicien.
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— Et un Amati! réprit le luthier avec un enthousiasme croissant, du meilleur temps de ces illustres maîtres qui ont formé des élèves que l’équitable postérité a salués de maîtres à leur tour, tels que le Hongrois Stradivarius, l’Écossais Mac Cléon et l’Espagnol Alvarès Ferrera.
— Est-il possible! s’écria l’artiste, en proie à une émotion qu’il est facile d’imaginer.
— Monsieur, repartit le luthier avec une dignité qui eût été comique si elle avait pris sa source dans un sentiment moins noble que l’amour de sa profession, monsieur, quand, depuis trois cents ans, on exerce par ses ancêtres et par soi-même l’état, qui, soit dit en passant, était autrefois un art, et un grand art, de fabriquer des instruments, il n’est guère permis, j’oserais même ajouter, il n’est guère possible de se tromper. Votre violon est un Amati, poursuivit le luthier en posant pontificalement ses deux mains sur l’instrument trois fois centenaire et en montant sa voix au diapason de l’orgueil.
Et c’est moi, Claude- Jean-Baptiste-Léonàrd Crépinel, qui vous le garantis.
— Je n’ai pas la plus légère objection à faire à cette solennelle déclaration, dit Baillot, et je suif trop heureux que vos lumières m’aient révélé le trésor que je possédais presque à mon insu. Maintenant, monsieur Crépinel, que votre science m’a fait connaître ma fortune , puis-je espérer que votre talent pourra me restaurer et me rajeunir mon ' instrument.
— Ceci est une autre question, reprit gravement M. Crépinel, et la tâche, sans être précisément au-
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dessus de mes forces et de mon expérience, efst pourtant ardue ef pleine de difficultés et de périls. Néanmoins, je ne désespère pas d’arriver à une' solution satisfaisante, et, pour répondre à la confiance dont vous voulez bien m’honorer, je ferai tous mes efforts, j’emploierai tous mes soins, je mettrai à contribution mes anciennes et récentes études pour rendre à cet instrument, si digne d\i respect et de la tendresse des artistes, une partie des avantages que le temps et les hommes, plus cruels encore que le temps, ont ravis à ce merveilleux chef-d’œuvre.
Je vous garantis donc, monsieur, la plénitude, la persévérance, l’intrépidité de mes efforts : mais rappelez-vous bien, je vous prie, que je ne vous garantis pas le succès.
— Cette réserve est tout à la fois d'un homme de talent et d’un honnête homcrte, répliqua B fillot, et combien supposez-vous, monsieur Crépinel , qu’il vous faille de temps pour accomplir le travail difficile dont vous voulez bien vous charger ?
— Trois mois, monsieur, reprit carrément le luthier.
— Eh bien, soit! dans trois mois, à pareille date et à pareille heure, je viendrai ici plein d’espoir...., et j’en sortirai, j’en suis certain, plein d’admiration. »
M. Crépinel s’inclina une seconde fois devant ce compliment qu’il savait peut-être d’avance pouvoir mériter, et, après des civilités échangées de part et d’autre, luthier et musicien se séparèrent.
Le délai exigé par le luthier de la rue Ifiazarine pour réparer le fameux violon attribyé aux Amati s’écoula bien lentement au gré de l’impatience de Baillot. Le célèbre artiste redoutait, non sans quelque raison, que les efforts et les talents de M. Crépinel n’échouassent devant les difficultés de cette tardive restauration.
Cependant, le jour où il allait apprendre enfin si le merveilleux instrument était destiné à figurer sous les vitrines d’un cabinet d’antiquaire ou à reprendre son rang parmi les séraphins de l’harmonie militante vint enfin à luire; et le musicien, le cœur partagé entre l’espérance et la crainte, s’achemina vers le palais de l’Institut, dont la rue Mazarine est en quelque sorte le fossé féodal.
La boutique était calme et sombre comme de coutume, la veilleuse brûlait toujours mélancoliquement sur la console dans le fond du magasin, et Firmin, le grand garçon que Baillot avait baptisé in petto du nom de Valet de Pique, était invariablement assis dans le comptoir s’occupant, festina lente , selon le conseil d’Horace, à passer tour à tour sur un
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bloc de colophane, les crins échevelés d’une poultitude d’archets de contre-basses, de basses, de violons et de vjolopcelles.
Plongé dans cette grave et minutieuse occupation, le laborieux aller ego de M. Grépinel ne s’apercevait pas qu’une chatte effrontée buvait à sa droite le lait de son déjeuner à lui, et à sa gauche que Mirza, la chienne dont il avait naguère été constitué le gouverneur par Mlle Cécile, rongeait sur Je même plan, c’est-à-dire sur ce môme comptoir, un os énorme de gigot aux dépens duquel la hargneuse épagneule espérait sans doute réparer des forces singulièrement diminuées par les veilles, les aboiements et les soins de la maternité.
« Bonjour à M. Firmin, » dit l’artiste en entrant dans le Capharnaüm.
A ce bonjour , qui lui arrivait comme une bombe, Firmin, qui n’avait pas entendu entrer Je musicien, tout attentionné qu’il était au repassage de ses archets sur la colophane, leva la tète et reconnut Baillot.
« Ah! monsieur, je suis bien votre serviteur, ditil en levant son torse de dessus sa banquette comme il avait levé la tête, et en chassant d’un coup d’archet la chatte maraudeuse et la chienne intempérante, ah ! monsieur, je suis bien votre serviteur.
— Votre patron n’est-il pas ici? demanda Baillot en promenant ses regards dans les ténèbres qui l’environnaient.
— Il est à côté, chez le voisin l’armurier, vous savez ? et termine une terrible partie d’échecs commencée il y a eu hier quinze jours.
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— Quel forcené joueur d’échecs! s’écria Baillot, qui brûlait d’impatience et qui appréhendait que la prise retardée d’une tour ou la captivité imprévue d’un roi n’eussent fait remettre aux calendes grecques la réparation de son Amati.
Je suppose, poursuivit amèrement le musicien, que M. Crépinel, tout entier à ses élucubrations stratégiques, n’aura plus songé qu’il m’avait promis mon violon, mort ou vif, pour aujourd’hui.
— Je ne peux pas vous dire, monsieur, repartit Firmin en baissant la voix comme s’il eût craint de réveiller les nombreuses araignées dont les toiles tapissaient le plafond au-dessus du comptoir, il ne me conviendrait pas de vous démentir, mais j’ose penser que M. Crépinel ne vous a pas fourré dans le sac aux oublies. Il est trop de la vieille roche pour perdre de vue le respect que tout fabricant doit au public, et principalement aux personnes qui lui accordent l’honneur de leur confiance. Je vais l’appeler, et il sera ici dans un moment. Prenez seulement la peine de vous asseoir. »
Baillot se sentit désarmé par la bonhomie et la candide courtoisie du Valet de Pique, et cherchant à tâtons derrière lui un tabouret qu’il trouva heureusement, il s’y assit tandis que Firmin alla, de son pas lent et cadencé , prévenir acoustiquement M. Crépinel de l’arrivée d’une pratique.
Le luthier ne tarda pas à paraître.
« Ah I monsieur, dit-il à Baillot, je pensais à vous il n'y a qu’un instant.
— Vous pensiez à moi, monsieur, répondit le
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musicien d'nn ton sec, et moi je faisais mieux encore, je vous attendais.
— Oh 1 votre exactitude ne peut être comparée qu’à la mienne, reprit le luthier en feignant de ne pas comprendre le reproche indirect que le musicien lui adressait, et comme je viens d’avoir l’honneur de vous le dire, je pensais à vous, et je vous appliquais ce vers d’une vieille comédie :
Sangaride, ce jour est un grand jour pour vous.
N’est-il pas vrai, poursuivit-il en prose, que rien ne réjouit plus le cœur d’un véritable artiste , que rien n’est plus favorable à son talent et, partant, à sa réputation, que la possession d’un excellent instrument?
— Sans contredit, dit Baillot dont le cœur commençait à battre violemment.
— Eh bien ! monsieur, vous allez être un de ces prédestinés de l’art; vous allez être le fortuné propriétaire d’un instrument qui n’a pas son pareil, ^e ne dirai pas seulement en France, mais en Europe. »
Et s’interrompant tout à coup, M. Crépincl monta presque légèrement sur un tabouret, atteignit sur une tablette une splendide boîte d’acajou ornée d'incrustations de nacre, l’ouvrit, et saisissant l’objet qui y était renfermé, s’écria d’une voix victorieuse:
« Voilà votre violon !
— Grands dieux! quelle métamorphose! s’écria Baillot consterné de surprise et d'admiration. Quoi! c’est là mon Amati ! c’est là cet instrument, naguère
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si chétif et si misérable, auquel ij ne semblait rester que le souffle !
— Oui, riposta le luthier, meis c’était le souffle du génie, et ce souffle a suffi pour rappeler l’âme dans le corps. Vous m’avez donné un fantôme, et je vous rends qn archange.
— Vous ôtes un grand magicien, monsieur Crépinel, et le miracle que vous venez d’opérer là est, comme tous les miracles, incompréhensible.
— Je ne suis pas un magicien, monsieur, je ne suis et ne prétends être qu’un ouvrier.
— Dites un artiste, ajouta vivement Baillot.
— Un artiste, si vous voulez, monsieur, réfléchi et doué, pour les instruments, de cette patience que les Bénédictins avaient autrefois pour déchiffrer les vieilles chartes et les vieux livres. »
L’étonnement admiratif que Baillot manifestait était réellement très-naturel. Le vénérable Amati, sous la main savante de Crépinel , avait reconquis toutes les grâces, toutes les formes et toutes les vigueurs de sa jeunesse. En laissant au bois du précieux instrument toute la sombre teinte de l’antiquité, qui donne aux monuments comme aux hommes, un cachet indélébile de grandeur et de majesté, il avait rétabli , avec une science profonde et un goût parfait, les parties accessoires qui manquaient à ce dernier représentant, peut-être dans le monde, de la magnifique industrie des Àmati.
Le luthier, tout en détaillant à Baillot les différentes opérations auxquelles il avait dû se livrer pour restituer à l’instrument son premier aspect et ses qualités primitives, voulut donner à son client
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un échantillon de ses connaissances archéologiques.
« Ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous le faire observer, monsieur, ce violon appartient au meilleur temps des Amati. Cps peintures précieuses et finement exécutées sur le manche, et qui représentent deux sujets pris de l’Histoire Sainte : le roi David dansant devant l’Arche et chantant les louanges de Dieu en s’accompagnant de la harpe, et Josué faisant tomber les murailles de Jéricho au son de la trompette des Lévites, prouvent que cet instrument a été particulièrement fabriqué pour la chapelle papale ou pour quelque grand dignitaire de l’Église, à Rome.
« Mais comment est-il arrivé en France? Voilà ce qui est difficile à deviner; cependant je suis assez porté à croire qu’il a été donné par un prélat italien, vers la tin du dix-septième siècle, au cardinal de Furstemberg, abbé de Saint-Germain-des-Prés , et grand amateur de musique aussi bien que violoniste de premier ordre.
« Ce qui confirme dans cette opinion, c’est que les lettres minuscules incrustées en ivoire sur le manche du violon G. E. E. A. G. S. E. A. A. S. G. P. H. F. D. 1689, voudraient dire : Cet instrument a été offert en 1689 à Guillaume Egon, évêque de Strasbourg, — car Argentoratum signifie Strasbourg, dans la basse latinité, — cardinal de la sainte Église romaine et abbé de Saint-Germain. Cet épninent personnage est plus connu encore sous le nom de cardinal de Furstemberg, dont une rue proche d’ici porte encore le nom. »
Paillot était émerveillé de la prolixe érudition du
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luthier, ce qui ne l’empêchait pas d’éprouver quelque impatience, en proie qu’il était à une impérieuse préoccupation.
« Mon cher monsieur Crépînel, lui dit-il, je vous sais un gré infini de vos explications, mais la main me démange ; me permettez-vous d’essayer quelques notes sur mon violon.
— Si je vous le permets, monsieur 1 mais je vous en prie, au contraire, car mon succès d’ouvrier ne peut être constaté d’une manière certaine que l’archet à la main. »
Baillot épaula son instrument avec une agitation croissante, saisit l’archet et préluda par quelques phrases. Mais bientôt les sons purs et harmonieux de l’instrument régénéré s’infiltrant en quelque sorte dans les pores de l’artiste, Baillot exécuta avec une verve et un entrain irrésistibles l’une des plus belles fantaisies de Mozart.
A ces sublimes inspirations du Raphaël de la musique au dix-huitième siècle, exécutées par le roi des violons du dix-neuvième, tout le personnel de la boutique de M. Crépinel s’anima comme les endormis de la Belle au Bois dormant à l’apparition du prince Charmant. Mme Crépinel s’aventura la première à descendre de son appartement dont elle ne quittait pas volontiers le crépuscule pour les ténèbres de son magasin; sa fille, Mlle Cécile, dont la beauté était aussi remarquable que le talent de son père, la suivit de près; le grand Firmin abandonna son éternel comptoir, et il n’y eut pas, jusqu’à la favorite Mirza et au chat de l’établissement, qui ne vinssent agrandir le cercle qui s’était formé autour
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du musicien, tandis que l’armurier adversaire palamédique de M. Crépinel, armé de la hallebarde du suisse de Saint-Germain-l’Auxerreis, qu’il était chargé de fourbir, essayait, l’oreille collée contre la porte de l’arrière-boulique, de saisir quelquesuns de ces élans de l’âme qu’exhalaient les génies des Amati, de Baillot et de Mozart.
Lorsque le morceau fut terminé, le luthier qui n’avait cessé pendant cette scène de manifester, par les gestes et par les interjections laudatives, le plaisir et l’émotion qui le dominaient tout entier, s’écria :
« Vous m’avez appelé magicien, mais c’est vous qui êtes un enchanteur. Oui, vous êtes le diable ou vous êtes Baillot.
— J’aime mieux être l’un que l’autre, mon cher Crépinel, et je vous avouerai que je suis Baillot, un simple artiste qui a un compte sérieux à régler avec vous pour la restauration fabuleuse de ce violon ; ayez la bonté de me dire... »
Et Baillot mettait la main dans sa poche pour y prendre sa bourse.
« Que voulez-vous faire là! dit le luthier en arrêtant la main du virtuose.
— Rémunérer autant qu’il dépendra de moi votre travail, mon cher maître.
— Fi donc 1 entre artistes on ne se doit rien, et mon travail sur cet instrument ne peut pas plus être payé que je ne pourrais vous payer le talent que vous venez de déployer tout à l’heure et qui nous tenait tous dans l’extase.
Comprenez-vous maintenant que nous sommes quittes?
