I.A MANSARDE DE L’ORPHELINE
Ces fermiers généraux et ces financiers des deux derniers siècles que le Sage, dans son immortelle comédie de Turcaret a peints avec des couleurs si vives et si vraies, avaient pourtant du bon. La France littéraire n’oubliera jamais que le Financier Montauron fut le bienfaiteur du grand Corneille; que le fermier général la Popelinière voulut être le Mécène des poètes et des prosateurs les plus illustres du dix-huitième siècle, et que le millionnaire Beaujon, à peu près dans le môme temps, ne se contenta pas de faire des pensions à des savantsou à des hommes de lettres indigents, mais fonda encore un hôpital, apparemment pour ménager un asile à ces littérateurs ou à ces artistes déshérités des regards bienveillants de la gent financière du dix-neuvième siècle, et honorés par elle des mépris et des dédains que les souverains pontifes du veau d’or réservent
ROSE BELETTE
pour tout homme qui joint à une intelligence d’élite un cœur inaccessible à la bassesse et à la servilité.
Les fermiers généraux ont émaillé la ville de Paris de palais splendides et d’édifices magnifiques; ils ont même étendu leurs pompes monumentales jusque sur les faubourgs delà capitale, qui ont profité de la vanité de ces Crésus pour sortir des fanges de la rusticité et de la barbarie. Écoutons Regnard dans les Mènechmes, qui fait ainsi parler un valet tout prêt à se lancer dans les affaires:
.... Devant qu’il soit deux ans,
Je veux que l’on me voie, avec des airs fendants,
Dans un char magnifique, allant à la campagne, Ébranler les pavés sous six chevaux d’Espagne.
Un suisse à barbe torse, et nombre de valets, Intendants , cuisiniers, rempliront mon palais ;
Mon buffet ne sera qu’or et que porcelaine ;
Le vin y coulera comme l’eau dans la Seine ;
Table ouverte à dîner; et les jours libertins,
Quand je voudrai donner des soupers clandestins, J’aurai, vers le rempart, quelque réduit commode,
Où je régalerai les beautés à la mode,
Un jour l’une, un jour l’autre, et je veux, à ton tour, Et devant qu’il soit peu, t’y régaler un jour.
Les financiers mettaient une espèce d’amourpropre à fonder des quartiers nouveaux dans le centre même de Paris, et ils ne se bornaient pas à couvrir le Pré-aux-Clercs de somptueuses constructions, ils étendaient aussi leur munificence architecturale sur les quais, sur les monticules ornés de moulins que recélaient les murailles de Paris. C’est aux financiers qu’on doit les belles rues et les habitations plus belles encore de la butte des Moulins,
près Saint-Roch. Ils avancèrent trois cent mille écus à la ville pour jeter les fondements de la ville neuve qui comprend toute la partie gauche du boulevard depuis la rue Saint- Denis jusqu’à la rue Poissonnière, et ils couvrirent presque en-môme temps de charmantes villas celte vaste étendue de terrain qui devait prendre plus tard le nom de Chaussée-d’Anlin par pure flatterie pour le fils de Mme de Montespan, le duc d’Anlin, qui n’y avait construit qu’un hôtel.
Il faut rendre aussi cette justice aux fermiers généraux et aux financiers, qu’en bâtissant pour eux, ils pensaient à ceux qui, moins favorisés des dons de la fortune, cherchaient pourtant, en raison de la noblesse de leur profession, de leurs talents ou de leurs sentiments, à se loger décemment et convenablement. « J’ai fait le troisième étage de ma maison de la rue de Verneuil en mansardes, écrivait le fermier général la Popelinière à Helvétius, et j’ai donné ordre à mon intendant de ne point louer ces mansardes plus de cent livres par an. S’il faut que tout le monde vive, il faut aussi que tout le monde se loge. »
Ne trouvez-vous pas que ce la Popelinière avait largement profilé des leçons de ses amis les philosophes? Et il n’était pas le seul : un autre fermier général, Hocquet deSenneville, propriétaire de seize ou vingt maisons à Paris, logeait gratuitement une foule de familles indigentes et de jeunes artistes qui n’avaient encore que l’espoir d’arriver à la renommée. Vraiment nos riches contemporains, qui sont, comme on sait, beaucoup plus moraux, plus réguliers, plus philanthropes que les financiers d’autre-
fois, font-ils un aussi noble usage de leurs trésors que les Verrès d’il y a cent ans? Je l’ignore, et ne veux pas m’en enquérir, mais je répéterai la phrase qui a glissé sous ma plume au commencement de ce chapitre: « Ces fermiers généraux et ces financiers avaient du bon. »
La rue du Bac, cette rue tortueuse et opulente qui coupe en deux le faubourg Saint-Germain, et qui recèle à elle seule plus de souvenirs artistiques et littéraires que le reste du Paris nouveau, est constellée de maisons et d’hôtels splendides qui ont jadis été édifiés par les rois de la finance dont nous parlions tout à l’heure. Dans une de ces maisons graves et solennelles comme le siècle qui les a vu bâtir, logeait, dans les derniers mois de l’année 1848, une jeune fille de dix-sept ans, vertueuse et laborieuse de sa nature, et lingère de son état. Cette jeune fille se nommait Rose Belette.
