UNE RENCONTRE PROVIDENTIELLE
Sous l’influence d’une agitation fébrile, Rose Belette marcha longtemps sans avoir la conscience du chemin qu'elle suivait. Elle remonta d’abord la rue du Bac, prit à gauche la rue de Vaugirard, la continua jusqu’à la rue d’Enfer et arriva aux boulevards neufs, qu’elle suivit jusqu’aux alentours du débarcadère du chemin de fer de Lyon. Le grand air, la fatigue d’une course aussi rapidement effectuée, rendaient à son esprit le calme, à sa pensée plus de lucidité; mais son corps était brisé de lassitude, et elle s’estima presque heureuse de trouver un banc où deux vieilles femmes de l’hôpital de la Salpêtrière se reposaient et oubliaient sans doute, aux doux rayons d’un soleil d’automne et au gazouillement des paroissiens ailés de l’église Saint-Médard, la contrainte, les miasmes putrides et les gémissements de l’hospice. Rose Belette s’assit sur ce banc, non sans avoir salué d’une inclination de tôle affectueuse les deux pauvres matrones, dont l’aurore avait peut-être été aussi brillante que leur déclin était lugubre.
ROSE BELETTE
La vieillesse est curieuse et souvent indiscrète chez les gens dont le malheur a raboté l’existence; l’extrême misère et le séjour prolongé d’un hôpital font perdre, même aux personnes qui ont reçu une éducation distinguée, une partie de ce sens moral qui est aux procédés sociaux ce que le tain està la glace. Les deux vieilles femmes, oisives et bavardes, regardèrent comme une bonne fortune l’arrivée sur le banc, dont elles se regardaient comme les usufruitières, de cette jeune inconnue qui paraissait en proie à cette émotion et à ces tempêtes intérieures dont les ravages silencieux n’échappent guère à la perspicacité de la vieillesse féminine. Nonignaramali , pourraient-elles dire, ces vttèranes des guerres du cœur, à la condition d’ajouter : miseris succurrere dùco.
« Voilà une demoiselle, dit l’une des vieilles à sa compagne, qui paraît bien fatiguée. C’est quand on est forcé, pour une chose ou pour une autre, de voyager dans des quartiers perdus comme ceux-ci qu’on est bien aise de trouver un banc pour reprendre haleine. »
Les vieilles femmes, pauvres ou riches, ont un talent rare et spécial pour entrer en matière et pour masquer par des apophtegmes ou des considérations dignes de Machiavel, le but qu’elles veulent atteindre. La diplomatie doit avoir été inventée par des femmes.
« C’est vrai, madame Rupain, repartit l’autre vieille, c’est une bonne invention que les bancs, et ça vaut mieux, à mon avis, cette invention-là, que tous ces chemins de fer et ces machines à vapeur
ROSE BELETTE
qui ne servent qu’à écraser le pauvre monde ou à lui retirer le pain de la bouche; mais si j’étais M. h préfet je ferais construire plus de bancs qu’il n’y en a; une douzaine pour un boulevard comme celui-ci, ce n’est pas assez.
— Le préfet a bien d’autres chats à fouetter qu’à penser à vos plaisirs, madame Lucas, repartit l’interlocutrice en quêtant du regard l’assentiment de Rose Belette, et il faut s’occuper des plaisirs et des satisfactions des riches avant de songer aux besoins et aux nécessités des pauvres. »
L’ancienne situation sociale des deux pauvresses venait de se révéler par un seul mot. La femme qui fut autrefois riche , belle et honorée peut-être , avait dit le préfet tout court; la femme indigente dès son enfance, sans doute accoutumée à plier le genou devant toutes les idoles administratives et à courber le front devant tous les édits de la magistrature édilaire, disait, sous la bure de l’hôpital comme sous la siamoise du marché : Monsieur le préfet , gros comme le bras.
Il est vrai qu’un préfet quelconque avait peutêtre aplani à cette pauvre créature le chemin de l’hôpital; car n’entre pas à l’hôpital qui veut : il faut des protecteurs, et des plus huppés, et des plus influents.
Rose Belette restait impassible, abîmée dans ses réflexions; elle n’entendait rien des discours que les deux vieilles bourdonnaient auprès d’elle, et les eûtelle compris, qu’elle n’aurait point succombé aux insidieuses provocations de confiance qui lui étaient faites.