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— Mon opinion diffère essentiellement de la vôtre sur ce chapitre-là, repartit Baillot. Mais vous avez aujourd’hui trop d’avantage sur moi et je ne veux pas risquer une discussion où votre opiniâtreté de tacticien et votre habitude de faire échec et mat, pourraient vous assurer le triomphe. Mais je fais mes réserves. En attendant la reprise des hostilités sur ce terrain, me promettez-vous, monsieur Crépinel, de venir sans façon accepter chez moi un déjeuner d’artiste, c’est-à-dire moitié Spartiate et moitié athénien.
— Ah 1 pour cela de grand cœur, riposta le luthier, et cela très-prochainement.
— Je vous prends au mot très-prochainement et entre la reddition d’une tour et la défaite d’un cavalier. »
Une franche poignée de main accompagna cette innocente épigramme et le luthier et l’artiste se séparèrent fort satisfaits l’un de l’autre.
IY
Les premiers jours delà possession — des possessions de toute espèce — semblent éteindre dans le cœur de l’homme tous les sentiments autres que Celui de l’égoïsme et de la propriété.
Baillot ne pouvait pas se soustraire à cette grande loi de l’humanité, mais il finit, après avoir épuisé toutes les voluptés que verse dans le cœur d’un artiste la possession d’un trésor inespéré, par justifier cet axiome latin :
Ab assuetis non fit passio ,
qu’on pourrait traduire librement par : l’habitude supprime l’amour.
Il continua donc de vénérer et d’admirer son Amati, mais cette possession, qui lui avait fait perdre durant tout un mois le boire, le sommeil et le manger, se termina par Une tendresse calme, placide, philosophique et raisonnée qui lui permit de reprendre, avec ses études accoutumées, le fil de ses relations et de ses souvenirs si brusquement interrompu par les excès de travail auxquels il s’était
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livré avec l’irréprochable instrument du luthier italien merveilleusement restauré par un luthier parisien.
Les premiers souvenirs de l’artiste rendu au commerce de la vie réelle se dirigèrent d’abord vers la rue Mazarine.
Baillot s’étonna que le brave joueur d’échecs ne fût pas venu encore prendre sa part du déjeuner d’artiste qu’il lui avait offert, et notre musicien se disposait à entreprendre un matin le pèlerinage de la rue Mazarine, lorsque son domestique vint lui annoncer la visite d’un inconnu qui s’intitulait M. Crépinel.
« Faites entrer et au plus vite, dit Baillot, voilà de ces visiteurs pour lesquels j’y suis toujours et toute affaire cessante. »
M. Crépinel entra.
Ce n’était plus cet ouvrier affublé jusqu’au meuton d’un vulgairè tablier et dont les lunettes sor- ^ dides mêlaient leurs branches rouillées aux poils fauves d’une casquette de loutre, c’était un notable industriel, un bourgeois vêtu sans recherche mais avec goût, qui portait des lunettes d’or, et qui, tout en conservant sur sa physionomie le type de la franchise et de la loyauté que Dieu lui avait octroyé, montrait dans sa tenue et dans son maintien, cette assurance que donnent le talent avéré et la probité reconnue, et cette aisance qui prend sa source dans une indépendance héréditaire et dans une confiance illimitée dans la sainteté du travail.
J « Monsieur Crépinel ! ! dit Baillot en s’avançant joyeusement au devant du luthier et en lui tendant affectueusement la main.
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— Moi-môme, monsieur, répondit le luthier en serrant avec une effusion respectueuse la main de l’artiste.
— Je désespérais de vous voir et je vous accusais d’oublier bien vite vos promesses.
— Monsieur, il est des choses qu’on n’oublie pas et des personnes dont on se souvient toujours. Votre aimable invitation était au nombre de ces choses, et votre personne est de celles qui ne s’effacent pas de la mémoire.
— Eh bien, cher monsieur Crépinel, mon ressentiment ne tient pas contre votre bonne visite. Allons déjeuner et scellons avec un verre de vin de Chambertin notre réconciliation et nos mutuelles sympathies. »
Et le musicien introduisit le luthier dans une charmante petite salle à manger où un déjeuner succulent était servi avec une élégance et un luxe qu’on ne rencontre pas toujours môme chez les artistes du premier ordre.
Les deux artistes en étaient à leur dernière libation de vin de Champagne, lorsque le luthier, déposant gravement son verre, tout couronné de perles pétillantes, sur la table, dit :
« Le désir de vous serrer la main et de passer quelques heures avec vous ne m'a pas seul conduit ici, monsieur Baillot, je viens aussi vous adresser une petite prière.
— Une prière ? à moi 1 fit Baillot, vous voulez rire, mon cher Crépinel, les artistes n’exaucent pas de prières, parce qu’ils ne sont ni ministres ni financiers; mais ils rendent des services, quand ils le
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peuvent, et celui que vous me demandez est rendu d’avance, s’il est possible.
— Ce n’est point un service, c’est un plaisir, c’est un honneur que je réclame de votre estime.
— En ce cas, la chose est faite, monsieur Crépinel.
— Monsieur Baillot, je marie ma fille.
— Vous mariez votre tille! fil Baillot en trempant ses lèvres dans sa flûte de cristal et en humant quelques perles impatientes qui frétillaient autour du fragile cratère.
— Oui, monsieur.
~ Et quel est l’heureux mortel appelé à posséder ce joyau digne de l’hommage des princes et des artistes?
— Ce n’est ni un prince ni un artiste, c’est Firmin Léveillé, mon premier ouvrier, celui que vous avez trouvé dans le comptoir avec Mirza la première fois que vous me fîtes l’honneur de venir à la maison.
— Est-il possible ! s’écria Baillot en replaçant son verre sur la table de façon à le briser, quoi ! ce grand garçon ?
— Mon Dieu oui, monsieur Baillot, Firmin que j’ai eu en apprentissage et pas plus haut que cela, presqu’au sortir de nourrice, est devenu un bon et laborieux ouvrier; je l’avais accueilli d’abord par compassion, je l’ai gardé par attachement! Orphelin dès l’enfance, il ne connaît 'pas d’autre maison paternelle que celle de son maître. Ma fille et lui ont été élevés ensemble...
— El ils s’aiment? interrompit Baillot.
— Oh ! Je ne dirai pas que c’est d’un amour ro-
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manesque; mais ils s’estiment et e’est tout ce qu’il faut pour faire un bon ménage.
— Tout le monde ne serait pas de votre avis, monsieur Grépinel.
— Tout le monde aurait tort, monsieur, et puis je n’ai point amassé de fortune dans ma profession que j’ai toujours exercée non en âpre mercenaire, mais en ouvrier amoureux de l’art. Ma fille n’a donc pas de dot, et je ne concède à mon gendre, avec la main de Cécile, que le titre plus honorable que productif de mon associé. Mais cela lui suffira, et sa reconnaissance me garantit d’avance le bonheur de ma fille.
— Tout cet arrangement est parfait, monsieur Crépinel, et à quand la noce?
— Voilà précisément le second motif de ma visite, monsieur, la noce ! à proprement parler il n’y en aura pas. Nous irons le matin à la mairie et à l’église, puis chacun retournera à ses afFaires ; mais le soir, vers dix heures, quelques vieux amis, quelques affectueux parents se réuniront à mon foyer de la rue Mazarine, et un souper comme en faisaient nos ancêtres nous conviera à célébrer un mariage qui, dans la boutique d’un luthier, pourra se flatter au moins de s’accomplir sous les auspices de Vharmonie .
— Bien, très-bien , monsieur Crépinel, repartit l’artiste d’un air rêveur.
— Je viens donc vous prier instamment, monsieur, de vouloir bien consentir à faire partie du petit nombre des convives que je rassemblerai autour de ma modeste table en ce jour solennel.
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— > Et le jour de la noce, il est fixé?
— A aujourd’hui en huit.
— Irrévocablement?
— Irrévocablement.
— Eh bienl monsieur Crépinel, je donne précisément ce soir-là un grand concert qui sera, je crois, honoré de la présence de l’Impératrice. Je mets dès à présent une loge à la disposition de votre famille.
— Ah ! mille remercîments, monsieur.
— A l’issue de ce concert, une voiture à mes ordres vous reconduira chez vous, où peu de temps après, j’aurai le plaisir d’aller vous rejoindre pour participer à votre festin nuptial et pour m’associer à Ja joie de votre famille. »
Le brave luthier ne tarda pas à prendre congé de Baillot, qui s’occupa dès ce moment à organiser le concert dont il avait improvisé la future existence et la date.
Une pensée généreuse germait dans le cœur de l’artiste, et il n’avait pas un moment à perdre pour la transformer en projet et surtout pour réaliser ce projet.
Huit jours se sont encore engloutis dans l’abîme des siècles; le concert a eu lieu, et nous nous trouvons si le lecteur veut bien le permettre, au sortir de cette solennité musicale, dans le salon du luthier Crépinel, rue Mazarine.
Ce salon est une grande pièce carrée dont les murailles, au Heu de papier, sont tapissées, comme au dix-septième siècle, de ces cuirs historiés de Bruges, qui rivalisaient en ce temps-là, pour la décoration des appartements, avec les tapisseries de la Gueldre et du Brabant. Une énorme cheminée de marbre blanc, qui porte encore les armes et le chiffre sculptés du cardinal Mazarin, — ce qui indique que la maison avait été bâtie par le fondateur du collège des Quatre-Nations et qu’elle était vraisemblablement destinée à loger les professeurs de ce collège, — est surmontée d’une belle glace au devant de laquelle figure une colossale pendule dont Boule avait fabriqué les précieux ornements; elle supportait encore sur sa large tablette les acolytes obligés de la splendide horloge ; deux riches candélabres de cuivre chargés chacun de quatre bougies
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allumées. Douze fauteuils et quelques pliants recouverts en velours d’Utrecht semblaient tendre leurs bras à deux énormes et moelleuses bergères qui flanquent le foyer de la cheminée, où brûle, à l’aide des tisons de hêtre , une grosse bûche de chêne.
Dans les angles de la vaste pièce, sont campées quatre encoignures ou consoles, meubles gracieux inventés au dix-septième siècle par l’inconsolable veuve du brave et malheureux duc de Montmorency; sur l’une de ces consoles on voit le buste de Philidor, dû au ciseau de Houdon, et aux parois de l’appartement sont appendus les portraits admirablement gravés de musiciens célèbres, Lulli, Gluck, Mozart, Grétry , Haydn et Rameau. Aux deux côtés de la cheminée se trouvent un piano d’une belle facture et une harpe splendide. Sur un guéridon colossal placé au milieu de l’appartement, comme un évêque au milieu de son chapitre, on remarque un modeste cabaret en porcelaine de Saxe, qui est, pour ainsi dire, enseveli sous des monceaux de partitions appartenant aux écoles musicales italiennes, allemandes et françaises.
Huit personnes, outre M. et Mme Crépinel et les nouveaux mariés, étaient rassemblées dans le salon et s’entretenaient du brillant concert auquel on venait d’assister. On ne tarissait pas dans les éloges que l’on décernait à Baillot, sur son jeu vif, savant, délicat qui avait enlevé tous les suif rages et mérité l'approbation de l’impératrice elle-même.
« Il est sûr et certain, dit M. Robineau l’armurier, joueur d’échecs, que l’on ne voit pas souvent de
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pareils musiciens. Quand j’étais avant la Révolution, grenadier dans le régiment d’Armagnac , je me rappelle parfaitement, étant en garnison à Bourges, avoir entendu dans une lète que la ville rendit à * notre corps d’ofticiers, un monsieur qui n’était pas maladroit sur le violon ; mais en conscience, il n’élait. que de la saint-jean au prix de M. Baillot. Ah!
— ajouta l’armurier en soupirant, — si je pouvais avoir aussi le jour de mon mariage un concert comme celui de ce soir, le roi ne serait pas mon parrain.
— Quoi ! monsieur Robineau, dit un monsieurqu’à sa blême et grave physionomie, sa morgue discrète, on pouvait prendre pour un homme de robe, vous • allez encore vous marier!
—Que voulez-vous? monsieur Trébuchet, repartit l’armurier, l’homme n’est pas fait pour vivre seul, et c’est surtout dans le commerce que cette observation de saint Paul est parfaitement justifiée. Une boutique exige une femme comme une rivière exige des poissons. Ne faut-il pas répondre aux chalands à toutes les heures du jour, enregistrer les demandes, expédier les caisses d’armes, tenir les livres....
— Jouez moins souvent aux échecs, monsieur Robineau, interjeta Mme Crépine! avec un ton digne de Mme Jourdain, et vous aurez tout le temps de vaquer à toutes ces occupations. Mais quelle est donc la malheureuse, monsieur Rabineau, qui se résigne à partager votre comptoir et tout ce qui s’ensuit?
— Cette chère madame Crépinel 1 elle a toujours le petit mot pour rire! dit l’armurier en s’efforçant
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de sourire ! Madame, puisque vous l’ignorez, je vais épouser la lille unique de M. Mitou, le potier d’étain de la rue Suint-André-des-Arts.
—Pauvre lille 1 et pauvre femme ! lit à voix basse Cécile.
— Ce sera l’alliance des canons, s’écria un loustic de quarante ans, qu’à ses allures surannées on pouvait prendre pour un courtaud de boutique passé à l’état de patron de magasin à prix fixe; car certes il y a plus d’analogie qu’on ne croit communément entre un armurier et un potier d’étain; si le premier conspire à la perte de l’humanité par ses tubes à foudre, l’autre tend à la soulager par ses cylindres aquatiques.
— J’espère, monsieur Robineau, dit à son tour un monsieur qui sentait le bureaucrate d’une lieue, que vous n’avez pas la prétention d’avoir à votre noce un virtuose de la force de M. Baillot.
— Pourquoi non?ripostal’armurier ; tous les arts sont frères, comme dit mon ami Crépinel, et à ce titre-là je pourrais bien, moi aussi, viser à l’honneur de posséder le César du violon.
—Il est minuit et demi, fil Mme Crépinel, et Pirmin vient de m'annoncer que le souper était servi. Notre cuisinière Jeannette s’impatiente et les mets vont refroidir....
— Êtes-vous bien sùr, monsieur Crépinel, que M. Baillot n’a point oublié tout net votre invitation?
— J’en suis moralement sûr, madame Crépinel, et ce retard de notre grand artiste s’explique suffisamment. Vous savez aussi bien que moi qu’à l’issue du concert, M. Baillot a été appelé dans la loge de
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l’Impératrice, pour recevoir probablement les félicitations de Sa Majesté. »
En ce moment, une voiture arrivant au galop ébranlait les maisons de la rue Mazarine et s’arrêtait à la porte du luthier. Une minute après, Baillot entrait dans le salon de M. Crépinel, et subissait une nouvelle bordée de compliments.
