LES DEUX TENTATEURS
L’année 1848 avait été fatale au commerce et à l’industrie. Les tempêtes de la place publique avaient fait fuir de Paris tous ceux que les plaisirs de la paix y fixent ou y attirent. Rose Belette éprouva le contre-coup de cette calamité civile : l’ouvrage lui manqua tout à coup. Les dames opulentes du faubourg Saint-Germain avaient déserté leurs hôtels splendides pour aller se réfugier dans leurs terres et dans leurs châteaux ; les familles étrangères étaient retournées en toute hâte dans leurs pays ; bref, il ne restait plus à Paris que ceux que la pauvreté ou les fonctions publiques enchaînaient au triste spectacle de l’irritation populaire et des sourdes haines des factions, prêtes à renouveler les conflits parricides de la Rome des Gracches, de Marius et de Sylla.
Quand la misère frappe- à la porte de l’ouvrier, elle ne tarde pas à entrer avec tout son cortège funeste. Les mille besoins dont se compose quotidiennement la vie la plus frugale et la plus simple de celui qui travaille avec la plume ou avec le mar-
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teau, avec l’aiguille ou avec le burin, contraignent bientôt le malheureux à faire des dettes ; ces dettes s’augmentent et grossissent avec le chômage; le crédit est perdu, et la faim, la maladie, le désespoir et trop souvent la mort viennent moissonner des existences utiles, qu’un peu d’aide, qu’un peu de pitié auraient peut-être sauvées.
Rose Belette, dont lç budget était réglé avec une économie digne de la grande Élisabeth, trouva d’abord dans ses économies assidûment amassées une ressource contre le manque de travail; mais ces économies s’épuisèrent, et le travail ne reprit pas. Elle eut recours alors à cet établissement que, par une amère dérision, on appelle le Mont-de-Piété ; elle y engagea ses bijoux, son couvert d’argent, don cher et sacré de sa bienfaitrice, ses robes les plus belles, ses châles les moins usés. Cette ressource précaire s’évanouit à son tour. Elle se réduisit alors au pain bis, à l’eau claire ; elle laissa mourir ses pauvres fleurs, et donna la clef des champs . à ses fauvettes et à ses chardonnerets en leur disant : « Chers petits compagnons, je n’ai plus rien à vous donner ; reprenez, avec la liberté que je vous rends, l’instinct admirable que Dieu a mis en vous pour chercher votre nourriture. Partez; jouissez sous le soleil, dont vous allez demain saluer par des hymnes le magnifique lever, des premiers plaisirs de l’indépendance. Mais, chers petits oiseaux, évitez les pièges et les ongles des oiseaux de proie; restez sous les feuillées voisines, et si un jour votre captivité ne vous a pas semblé trop dure, revenez sur le toit de cette mansarde, et si ce jour-là j’ai
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du pain et pour vous et pour moi, je vous accueillerai comme d’anciens amis qui, au retour d’un long voyage, viennent gratter à la vitrine d’un logis aimé. Adieu, mes amis, adieu! Que Dieu, qui n’abandonne aucune de ses créatures, même les plus chétives, vous accorde chaque matin quelques gouttes de rosée pour votre boisson , quelques graines de chènevis pour votre festin du soir. Hélas I je fais les mêmes vœux pour moi, charmants oiseaux, et, en ouvrant votre cage, j’ignore encore si je pourrai la refermer... Votre asile est le dernier meuble dont je puisse me défaire avec conscience sans faire tort à mon propriétaire. »
Pour bien comprendre cette dernière phrase de la jeune ouvrière, il faut savoir qu’elle devait trois termes à son riche propriétaire. Cet homme, qui possédait dans Paris onze maisons semblables à celle de la rue du Bac, avait fait presser par son portier Rose Belette de se mettre au courant. C’est le terme sacramentel. Mais l’infortunée était bien loin de pouvoir obéir aux injonctions, moitié figue et moitié raisin du Vautour parisien.
Un matin on frappe discrètement trois coups à la porte de la mansarde; Rose Belette courut ouvrir, et un monsieur d’une soixantaine d’années, vêtu avec recherche et même avec élégance, enveloppé dans un paletot dont l’ignoble coupe était relevée par un ruban rouge, s’offrit aux regards de la jeune fille.