Rose Belette, ainsi que son nom l’indique suffisamment, n’appartenait point à l’aristocratie de naissance ; elle habitait une mansarde dans cette vaillante maison de la rue du Bac, et par conséquent ne tenait d’aucun côté à l’aristocratie des écus. Mais Rose Belette possédait ce que le sage prise bien au-dessus des parchemins et de l’or : elle avait une vertu sans tache, une conduite exemplaire, une piété touchante, un cœur excellent, et, par-dessus tout cela, un de ces visages qui attirent, qui font rêver, qui subjuguent, une de ces physionomies que les peintres comme Raphaël et comme le Poussin trouvent un beau jour au bout de leur pinceau, sous l’inspiration des anges. Les traits de Rose Belette avaient une
espèce de parenté avec ceux de cette belle Agnès Sorel qui sauva la France, non pas comme Jeanne d’Arc la lance à la main, mais avec les armes, non moins victorieuses, de l’amour et de la fine ironie. Le tableau que le vieux poète Chapelain trace d’Agnès Sorel dans son poème de la Pucelle, pourrait donc également convenir à Rose Belette :
En la plus haute part d’un visage céleste,
Les glaces lui font voir un front grand et modeste,
Sur qui, vers chaque tempe, en bouillons séparés, Tombent les riches flots de ses cheVeux dorés.
Sous lui, roulent deux cieux d’où mille ardentes flammes, Mille foudres sans bruit s’élancent dans les âmes,
Deux yeux étincelants qui, pour être sereins,
N’en font pas moins trembler les plus hardis humains ;
Là, forgent les amours les redoutables armes
Dont les coups, pour du sang, ne tirent que des larmes!
Au-dessous se fait voir, en chaque joue éclose,
Sur un fond de lis blanc une vermeille rose,
Qui, de son rouge centre épandue en largeur,
Vers les extrémités fait pâlir sa rougeur.
Plus bas, s’ouvre et s’avance une bouche enfantine, Qu’une double fossette aux deux angles termine,
Et dont le petit tour, fait d’un corail riant,
Couvre un double filet de perles d’Orient.
Ainsi faite, la jeune fille pouvait passer pour l’une des plus pimpantes, des plus accortes et des plus aimables personnes de son humble classe. Sérieuse et réfléchie, Rose Belette se laissait pourtant aller parfois à l’hilarité, non cette hilarité qui a la malice et l’envie pour principe, mais à cette gaieté sincère, franche, expansive, qui se traduit par un rire de
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bon aloi, et qui est le cachet et, en quelque sorte, la preuve d’une conscience calme, d’un esprit bien fait et d’une innocence intacte. ^
Orpheline dès l’âge le plus tendre, Rose Belette n’avait connu ni son père ni sa mère, estimables ouvriers que la peste de 1832 avait enlevés à quelques heures de distance. La pauvre petite courait grand risque d’être envoyée, par les soins d’un commissaire de police, dans l’un de ces asiles constamment ouverts à l’enfance abandonnée, lorsqu’une dame bienfaisante, veuve d’un officier général du temps de l’Empire, eut pitié d'un malheur si précoce et d’une destinée si fatale. Mme de Chancy, c’était le nom de cette charitable dame, prit sur sa crèche désertée la petite Rose, et, avec l’assentiment du magistrat, l’emmena chez elle, où elle lui prodigua les soins d’une nourrice et les caresses d’une mère. Rose comprit instinctivement la sollicitude touchante dont elle était l’objet; elle payait d’un sourire angélique les douces précautions, les affables prévenances de sa bienfaitrice, et les premiers mots qu’elle put bégayer, les premières phrases qu’elle put exprimer dans son langage enfantin, fureni des actions de grâce, des hymnes de gratitude pour la noble et généreuse veuve qui lui tenait lieu de mère.