« A table ! à table ! messieurs et mesdames , » clama Mme Crépinel qui, à l’exemple de la grondeuse épouse du Bourgeois gentilhomme, n’avait qu’un goût fort peu prononcé pour les politesses de haute et basse cour et pour les salamalcks des marnamouchis de Paris.
On suivit avec empressement la maîtresse de la maison et l’on se mit à table.
La bonne chère et le bon vin ne connaissent pas les supériorités sociales; ils sont les éteignoirs des rangs et des puissances dé convention ; la table en un mot est le meilleur symbole de l’égalité et de la fraternité.
On but comme aux noces de Cana , on mangea comme aux noces de Gamache. Tout le monde avait de l’esprit, car le bonheur et la liberté accordent aux plus sotset aux plus gourmands de l'aisance et de gais propos. L’homme de robe oublia son Code et ses Pandectes et fut presque spirituel ; l’ex-courtaud de boutique rencontra des reparties heureuses et des mots plaisants; le bureaucrate sortit de sa cravate et de sa nullité habituelles. Robineau luimême, malgré les souvenirs funéraires de ses trois femmes et de son prochain hyménée, malgré surtout la partie d’échecs qu’il venait de perdre le
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matin même avec M. Crépinel, fut jovial sans témérités de mauvais goût. Baillot qui parlait agréablement, raconta son odyssée de la rue Mou Retard, et la trouvaille du violon d’Amati qui était redevenue dans ses mains, grâce à la savante industrie de Crépinel, une véritable mine d’or.
On chanta ensuite de bonnes vieilles chansons de Panard et de Collé et des chansons modernes d’Armand Goufl'é et de ce bon et gai Désaugiers, qui ne para jamais la muse gauloise , la muse du vaudeville, des atours sanglants de la révolte et des oripeaux philosophiques de l’impiété et du matérialisme.
On passa ensuite dans le salon, et Baillot pour condescendre aux désirs de l’assemblée, joua sur son violon une de ses plus douces, une de ses plus suaves fantaisies. Puis la nouvelle mariée se mit à sa harpe et chanta d’une voix mélodieuse et en s’accompagnant de ce royal instrument une délicieuse romance de Millevoye.
Celte voix fraîche et pure, ces chastes et derniers accents d’une jeune fille qui semblait pleurer comme les compagnes de Seïla sur les montagnes de Saphet la prochaine défaite de sa virginité, émut l’assemblée et Baillot lui-même ne put s’empêcher de s’écrier dans son enthousiasme :
« Ah! divine Colombier, vous êtes sinon surpassée, du moins égalée par une femme de vingt ans1. >»
1. Mme Colombier, veuve du savant médecin Colombier, inspecteur général des hôpitaux militaires sous Louis XVI, con-
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Cette scène musicale termina la soirée ou plutôt la matinée des noces.
Les convives s’en allèrent enchantés et charmés.
Baillot resta le dernier avec la famille du luthier.
Quand ils furent seuls :
« Monsieur Crépinel, dit-il au luthier dont les yeux étaient encore humides des douées émotions de la journée, me permettez-vous d’offrir à votre gendre, qui a, lui aussi, contribué à rendre à mon Amati sa vigueur et son éclat, un témoignage de mon estime et de ma gratitude.
— Monsieur, fît le luthier en s’inclinant
— Mon cher monsieur Firmin, reprit l’artiste en se tournant vers le marié, le succès du concert de ce soir est dû en grande partie à votre savante industrie; nous devons en partager les bénéfices... acceptez, je vous prie, cette petite somme qui ne vous sera pas inutile dans votre jeune ménage. »
Et il remit à Firmin une papillote de six billets de mille francs.
seiller d’État, cordon noir, était l’une des femmes les plus spirituelles du dix-huitième siècle, et avait un talent de premier ordre sur la harpe. Mme Colombier resta veuve, jeune encore, avec deux filles; l'aînée épousa M. Thouret (frère de l’illustre membre de l’Assemblée constituante), qui fut doyen de l’École de médecine de Paris et tribun; l’autre se maria au baron docteur Desgenettes, dont l’héroïque dévouement a été célébré par la peinture, et qui devint médecin en chef des armées de Napoléon Ier. Mmes Thouret et Desgeneties étaient dignes, par leur esprit et par leurs talents, de leur mère, et on se rappelle encore que Mme Desgenettes joignait aux qualités de l’esprit et du cœur une incomparable beauté. On la regardait en 1807, comme l’une des plus belles femmes de la cour de Napoléon l,r.
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Le pauvre garçon faillit tomber de son haut et balbutia un compliment inintelligible.
« Monsieur Crépinel, poursuivit Baillot en tirant de sa poche un pli de chancellerie qu’il remit au luthier, Sa Majesté l’Impératrice, à qui j’ai eu l’honneur de parler de vos travaux si utiles et si remarquables a daigné vous accorder le brevet de son luthier
— Ah! monsieur Baillot!!! monsieur Baillot!!! quel honneur!!! et quelle rec< nnaissance!
— Pour notre auguste Souveraine, oui, mais pour moi, non; vous savez que ce mot est définitivement rayé de notre dictionnaire, qui est celui désormais de l’amitié et de la fraternité. »
Et il tendit la main au luthier, qui la pressa avec une énergique effusion.
« Et vous, madame, ajouta Baillot en s’approchant de Cécile, qui contemplait, pâle et troublée, le ravissement de son père et de son mari, vous savez que rien ne porte bonheur à un jeune ménage comme les actions honnêtes, comme les interventions bienfaisantes, soyez assez bonne pour remettre vous-même et dès demain, ces cinq cents francs à la pauvre mère de famille qui a vendu, sans le savoir, le chef-d’œuvre des Amati. Une ambassade pareille ne peut que vous être agréable, et, offert par vos mains, par les mains de la beauté et du talent, ce faible don acquerra un prix qu’il n’aurait pas sans cela.
— J’accepte avec bonheur la mission que vous voulez bien me confier, monsieur, repartit Cécile en rougissant et je la remplirai le moins mal
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possible. Mais, à coup sûr, la pauvre femme va me prendre pour l’ambassadrice d’un prince ou d’un dieu.
— D’un prince? non, répliqua Baillot en riant, mais d’un dieu, je ne dis pas du dieu PAN. »
DANS L’EMBARRAS
DANS L’EMBARRAS
Vers les premiers mois de l’année 1837, un Anglais, accompagné de sa famille et d’un nombreux domestique, était venu s’établir tout près d’un des plus jolis villages de l’arrondissement d'Antibes. Alléché parla beauté du site et par les richesses plantureuses du terroir, notre Anglais avait acheté fort cher un vaste domaine; il l’augmenta encore par de nouvelles acquisitions de terrains et l’illustra par la restauration intelligente d’un château longtemps inhabité dont l’architecture féodale s’harmonisait admirablement avec la forêt d’orangers et de citronniers qui entourait l’agreste colline sur laquelle le manoir se dressait comme un géant de granit. Cet Anglais, qui se nommait William Brekewood, était noble comme un quartier de chevreuil, mais on l’appelait et il se laissait appeler mylonl, parce qu’en
France, dans le jargon des paysans et des courtisanes, le titre de mylord est synonyme de magnifique et de prodigue ; préjugé absurde comme tous les préjugés populaires.
Sir William Brekewood, loin d’être un rejeton des héros de l’ijeplarchie, n’était que le fils d’un pauvre brasseur du Worcestershire, province voisine du pays de Galles. Peu soucieux de l’établissement paternel etrêvantun avenir plus productique le commerce de l’orge et du houblon, le jeune William s’embarqua à l’àge de dix-sept ans sur un vaisseau qui parlait pour l’Inde, en qualité d’écrivain, et une fois arrivé sur cette terre nourricière de tous les aventuriers grands et petits des Trois-Royaumes, il déploya les talents dont il avait été doué par la nature: une activité féroce, l’âpre amour des chiffres, l’inflexibilité satanique d’un publicain. Ces qualités précieuses ne tardèrent pas à le faire admettre dans l’armée de sauterelles à tètes d’hommes que la Compagnie royale de la bienfaisante Albion employait alors pour pomper le sang, l’or et les sueurs des malheureux Indiens. William Brekewood parcourut avec éclat tous les grades subalternes de cette milice grugeante et absorbante, et quand il se trouva suffi- • samment repu des dépouilles de ces ilotes de la superbe Angleterre, il songea à jouir d’un repos qu’il avait acheté, comme tous ses compatriotes dans l’Inde, par la négation absolue de tous les principes de justice et d’humanité. Mais son patriotisme capitula avec sa vanité; il comprit, à son retour dans la Grande-Bretagne, que sa fortune, qui atteignait pourtant le chiffre fort respectable de vingt mille
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livres sterling, ne lui permettrait pas de briller dans les rangs de l’aristocratie anglaise. Il tourna alors naturellement ses regards vers la France.
William Brekewood avait rapporté de l’Inde, outre ses trésors, des habitudes de magnificence et d’étiquette orientale, auxquelles se mêlaient l’insolence du commandement absolu et les attitudes tyranniques de l’homme habitué à être obéi par des esclaves. Au demeurant, sir William, malgré ses nombreux défauts, laissait entrevoir et apprécier de bonnes et solides qualités, et quand il se décidait à quitter les splendeurs du zodiaque de Brama et à se dépouiller des oripeaux de hasard et des sourcils usurpés du Jupiter olympien, on pouvait le prendre pour un bâtard de Franklin et du bonhomme Richard ou pour un disciple attardé de Vincent de Paul et de Monthyon.
Sir William avait des manies. Quel Anglais n’en a pas! Les siennes étaient de collectionner des fleurs et des bêtes. Mais ces fleurs et ces bêtes devaient, pour obtenir les honneurs de sa serre et de sa ménagerie, réunir toutes les qualités florales et belluaires qui procèdent de la rareté, de la laideur, de ♦ la beauté et de l’horrible. De sorte que si la serre de sir William contenait les plus ravissantes roses de la Chine et du Japon, les plus splendides œillets de la Cappadoce et de la Bithynie, les plus odorants spécimens de la violette des Alpes et des Cordillères, les lis les plus purs de l’Andalousie et de la Basilicate, les tubéreuses les plus tourmentées qui croissent dans les fissures des remparts de Jérusalem ou dans les champs redevenus incultes de Sidon et de Satna-
rie; sa ménagerie logeait, dans des cellules de fer, les tigres les plus cruellement agiles du Bengale et du Maroc, les bœufs les plus taciturnes de l’Ethiopie et les bisons les moins domptés de l’Arkansas; des lions du Sennaar et des brebis prodigieuses de la Nubie; des léopards du Diarbeck et des ours des Pyrénées et de la mer Glaciale; enfin des dromadaires de l’Euphrate; des djina ou grand orang-outang des forêts du Gabon et des crocodiles du Nil et du Sénégal.
L’observateur le plus perspicace, le philosophe le plus habile à sonder, comme Théophraste et la Bruyère, les abîmes du cœur humain auraient eu bien de la peine à décider laquelle de sa serre ou de sa ménagerie tenait le plus en haleine la sollicitude de sir William, s’il préférait, en un mot, ses fleurs à ses bêtes ou ses bêles à ses fleurs. Toutefois et sur quelques faibles indices, les familiers du nabab étaient autorisés à croire qu’il mettait à un plus haut prix sa ménagerie que sa serre, et que ses tendresses de maniaque étaient bien plus profondément acquises aux hôtes des déserts et des forêts pompeusement décrits par BulTon qu’aux fragiles et odorantes filleules de Columelle et de Linnée.
En effet, à peine les premiers rayons du soleil jaillissaient-ils à l’horizon des flots bleus de la Méditerranée pour venir dorer les flèches aiguës des cathédrales de la Provence, que sir William abandonnait sa couche, et le torse ceint d’un cachemire splendide, les pieds vêtus de babouches mirobolantes, la tête couverte d’un bonnet ourdi de brocart, de perles, d'or et d’émeraudes comme celui
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d’un roi assyrien du temps des prophètes ou d’un padisha moderne, descendait armé d’une baguette d’ébène à incrustations d’or et d’ivoire dans sa ménagerie, où son apparition matinale était saluée par les rugissements, les soupirs forcenés, les atroces grognements de ses pensionnaires à grilles et à dents, à carapaces de chair ou d’écailles, à dards empoisonnés ou à défenses mortelles.
Sir William silflait comme un de ses serpents, et au signal de la triple note stridente qu’il tirait du bout de son bâton d’ébène, on voyait paraître trois valets nubiens portant des paniers remplis de viandes pantelantes et fumantes encore de la vie à peine absente. Les nègres déposaient à terre avec précaution ces charniers ambulantset la distribution commençait au milieu d’une recrudescence de cris, de hurlements, de sauts formidables, de grincements effroyables par lesquels ce peuple de monstres manifestait sa joie à l’aspect de la chaude curée promise à son vorace appétit.
L’Anglais présidait avec un flegme imperturbable à cette distribution, et en le voyant ainsi examiner minutieusement la qualité et la quantité des aliments qu’on livrait à ses commensaux au travers des barreaux de leurs cages, on l’eût pris pour un général d’armée qui, à la veille d’une bataille, se pare d’une sollicitude paternelle envers ses soldats et leur mesure libéralement, après une inspection vigilante, les munitions de bouche qui, surtout dans une armée anglaise, sont les prémisses et les auxiliaires les plus sûrs de la victoire.
Ces soins paternels accomplis dans cette pitto-
rcsque ménagerie que sir William nommait son oasis et qui n’était, à vrai dire, qu’un jardin d’acclimatation à l’usage des monstres, le nabab se rendait dans le vaste espace consacré à la culture et à l’entretien de ses arbustes et de ses plantes exotiques. Là encore l’œil du maître trouvait à s’exercer, et dans ses gigantesques serres avec ses jardiniers indiens, chinois et français, comme avec ses cornacs nubiens et cafres au milieu de sa ménagerie, il déployait tour à tour les clémences et les sévérités du pouvoir absolu. Enfin, après avoir amoureusement recueilli les rugissements de ses béteset les parfums de ses fleurs, l’Anglais retournait à son château pour y jouir en simple mortel des embrassements de sa famille et des plaisirs de l’homme civilisé.
En somme, sir William pouvait passer pour un galant homme; il avait en quittant l’Inde, ainsi que ' nous l’avons déjà dit, dépouillé sa peau de tigre et d’oppresseur pour reprendre sa peau d’Européen et de chrétien.
Nous allons quitter le château de sir William pour le village qui faisait jadis partie du fief de ce marquisat.