Le monsieur entra carrément, non sans jeter un regard circulaire sur les meubles qui garnissaient la chambre, et, sans ôter son chapeau, dit avec ce
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laisser aller et cet aplomb que les gens qui possèdent prennent avec les gens qui n’ont rien :
« Je suis M. Gabon, le propriétaire. »
Les gueux enrichis ont l’habitude de supprimer le titre de monsieur, de madame ou de mademoiselle en parlant à ceux qui ont le malheur d’avoir affaire à eux, et le malheur plus grand encore d’être leurs débiteurs.
« Monsieur, je suis votre servante, répondit Rose, que cette apparition inattendue faisait trembler comme la feuille, et qui devint rouge comme une cerise.
— Eh bien! ma chère demoiselle, Firmin, mon concierge, reprit le Crésus, m’a dit que vous ne pensiez pas à moi. Vous avez tort. Que diable ! chacun vit do ce qu’il a ; sans le revenu de mes maisons, je ne pourrais pas exister. »
Notez que ces misérables millionnaires — il y «a pourtant de rares et honorables exceptions — ont composé un argot à leur usage. Vous ne pensez pas à moi , veut dire en langage vulgaire : Vous ne me payez pas, et l’atroce et ironique comparaison qu'on ne peut vivre que de ce que l'on a est appliquée par eux à l’indolent et sûr revenu de leurs maisons et au travail incessant, âpre et parfois ingrat de l’homme qui est obligé de vivre des efforts de son bras ou des efforts de son intelligence.
« Pardonnez-moi, monsieur, je ne cesse de penser à vous, repartit Rose Belette; mais voilà dix mois que je manque absolument d’occupation, et voilà plus de six mois que je suis obligée, pour me nourrir, d’avoir recours à mes effets.
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— Je ne puis entrer dans ces détails-là, répondit M. Gabon, et les temps sont difficiles pour tout le monde ; chacun a ses charges et sent où le bât le blesse. J’en suis là moi-même, et c’est pour cela que je viens vous inviter à songer sérieusement à me donner au moins un fort à-compte sur les trois termes échus, si vous voulez éviter le congé que je serais obligé de vous faire signifier. »
A. ce mot de congé, la pauvre Rose fondit en larmes ; elle voyait déjà son petit mobilier la proie des huissiers, et elle sur le pavé, sans meubles et par conséquent sans asile.
On peut à la rigueur se passer de pain pendant vingt-quatre heures ; mais on ne peut se passer de gîte. L’honnête homme ou l’honnête femme sans abri, après avoir été expropriés et expulsés de leur grenier, seraient exposés à être ramassés par la police et jetés comme vagabonds dans ces prisons toujours béantes pour recevoir les habitués du vice et du crime. Il est permis au père de famille de se ruiner en plein midi à la Bourse ; mais il est défendu de passer la nuit à la belle étoile, même à celui qui n’a plus de gîte. La morale publique est une belle chose, et les législateurs devraient songer un peuà mettre cette morale en harmonie avec les lois ou les lois en harmonie avec la morale, à leur choix.
« Par pitié, monsieur, s’écria Rose, n’en venez pas à cette extrémité ; prenez patience* je vous en conjure ! Le commerce va reprendre, la confiance va renaître; je trouverai de l’occupation, et, sitôt que j’en aurai, je travaillerai nuit et jour pour vous satisfaire. »
128 • ROSE BELETTE
Il y a des faunes en paletot, il y a des sylvains et des satyres en habit noir, pour lesquels les pleurs d’une femme ont un attrait tout-puissant. C’est un ragoût dont ils aiment à charger la nappe immonde de leur perversité, ou, disons mieux, de leur lubricité. Rose Belette, éplorée, toucha, non le cœur, — les hommes tels queM. Gabon n’en ont pas, — mais , les nerfs du vieux Sardanapale bourgeois. Il se radoucit; sa physionomie prit une expression de bienveillance, et, fixant sur la jeune ouvrière des yeux cythéréens :
« Il y a peut-être moyen de nous arranger? dit-il hypocritement.