Mme de Chancy n’était pas riche. Une modique pension qui lui avait été accordée pour les longs et brillants services de son époux, et une bourse dans un des collèges de Paris pour son fils unique, voilà tout ce qu’elle avait dû recueillir de l’héritage d’honneur et de gloire du vaillant soldat dont elle portait le nom. Ce médiocre bien-être, pour une femme
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qui avait occupé jadis dans le mondé une position élevée, rendait l’action de Mme de Ghancy plus belle et plus respectable encore. Donner le superflu au malheur est déjà bien, partager avec lui le strict nécessaire est sublime, et ces sortes de sacrifices et d’abnégation ne se rencontrent que dans un trop petit nombre de cœurs excellents. Le fils de Mme de Ghancy partageait les nobles? instincts de sa mère. Plus âgé que Rose de cinq ou six ans, il aimait l’orpheline comme une sœur, et lorsque la veuve lui disait: « Hector, mon enfant, n'éprouves-tu pas un peu de jalousie à me voir rogner ta part pour en faire une petite à notre intéressante pupille? » le lycéen lui répondait: « Non, ma mère, ce que vous faites pour Rose, je le ferais moi-mème si j’étais en état de le faire; mais patieucel je grandirai et je pourrai subvenir par mon travail à ses besoins et aux vôtres. Oui, ma mère, ajoutait le généreux enfant, je continuerai votre œuvre, et Rose trouvera toujours en moi un ami et un frère sans cesse disposé à lui être utile. * Mme deChancy embrassait alors son fils, l’exhortait à conserver ses précieux sentiments, et appelait sur la tête de cet enfant adoré les bénédictions de ce Dieu qui a promis ses miséricordes et son appui au dispensateur d’un verre d’eau donné à celui qui a soif, d’un morceau de pain offert à celui qui a faim.
L’éducation que Mme de Ghancy fit donner à Rose Belette fut ce qu’elle devait être : la morale y tint la première place, le travail la seconde; des préceptes religieux profondément inculqués, non-seulement dans la mémoire, mais encore dans le cœur,
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l’amour du travail prêché par l’exemple et par la parole, voilà, en effet, les deux arcs-boulants de la vie de ces jeunes tilles du peuple, qui sont condamnées par les lois imprescriptibles de notre civilisation à parcourir sans cesse, depuis le berceau jusqu’au cercueil, le cercle éternel de la fatigue, des privations et de l’incessant labeur. Si, fragiles ou insouciantes créatures, elles s’échappent de ce cercle, bien autrement fatal que celui de Popilius, pour se jeter dans un monde dont elles ne connaissent ni les tourbillons frénétiques, ni les courants corrupteurs, elles ne tardent pas, les infortunées, à échanger leurs robes virginales contre les atours effrontés de la dépravation et de l’infamie, et peu d’années après leur divorce scandaleux avec la pudeur et l’honnêteté, elles tombent, de chute en chute, des limbes de la débauche privée dans les limbes du mépris public, et finissent, après avoir brillé quelques instants sur la scène du monde, par troquer leurs parures insolentes, leur luxe babylonien, leurs vêtements d’or et de soie, ternis par le souffle impur des honteuses voluptés, contre la triste souquenille de l’hôpital ou la misérable camisole de la portière. Voilà l’histoire et l’histoire trop véridique du tiers des grisettes de Paris.