Ce village dont les habitants, en dépit de la révolution de 1789, s’obstinaient à décorer le possesseur du château du féodal litre de seigneur, ressemblait à tous les villages de Provence; malgré le site où il s’était installé depuis bientôt huit cents ans, il ne semblait ni pittoresque, ni plaisant; d’un aspect sale comme une rue de Marseille, ses chaumières étaient dépourvues de ces grâces villageoises, de ces coquetteries rustiques qui distinguent si éminemment les chaumières de la Normandie et de la Touraine. Les paysans de cet agreste cloaque participaient de la nature du sol relativement infécond qu’ils cultivaient avec plus d’ardeur que d’intelligence et de la sordide malpropreté de leurs maisons. Ces indigènes étaient, comme les Yisigolhs leurs ancêtres, ^gouailleurs, cyniquement économes, vaniteux et braillards, et ils ne compensaient pas ces défauts du terroir par ces saillies matamoresques, par cette pointe de poésie naïve qui jadis fit naîp'e les premiers troubadours et mit si fort en honneur dans toute l’Europe du quinzième siècle la cour du roi René.
Mais, dans cette population si vulgaire par ses
mœurs et par ses instincts, la physionomie et le caractère de trois hommes doués d’une certaine dose de finesse, d’intelligence et de savoir, tranchaient vivement et formaient un contraste singulier avec les figures brutalement narquoises de leurs concitoyens. Cestrois hommes étaient: le vétérinaire du canton ; le forgeron qui cumulait les fondions de capitaine de pompiers, de charron et de serrurier; et le percepteur des contributions. A eux trois, ces hommes composaient l’aristocratie intellectuelle de la bourgade, et contre-balançaient souvent la légitime influence des autorités civiles et religieuses de l’endroit.
Comme les trois personnages qui formaient la redoutable opposition de cette localité grotesque étaient devenus, par l’effet des circonstances et des passions humaines, les héros de l’aventure dont nous nous sommes institué l’historien, nous croyons devoir en conséquence esquisser leurs portraits.
Victurnien-Marlial Lassouilloux, levétérinaire, est Provençal jusqu’au bout des ongles. Né dans les environs de Marseille, de parents sinon riches du moins aisés, il fut envoyé à Paris pour faire ses études à la célèbre École d’Alfort. Martial s’y trouvait pendant les funestes événements de 1814, à l’époque même où les élèves de l’École d’Alfort, mêlés aux élèves de l’École polytechnique et à une centaine de Polonais, reçurent l’honorable et périlleuse mission de défendre les barrières de la capitale avec quelques mauvaises pièces de canon, dont fissurent tirer un vigoureux parti, grâce à un sang-froid et à un courage qu’on était loin d'attendre d’une jeunesse qui
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n’avait pas encore vu le feu. Lassouilloux revint au bout de trois ans dans son pays, où une réputation de bravoure et de capacité l’avait précédé. Il s’établit d’abord à Marseille; mais, ayant épousé une femme qui avait quelques biens dans les environs d’Antibes, il vint se fixer au centre môme de ses propriétés, dans le village où nous nous permettons de transporterie lecteur. Relativement riche, jouissant d’une renommée de talent que quelques cures heureuses sur la gent canine, porcine, ovine et chevaline, lui avaient donnée, l’opulence plus que l’âge avait décoré ce personnage d’une obésité patricienne, et son aplomb natif, son intarissable bagou , pour se servir d’une expression qui lui était propre, avaient ajouté, s’il se peut, à la prépondérance que lui assuraient déjà ses écus et son talent.
Le vétérinaire n’avait qu’un enfant, une fille aussi dissemblable à son père par le caractère que par les traits du visage. Douée d’une beauté peu commune, Ismérie, c’était le nom de cette perle de village, brillait encore par sa modestie, ses grâces chastes et pures, et par une intelligence bien audessus de l’éducation qu’elle avait reçue et de la condition où elle était née. Lassouilloux était fier de sa fille comme un satrape de son aigrette de diamant, ou comme un coq des sultanes de son poulailler; cette fierté s’alliait chez le vétérinaire à une espèce d’idolâtrie. Les paroles d’Ismérie étaient pour lui des oracles, et il aurait tout sacrifié, ses récits de bataille, ses prérogatives de chef de l’opposition libérale, pour épargner à la jeune fille jusqu’à l’ombre d’un chagrin. Malgré cette dévotion àson enfant,
le vétérinaire, plein d’ambition, rêvaitpotir Ismérie un établissement considérable. Sous l'empire de celte idée fixe, Martial avait écarté tous les préteri* dants à la main de sa fille, parce qu’il n’en trouvait aucun capable d’arriver à ces sommets sociaux qu’il convoitait, tout libéral qu’il était, pour son héritière adorée.
Cependant, si l’âge mûrissait l’ambition du père, il mûrissait aüssl la beauté de la fille; Ismérie allait atteindre sa vingt-quatrième année, et les prétendants, mis en déroute par les prétentions exorbitantes du vétérinaire, commençaient à devenir rares* Force fut pourtant à Lassouilloux de rabattre de ses vanités olympiques quand il vit poindre sur les joues de sa fille et les teintes pâles des violettes d’un célibat infiniment trop prolongé, et autour de ses yeux se dessiner lentement les bruns arcs-en-ciel que laisse après elle l’insomnie.
Le vétérinaire résolut donc enfin de s’humaniser, et il jeta les yeux sur le percepteur de l'endroit, qui, bien que ne partageant pas toutes les opinions politiques de Martial , ne lui offrait pas moins des garanties acceptables d’un établissement solide et d’un avenir brillant. « Un percepteur peut devenir, avec beaucoup d’intrigues, un peu de bonheur et quelques révolutions, receveur général, se disait mentalement le vétérinaire : ça s’est vu. » Et cette absurde et vaniteuse espérance, il la caressait* la choyait, la mitonnait si bien qu’elle passa dans sa cervelle provençale à l’étal de réalité future.
Stanislas Mauverdin, le percepteur, était une espèce de Brutus doublé de Tartuffe, un de ces faux
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fanatiques de liberté comme on en voit tant de nos jours.
Séminariste défroqué, Stanislas Mauverdin, comme tous les apostats, poursuivait de ses calomnies, de ses blasphèmes et de ses railleries impies une religion qui l’avait ramassé enfant, sur le fumier de la plus crapuleuse indigence, et s’était généreusement constituée sa mère et sa tutrice en lui donnant libéralement la nourriture du corps et de l'esprit, le pain de froment et l’instruction, et avait enfin, en le gardant jusqu’au delà de sa majorité, affranchi sa couardise du périlleux honneur de servir la patrie le fusil à la main. Rabougri, myope, aussi laid de figure que mal pris dans sa taille, ce magot avait eu l’adresse de captiver le vétérinaire par une combinaison digne des fourbes les plus expérimentés. Lassouilloux , comme tous les hommes d’étroite intelligence, qui ne manquent pas de mettre leur profession au-dessus de toutes les autres, avait coutume de dire, dans ses effluves de sincérité provençale, que celui qui savait soigner les animaux avait assez de science pour guérir les hommes, et que, quant à lui , le prestige des grands médecins ne lui en imposait nullement, et qu’il apprendrait peutêtre à plus d’un de ces prétendus princes de la médecine et de la chirurgie à faire proprement une opération ou à neutraliser les ravages d’une maladie épidémique. Cette déclaration, faite mille fois avec une superbe emphase par Lassouilloux, en présence de Stanislas, avait inspiré à celui-ci une roüerie que les Scapin de l’ancienne comédie n’auraient point désavouée. Il se fit plus faible, plus rachiti-
que, plus hypocondriaque qu’il ne l’était réellement, et prit ostensiblement, coram populo , pour médecin ce guérisseur de bêtes qui se plaçait sans façon sur la même ligne que les Chaussier, les Capuron, les Rieherand, les Alibert, et toutes les illustrations médicales et chirurgicales du temps.
C’était un coup de Jarnac, c’était un coup de maître, et la vanité de Lassouilloux ne pouvait pas y résister. Dès ce moment, le percepteur conquit une énorme influence dans la maison du vétérinaire. Stanislas se flattait donc d’arriver au cœur et à la main de la fille par le chemin des sympathies du père.
Cependant, cet adroit coquin avait un concurrent redoutable dans la personne de Marcel Yerner, tout à la fois le charron, le menuisier et l’ébéniste du village. Si l’homme de finances avait la faveur du père, le rude et brave ouvrier avait le cœur de la fille. Mais le cœur d’une pieuse enfant aussi attachée à ses devoirs que l’était Ismérie n’apporte qu’un poids bien insuffisant dans la balance des destinées amoureuses, et le pauvre Marcel en fit bientôt la triste expérience; car, malgré le tendre attachement dont Ismérie payait l’ardente passion de l’ouvrier, il fut rebuté et finalement éconduit par le vétérinaire qui , sous l’impulsion scélérate du percepteur, lui ordonna carrément de ne plus mettre les pieds chez lui, et de perdre jusqu’à la pensée de songer à Ismérie. Ce congé brutalement énoncé alluma dans le cœur du charron un extrême désir de se venger et du père de son amante, et de son hypocrite rival. Marcel eut l’air de se résigner à sa cruelle *
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mésaventure ; il ne s’emporta ni en plaintes ni en anathèmes contre ce père injuste et barbare qui sacrifiait le bonheur de sa fille à de misérables considérations d’intérêt; mais, avec une vigilante patience, il ne cessa d’avoir les yeux fixés sur les faits et gestes du vétérinaire et de son futur gendre, et, il faut bien le confesser ici, dussent nos lecteurs attacher l’épine du blâme sur le chapeau virginal d’Ismérie, il fut puissamment aidé, dans ses observations de chaque jour et presque de chaque heure, par la fille de l’Hippocrate des étables.
Marcel Yerner, qui devait très-certainement son prénom à la rue Moulïetard , où il avait vu le jour, était un de ces pauvres enfants du faubourg Saint-Marceau, à Paris, que l’indigence de leurs parents jette de bonne heure dans l’apprentissage des métiers les plus rudes. A peine âgé de sept ans, Marcel fut confié par son père, pauvre ouvrier terrassier, chargé de famille, aux soins ou plutôt à la sordide avarice d’un charron de la rue Copeau, qui, moyennant l’abandon de dix belles années d’adolescence du petit Marcel, consentait à lui montrer son élat et à le nourrir. Mais ce vilain homme, non content de réduire la nourriture de son apprenti à la maigre pitance des anachorètes, entremêlait la théorie de sa profession à la pratique des violences journalières et d’injures ramassées sur le carreau des halles : l’apprenti était littéralement roué de coups, et pour comble de misère, ce maître impitoyable ne se bornait pas à couvrir de meurtrissures le corps à peine formé de cet enfant pâle et chétif comme tous les enfants des Transtéverins de Paris ;
il tirait encore des lettres de change à vue sur l’estomac de sa victime, et, sous le prétexte de punir un manque d’exactitude, une inadvertance, une maladresse, il supprimait, selon son caprice ou son humeur, le morceau de pain sec et bis qui formait, avec des fruits verts ou gâtés, la base de la nourriture des apprentis de sa maison.
Ce dur esclavage ne plut pas à Marcel , et il résolut de s’en affranchir. Comme tous les enfants de Paris, il était d’une complexion faible et débile, mais comme tous les enfants de Paris aussi, il était plein d’intelligence et d’adresse, brave comme un lion dans la peau d’un rat, ne s’étonnant de rien, observant tout, comprenant tout, et unissant la malice et la dextérité du singe à la patience du castor et à l’opiniâtreté du mulet. Sa résolution une fois prise, Mar cel ne tarda pas à réaliser son projet d’évasion.
Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, l’apprenti, auquel l’amour de la liberté et la haine de la tyrannie domestique donnaient des ailes, s’enfuit de la rue Copeau et se dirigea vers la barrière de Passy, qu’il savait être l’embouchure des provinces de l’Ouest. Muni de dix-sept sous dans la poche de sa veste, d’un chapelet dont sa pauvre mère lui avait fait un collier quand il était au berceau, et d’un petit sac de toile qui contenait deux mauvaises chemises de calicot, une paire de bas bleus, trois mouchoirs, une brosse, un peigne de corne et un morceau de pain, Marcel s’élança dans l’espace, non sans avoir jeté un tendre et long regard sur ce Paris où il laissait ce que l’homme enfant a de plus saint et de plus cher au monde, sa mère I
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Or, en ce temps-là encore, la France avait le bon*» heur de posséder de belles grandes routes bien ombragées de beaux arbres, bien entretenues et bien fréquentées par de nombreuses et colossales voitures de roulage qui portaient sur tous les points du territoire les merveilles du commerce et les produits de l'industrie ; ces véhicules gigantesques conduits par une race d’hommes dont le type sera perdu d’ici à peu d’années, comme celui des basilics et des mastodontes, s’arrêtaient régulièrement chaque nuit à des étapes déterminées dans de florissants villages, dans de populeuses bourgades dont ils augmentaient par leur incessant passage l’activité, le bien-être et la richesse. Marcel fit connaissance sur la route avec ces rouliers, gens simples et positifs, mais généreux, qui, séduits par la figure tout à la fois bonne et mutine, spirituelle et naïve de ce petit bout d’homme qui babillait comme une pie , et mimait des histoires comme un vieux comédien , lui accordèrent leur estime et leur protection, si bien que, recommandé des uns aux autres et de proche en proche, hébergé, nourri, voituré à discrétion par ces véritables Samaritains, le petit voyageur eut le rare avantage de franchir l’énorme distance qui sépare la capitale de la France de la formidable ville de Brest, sans fatigue, sans soucis et sans dépenses. Sur les dix-sept sous qu’il avait emportés de Paris, Marcel en avait encore neuf en arrivant à Brest; tant ses amis avaient, avec autant de délicatesse que de dévoûment, fourni jusqu’aux moindres frais de son voyage.
Arrivé à Brest, Marcel fut présenté par son dernier
conducteur à l’un des principaux entrepreneurs de roulage de la ville, qui était aussi armateur. Il ne lui fut pas difficile de s’enrôler comme mousse sur un navire de commerce avec une prime d’engagement de dix écus. La première pensée, comme le premier mouvement du Parisien, fut d’envoyer ces trente francs à sa mère, en accompagnant cet envoi d’une lettre touchante et respectueuse, où, en suppliant sa mère de lui pardonner son départ et sa désobéissance, il la priait de vouloir bien accepter celte somme comme un faible témoignage de sa tendresse pour les auteurs de ses jours, et comme une preuve de sa sollicitude pour ses petits frères, auxquels il recommandait de ne pas imiter son exemple, et de ne point tenter, quand ils seraient grands, de se soustraire à l’autorité paternelle.
Marcel, en agissant ainsi, mettait en quelque sorte, pauvre enfant du peuple qu’il était, son avenir d’homme et son avenir de marin sous la protection du ciel.
La conduite exemplaire de Marcel ne démentit pas ce noble début. A peine à bord du navire sur lequel il fut embarqué, il s’appliqua avec une ardeur extrême aux devoirs de son nouvel état. Ses progrès furent tels que le capitaine écrivit à ses armateurs que si l’équipage de la Levrette (c’était le nom de ce bâtiment) possédait douze mousses aussi actifs, aussi zélés, aussi intelligents que Marcel, on pourrait faire l’économie de quatre matelots sur huit.