— Je prendrai, monsieur, tous les arrangements que vous désirerez, repartit l’innocente fille, qui ne pénétrait pas encore les intentions du richard.
— Eh bien ! mon enfant, continua le propriétaire, nous pouvons prendre à l’amiable ces arrangements, et nous nous en trouverons bien tous les deux. »
Et il accompagna ces paroles à double sens d’un, geste qui éclaira tout à coup Rose Belette sur les intentions de ce lâche Trimalcion.
L’indignation rendit à l’ouvrière l’énergie qu’elle avait un moment perdue; elle se leva précipitamment de son siège, et, se dressant devant l’infâme vieillard avec toute la dignité de la vertu :
« Je crains de vous entendre, monsieur, fit-elle, et je rougis encore plus pour vous que pour moi. Sortez de cette chambre et n’y rentrez que pour faire valoir les droits que la loi vous donne. Je vous ai demandé tout à l’heure quelque temps de
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répit ; je retire ma prière et ma sollicitation, et je regrette de les avoir laites. Allez, monsieur, faites vendre les meubles, chassez-moi de celte cellule que j’habite depuis trois ans, vous en êtes le maître; mais ne venez pas ravir à la pauvreté le seul bien qui lui reste en ce monde : l’honneur et la réputation I »
Et d’un geste impérieux, Rose Belette montrait la porte à ce corrupteur sexagénaire.
Ce fut, cette fois, au millionnaire à rougir. Il balbutia quelques excuses, chercha, dans son trouble, autour de lui, le chapeau qu’il avait gardé sur sa tête et sortit.
Rose Belette s’était à peine remise de la frayeur que lui avait causée cet impitoyable propriétaire qu’on heurta de nouveau à sa porte et qu’un second visiteur se présenta.
Celui-ci était jeune et leste ; sa ligure était commune, et même basse; mais il était mis avec une telle élégance, tout ce qui composait sa toilette, depuis ses bottes vernies jusqu’à son chapeau de lin castor, était de si bon goût et d’une si magnifique origine, qu’on pouvait jusqu’à un certain point le prendre pour ce qu’on appelle encore, dans le monde. un homme comme il faut. Du reste, fidèle aux préceptes de la grossièreté contemporaine, cet Adonis de vingt-deux ans à peine se dispensa de saluer la jeune ouvrière.
« Que demandez-vous, monsieur? lit Rose Belette en enlre-bâillant sa porte.
— Parbleu! c’est vous que je demande. N’êlesvous pas la nommée Rose Belette? réponditle rnous-
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quetaire bourgeois, en poussant la porte pour qu’elle lui livrât passage.
— Je suis, en effet, Mlle Rose Belette.. . Que me voulez-vous? répliqua la jeune ouvrière, que cette brusque apparition et cette manière d’agir commençaient à scandaliser.
— Je suis, moi, Népomucène Gabon, le fils de votre propriétaire. Firmin, le concierge, vient de me dire que mon père était monté chez vous. Comme je connais le pèlerin, je me suis tout de suite douté qu’il était venu pour vous tourmenter. Il aura pleuré misère, vous adjurer de penser à lui, vous aura formellement menacée d’un congé si vous ne lui donnez pas au moins un à-compte de quelques écus sur les cent cinquante francs que vous lui devez. Le pauvre homme! il a onze maisons sans compter celle-ci; il ne m’a pas encore rendu ses comptes de tutelle, car ma mère est morte, vous le savez, et je suis majeur , et j’ai toutes les peines du monde à lui arracher une vingtaine de mille francs par an.... Mais tout cela finira, je vais y mettre bon ordre, et mon très-honoré père sera obligé de rendre gorge et de compter avec moi. »
L’héritier Népomucène Gabon parlait avec une extrême volubilité ; on eût dit qu’il avait hâte de mettre Rose Belette au courant de ses affaires de finance les plus secrètes.
« Les démêlés que vous pensez avoir avec monsieur votre père ne me regardent nullement, monsieur, et je ne devine pas encore ce qui peut me procurer l’honneur de votre visite.
