‹ Contes à ma voisineChapitre 17 sur 23 · DÉVOUEMENT FRATERNEL · texte numérisé non relu

DÉVOUEMENT FRATERNEL

Fidèle à sa promesse de la veille, Hector de Chancy entrait le lendemain chez la jeune ouvrière à huit heures du matin. Rose était levée depuis longtemps, et sa modeste toilette était faite. Une nuit placide, un sommeil exempt de rêves affligeants, avaient rendu à son teint ses lis ordinaires, à ses yeux leur éclat limpide, à sa bouche le sourire charmant de l’innocence : on voyait que la douce espérance avait mêlé, dans le sommeil de la jeune fille, aux pavots de Morphée ses plus riantes perspectives et ses plus éblouissants mirages.

« Tenez, Rose, dit Hector en donnant à l’ouvrière une liasse de papiers , voilà vos trois quittances et le congé, non pas donné par votre propriétaire, mais par vous, parce que j’ai pensé qu’il était de votre dignité de ne point rester dans une maison dont les possesseurs se déguisent en Sardanaples.

— Oh ! mon cher Hector, que vous êtes bon et prévoyant! s’écria Rose en sautant de joie: ainsi donc, grâce à vous, me voici encore riche ; les chers meubles qui m’ont été donnés par votre mère sont

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encore à moi, rien ne pourra m’en séparer. Ah ! que je suis heureuse! Hector, vienne maintenant un peu de travail, et je suis sauvée! 1 »

Puis, interrompant tout à coup les élans de sa joie : i

« Mais, Hector, fit-elle, vous m’avez dit hier que vous n’aviez point d’argent ; comment donc êtes-vous parvenu à rassembler celte grosse somme , plus de cent cinquante francs?

— Je me suis vendu, répliqua simplement le jeune homme.

— Vous vous êtes vendu! exclama Rose, qui pâlit aussitôt.

— Oui , je me suis vendu, répéta Hector; ne fallait-il pas vous sortir d’embarras?

— Oli! Hector! vous ne dites pas la vérité 1 vous voulez vous jouer de ma crédulité. Est-ce que le fils du général, baron de Chancy, peut se vendre? est-ce qu’un homme comme vous, Hector, pourrait jamais se résoudre à livrer son sang pour de l’argent?

— Ce que je vous dis est pourtant l’exacte vérité, ma chère Rose, repartit Hector en souriant.

— S’il en est ainsi, Hector, je ne veux pas devoir mon salut à un tel sacrifice, je ne veux pas qu’il soit dit que j’ai profilé d’un dévouement qui pourrait vous déshonorer aux yeux du monde et à vos propres yeux.

— Rose, répliqua le jeune homme 'en donnant à sa physionomie la gravité d’un philosophe et d’un dialecticien, vous avez raison : l’homme qui vend son sang pour satisfaire son avarice ou ses passions abjectes est un misérable et doit être flétri par tout

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ce qui porte un cœur honnête; cet homme-là, Rose, doit à juste titre être mis au ban de la société. Mais l’homme qui, pour sauver de la misère son père, sa mère ou quelque ami ou parent aimé, l’homme qui, pour arracher une sœur aux opprobres de l’indigence, aux tentatives corruptrices des riches libertins, se résigne à vendre sa vie, son courage et son sang pour la défense de la patrie; celui-là, loin de redouter les anathèmes du monde, loin de descendre de la position où le hasard de la naissance l’a fait naître, loin de perdre sa propre estime; celui-là, dis-je, mérite au contraire les sympathies des cœurs bien faits, et il a le droit de s’applaudir de son action. Rose, j’ai l’orgueil de croire que je suis dans cette seconde catégorie de ceux qui se vendent. ,

— Ainsi, c’est pour moi, Hector, c’est pour moi seule que vous vous vendez ! C’est moi qui suis la cause de ce dévouement sublime ! fit la jeune ouvrière en pleurant à chaudes larmes. Oh ! mon Dieu 1 mon Dieu 1 à quel prix vais-je être sauvée de mes persécuteurs 1 Mais, Hector, vous ne pensez pas que ce bonheur que vous m’avez donné sera empoisonné par l’idée qu’il sera le prix de votre sang!