Le jeune Parisien fit plusieurs voyages de long cours sur les navires marchands et visita tour à tour les mers de la Chine et du Japon, les rives du Tigre
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et de l’Euphrate, l’archipel grec, les Antilles, les côtes d’Afrique et les mers du Nord. Ces courses successives et périlleuses , qui ne durèrent pas moins de dix ans, renforcèrent son corps et donnèrent à sa physionomie et à son allure un caractère mâle et magistral où perçait toutefois le laisseraller et l’incomparable bonhomie narquoise de l’enfant de Paris. Si Marcel se faisait remarquer sur le tillac en roulant des fardeaux énormes, peu d’instants après on le voyait souple et agile monter sur les huniers , attacher les bonnettes ou déferler les voiles et assurer les balancines. C’est la mer, c’est la vie navale qui avaient fait ce prodige, et cette, mer, cette vie, en font bien d’autres encore.
A dix-sept ans, Marcel, qui rêvait tout autre chose que les pacifiques explorations de la marine marchande, passa dans la marine militaire. Il fut reçu en qualité de novice sur un vaisseau de l’État; mais si la pratique du métier lui était familière, s’il n’était pas étranger à la théorie d’un art immense qui s’assimile tous les arts et toutes les sciences, il comprit avec l’admirable bon sens d’un enfant de Paris qu’il ne pourrait jamais posséder toutes les connaissances nécessaires à ceux qui, aujourd’hui partis du même point social que Jean-Bart et Duguay-Trouin, aspirent comme eux à parvenir aux premiers grades de la marine. Marcel demanda et obtint, non sans quelque difficulté, de passer dans un régiment d’artillerie de marine. Là, il se fit encore remarquer par les qualités précieuses qui font l’honnête homme aussi bien que le loyal marin et le valeureux soldat. En peu d’années il obtint le
grade de sergent, et suivit son régiment dans les garnisons de la Martinique, de la Guadeloupe et du Sénégal. Ses services et le brillant courage qu’il déploya en plusieurs circonstances allaient indubitablement lui faire obtenir le grade de lieutenant, lorsque, pour son malheur, Marcel fut blessé dans une expédition contre une tribu sénégalaise de l’intérieur des terres. Quoique cette blessure, qui était à la jambe, n’exigeât pas l’amputation du membre, elle rendit le sergent impropre au service * militaire, et, à peine convalescent, il fut embarqué pour la France avec son congé, l’assurance d’une pension de deux cent cinquante francs et la promesse de la croix de la Légion d’honneur. La pension lui fut payée, mais la croix n’arriva pas.
A son retour en France, Marcel ne songea pas à venir à Paris. Son père et sa mère étaient morts; ses trois frères avaient été enlevés par la conscri ption.
Marcel se décida à rester en Provence, il s’établit dans ce village où il avait été amené par le hasard. Bientôt, avec cette puissance de volonté dont il était doué à un si haut degré, il résolut de se faire bon ouvrier comme il s’était fait bon soldat, et il y réussit.
Il est vrai que les essais du métier de charron qu’il avait si chèrement achetés étant enfant, dans son apprentissage de la rue Copeau à Paris, ne lui furent pas inutiles. Le souvenir de son jeune martyre lui revint alors à l’esprit et il pensa, avec bien des moralistes et plus d’un philosophe, qu’à quelque chose malheur est bon.
L’envie est fille de l’orgueil. Lassouilloux , au milieu du nuage d’encens dont il se gorgeait, Lassouilloux, compté au nombre des principaux oracles du canton, Lassouilloux heureux père, placé dans un rang très-honorable sur les rôles des impositions et sur ceux de l’opinion publique par sa fortune immobilière et par ses talents de vétérinaire, LaSsouilloux, était secrètement en proie à un mécontentement qui lui rongeait le cœur, et ce mécontentement prenait sa source dans le peu de cas que faisait de lui ce mylord de contrebande, ce nabab, qui possédait, selon les rumeurs de la foule, des trésors supérieurs à ceux du temple de Salomon. » Lui, Lassouilloux, l’ancien élève d’Alfort, l’ancien défenseur de Paris, qui avait vu Lacépède, qui avait ferré la girafe, dont les succès médicaux et chirurgicaux étaient consignés dans les annales du département, n’avait jamais été admis au château quand l’apothicaire et l’ofücier de santé du village y avaient leurs entrées libres , quand Marcel lui-même était, parmi les ouvriers du pays, celui que mylord accueillait le mieux et faisait travailler avec le plus de plaisir.
Cette exclusion, qu’il pensait être de parti pris, humiliait profondément Lassouilloux. Avec la haute opinion qu’il avait de sa science, de son iriéHte et de son importance civique, il supportait douloureusement ce qu’il appelait avec sa vanité provençale, une injure personnelle.
Il entrait cependant, il faut bien le dire, autant de calculs avaricieux dans les doléances du vétéririnaire que d’amour-propre blessé. Lassouilloux comprenait fort bien quel parti un homme de son état et de sa subtilité pouvait tirer, dans le pandémonium belluaire " de sir William , des couches d’une gazelle, du rhume d’un singe, de l’incubation d’une autruche, de la nostalgie d’un tigre et des syncopes d’un serpent. Il avait tenté bien des fois, par des artifices et des stratagèmes, de forcer l’entrée dumanoirbritannique, mais toutes ses manœuvres avaient été infructueuses, et, comme les jardins d’Armide si bien fortifiés par le génie du Tasse, la ménagerie du nabab avait résisté à son silencieux blocus aussi bien qu’à ses assauts désespérés.
A bout de patience, talonné par le démon de l’avarice autant que par les lutins delà gloriole, Lassouilloux se détermina à essayer une attaque suprême, et pour multiplier les chances favorables, il ne craignit pas de mettre en jeu l’influence que sa fille avait su conserver sur l’amant que l’ambitieux vétérinaire avait si brutalement élimirïé et dont il avait détruitles espérances avec une si cruelle inflexibilité.
Bien qu’Ismérie fût très-surprise de la mission
que son père lui confiait, elle ne crut pas devoir
lui faire d’objections sur celte démarche, au moins %
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singulière, d’une jeune fille auprès d’un jeune homme, même lorsque cette démarche est commandée par l’autorité paternelle. Et puis est-il nécessaire de le dire? Ismérie, quoique promise au percepteur, conservait toujours un très-vif attachement pour le charron, et l’espoir de lui appartenir un jour qu’elle nourrissait au fond de son âme, ne contribua pas peu à lui rendre facile une obéissance que, dans toute autre circonstance, son père n’aurait pu si aisément obtenir d’elle. '
Tsmérie avec cette profonde astuce qui distingue les filles les plus pures et les femmes les plus chastes, se ménagea une rencontre avec Marcel, et, après une conversation de deux heures restée inédite, mais que l’on suppose non sans quelques raisons avoir été pour les deux interlocuteurs d’un ravissant intérêt, la jeune fille parvint à décider le charron à venir le soir môme — entre chien et loup — c’est-à-dire à la tombée de la nuit — faite visite à Lassouilloux.
» Le percepteur n’y sera pas, au moins, mademoiselle Ismérie ? dit Marcel d’une voix frémissante et en réprimant un soupir.
— Il n’y sera pas, monsieur Marcel, repartit la jeune fille en rougissant.
— J’irai donc, fit Marcel, je tiendrai ma parole ; mais rappelez-vous aussi, mademoiselle, ce que vous m’avez promis ! »
Ismérie baissa les yeux, ne répondit pas , mais effleura chastement la main que Marcel lui tendait.
Que s’étaienl-ils promis?
L’entrevue du vétérinaire et du charron fut ce qu’elle devait être, froide et de peu de durée. Aux explications longues et diffuses auxquelles Lassouilloux crut devoir se livrer dans l’intérêt de sa cause pour justifier sa conduite envers le jeune homme, Marcel ne répondit que par une réserve pleine de dignité et par des monosyllabes que son attitude énergiquement sérieuse rendait plus éloquente que toutes les récriminations imaginables. Lassouilloux arriva enfin à. l’objet principal de la réunion et exposa compendieusement au charron et son désir et l’espérance qu’il avait mise en lui pour parvenir au poste qu’il ambitionnait d’Esculape en pied de la ménagerie du nabab sir William.
Après l’avoir écouté d’un air distrait, Marcel se leva comme un homme rappelé subitement au souvenir de ses travaux ou de ses affaires, et lui dit avec simplicité :
« Vous vous exagérez beaucoup, monsieur Lassouilloux, l’influence que je puis avoir sur mylord. 11 est vrai que Sa Seigneurie veut bien m’honorer d’une estime particulière, estime dont je sens tout le prix ;
il est bien vrai encore qu’il daigne me consulter quelquefois, moi, pauvre artisan et pauvre ignorant ; mais il y a loin de là à donner des conseils qui ne me sont pas demandés et à dicter des choix dont, sans doute, on ne tiendrait aucun compte. Quoi qu’il en soit, pour vous prouver que je ne recule pas devant un service à rendre, je vous promets que je profiterai de la première occasion favorable pour parler de vous et de votre incontestable savoir à mylord. »
Et sans attendre le déluge de remercîments que le vétérinaire allait faire fondre sur lui, Marcel prit sa casquette, dont il avait en entrant coiffé la tête de cheval en plâtre qui meublait comme enseigne et comme ornement la salle basse que Lassouilloux appelait orgueilleusement son salon, salua et sortit. Arrivé à la grille qui séparait l’avant-cour de la rue, Marcel, en se retournant pour fermer cette grille ne fut pas peu surpris de voir Lassouilloux sur ses talons; celui-ci le reconduisait comme il aurait pu faire pour un fermier possesseur de grands troupeaux.
« Ne vous dérangez donc pas, monsieur Lassouilloux, fit-il.
— Comment donc? tu badines, Marcel, » ripostat-il en lui tendant la main, selon l’usage des méridionaux, qui ont prostitué la poignée de main, symbole d’estime mutuelle ou d’affection profonde.
Mais Marcel feignit de ne point apercevoir le geste de Lassouilloux, porta la main qui lui était en quelque sorte mendiée à sa casquette pour faire le salut militaire et s’esquiva au plus vite.
« Ce garçon est fier comme Artaban, dit le vété-
rinaire à sa fille en rentrant légèrement vexé dans sa maison ; je ne sais si je dois me fier à la promesse qu’il m’a faite de parler chaudement en ma faveur à mylord.
— Si Marcel vous a fait une promesse, il la tiendra, repartit Ismérie ; il n'est pas de ces gens qui se jouent des paroles échangées et des espérances données. »
L’événement ne tarda pas à réaliser la prédiction de la jeune fille. Quelques jours après, et par une belle matinée de septembre, le vétérinaire s’amusait à greffer dans la cour de sa maison un olivier qu’il venait d’y planter. Marcel passa en ce moment en habit de travail dans la rue,, s’arrêta à la porte du logis et dit à travers les barreaux de fer à Lassouilloux :
« Monsieur Lassouilloux , je me suis acquitté de votre commission. Mylord a en ce moment un des animaux les plus rares de sa ménagerie fort malade. Je lui ai parlé de vous et des cures merveilleuses que vous avez faites dans le canton et dans les pays environnants. Il m’a dit alors de vous inviter à venir au château : il vous attend ce soir sans retard. »
A cette nouvelle, qui lui parut être transmise par la voix d’un séraphin, le vétérinaire jeta le sécateur qu’il avait à la main, comme autrefois Sixte-Quint jeta sa béquille au milieu du conclave qui venait de le proclamer pape, descendit lestement les degrés de l’échelle double sur laquelle il était juché et se précipita vers la grille dont Marcel, qui avait continué son chemin, était déjà éloigné de plus de cinquante pas.
DANS L’EMBARRAS. 73
« Marcel ! Marcel ! Marcel ! cria Lassouilloux en fortifiant! son appel de gèstes qui voulaient dire : Viens donc ici que je te remercie et que je t’embrasse! »
Mais l’impassible charron poursuivit sa route.
Le vétérinaire rentra chez lui pour s’occuper des apprêts de la toilette qu’il devait faire afin de se présenter le soir à la résidence presque princière de sir William.
Ces apprêts, si longs et si minutieux qu’ils fussent, n’absorbèrent qu’une partie de la journée.
Lassouilloux grillait d’impatience, et, pour tuer le temps, se promenait de long en large dans son jardin ou errait comme une âme en peine des profondeurs de sa cave aux sommets de son grenier, se risquant par moment à passer sa tète par la lucarne d’icelui afin de contempler le chemin qu’il allait triomphalement suivre dans peu d’heures pour se rendre à ce château, but de toutes les convoitises de sa vanité et de son avarice.
Enfin la lune se leva et la huitième heure sonna au clocher de l’église encore ému des derniers tintements de Yangelus. C’était pour le vétérinaire l’heure du berger. Paré comme une châsse, fier comme un paon, rayonnant comme un soleil, Lassouilloux, après avoir tendrement embrassé sa fille, franchit majestueusement le seuil de sa maison et s’achemina vers le château de sir William.
Lassouilloux demanda, en déclinant ses nom et profession, au premier valet qu’il rencontra, si mylord était visible.
« Certainement, repartit le valet, et mylord vous
attend avec la dernière impatience, car son pauvre Mascarille est bien malade et lui cause une inquiétude mortelle. Veuillez traverser les jardins ; tout au bout, vous trouverez Sa Seigneurie dans le boulingrin qui sépare le parc de la ménagerie. »
Lassouilloux ne se le fit pas dire deux fois ; il enfila le chemin qui lui était indiqué par le valet.
Tout en marchant, le vétérinaire se félicitait d’être attendu par le lord et regardait comme de très-bon augure la réception qui lui avait été faite par ce valet, confident, d’après ce qui lui semblait, des affections et des soucis de son maître. Mais quel est ce Mascarille dont m’a parlé ce domestique ? C’est sans doute un singe, un sapajou, peut-être bien même un dijna Enfin, n’importe, nous verrons. Singe ou bœuf, quadrupède ou bipède, mammifère ou ovipare, je suis également ferré sur les méthodes curatives de ma chère école d’ Al fort, et mes soins sont également dus à tous ceux qui souffrent parmi les bêtes.
En discourant de la sorte avec lui -même, Lassouilloux arriva au boulingrin, où il trouva en effet mylord se promenant avec une espèce de mouvement névralgique et de fiévreuse inquiétude.
« J’ai entendu parler de vous, dit le lord qui s’exprimait assez bien en français. Marcel surtout m’a , vanté votre savoir et votre habileté. J’ai voulu m’assurer par moi-même de la vérité de ces éloges. Je vous ai fait venir.
— Votre Seigneurie me fait bien de l’honneur,
l. Orang-outang.