— Comment, vous ne le devinez pas encore ? ri-
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postale dandy ; mais mon père vous a menacée de vous donner congé et de retenir vos meubles, et c’est un gaillard qui tient tout ce qu’il promet. Dans ce genre-là, il est coutumier du fait, et nous avons une maison entière dans le faubourg Saïht-Honoré, envahie par les meubles confisqués des locataires insolvables. Ah ! M. Gabon est un dur-à-cuire et ne se mouche pas du pied.
— M. Gabon fait et fera ce qu’il voudra, interjeta l’ouvrière.
— Sans contredit. Or, en descendant de chez vous, il a averti le concierge qu’il allait chez son huissier pour vous signifier le congé, et il est homme à le faire comme il l’a dit....
— Je n’ai rien à opposer à ses exigences légitimes, répliqua modestement Rose; il agira comme il l’entendra.
— Parfait! mais en attendant, vous serez dépouillée de vos meubles et obligée de déguerpir dans les vingt-quatre heures; rien que ça!
— Est-il possible! s’écria l’ouvrière, qui n’avait pas étudié le code civil, et qui ignorait les terribles dispositions tracées par le législateur contre ceux qui par misère ou par mauvaise volonté, ne satisferaient pas aux engagements sacrés du taudis ou de l’appartement.
— Très-possible, répit Népomucène, et il ne se passe guère de trimestre où mon père ne fasse quelque exécution de ce genre dans une de ses maisons. Mais ce n’est pas là la question, j’arrive au fait, car je suis rond en affaires : trois cents francs par mois pour votre toilette, un appartement con-
fortable, un coupé entretenu, une femme de chambre et un valet de pied à votre service, cela vous va-t-il?
, Quoi! vous osez, monsieur?... s’écria Rose ' Belette, que l’indignation suffoquait.
— Si je n’avais par perdu bêtement trois cents louis aux courses de Chantilly et de la Croix de Berny, poursuivit le Lovelace au petit pied, je vous ferais des propositions meilleures, car je vois que vous êtes une belle fille, et que vous méritez mieux ; mais le turf m’a été funeste cette année, et j’ai dépensé plus d’argent en paris que je n’en aurais dissipé jadis avec Bimbelotte, Zéphirine et la Reine Pomaré. »
Ce jargon était inintelligible pour la pure jeune fille, mais sa délicatesse de vierge lui faisait confusément comprendre qu’elle était l’objet d’un encan entre le père et le fils, talis pater qualis filius, et que ces étranges propositions, pour changer d’organes, n’en étaient pas moins corruptrices et insultantes.
« Pour qui me prenez-vous, monsieur? reprit Rose, dont l’œil s’animait au feu de sa colère intérieure, caria pudeur aaussi sa colère etses foudres, est-ce que décidément l’indigence doit être le point de mire de toutes les avanies et de toutes les persécutions? Un mot, monsieur, un seul mot suffit pour répondre à vos honteuses propositions : entre le déshonneur et la mort il n’y a point à hésiter; mon choix est fait. Voire père me chassera de cette chambre, mais je ne descendrai pas de cette maison pour entrer dans la carrière du vice et de l’infamie.
ROSE BELETTE
— Oh! oh! voilà de grands sentiments 1 voilà de beaux mots ! mais, ma chère Rose, ce style n’est acceptable que dans les romans; dans la vie réelle, il devient un non-sens; il est absurde et ridicule. Capitulez de bonne grâce et confiez-vous à un homme qui ne demande pas mieux que de vous aimer à la folie... »
Et en achevant cette phrase stéréotypée dans la tète de tous les séducteurs, jeunes ou vieux, le dandy cherchait à enlacer dans ses bras la taille souple et gracieuse de la jeune ouvrière.
C’était la fin de la fameuse scène de Tartuffe, arrangée et considérablement augmentée.
Leste et agile comme un oiseau, Rose s’échappa de cette étreinte, d’une main campa une chaise entre elle et Népomueène , et de l’autre ouvrit sa fenêtre avec fracas.