— Rose, je vous en prie, ne vous désolez pas et écoutez-moi. Ce qui me reste à vous dire est de nature à calmer votre chagrin et à sécher des larmes qui ne doivent pas couler pour un si mince , sujet.

— Ah ! parlez! parlez ! Hector, j’ai besoin de vous entendre.

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— Hier, reprit le jeune homme, je lus sur un journal, dans le café où nous nous sommes arrêtés quelques instants, qu’un honorable négociant désirait faire remplacer son fils, conscrit de cette année. Un secret pressentiment me fit penser que la démarche que j’allais faire sous l’influence de vos tristes confidences, ma chère Rose, ne serait pas infructueuse. Je me rendis à l’adresse indiquée, et je trouvai un homme de la vieille roche, un de ces bourgeois ronds, pleins de sens et de probité, qui ne se prévalent pas sottement d’une aisance acquise par trente années de travail et d’application; un de ces bourgeois, enfin, qui faisaient autrefois l’honneur du commerce et l’ornement moral de la ville de Paris. Je lui avouai franchement les motifs de ma visite, et, charmé sans doute de ma sincérité, M. Dupré, c’est le nom de ce brave père, me mit à son tour au courant de ses affaires domestiques. Édouard, son fils, qu’il s’agit de remplacer sous les drapeaux, se destine aux arts, il veut être statuaire. Comme le jeune artiste n’a point été assez heureux pour obtenir le grand prix ou même le second grand prix de sculpture, son père l’a envoyé en Italie, où il est actuellement et où il acquerra d’ici à peu d’années la renommée que l’Institut donne, et le talent que l’Instilutne donne pas, et que parfois il rebute. Les conventions entre deux hommes de cœur ne sont pas longues à stipuler; nous nous sommes bien vite entendus : M. Dupré met dès à présent mille écus à ma disposition à titre de prêt, entendez-vous bien, Rose, et pour ce service éminent, je m’engage à remplacer son fils. Si je suis

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lué, M. Dupré perd celle somme ; si la fortune des batailles me favorise, au contraire, je lui restitue ses trois mille francs à des termes que nous adopterons d’un commun accord, et le bon bourgeois reste mon obligé. Ai-je besoin d’ajouter, ma chère Rose, que cette somme vous est exclusivement réservée, et que je n’en distrairai pas une obole ? Je laisse entre vos mains les éléments d’un petit établissement qui ne pourra que grandir et prospérer, grâce à votre intelligence, à vos talents, et surtout à votre bonne conduite.

— Trop généreux ami, s’écria Rose Belette, qui pleurait encore cette fois, mais de bonheur et de gratitude, que ne vous dois-je pas !

— Est-ce qu’il n’est pas naturel qu’un frère agisse ainsi avec sa sœur? interrompit Hector en prenant la main que la jeune fille lui tendait. Ce que je fais pour vous, tout autre l’eût fait à ma place , et le plaisir de prouver la solidité de sa tendresse aux objets de ses plus chères affections est le premier et le plus durable des plaisirs.

— Mais, Hector, je voudrais bien goûter aussi, moi, cette félicité-là, dit Rose Belette, et serai-je jamais assez heureuse pour vous témoigner les sentiments que j’éprouve également pour vous ?

— Pourquoi pas, Rose ? La guerre fait des héros brillants, mais elle fait aussi des victimes obscures. Si, simple et pauvre soldat, je suis atteint cruellement par les balles, si je reviens blessé, en un mot, eh bien ? vous me ferez ur,e petite place au coin de votre foyer ; j’apprendrai à lire à vos enfants, — car vous ne pouvez manquer de devenir une bonne et

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vertueuse mère de famille;— je leur raconterai mes campagnes, et à servir la patrie, comme vous leur aurez déjà appris à servir Dieu. Enfin, ma chère Rose, si je ne reviens pas du tout, si je laisse en Afrique mes espérances et ma vie, je vous recommande un moyen de payer à ma mémoire un tribut qui me sera doux et précieux là-haut, et ce moyen le voici, mon amie ; quand vous verrez un soldat mutilé, sans amis, sans famille, abandonné, recueillez-le en souvenir de votre frère, faites-lui partager pendant quelques heures, pendant quelques jours, s’il vous est possible, le repos et les calmes félicités de votre intérieur; et croyez-le, Rose, en échange d’un si touchant accueil, ma mère et moi, de làhaut, nous vous bénirons, et Dieu vous comblera de ses grâces et de ses miséricordes infinies.