DANS L’EMBARRAS
riposta Lassouilloux, qui se rengorgeait comme un magister de village le jour d’une distribution de prix où il doit prononcer, sous son nom, une allocution en beau langage, fabriquée par le curé de la paroisse.
— Il s’agit, reprit mylord, de visiter d’abord, puis de me dire votre avis sur la situation sanitaire d’un animal auquel j’attache le plus grand prix; car il me coûte des sommes fabuleuses. Si vous parvenez à le rendre à la santé, vous pouvez compter sur toute ma reconnaissance. »
Mylord appuya à dessein sur ce dernier mot,
« Votre Seigneurie peut d’avance être convaincue que je ne négligerai rien pour entrer dans ses vues et pour ramener à bien l’intéressant animal pour lequel elle redoute une fin douloureuse ou prématurée. Mais qvant de m’ex pliquer plus catégoriquement, il faudrait que je visse le malade.
— C’est trop juste! Brandbiller, cria mylord d’une voix stridente, venez ici avec des flambeaux et les révolvers. »
Brandbiller apparut bientôt suivi de quatre valets de chenil portant chacun de la main gauche une grosse torche de résine enflammée et de l’autre un révolver à six coups tout armé et qui paraissait, dans ses six tubes, chargé jusqu’à la gueule.
Cet attirail insolite intriguait fort le vétérinaire, qui ne savait à quelle sauce manger le poisson. Cependant, par une discrétion facile à comprendre, il ne souleva pas la moindre objection.
Mylord adressa quelques mots en anglais à Brandbiller et à ses satellites, puis se tournant vers Lassouilloux.
« Suivez ces gens, lui dit-il, ils vous conduiront sûrement auprès de notre cher malade ; puis, votre visite terminée, venez me dire, dès ce soir, vos impressions et la médication que vous entendez employer.
— Je n’y manquerai certainement pas, mylord, » répliqua Lassouilloux , que cette aventure et ses accessoires commençaient pourtant à intriguer fort.
Sur un signe de mylord, Brandbiller invita le vétérinaire à se placer au milieu de ces quatre lucifers armés jusqu’aux dents, et dès -qu’il y fut, Brandbiller reçut des mains d’un petit garçon un coutelas formidable et une pique d’une longueur démesurée. Nanti de ces armes, le surintendant de la ménagerie de sir William se mit à la tête du cortège, qui s’engagea silencieusement dans les sentiers les plus solitaires du parc.
Le vétérinaire, marchant ainsi entre ces quatre hommes dont les pas cadencés résonnaient sur le sol, ressemblait assez à un déserteur que le grand prévôt de l’armée va ténébreusement embrancher à quelque chêne par l’ordre du général.
Quoi qu’il en soit, Martial Lassouilloux, malgré les lauriers de la défense de Paris qui ombrageaient son front, se surprenait à regretter son lit, mais le vin était tiré et il fallait le boire avec le moins de grimace possible. Ce qui le chiffonnait, lui le plus grand parleur du département des Bouches-du-Rhône et du Yar réunis, c’était de ne pouvoir dire un mot. Quand le pauvre homme s’aventurait à ouvrir la bouche pour faire une question, un terrible : Chut !
DANS L’EMBARRAS
chut ! partait des quatre points de son escorte et le réduisait au silence.
Enfin, au bout d’une demi-heure de cette marche fantastique, le cortège arriva dans des paludes, ou, pour s’exprimer plus clairement, dans un vaste marais, terrain spongieux et mobile, où des bouquets de plantes aquatiques, de hautes herbes visqueuses, des joncs et des roseaux croissaient sur les bords d’un vaste étang, et où le vétérinaire enfonçait à chaque pas les pieds jusqu’à la cheville, au grand dommage de ses escarpins lustrés.
Mis hors des gonds par un silence trop prolongé, par une course faite dans de pareilles conditions et qui menaçait, de devenir fatale à sa toilette, Lassouilloux, oubliant le rôle de muet que ses conducteurs lui avaient imposé jusqu’alors, s’écria sous l’empire d’une mauvaise humeur qui ne faisait que croître et embellir :
« Mais, tron de dious ! à quelle famille d’animaux appartient donc le malade que je vais visiter?
— Je ne puis pas vous le dire au juste, répondit Brandbiller, mais Mascarille doit appartenir à la race de Biby, que vous voyez là. »
Brandbiller étendit la main dans la direction d’une espèce de lac où dormait paisiblement un reptile de dix-huit pieds de long.
« Apercevez-vous Biby dans cette flaque d’eau, reprit l’intendant de la ménagerie en dirigeant la masse de clarté de ses gens vers Je point qu’il indiquait du geste au contrôle de Lassouilloux.
— Vous appelez cela une flaque d’eau? riposta Lassouilloux, dont les cheveux se hérissèrent invo-
lontairement sur sa tête, mais c’est un véritable lac ! Et ce Biby, que vous me montrez là comme en revenant de Pontoise, est un puissant alligator de la Guyane, qui a pour le moins dix-huit pieds de long ! Excusez du peu !
— Il a dix-huit pieds et demi, mesure française, fit observer un des porteurs de torches.
— C’est bien la peine de me démentir pour six pouces, riposta Lassouilloux. Mais passons outre, et allons voir votre Mascarille. S’il est du calibre de ce paroissien-là, il ne nous promet point poires molles. Les individus de cette espèce sont de fort mauvais malades. »
Ils firent quelques centaines de pas encore, et ils se trouvèrent devant le sujel.Brandbiller n’avait pas surfait la vérité, car Mascarille n’avait pas moins de vingt-huit pieds de long, et son embonpoint était en parfaite harmonie avec sa longueur.
Lassouilloux que la vue de Biby avait familiarisé avec ces monstres amphibies, n’en manifesta pas moins par une exclamation la surprise que lui causait un reptile doué de proportions aussi gigantesques.
« C’est un crocodile du Sénégal et un crocodile des plus étoffés qui soient sortis du giron de la nature depuis la création du monde, s'écria-t-il de ce ton et avec ces gestes qui font l’éloquence des Provençaux.
— Je ne vous avais pas trompé, ditBrandbiller.
— Non, c’est une justice à vous rendre, repartit Lassouilloux. Mais examinons un peu le camarade, s’il vous plaît. »
DANS L’EMBARRAS
Braodbiller présenta une lorgnette d’opéra au vétérinaire, fit serrer ses hommes les uns contre les autres pour obtenir un plus grand foyer de lumière et ordonna de diriger les gueules des révolvers vers la tête du monstre. Quant à lui, il se mit avec son coutelas et sa terrible pique dans la posture d’un soldat qui croise la baïonnette, tout prêt à l’introduire dans la gueule du crocodile s’il prenait fantaisie à ce dernier de s’insurger contre la Faculté.
Le reptile colossal était couché dans les joncs ; il était immobile, et sa respiration courte et saccadée, faisait un bruit à peu près semblable aux mugissements sourds et prolongés d’un orgue de cathédrale après l'exécution d’un Te Deum ou d’un Dits iræ. Les soupirs qu’il exhalait empestaient l’air, et quoique les regardants fussent éloignés de sa personne de plus de trente pieds, l’odorat de Lassouilloux et de ses compagnons était fâcheusement affecté de ces odeurs nauséabondes et méphitiques. L’horrible animal avait la gueule ouverte, et on apercevait facilement la double rangée de dents blanches et aiguës qui armaient ses longues et formidables mâchoires. Sa carapace puissante, à bandes juxtaposées, offrait à l’œil une cuirasse inattaquable par les balles ; de temps à autre, elle semblait frémir et se disjoindre sous l’invasion de la fièvre. La queue, également cuirassée, indiquait par de légers battements de bas en haut, les symptômes de la colère ou de la souffrance du redoutable animal.
Lassouilloux, aux trois quarts revenu de sa frayeur première, observait avec sa lorgnette, ni plus ni moins que le grand Condé à la bataille des Dunes,
les mouvements peu sensibles que le mal imprimait aux membres du crocodile.
Tout à coup et au moment où l’assistance y pensait le moins, Mascarille, soit qu’il éprouvât de nouvelles douleurs, soit qu’il se trouvât scandalisé d’être troublé dans son sommeil, fit un effort pour se remuer et poussa un de ces cris sinistres et déchirants qui portent la consternation et l’épouvante dans l’âme des voyageurs qui côtoient les bords du Sénégal et du Nil. A ce cri aigu, strident, effroyablement significatif de Mascarille, le petit Biby répondit par un cri non moins éclatant et non moins sinistre.
« La cause est entendue, s’écria Lassouilloux en rendant la lorgnette précipitamment à Brandbiller; j’en ai assez vu comme cela, je sais ce qu’il a, et ma foi.... nous le guérirons malgré lui ou le diable m’emportera. — Allons, messieurs, marchons, retournons auprès de mylord dont la légitime inquiétude doit compter les instants avec anxiété. »
La colonne se remit en marche dans le même ordre et arriva bientôt au château.
Évidemment Lassouilloux, en avançant publiquement qu’il guérirait le crocodile, obéissait à son outrecuidance gasconne, et la courte inspection qu’il avait faite du malade ne pouvait pas lui permettre d’asseoir un jugement définitif sur la maladie et de pronostiquer une heureuse issue à ses soins. Mais Lassouilloux ne doutait ou semblait ne douter de rien, et, pareil au Sganarelle de Molière, il savait avec un art infini cacher à force d’aplomb, d’impertinence et de quolibets, son ignorance ou sa frayeur,
DANS L’EMBARRAS. 81
son insuffisance ou ses craintes. Cependant il fut moins téméraire.... en paroles et moins explicite avec sir William.
On l’introduisit dans la salle de billard où se trouvait Sa Seigneurie jouant et fumant avec quelques amis.
« Eh bien ! que pensez-vous de mon pauvre Mascarille? dit le châtelain en allant au-devant du vétérinaire.
— Mylord, répondit le vétérinaire avec toute la gravité possible, la situation de votre crocodile, autant que j’ai pu en juger après une inspection sommaire, et par conséquent incomplète et insuffisante, est certainement anomale. Tout ce que je puis dire pour le moment à Votre Seigneurie, c’est qu’il y a pléthore, engorgement des voies digestives, et par suite prostration de forces , somnolence, agitation cervicale et lourdeur de tête. Dans ces sortes de cas, l'individu est livré à une espèce de consomption négative qui lui inflige un repos contraire à ses habitudes et à sa nature. Voilà, mylord, tout ce que je puis dire ce soir à Votre Seigneurie ; mais je vais employer la nuit à méditer sur ce cas de maladie qui est fort grave, je ne vous le dissimule pas, mylord, et demain, à la première heure du jour, je viendrai auprès du malade commencer un traitement qui, j’ose l’espérer, remettra sur pied un sujet qui fait le plus bel ornement de votre ménagerie. »
Mylord fut visiblement flatté de l’appréciation laudative du vétérinaire.
« Ainsi, lui dit-il, vous croyez que nous pourrons sauver Mascarille?
— Un instant, mylord, je réponds de mon zèle, de mes soins, de la parfaite et consciencieuse application des remèdes indiqués par la science, mais je ne promets rier. au delà. La vie des alligators, aussi bien que celle des pairs d’Angleterre, dépend d’une puissance avec laquelle je ne puis ni compter ni lutter.
— C’est entendu. Vous ferez tout ce qui doit être fait; je vous donne carte blanche, et je ne vous rendrai pas responsable des résultats fâcheux, s’il y en à. Une issue favorable vous acquerra toutefois des droits éternels à mon souvenir et à ma gratitude. »
La§souilloux salua mylord et sa compagnie, et allait se retirer, lorsque le nabab le rappela, l’emmena dans une embrasure de croisée, et lui tint à peu près ce langage :
« Le général qui commande la subdivision militaire dont cette commune fait partie, et sous les ordres duquel voire ami Marcel a servi autrefois, est venu ici il y a deux jours, et m’a remis la nomination de ce brave et honorable garçon au grade de chevalier de la Légion d’honneur. Cette distinction, qui lui avait été officiellement promise, j’ai été assez heureux pour la lui faire, enfin obtenir, avec le concours du général, dont le bon souvenir a stimulé la justice du ministre de la guerre. Comme il ne serait guère convenable que Marcel reçût le titre de sa «promotion de la main d’un Anglais, faites- moi le plaisir de remettre, en vous en allant, cette dépêche au maire, qui la transmettra à Marcel. Quant à la réception du nouveau légionnaire, le général m’a
DANS L’EMBARRAS. 83
promis de venir lui-méme présider à cette cérémonie. Ce sera le prétexte d’une petite tête que je compte donner ici, et à laquelle mon intention est de convier tous les habitants du village. Ce sera une véritable fête de famille...
— Certainement, certainement, mylord, répondit Lassouilloux, dont les yeux s’étaient écarquillés de stupéfaction à cette nouvelle inattendue, et je puis vous certifier que je vais remplir avec joie et vitesse la mission que vous voulez bien me confier. »
Quand il fut hors du château, et sur le chemin du village, le vétérinaire réfléchitaux phases diverses de cette soirée si féconde en événements considérables.
« Voilà un beau rêve pour Marcel, se disait Lassouilloux à lui-même, tout en cheminant; chevalier de la Légion d’honneur à vingt-sept ans ! Et dire que moi aussi je puis attraper la croix ; car ce mylord a les bras furieusement longs, à ce qu’il parait.
Mais sais-je de quelle manière il serait rationnel de commencer la cure? Ah ! une idée I Si ce soir, avant d’aller chez M. le maire, j’allais chez cet honnête Marcel. Il a habité longtemps au Sénégal, le pays des crocodiles par excellence ; il sait, à n’en pas douter, comme on traite ces animaux-là, il pourra me donner d’utiles lumières là-dessus. Et si, pour comble de satisfaction, il voulait m’accompagner demain dans ma visite matinale à ce diable d’alligator, je crois que j’aurais ville gagnée, car il est brave comme un César, et deux Césars valent mieux qu’un : je suis l’autre. »
Le vétérinaire, décidé à clore en cet instant son
monologue, et mettant sa canne sous son bras, changea l’allure de sa marche, c’est-à-dire qu’il quitta le pas ordinaire pour prendre le pas accéléré, le pas français, le pas de l’amour et des régiments qui vont au rendez-vous de la victoire.
Marcel travaillait encore, et le charron, dont l’activité sans cesse renaissante entreprenait tout ce qui ne concernait pas son état, achevait de mettre la dernière main à un palmier artificiel, à branches multiples, destiné à servir de perchoir aux paons et aux deux cents perroquets de la ménagerie de sir William.
Au moment où le vétérinaire soulevait le loquet de la porte pour entrer chez Marcel, le charron fredonnait cette chanson si populaire de Béranger :
Les gueux,
Les gueux,
Sont les gens heureux.