« Un pas de plus, monsieur, s’écria-t-elle, et je mets le voisinage dans le secret de votre lâcheté. Un geste de plus et je me défends!... »
La jeune fille, ainsi disposée à une défense héroïque, était magnifique à contempler. Sa blonde chevelure éparse sur ses épaules, ses narines gonflées comme celles de la Diane surprise par Actéon, ses yeux étincelants da feu de sa chaste indignation, ses mains blanches et mignonnes, mais crispées déjà par un saint courroux, son torse gracieux plié comme celui de l’athlète qui s’essaye à la victoire, tout lui donnait une majesté et un éclat surnaturels. Clorinde n’était pas plus vaillante sur les brèches de Solime, Jeanne Hachette n’apparaissait pas plus imposante sur les remparts de Beauvais.
ROSE BELETTE
Le dandy resta pétrifié.
« Oh ! pas tant de bruit, je ne prétends point vous violenter. J’ai bon cœur, je voulais vous épargner le désagrément de la misère. Vous ne voulez pas, bonsoir. L’huissier de mon père fera raison de tous ces beaux raisonnements de sagesse et de réputation. Vous vous repentirez peut-être de ne m’avoir point écouté, mais il sera trop tard. Adieu, mademoiselle, je souhaite que vos sentiments romanesques vous conduisent à quelque chose de bon, mais j’en doute : la probité, la vertu, l’honneur et toutes ces fadaises qui avaient cours du temps de nos pères, ne sont aujourd’hui qu’à l’usage des niais et des imbéciles des deux sexes, et mènent tout droità l’hôpital. C’est là apparemment que vous voulez aller... Allez-y, je m’en lave les mains et suis votre serviteur. »
Et, sans attendre la réponse , le dandy prit sa canne de jonc à pomme d’or qu’il avait cru devoir abandonner un instant, toucha légèrement de sa main gantée le rebord de son chapeau en manière de salut, et s’en alla en fredonnant ce vieil air d’opéra-comique.
Jeune fille qu:on marie,
Que votre sort est affreux !
Que de peines dans la vie Pour quelques moments heureux!
Délivrée de cette seconde et formidable invasion, Rose Belette commença à respirer plus librement, mais bientôt une prostration complète la saisit et un tremblement nerveux agita tous ses membres. C’est
ROSE BELETTE
la marche ordinaire des organes délicats à la suile de luttes où ils ont été obligés de sortir violemment de leur placidité et de leur calme habituels. D’abondantes larmes vinrent heureusement soulager la pauvre fille et dégagèrent sa raison des limbes où l’épouvante et l’indignation l’avaient enfermée.
« Que je suis malheureuse ! s’écria Rose Belette, et que vais-je devenir? O mon Dieu, ne prendrezvous pas pitié de moi, et votre miséricorde infinie* ne me tendra-t-elle pasun appui favorable ! Ma chère et vénérée bienfaitrice, vous qui de là-haut, sans doute, voyez l’excès de ma misère et les effroyables visites qu’elle me cause, priez pour moi , et inspirez-moi le courage nécessaire à ma déplorable situation. '»
Puis, jetant sur sa petite chambre un regard plein de suave résignation : « Pauvre ménage , humbles meubles qui faisiez ma joie de tous les jours, vous ne m’appartiendrez plus bientôt; mais du moins je n’aurai pas la douleur de vous voir emporter. Oui, ajouta-t-elle, il faut que je sorte d’ici à l’instant même ; à quoi bon, en effet, y prolonger mon séjour?... on m’en chasserait demain... et puis j’ai besoin d’air, de soleil; j’étouffe ici... ils reviendraient peut-être encore! Sortons... oui, sortons, et confions-nous à la bonté de Dieu, qui n’abandonne jamais ceux qui fondent leur confiance en lui ! »
Rose Belette s’essuya les yeux, renfonça ses larmes, mit son chapeau, jeta sur ses épaules un tartan, — ce cachemire de la pauvreté, — et, après avoir adressé un muet et éloquent adieu à sa chère
RUSE BELETTE
cellule, descendit les cinq étages qui la séparaient du péristyle orné d’une loge splendide où se tenait le concierge.
« Monsieur Firmin, dit-elle, voici ma clef.
— Très-bien, mademoiselle , répondit le pacha subalterne; mais vous savez que demain on vient vous saisir vos meubles si vous n’avez pas payé.
— J’y songe , » répliqua Rose en franchissant le seuil de la porte cochère.