A quinze ans, Rose Belette savait lire, écrire, compter, et son habileté comme ouvrière en linge était si bien appréciée par les marchands qu’on payait ses journées à un prix plus élevé que ses camarades. C’était une grande joie et une grande consolation pour l’orpheline quand elle rapportait à sa bienfaitrice le salaire de chaque semaine. Et, ces
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jours-là, il y avait pourtant presque toujours une discussion entre la protectrice et la protégée. «Rose, disait Mme de Chancy, il te faut une robe ; il te faut un chapeau. » Et Rose de se récrier : « Non, maman, — car le doux nom de mère est l’expression qui peint le mieux la reconnaissance, — c’est vous qui avez besoin d’une robe, d’un chapeau. Moi, je puis m’en passer, je ne vais point dans le monde, et vous y allez. L’atelier et l’église sont les deux seuls endroits que je fréquente. Or, à l’atelier on ne fait attention qu’à mon travail, et à l’église le bon Dieu regarde sûrement beaucoup plus au fond de mon cœur qu’aux habits plus ou moins somptueux que je pourrais porter. Ainsi donc, petite maman, vous obéirez à votre petite Rose, qui vous obéit pour toutes les autres choses avec tant de bonheur. » Mme de Chancy résistait, et ces escarmouches de sollicitude maternelle d’un côté, de dévouement filial de l’autre, se prolongeaient souvent plusieurs jours. La veuve remportait parfois la victoire, mais Rose la faisait chèrement acheter et ne se rendait aux vœux de Mme de Chancy qu’autant que celle-ci lui promettait de s’acheter aussi quelque nippe utile à la prochaine semaine.
Hector était devenu un homme en même temps que Rose était entrée dans l’adolescence. Mme de Chancy, dont toutes les affections en ce monde étaient concentrées sur son fils et sur sa pupille, voulait, par une espèce de pressentiment de sa fin prochaine, présider au début dans la vie de ces deux êtres si chers à son cœur. Elle plaça Hector dans une célèbre maison de commerce de Lyon, et ménagea à Rose
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une clientèle honorable dans les plus respectables familles du faubourg Saint-Germain. Rose Belette accepta avec joie la position que sa bienfaitrice lui faisait, mais Hector, dont toutes les sympathies étaient tournées vers la carrière des armes, eut toutes les peines imaginables à se soumettre aux désirs de sa mère. Cependant, comme il regardait l’obéissance comme le plus grand témoignage de tendresse qu’il pût donner à sa mère, il consentit à partir pour Lyon et à se faire apprenti commerçant. Mais en prenant congé de Mme de Chqncy, Hector lui avait dit : « Peut-être le nom et les éclatants services de mon père me faisaient un devoir de prendre le métier des armes, et ma vocation semblait m’y entraîner encore; mais vous souhaitez, ma mère, que je renonce aux avantages de ma naissance, et votre amour maternel s’alarme des dangers que j’aurais pu courir dans cette profession. Je me rends, je souscris à vos ordres et je vais m’initier aux secrets du commerce. Mais, ma mère, si la patrie réclamait un jour le courage et les bras de tous ses enfants, ne comptez pas que ma résignation et mon obéissance résisteraient à la voix qui m’appellerait aux frontières. Je sens là, ajouta le généreux jeune homme en mettant la main sur son cœur, que ma place, dans cette circonstance, serait sur un champ de bataille, et non derrière les panneaux d’un comptoir. » Mme de Chancy remercia son ûls avec effusion du sacrifice qu’il faisait à ses goûts, et Hector partit pour la seconde ville de France, le cœur plein de tristesse, après avoir recommandé sa mère aux soins et à l’affection filiale de Rose Belette.
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Mais une année s’était à peine écoulée depuis le départ d’Hector, que Mme de Chancy tomba dangereusement malade; en quelques jours son état fut désespéré, et malgré les secours de la science, malgré le dévouement de Rose Belette, qui n’épargnait ni ses veilles, ni ses forces, ni son argent pour sauver sa bienfaitrice, la noble et vertueuse veuve succomba.
Rose fut profondément affligée de celte séparation aussi cruelle qu’inattendue; elle perdait en Mme de Chancy non-seulement une seconde mère et une protectrice, mais encore un guide sûr, une conseillère précieuse, et cela précisément à un âge où elle avait le plus besoin d’ôtre guidée et conseillée, à dix-sept ansl Cependant la douleur, comipe toutes les sensations humaines, a ses bornes, et les larmes de Rose Belette se tarirent pour faire place à un souvenir doux et durable de celle à qui elle devait les deux plus beaux joyaux de sa couronna de jeune tille, l’amour du travail et l’amour de la vertu.
Hector était hors de France lorsqu’on lui écrivit la nouvelle de la mort de sa mère; les chefs de sa maison de commerce, qui n’avaient pas tardé à remarquer dans ce jeune homme une vive intelligence, et les manières séduisantes que donne une éducation distinguée, lui avaient confié une mission importante en Italie, et M. de Chancy ne reçut qu’à Naples la déplorable missive, que Rose Belette lui avait adressée.