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Piquées probablement de cet endurcissement dans le silence, les deux pauvresses se levèrent en saluant froidement la jeune fille, qui la tête à moitié baissée, leur rendit poliment leur salut.
Mais les vieilles avaient à peine fait cinq ou six pas que l’une d’elles revint, — la patricienne sans doute, — et, touchant légèrement de l’index l’épaule de la jeune ouvrière, lui dit avec cet accent d’indulgence satanique que le serpent adopta pour tenter notre mère Eve dans le paradis terrestre :
« Voici un jeune homme, mademoiselle, qui passe et repasse devant ce banc, en tâchant de distinguer les traits de votre visage, que vous cachez je ne sais pourquoi, car il est beau à voir.... C’est peut-être une personne que vous attendez? »
Rose leva instinctivement les yeux, et, s’élançant aussitôt vers la personne que la vieille lui désignait, elle s’écria :
« Hector de Chancy !
— Rose Belette !» fit à son tour le jeune homme. Les deux jeunes gens témoignèrent par une pudique et fraternelle étreinte le plaisir qu’ils ressentaient à se retrouver après tant d’années d’absence.
Au milieu de sa joie, la noble fille trouva pourtant encore dans son âme une pensée pour la reconnaissance qu’elle devait à la bienveillante pauvresse.
« Madame, lui dit-elle, je vous remercie beaucoup de votre obligeance; me permettez- vous de vous offrir une bagatelle pour avoir des aiguilles ou du tabac?... Je voudrais être moins pauvre pour vous marquer ma gratitude, car vous ne pouvez pas vous douter du service que vous venez de me ren-
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dre... N’importe, ajouta-t-elle, vous me ferez bien heureuse en acceptant cette légère offrande. »
Et Rose tira de sa bourse une pièce de vingt sous; c’était toute sa fortune et l’espoir de ses frugaux repas du jour et du lendemain.
La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne.
a dit un poêle moraliste. La vieille femme fut touchée plus encore de la délicatesse de Rose que de son présent; elle prit la pièce d’argent, la porta à ses lèvres, et répondit à la jeune tille en lui serrant la main avec effusion :
« J’accepte votre offrande, et j’ose ici vous prédire que ce simple don offert si noblement ne sera pas perdu devant Dieu. Un jour, mon enfant, vous serez riche et heureuse. Conservez, dans la position que vous atteindrez bientôt, les généreux sentiments qui rehaussent encore l’éclat de votre jeunesse. La beauté passe, l’opulence trop souvent s’éclipse avec le bel âge ; mais la vertu, la charité, le dévouement , restent toujours jeunes , et. après avoir embelli la jeunesse d’une femme, ornent encorfc son automne et son hiver d’une auréole qui ne s’éteint même pas sur son cercueil. Ma chère enfant, cette pièce sera pour moi une relique précieuse, je la conserverai avec soin, et si le ciel me prêle encore quelques années d’existence, j’irai vous la reporter dans votre ménage, où elle restera comme un monument de votre bienfaisance, et une leçon pour vos enfants. Adieu, ma chère demoiselle, Dieu vous bénira ! » Ces paroles prononcées avec conviction et solennité, la vieille femme s’éloigna à pas lents pour aller
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rejoindre sa compagne qui l’attendait discrètement à quelque distance.
« Toujours belle et toujours bonne ! fit Hector quand ils furent seuls.
— Oh ! dites-moi donc, Hector, quel favorable vent vous amène à Paris? dit Rose, dont l’apparition de son ami d’enfance avait calmé comme par enchantement les chagrins, et en se suspendant chastement au bras de M. de Chancy.
— Le vent des révolutions politiques et des désastres commerciaux, ma chère Rose. La maison de commerce, où j’avais l’honneur d’être employé depuis cinq ans, a résisté an choc des événements de février, mais nos patrons ont sagement restreint leurs opérations ; il y a eu une réforme considérable dans le personnel, et j’ai dû, moi, un des moins anciens premiers commis de la maison, en subir les conséquences. J’ai été remercié avec force témoignages de regrets, et la promesse d’être repris aussitôt le retour de la prospérité. Mais, vous savez que je n’avais embrassé la carrière du négoce que pour obéir à ma mère que j’aimais tant ! Cette circonstance me rend toute ma liberté, et me rappelle à ma première vocation. Je vais me faire soldat, et j’arrive à Paris tout exprès pour mettre mon projet à exécution. Si vous me demandez, Rose, pourquoi j’ai fait cent lieues pour accomplir une chose que j’aurais pu aussi légalement faire à Lyon que dans la capitale, je vous répondrai que je n’aurais nas voulu prendre cette détermination sans vous en faire part, et m’embarquer pour l’Afrique, sans vous dire adieu.