— Bravo, mon garçon! s’écria Lassouilloux, un gai refrain , et, de temps à autre, une roquille de bon vin, donnent du cœur à l’ouvrage, et doublent les forces de l’ouvrier. »
Marcel se retourna tout en continuant sa besogne, et reconnut Lassouilloux. Sans, manifester la moindre surprise, car il s’attendait à cette visite, il répondit d’un air indifférent :
« Bonsoir, monsieur Lassouilloux, vous voilà bien tard par les rues.
— C’est vrai , mais je sors du château, et j’étais bien aise de vous apprendre le résultat de ma démarche , repartit le vétérinaire; mais , savez-vous, Marcel, pour quel genre de malade j’ai été requis?
— Non, répliqua laconiquement le charron. Pour un lévrier ou pour un cheval de course, peut-être ?
— Vous n’y êtes pas, Marcel. Pour un alligator, pour un crocodile auprès duquel les caïmans, alligators et crocodiles, que j’ai vus empaillés au Muséum d’histoire naturelle de Paris, ne sont que des avortons et des pygmées. Mon malade a vingt-huit pieds de long, la queue franche ; jugez, Marcel I et il est gros à proportion.
— C’est une belle bête, à ce qu’il paraît, fit Marcel en travaillant toujours.
—Trop belle, riposta Lassouilloux. Puis ilajouta : vous ne l’avez donc jamais vu!
— Jamais, répondit le charron, et je n’ai pas eu la plus petite tentation de le voir. J’en ai tant vu au Sénégal, des crocodiles! !
— Eh bien , mon bon Marcel , c’est précisément parce que vous en avez beaucoup vu de ces gaillardslà au Sénégal, et que vous les connaissez sur le bout du doigt, que je viens vous consulter.
— Allons donc, monsieur Lassouilloux, vous voulez rire; vous en savez plus que moi.
— En théorie, oui, mais en pratique, non; et je vous avouerai humblement, mon bon Marcel, que je suis dans un extrême embarras. Je crois bien que mon malade n’a guère qu’une indigestion, si j’ai bien observé des symptômes assez difficiles à saisir d’ailleurs sur des masses organisées de cette trempe. Mais j’ignore absolument le mode curatif qu’il convient d’adopter, et cette ignorance me fait trembler, car je sens parfaitement que mon avenir médical, au château, dépend de la guérison de cet infernal crocodile. S’il meurt entre mes mains, je suis un homme coulé , et les belles cures que j’ai faites dans les
DANS L’EMBARRAS
espèces bovine, chevaline, ovine et porcine, s’ep iront à vau-l’eau, et ne seront plus comptées dans l’opinion publique. J’ai donc un très-grand intérêt à sauver cet affreux alligator des suites de sa détestable intempérance, et je viens vous supplier, mon bon Marcel, de me dire de quelle manière les indigènes du Sénégal soignent et médicamentent ces charmants reptiles. Je réclame ces éclaircissements comme un témoignage de votre... estime.
— Je ne vous ferai pas bien savant, reprit le jeune homme, car, durant les cinq ans de notre séjour au Sénégal , nous avions bien d’autres chats à fouetter qu’à nous occuper des crocodiles. Ce que je puis vous dire, c’est que, parmi les habitants de ce payslà , il y a bien peu de gens qui les mettent au nombre des animaux domestiques. Quoi qu’il en soit, on compte par ci par là, dans les tribus sénégalaises, des dévots qui rendent une espèce de culte à ces reptiles. Or, le crocodile est très-gourmand.
— Ça ne peut pas être autrement, lit magistralement le vétérinaire.
— Et pour satisfaire sa gourmandise, il est capable de tout.
— Je n’ai pas de peine à le croire.
— Par suite de cette gourmandise, il est sujet à d’effroyables indigestions.
— Parfait; nous y sommes. Mais que lui administre-t-on dans ces conjonctures?
— Oh! des médecines de cheval...
— Des médecines de cheval 1 j’y suis, ça rentre dans ma spécialité.
— Un moment; quand je dis une médecine
de cheval, c'est de plusieurs chevaux qu’il faut dire.
— Naturellement. Et cette médecine se compose....
— Attendez que je rassemble mes souvenirs, o
Pendant que Marcel feignait de se creuser la tête pour retrouver la composition de la médecine crocodilesque, le vétérinaire tirait de sa poche son agenda et son crayon, et se disposait à écrire.
« Eh bien ?
— Voici : un demi-kilogramme d’émétique.
— Diable 1 la dose est furieusement forte l
—C’est comme ça. Mais pour mieux faire avaler la chose, on enveloppe cet émétique dans des boulettes de farine de mais saturées de chair de porc, dont les crocodiles sont très-friands.
— Les scélérats !
— Au moment môme où l’on ingurgite au crocodile les boulettes, on lui administre, du côté opposé à la gueule, un rafraîchissement.
— Composé de?... fit Lassouilloux écrivant toujours.
— De trois kilogrammes d’ipécacuanha édulcoré avec trois pintes d’huile d’amendes douces, et d’une centaine de têtes de pavots.
— Ces Sénégalais qu’on traite de barbares ont vraiment l’instinct de la grande et bonne médecine ! fit Lassouilloux, et quelle boisson donne-t-on au malade?
— Les Arabes lui font un breuvage avec une herbe qu’ils appellent dans leur idiome guayakil; mais je suis fondé à croire qu’on pourrait le rern-
DANS L’EMBARRAS. 89
placer par de la bourrache vigoureusement acidulée avec des tranches de citron.
— Je suis parfaitement de voire avis; après ?
— Comment après ? C’est tout.
— C’est tout ! fort bien, mais il me reste une difficulté : celle de faire accepter ces remèdes intérieurs par des malades aussi peu endurants que ces satanés alligators.
— C’est votre affaire, monsieur Lassouilloux; d’ailleurs, celui-ci n’est pas positivement méchant. Voilà bientôt dix-huit mois que je hante le château, et je n’ai guère entendu dire qu’il ait dévoré plus de deux hommes.
— Il a dévoré deux hommes 1 exclama Lassouilloux.
— Oui, son premier cornac, un Arabe qu’il a mangé il y a un an à peu près, et puis un petit jardinier qui arrivait de Hollande pour cultiver les tulipes de mylord. Celui-ci a été mangé par Mascarille il y a trois semaines tout au plus. Mais cette escapade n’a pas profité à Mascarille, car depuis qu’il a eu l’inconvenance de déjeuner avec le jardinier hollandais, on a remarqué que sa santé était moins bonne, et entre nous, monsieur Lassouilloux, je crois que la maladie de ce pauvre animal date de ce jour-là : le jardinier hollandais avait sa serpette à la main, et dame 1 la serpette, l’homme, le bonnet, les sabots, le tablier tout y a passé.
— Vorace anthropophage, va 1 dit Lassouilloux , dont l’indignation allait croissant.
— Et je ne voudrais pas gager que la serpette....
— Je ne sais pas jusqu’à quel point la science doit
venir en aide à des êtres aussi malfaisants, interrompit Lassouilloux.
— Pourquoi la science , monsieur Lassouilloux, n'agirait-elle pas avec les animaux comme avec les hommes. Est-ce pour les malades qui n’ont que de la vertu et de l’honneur sans argent que s’ouvrent les trésors de la science ? D’ailleurs, vous ne pouvez, à aucun point de vue, refuser votre secours à Mascarille. S’il en était autrement, ceux qui ne vous connaissent pas seraient autorisés à penser que vous voulez vous exonérer de ces soins par excès de prudence.
— Tron de dious ! par lâcheté vous voulez dire, interrompit le vétérinaire dont Marcel venait d’attaquer la fibre vaniteuse; oh! oh ! il ne sera pas dit que l’ombre d’un doute puisse s’élever sur le courage d’un homme qui a fait ses preuves dans tant et de si chaudes occasions, et particulièrement sous les murs de Paris en 1814 ; je traiterai le Mascarille de mylord et aux dépens de qui il appartiendra. Mais, dites-raoj, réparez une lacune dans votre récit , de quelle façon les Arabes Sénégalais introduisent-ils dans le tube digestif, et à l’antipode de ce même tube, les médicaments en question ?
— Tout bonnement avec une pelle et un clysoir , celui à l’usage de vos chevaux sera très-bon; quant au premier objet, Sébastien Maillard, le boulanger, vous prêtera une pelle de son four avec plaisir.
— On ne peut mieux. Mais, continua Lassouilloux d’un air visiblement ému et d’une voix infiniment moins fanfaronne, encore un mot, Marcel. Dans une expédition de cette importance, et pour mettre de
DANS L’EMBARRAS
son côté le plus de chances favorables possible, on ne saurait s’entourer de trop de précautions. Vous passez, Marcel, pour l’un des hommes les plus braves et les plus intrépides du village et même du canton, et cette réputation n’est point usurpée. J’ai donc jeté les yeux sur vous, Marcel, pour m’accompagner demain au château et dans l'infect et dangereux marais où se vautre mon malade. Ce n’est pas que je me méfie de moi-môme, j’ai conservé, Dieu merci, malgré mes soixante-quatre ans , assez de force physique et de vigueur morale pour affronter un péril quelconque et pour ne reculer ni devant un devoir, ni devant un profit légitime; mais si assuré qu’on soit de son cœur, on aime à avoir auprès de soi, dans des circonstances semblables, un cœur qui batte à l’unisson du sien ; puis-je compter sur vous, Marcel ? »
Le charron écouta attentivement, froid et impassible, la péroraison du vétérinaire; autant, jusquelà, sa physionomie avait laissé percer les éclairs de la malice d’un enfant de Paris, autant en ce moment sa figure assombrie se teignit-elle de la gravité d’un homme sérieux et du dédain d’un homme offensé. /
« Monsieur Lassouilloux, dit-il d’une voix ferme et posée, moi aussi j’avais jeté les yeux sur votre fille pour en faire ma femme, car s’il est vrai comme vous le dites que dans le péril on aime à avoir auprès de soi un cœur qui balte à l'unisson du sien, il n’est pas moins vrai que dans le voyage de la vie un bon cœur aime à naviguer de conserve avec un cœur sympathique au sien ; vous m’avez durement éconduit. Je vous pardonne de tout mon cœur le mal
que vous m’avez fait et que vous me ferez encore. Mais ne trouvez pas mauvais que je vous refuse mon concours dans cette circonstance. Honoré du titre de votre gendre , je me serais jeté pour vous dans le feu et je braverais tous les crocodiles du monde; proscrit par vous, je serais un sot d’exposer une vie qui peut être encore utile à ma patrie et à mes concitoyens. Sans cesser de respecter le père de ma chère Ismérie, je me trouve forcé de lui déclarer qu’il n’a pas le droit de compter sur mon amitié et encore moins sur mon dévouement.
— Prenons que nous n’avons rien dit, monsieur Marcel, dit le vétérinaire en aspirant longuement une prise de tabac pour cacher son désappointement; bonsoir, monsieur Marcel, et sans rancune. »
Une fois dans la rue, Lassouilloux donna un libre cours à son ire provençale; cependant comme la nuit était fraîche , cette fraîcheur ne tarda pas à tempérer les ardeurs de son mécontentement. Il arriva même, comme toujours, que la réflexion lui fit envisager le refus de Marcel sous son véritable point de vue.
« Après tout, se dit-il, j’aurais agi de même à sa place, car je me suis conduit assez rudement avec Marcel pour qu’il ait acheté le droit de prendre sa revanche. »
En regagnant son logis, le vétérinaire rencontra le maire et le percepteur [qui sortaient d’une séance du conseil municipal. Lassouilloux donna au maire la lettre ministérielle concernant le charron, que sir William l’avait prié de remettre à ce magistrat, et, en même temps, il dit au percepteur :
DANS L 'EMBARRAS
« Vous viendrez chez moi demain à six heures du matin, j’ai besoin de vous parler; il s’agit de régler certaines choses qui ont rapport à votre prochain ’ mariage avec ma fille.
— Est-ce pour stipuler le chiffre et l’emploi de la dot? dit le publicain en ricanant.
— Peut-être est-ce cela, peut-être est-ce autre chose, riposta Lassouilloux ; venez toujours. »
Le vétérinaire avait passé la nuit à manipuler ses > drogues et à préparer les divers instruments chirurgicaux dont il devait faire usage le lendemain en faveur de Mascarille, et l’aube du jour l’avait surpris dans ces graves occupations. Lorsque l’horloge fêlée de la paroisse se mit à sonner la demie de six heures, le percepteur entra.
« Vous êtes en retard , Mauverdin , dit Lassouilloux, la demie de six heures vient de sonner à la paroisse et je vous avais prié d’être ici à six heures précises. ,
— La paroisse avance, papa Lassouilloux, dit le percepteur, qui, la taille serrée dans une petite redingote de reps, ressemblait plutôt à un singe habillé qu’à un homme.
— Asseyez-vous là et écoutez-moi, Stanislas, dit Lassouilloux en désignant d’un geste majestueux un fauteuil de cannes au percepteur ébahi de ce ton solennel et de la physionomie hétéroclite de son futur beau-père.
Mauverdin, dit le vétérinaire, vous êtesFrrrançais, quoique percepteur; vous allez être bientôt
mon gendre ; ces deux titres-là sont quelque chose : noblesse oblige. Eh bien je n’hésite pas à vous proposer de m’accompagner dans l’expédition la plus périlleuse qu’il me soit jamais arrivé de tenter dans ma longue carrière médicale.
— Ah ! oui, vous allez soigner le fameux crocodile du nabab, interrompit Stanislas en se rongeant les ongles selon son habitude quand il se trouvait en face d’une difficulté de chiffre , ou quand il couvait dans son mauvais esprit une médisance, une calomnie, un mensonge ou une lâcheté.
— Et qui vous a si bien instruit de ce que je dois faire? demanda Lassouilloux.
— Tout le monde. Il n’est bruit dans le village, depuis hier soir, que de votre visite au château et de l’engagement que vous avez pris de rétablir la santé de ce crocodile.
— Dites alligator, rectifia doctoralement le vétérinaire.
— Alligator si vous voulez, reprit le percepteur. • Et tout le monde vous jette la pierre avec raison en disant que c’est bien mal user de votre art, que de l’employer à soigner un monstre pire que la bête du Gévaudan, qui a déjà dévoré trois ou quatre hommes depuis qu’il est ici.
— Exagération populaire I fit Lassouilloux, rumeurs stupides et qui ne m’empêcheront pas d’accomplir les devoir# de ma profession qui sont de secourir i’humanité : les alligators aussi bien que les percepteurs des impositions.