Quant à l’orpheline, après avoir mis l’héritage d’Hector sous la sauvegarde de la loi ; après s’être
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entendue avec l’avocat que M. de Chancy avait choisi pour le représenter et défendre ses intérêts vis-à-vis du lise, elle se retira dans une petite chambre de la rue du Bac, et se remit à travailler avec plus d’ardeur que jamais. Son mobilier était peu somptueux; sa mansarde n’était pas spacieuse, mais ses meubles, son lit de jeune fille, ses hardes étaient tenus si proprement ! Le soleil visitait si assidûment le réduit virginal, et ses chauds et joyeux rayons se jouaient si à l’aise dans ce coin où l’innocence s’endormait paisiblement chaque nuit dans les bras de la pudeur, que Rose Belette n’aurait pas changé son oasis aérienne pour le plus splendide appartement de la riche maison où elle demeurait. Des fleurs, une jolie fauvette, quelques chardonnerets à peine échappés du nid paternel, charmaient par leur parfum et leurs gazouillements les loisirs de la jeune ouvrière, et formaient autour d’elle une république de bonheur dont elle était le doge et le stathouder tout*à la fois. Quand Rose aVait fini sa laborieuse journée, elle faisait le tour de son petit Etat, respirait le parfum de ses œillets et de ses lis, et conviait aux chansons ses pensionnaires ailés. C’étaient là les seuls plaisirs de l’orpheline; car tout ouvrière qu’elle était, elle aurait cru compromettre sa dignité de femme, en allant glaner des émotions au-dessous des tréteaux du Ihéàtre. Elle n’était point de celles, en un mot, qui se forment le cœur au pourtour de la Gaîté, et l’esprit à l’amphithéâtre de la Porte-Saint-Martin. Sa chaste humeur s’étendait sur toute sa conduite, et si le dimanche, en sortant de la grand’inesse, à Saint-Thomas d’A-
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quin, elle se hasardait à traverser les Tuileries ou à effleurer de son pied timide les ombreuses allées des Champs-Ëlysées, c’était toujours dans la compagnie d’une personne de son sexe, vénérable par son âge, et recommandable par la régularité de ses mœurs.
Quelle bonne et douce chose que le travail ! Avec lui, le cœur reste exempt d’envie, de convoitises, de désespérances; il enchaîne les passions; il étouffe dans leurs germes les mauvaises pensées ; il répand sur l’existence, même la plus humble, les arômes les plus suaves et les plus pénétrants. Avec le travail, on est content de soi et des autres ; on se sent vivre; toutes les facultés de l’âme et du corps en reçoivent une féconde impulsion. Pendant la jeunesse, le travail est un plaisir sans remords et sans amer retour ; dans la vieillesse enfin , il est une consolation, un secours, un baume céleste, et prépare l’homme à ce redoutable passage qui doit lui dévoiler le secret de la mort et les mystères de l’éternité.
Rose Belette goûtait cette placidité sans mélange. Laborieuse, active, infatigable , elle faisait du travail sa félicité dans lç présent, son bonheur dans l’avenir. L’horizon de la jeune fille n’était pas étendu; mais son imagination, affranchie de ces idées romanesques qui perdent tant de pauvres créatures, ne lui laissait entrevoir que des événements possibles et des transformations légitimes. De solides lectures, qui corroborèrent ses vertueux instincts, donnaient à son jugement naturellement sain une justesse et une lucidité admirables, et cette
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rectitude de penser, jointe à un esprit éminemment gai, à une piété sincère, à une bienfaisance qui, pour ne s’exercer que dans un cercle étroit, n’en était pas moins digne de louange, faisaient de Rose Belette un type, et un type très-rare et très-admirable de la grisette de Paris au dix-neuvième siècle.
Mais toutes les classes sociales, ainsi que toutes les races humaines, sont soumises à des épreuves toujours rudes et souvent douloureuses ; Rose Belette devait subir ces étranges et inévitables fléaux de la vie privée. Il fallait que ce cœur d’or passât, lui aussi, au creuset du malheur et de l’adversité , et que sa vertu, aux prises avec le vice triomphant, offrît un nouveau témoignage de l’héroïsme d’une fille pénétrée de ses devoirs envers Dieu et envers le monde, dont elle peut faire le scandale ou l’édification.