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— Quoi! Hector, vous, soldat!
— Pourquoi pas? mon père l’a bien été, ce qui ne l’a pas empêché de devenir général, baron de l’Empire et commandeur de la Légion d’honneur. Il est vrai que j’ai vingt- quatre ans et qu’il n’en avait que seize quand il est parti, le sac sur le dos; mais l’Afrique est là pour réparer le temps perdu, et je puis vous affirmer, ma chère Rose, que je manierai le mousquet avec plus d’entrain que l’aune, ah! pardon, le mètre, — et que les privations du bivouac ne me feront pas regretter les délices du comptoir.
— Oh ! mon cher Hector, je vous en prie, réfléchissez bien avant de prendre un parti désespéré, exclama la jeune fille en serrant affectueusement le bras de son cavalier contre le sien.
— C’est tout réfléchi, RoSe, repartit Hector, et d’ailleurs ma résolution n’est point un parti désespéré comme vous semblez le supposer. C’est mon goût qui m’entraîne vers la guerre, et non pas la fortune adverse du commerce. Issu d’une race militaire, je m’étais laissé faire apprenti négociant, je vous lé répète , en dépit de mes inclinations et de mes sympathies. Ma mère n’est plus, le trafic est pour longtemps paralysé en France, je ressaisis mon indépendance , et le premier usage que j’en veux faire, c’est de me dévouer au service de mon pays. Mais vous, Rose, — car c’est assez parler de moi, — êtes-vous contente, heureuse? Apprenczmoi ce que vous ne m’avez indiqué qu’imparfaitement dans vos lettres : à voir ces larmes à peine séchées qui sillonnent vos joues, je penche à croire
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que vous m’avez caché, dans votre correspondance, une partie de la vérité, et que, pour ménager ma sensibilité, vousavez un peu dissimulé votre position . Si cela est ainsi, Rose vous avez eu tort; ne devezvous pas me regarder comme votre frère et votre meilleur ami, et les confidences sincères coûtentelles donc tant à votre cœur?
— Hélas ! mon cher Hector, vous l’avez deviné, je n’ai pas eu le courage de vous peindre toutes les difficultés de ma position... je craignais de vousaffliger... Mais depuis ce matin il s’est passé tant de choses... qu’après le bonheur de vous avoir rencontré, il n’en est pas pour moi de plus vif et de plus grand que de vous confier mes chagrins et d’invoquer votre protection.
— Invoquer, Rose! Quel mot employez-vous làl est-ce que je ne suis pas le représentant de ma . mère : elle a protégé votre enfance, c’est à moi de protéger votre jeunesse; je continuerai son œuvre; c’est mon devoir et mon honneur, cessez donc de m’invoquer
— Eh bien, Hector...
— Nous ne sommes pasdansun lieu propice pour causer, ma chère Rose, et le temps va se mettre à la pluie; entrons dans ce café, c’est un lieu que vous n’avez jamais fréquenté, mais une fois n’est pas coutume ; et d’ailleurs, avec moi, vous n’avez rien à craindre. »
Ils entrèrent dans un café du boulevard Mont- Parnasse. A cette heure de la journée, ces sortes d’établissements ne sont pas hantés par beaucoup de consommateurs; le café était donc presque désert.
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etdeux ou trois vieux habitués, qui dormaient sur les journaux qu’ils avaient accaparés , formaient, avec le chat, enseigne classique de ces caravansérails, l’assistance littéraire et politique de l’endroit.