— Fichtre ! vous nommez cela de l’humanité? le mot pour vous est élastique , moi j’appelle cela de
la folie. Vous êtes riche et honoré, vous passez pour savant et c’est comme si vous l’étiez; vous avez une fille charmante et un gendre assez bien doué intellectuellement, j’ai la présomption de le croire; tous ces avantages ne doivent pas être sacrifiés au vain plaisir de risquer votre peau pour soigner un crocodile ou un alligator. Mais si par malheur vous vous y obstiniez, cessez, je vous prie, de compter sur moi pour vous accompagner auprès de votre reptile, je décline un tel honneur et je vous supplie de m’en dispenser. »
Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel passèrent en un moment sur la figurebourgeonnée du vétérinaire, ses yeux brillèrent comme des escarboucles, son front se plissa comme un jabot de gentleman, ses gros sourcils se rapprochèrent et un frémissement convulsif agita tous ses membres.
« Est-ce votre dernier mot ? » dit Lassouilloux d’une voix étranglée et d’un geste quasi -menaçant.
Le percepteur, terrifié, comprit tout de suite le danger de sa situation ; il jugea que s’il persistait dans son refus, la fille et la dot lui échappaient à la fois. Avec cette facilité de conversion que les fourbes et les caméléons à deux pieds possèdent à un si haut degré, il prit son parti sur-le-champ, et se composant un visage placide et. riant :
« Écoutez, père Lassouilloux, lui dit-il, je vais vous donner la plus grande preuve de dévouement que j’aie jamais donnée à qui que ce soit au monde. J’impose silence à mes antipathies, aux conseils de ma prudence, et je vais vous accompagner puisque
DANS L’EMBARRAS
vous y tenez; mais c’est à la condition que vous m’assurerez que je ne puis courir aucun danger.
— Dans ces sortes d’expéditions, répliqua le vétérinaire, on ne peut répondre de rien ; mais vous devez bien penser, Mauverdin , que je ne suis pas plus disposé que vous à laisser mes grègues dans le marais de l’alligator.
— Ce que vous me dites là, père Lassouilloux, est peu rassurant. Mais n’importe, je ne m’en dédis pas, partons, comme vous dites, du pied gauche. »
Lassouilloux s’empara d’une grosse boîte de ferblanc où étaient renfermées les pilules d’émétique qu’il avait fabriquées pendant la nuit, il chargea le percepteur d’un de ces instruments qui inspiraient une si grande frayeur à M. de Pourceaugnac, et se faisant suivre de deux polissons du village qui portaient un chaudron, une hottée de bourrache, des pieux, une pelle et un fourgon de boulanger, il se mit résolûment en route, non sans avoir embrassé tendrement sa fille, à laquelle il dit bas à l’oreille :
« Ismérie, ne t’inquiète pas : mais si, par hasard, il m’arrivait malheur, tes intérêts n’en souffriraient pas; j’ai tout prévu, et toutes mes affaires sont réglées de manière à ce que la justice n’y fourre pas le nez. »
Ismérie ne répondit d’abord à son père que par un redoublement d’.émotion et de soupirs.
« Allez, mon père, finit-elle par dire, Dieu.... et.... votre bon ange veillera sur vous. »
Lassouilloux et ses gens atteignirent enfin le but de leur course.
Le vétérinaire trouva au château l’escorte de la veille sous les armes, et les deux troupes, réunies en une seule, se dirigèrent avec la même solennité et le même silence vers les marais Pontins, où les alligators avaient fixé leur résidence dans des palais de roseaux et aux bords des eaux croupissantes de ce Slyx empesté.
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Le terrible Mascarille était dans le même état de prostration et d’immobilité que la veille au soir; seulement, la respiration fétide de l’énoriùe reptile était plus accentuée, plus rare et plus pénible. Son bruit était semblable à celui d’une locomotive puissante au moment où le mécanicien renverse la vapeur pour ralentir sa marche. Des yeux du monstre à demi fermés on voyait jaillir comme des étincelles, et si, par la violence de son mal, il dardait un regard passager, il était facile de reconnaître à ses prunelles ardentes, au ton glauque et blafard de ses minces paupières que la rage de la faim venait s’ajouter chez lui à la cruauté native. De temps à autre, Mascarille était soumis à des bâillements convulsifs qu’accompagnaient des gémissements comparables à ceux d’un millier de petits enfants pleurant l’absence de leurs mères dans une salle d’asile,
« Il a des tiraillements d’estomac et la fièvre le galope, s'écria le vétérinaire ; il n’y a point un moment à perdre. Allons, messieurs, nous ne sommes point ici pour des prunes, ajouta-t-il en voyant
son escorte sous l’influence d’une surprise qui étai cousine germaine de l’épouvante ; allons, allons vite à la besogne! »
Et comme un sergent de bataille, Lassouilloux assigna à chacun le**poste qu’il devait occuper. Sur son ordre, la chaudière fut mise sur un foyer improvisé, et dans cette chaudière fut jetée la hottée de bourrache destinée au breuvage de Mascarille ; les hommes armés de révolvers, de piques et d’épieux, car sir William, tout replilomane et toutreptilophile qu’il était, avait voulu qu’on prît toutes les précautions imaginables pour éviter les accidents, disant après Louis XI, roi de France, cette belle parole digne d’un Anton in : La vie d'un archer m'est plus chère que la conquête d'une province. Les révolvériens se tinrent en haie à quinze pas de l’alligator, et une large tranchée pratiquée au bout et sur toute la largeur du marais, tranchée que les hommes pouvaient sauter aisément, mais que le reptile ne pouvait franchir, garantissait la sûreté de la colonne expéditionnaire et protégeait sa retraite.
Ces soins et bien d’autres encore pris avec sangfroid et rapidité, les recommandations à tous et à chacun faites avec clarté et concision, Lassouilloux dit au gouverneur de la ménagerie, en lui présentant le clysoir :
« Monsieur Brandbiller, je garde pour moi le poste du péril et de l’honneur, mais il y en a un autre qui, moins périlleux, n’en est pourtant pas moins honorable : c’est celui-là que je vousai réservé. Tenez, lui dit-il en lui présentant l’instrument, vous savez ce que parler veut dire. Au moment où je
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crierai : Aux pompes ! vous vous transporterez à la partie inférieure de Mascarille et vous....
— Suffit, monsieur Lassouilloux, » répondit le gouverneur en saisissant le tube colossal qu’on lui tendait.
Le vétérinaire se tourna vers le percepteur : « Qu’est-ce? lui dit-il en le voyant pâle et défait et remarquant que ses jambes flageolaient sous sa petite redingote de reps; qu’avez-vous?
— Rien! rien! repartit le magot; ah! si fait, je me sens indisposé et je vais vous demander la permission de me retirer. »
Et il fit deux pas pour battre en retraite
« Minute ! dit Lassouilloux en prenant la main du percepteur et en la lui serrant dans la sienne comme dans un étau*. Je ne souffrirai pas que l’homme qui doit être bientôt mon gendre se déshonore aux yeux de toute la valetaille du château. Si vous faites un pas de plus, ajouta-t*-il en accompagnant ses paroles d’un de ces regards sataniques qu’on ne voit que sur la face des réprouvés de l’enfer du Dante, si vous tentez de fuir, je vous casse les reins!»
Le percepteur resta muet et suivit machinalement Lassouilloux.
Le vétérinaire, muni de sa boîte de fer-blanc et d’une longue pelle à four, alla se placer bravement à quinze pas vis-à-vis la tête du crocodile et attendit sans sourciller le retour des bâillements de l’effroyable reptile.
C’est une justice à rendre à Lassouilloux : s’il paya largement son tribut à la faiblesse humaine en éprouvant la veille un sentiment dont les hommes
les plus braves ne sont pas tout à fait exempts, racheta noblement dans cette matinée sa couardise
passagère et justifiée jusqu’à un certain point par la nouveauté du spectacle.
Les assistants admiraient en silence le sang-froid du vétérinaire qui, soutenu par son excessive vanité, affrontait réellement le danger avec une rare impassibilité et donnait raison à ce vers de Voltaire :
On en vaut mieux quand on est regardé.
Lassouilloux se tenait donc là armé de sa pelle, à quelques pas du monstre, tout prêt à lui jeter dans son énorme gueule des myriades de pilules.
Mascarille commença une série de bâillements.
C’étajt l’instant décisif que le vétérinaire guettait avec une anxieuse attention,
« Aux pompes! » cria-t-il d’une voix superbe comme un capitaine de vaisseau crie à ses matelots frémissant de gloire : « A l'abordage !»
C’était, comme on sait, le signal d’agir sur les derrières de l’ennemi, je me trompe, du malade.
En même temps que l’ordre de Lassouilloux s’exécutait à la queue, en tête le vétérinaire jetait avec une dextérité sans égale dans la gueule rouge de Mascarille force pilules : une pelletée n’attendait pas l’autre et chaque bâillement était salué par une mitraille de pilules.
Mais soit que la double invasion dont il était tourmenté, soit que la violence des médicaments commençât à produire l’effet attendu et réveillât chez l’alligator le secret de sa force et de sa vivacité, on le vit tout à coup se mouvoir et marcher d’abord
DANS L’EMBARRAS
lentement, mais directement, sur l'adversaire qu’il avait devant lui.
A cette manœuvre inattendue de Mascarille, tous les spectateurs crièrent à l’envi: «Retirez-vous, Lassouilloux, retirez-vous! »
Mais le vétérinaire ne voulait pas lâcher prise, et, tout en marchant à reculons devant l’ennemi, il lui envoyait à chaque bâillement ses projectiles émétisés.
Les nombreux spectateurs haletaient à la vue de cet homme effectuant sa retraite sous le feu, pour ainsi dire, des regards enflammés du monstre.
Mais en continuant de marcher à reculons, les pieds du vétérinaire s’embarrassèrent dans des touffes de joncs et de roseaux.... Le terrain spongieux saturé d’eau s’affaissa sous le poids de son corps.... il tomba.
Mauverdin, au lieu de secourir son beau-père, dont il n’était séparé que de quelques pas, s’enfuit et disparut, sans que les cris de détresse de l’infortuné Lassouilloux pussent l’arrêter.
Le monstre vit la chute de son antagoniste et hâta sa marche pour l’atteindre et lui payer en monnaie de crocodile les soins qu’il en avait reçus.
Un immense cri d horreur et d’effroi partit des deux rives du lac : il est perdu !
Quand un homme s’élance tout à coup de la foule, traverse le marais, côtoie le long animal, arrive à la hauteur de sa tête et, avec autant d’adresse que de promptitude, lui passe horizontalement entre les mâchoires une poutre de six pieds de long et de dix-huit pouces de circonférence.
Le monstre, stupéfait, s’arrête; le vétérinaire se relève'et reconnaît dans son libérateur le charron, Marcel lui-mèine, qui est déjà récompensé de sa belle action par les bravos, les vivat, les cris de triomphe et de joie de la foule assemblée.
Lassouilloux, hors de danger, saute au cou de l’intrépide jeune homme.
« C’est entre nous à la vie, à la mort, lui dit-il, et si je puis dégager loyalement la parole que j’ai donnée à ce lâche de Mauverdin, Ismérie est à toi.
— La récompense serait bien au-dessus du service, riposta Marcel : je ne vous ai sauvé que la vie, et vous me donneriez le bonheur.
— Ma foi, messieurs, se prit à dire Lassouilloux, dont le caractère vantard prit bientôt le dessus sur une émotion fort naturelle, j’avoue que je n’ai jamais couru un danger aussi imminent qu’aujourd’hui, si ce n’est pourtant à la défense de Paris en 1814, où j’ai eu mon chapeau criblé de dix-sept....
— C’est bon, c’est bon, père Lassouilloux, interrompit Marcel ; tous ceux qui sont ici présents savent très-bien que vous n’avez pas attendu jusqu’à ce jour pour donner des preuves de votre courage et de votre intrépidité. »
Au milieu des épanchements et de l’hilarité générale, on ne voyait plus que Lassouilloux et que Marcel, qui étaient, pour se servir d’une expression anglaise, les deux lions du moment, et on ne pensait plus à Mascarille, que la poutre de Marcel avait rendu à l’immobilité, lorsqu’un bruit significatif se produisit du côté du malade. Tous les regards se dirigèrent vers le marécage, et toutle monde secon-
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vainquit que la médication administrée à Mascarille avait amené d’un pôle à l’autre du reptile les résultats désirés.
« Mascarille est guéri ! il entre dès cet instant en convalescence ! s’écria du ton d’un héros le vétérinaire.
« Allons rendre compte de cet heureux résultat à milord,» ajouta-t-il, absolument comme Scipion l’Africain, accusé de péculat, invita le peuple romain à venir rendre grâces aux dieux de la victoire qu’il avait remportée sur Annibal quelques années auparavant.
La foule suivit Lassouilloux, qui laissa, en véritable prince de la science, au gouverneur de la ménagerie et à ses gens, les soins vulgaires qu’exigeait désormais le malade.
Sir William manifesta une grande joie de la guérison presque miraculeuse de son alligator bienaimé : il donna cinquante louis à Lassouilloux pour ses honoraires et lui offrit le service de santé de sa ménagerie, ce qui fut accepté, on s’en doute bien, avec un empressement qui ressemblait fort à de l’enthousiasme.
Comme le vétérinaire et Marcel revenaient bras dessus bras dessous au village, le maire fit appeler le charron à la maison commune, et là, lui remit, le conseil municipal assemblé, l’avis officiel de sa nomination à la dignité de chevalier de la Légion d’honneur.
Pendant que les acclamations civiques saluaient la noble récompense si bien gagnée par le soldat redevenu ouvrier laborieux, on cherchait partout Stanislas Mauverdin, le percepteur des contributions.
Vers le soir de ce même jour, on eut enfin de ses nouvelles, mais quelles nouvelles!
Mauverdin était tombé de Charybde en Scylla : en voulant fuir Mascarille, il était venu étourdiment se jeter dans le marais de Biby, qui, comme tout honnête alligator, n’aurait fait qu’une bouchée du percepteur, si celui-ci n’avait eu la présence d’esprit de se dépouiller de sa redingote de reps et de la lancer entre les mâchoires du monstre en guise de hors-d’œuvre du festin qu’il se promettait. On retrouva Mauverdin, à cent pas du château, caché dans une meule, suant la fièvre, claquant des dents et criant dans son délire qu’on le retirât de la gueule de Biby, où il se croyait englouti.
Cette fin, au surplus, eût été digne d’un apostat et d’un calomniateur; les crocodiles seraient des reptiles très-utiles s’ils se trouvaient en mesure de purger le monde de tous les petits reptiles à deux pieds sans écailles qu’on nomme communément des traîtres, des renégats, des fourbes et des voleurs légaux.
Si Mauverdin n’en mourut pas , il en demeura idiot, et idiot incurable.
Rien ne pouvait plus s’opposer au mariage du chevalier Marcel et d’Ismérie. La noce fut célébrée avec une magnificence et un luxe oriental dans le château de sir William, et des fêtes splendides et prolongées signalèrent le mariage du sergent d’artillerie et la convalescence du crocodile.
ROSE BELETTE
ROSE BELETTE