— Hector ! Hector 1 s’écria la jeune fille, suffoquée par les larmes, toutes vos recommandations seront exécutées fidèlement. Mais revenez, Hector, revenez auprès de celle que vous daignez appeler votre sœur. Mon bonheur, qui est votre ouvrage, ne serait pas complet si vous ne faisiez pas un jour partie de sa famille.... Hélas? vous savez bien que depuis Ason berceau, elle n’a pas eu, la pauvre orpheline, d’autre famille que la vôtre.»

Et Rose, en disant ces paroles, serrait dans ses mains blanches et mignonnes les mains d’Hector, qui, la tête penchée vers la terre, tâchait de dissimuler à son amie les deux larmes furtives que ces souvenirs d’enfance, évoqués par la jeune fille, arrachaient aux battements de son cœur et à sa profonde émotion.

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« Surtout, Hector, reprit Rose, ne cherchez pas les périls inutiles; battez-vous comme un homme de votre nom et de votre rang sait se battre, mais ne bravez pas inconsidérémentdes dangers....

— Il faut, ma chère Rose, que j’escalade l’avancement, car je suis en retard ; mais n'ayez pa8 peur, ma témérité sera soumise à ma raison, et je puis vous assurer que je ne m’exposerai comme les autres qu’à bon escient.

— Promettez-le-moi, Hector, fit Rose, et jurezmoi de revenir, blessé ou bien portant, soldat ou officier; jurez-le-moi sur ces reliques vénérables. »

Et la jeune fille détacha du parquet de sa petite glace un médaillon qui contenait une boucle de cheveux.

« Ce sont les cheveux de votre mère, de ma chère bienfaitrice, de ma mère aussi à moi, Hector; un serment sur de si pieux débris doit être sacré. »

Hector prit le médaillon, colla respectueusement ses lèvres sur les cheveux de Mme de Chancy, et dit ;

« Rose je vous le jure ! »

Puis, après une courte pause :

« Il faut que je vous quitte, Rose, il faut nous séparer; car aujourd’hui même, je pars pour Marseille, pour rejoindre mon régiment, le régiment que j’ai choisi, et qui va s’embarquer pour l’Afrique.

— Déjà? exclama Rose.

— M. Dupré m’accompagne jusqu’à Lyon.' En attendant, Rose, voyez souvent, voyez chaque jour Mme Dupré; c’est aussi une bonne et excellente femme, et qui a les pleins pouvoirs de son mari

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pour disposer de la somme que vous devez toucher. Rose, je vous ai vivement recommandée à Mme Dupré ; profilez de son expérience et de ses conseils, et regardez de nouveau cette famille comme la vôtre : c’est mon vœu le plus cher. Adieu, Rose; adieu, ma sœur; adieu, mon amie! »

Et les deux jeunes gens restèrent longtemps embrassés.

« Allons , adieu ! adieu ! tit Hector en s’arrachant, par un suprême effort, des bras de sa sœur adoptive.

— Hector, vous m’écrirez souvent, bien souvent ! » clama la jeune tille, qui fondait en larmes.

MaisM. de Chancy était déjà au bas de l’escalier, qu’il avait descendu avec la rapidité d’une flèche. Peut-être n’entendit-il pas la prière de Rose, mais celle-ci crut qu’il lui avait répondu : « Oui 1 oui 1 »

Les illusions servent à quelque chose, et, dans les douleurs amères, dans les souffrances inouïes, dans les déceptions inattendues, elles versent dans l’âme un baume presque aussi consolant que celui de l’espérance.

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