Hector et Rose se placèrent à une table fort éloignée du poêle et isolée par les angles, et le jeune homme ayant fait servir à sa compagne une bavaroise et à lui une tasse de café, Rose Belette lui raconta en détail les aventures du matin et les indignes tentatives dont elle avait été l’objet. Hector manifestai plusieurs reprises sa surprise et son indignation pendant le récit de la jeune ouvrière, et quand elle eut enfin achevé sa lamentable odyssée, M. de Chancy lui dit :
«Tout ce que vous venez de me raconter, ma chère Rose, et de vos privations et des abominables entreprises dont vous avez failli être la victime, m’a serré le cœur. Mais encore une fois, prenez courage, me voici auprès de vous, et je ne partirai pas avant de vous avoir tiré d’embarras, avant d’avoir assuré à peu près votre sort. Il n’y a plus que vous au monde qui vous intéressiez à moi, vous me tenez lieu de sœur, je ne déserterai aucun des sentiments qui m’attachent à vous. »
Et comme il s’aperçut que la jeune fille, encore émue, versait des larmes au souvenir de son infortune, il s’empressa d’ajouter :
« Je vous en supplie, Rose, reprenez courage, ne pleurez plus. Je voudrais être plus riche que je ne suis... mais mon voyage a épuisé mes minces économies ; quoi qu’il en soit, je ne désespère pas de vous délivrer bientôt de vos soucis... hélas ! trop fondés. »
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Et , en achevant ces mots, Hector s’empara machinalement d’un journal qui traînait sur une table, voisine, et lut tout bas cet avis qui figurait à la quatrième page de la feuille politique :
Un honorable négociant, père de famille, désire trouver un remplaçant pour son fds. S’adresser rue Maza rine, n0..., à M. Dupré. On ne traitera à aucun prix avec les marchands d'hommes.
Hector replaça froidement le journal sur la table, et dit à Rose Belette :
. o Ma chère Rose, j’ai quelques courses à faire dans Paris aujourd’hui môme : puis il est urgent que je retourne avant la nuit à la gare du chemin de fer pour reprendre mes bagages que j’y ai laissés. Je vais vous reconduire chez vous, et demain matin, de bonne heure, j’irai vous voir.
— Quoi, déjà nous quitter ! fit Rose.
— Il le faut, mon amie, mais mon absence sera courte, puisque dès neuf heures je serai chez vous demain.
— Ah! Hector, et si ces hommes revenaient... si* les huissiers...
— Ne craignez rien, Rose, je vais mettre ordre à tout cela , et vous pourrez dormir cette nuit aussi tranquillement dans votre chambre que par le passé. »
Le jeune homme appela le garçon, paya la dépense, et sortit avec sa compagne.
Le trajet du boulevard Montparnasse à la rue du Bac n’est pas bien long pour des jambes de vingt ans ; au bout de trois quarts d’heure employés à des causeries intimes, à de frais et riants souvenirs
d’enfance, les deux jeunes gens arrivèrent à la maison de l’illustre M. Gabon.
A la grande surprise de Rose Belette, Hector entra chez le portier et demanda une plume, de l’encre et du papier pour écrire.
Le plat valet, en voyant un jeune homme d’une figure mâle et sévère, d’une tournure distinguée et mis avec une élégance irréprochable, s’empressa de mettre une écritoire et un cahier de papier à la disposition d’Hector, en assaisonnant sa diligence de prévenances obséquieuses.
Hector, sans daigner regarder le cerbère à caducée mercuréen, écrivit :
* Le baron Hector de Chancy aura l’honneur de remettre, demain, à M. le propriétaire Gabon, la somme due par Mlle Rose Belette. M. de Chancy espère qu'il n’aura pas à traiter d’affaires plus sérieuses avec MM. Gabon père et fils. »
Hector plia la lettre, la cacheta; puis, la montrant au concierge d’un air austère :
« Voici un mot, lui dit-il, que vous allez remettre sur-le-champ..., entendez-vous bien?... sur-lechamp, à M. Gabon.
— Je n’y manquerai pas , monsieur, répondit le valet en s’inclinant bassement.
— Et maintenant, ajouta Hector, si on trouble Mademoiselle par des visites qu’il ne convient pas de qualifier ici ; si on ose, d’ici à demain matin, violer son domicile, c’est vous qui encourrez d’abord
la responsabilité de celte lâcheté le tour de votre
propriétaire viendra après. »
Le valet était resté immobile et comme pétrifié.
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« A demain, Rose, à demain, fit Hector, en deposant.sur la main tremblante de la jeune fille le plus respectueux des baisers; vous ôtes maintenant sous l’égide de la loi et sous la protection d un frere nui ne vous laissera pas insulter impunément. »
Et il sortit, laissant après lui l’espérance dans la mansarde et la terreur dans la loge.
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