‹ Contes à ma voisineChapitre 18 sur 23 · L.V BOUTIQUE DE LA HUE JACOB · texte numérisé non relu

L.V BOUTIQUE DE LA HUE JACOB

Guidée par les bons conseils et l’expérience commerciale de Mme Dupré, Rose Belette fonda, dans la rue Jacob, un établissement de lingerie, qui ne larda pas à prospérer au delà môme des prévisions et des légitimes espérances de la jeune fille. Ses nobles pratiques, que la tranquillité publique avait ramenées dans la capitale, s’empressèrent de venir la trouver. Les illustres et charmantes femmes qui étaient allées cacher leurs blasons et leurs attraits dans le fond des provinces, ne résistèrent plus au désir de revoir le soleil de Paris, d’où les arts, le luxe et les grâces ne peuvent s’exiler sans jeter sur le monde entier les crêpes funèbres de l’épouvante et de la barbarie renaissante.

Rose Belette profila habilement de cette recrudescence de luxe; elle donna à son magasin toutes les proportions somptueuses que la mode exige, dans notre civilisation avancée, des prêtresses qui régnent dans ses temples, et bientôt, aux ornements obligés d’une boutique consacrée au bon goût et . aux colifichets utiles, vint se joindre le travail de

ROSE BELETTE

douze diligentes ouvrières. C'était une ruche peuplée de chastes et actives abeilles, dont Rose Belette était la reine et par droit de talent et par droit de beauté.

Sept années s’étaient écoulées depuis le départ de M. Hector de Chancy pour l’Afrique, et aucune nouvelle n’était parvenue à M. Dupré, ni à Rose elle-même. Vainement la jeune fille avait-elle fait des démarches au ministère de la guerre pour connaître le sort de son frère; soit que Hector eût été surpris par les Arabes et gardé par eux en otage, soit qu’il eût changé de régiment, on n’avait pu lui fournir aucun indice. M. Dupré n’avait pas été plus heureux dans ses investigations, et la famille Dupré ainsi que Rose Belette n’attendaient plus que du hasard les éclaircissements sur le destin d’un homme qu’ils aimaient tous à des titres différents. L’espoir n’abandonnait pourtant pas la belle lingère et quoique sa prospérité commerciale fût à son comble et que la multitude de ses relations et de ses travaux absorbât tous ses instants , elle trouvait encore vingt fois par jour le moyen de penser à Hector de Chancy.

« Oh ! s’il’ pouvait revenir, s’écria-t-elle souvent, que je goûterais bien mieux le bonheur et la fortune qu’il m’a léguée par son dévouement fraternel ! Qu’il revienne, mon Dieu 1 qu’il revienne pauvre, mutilé, malheureux, peu m’importe! pourvu qu’il revienne et que je puisse partager ce bien-être, cette fortune inespérée dont il est le principal artisan ! »

Cependant, le fils de M. Dupré, Edmond, était depuis trois ans de retour dans sa famille. Il avait

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rapporté de son voyage et de son long séjour en Italie tous les éléments d’une renommée future. Le talent qu’il possédait déjà à son départ de Paris s’était mûri au soleil de Rome, de Naples et de Florence. 11 ne manquait plus au jeune artiste que l’occasion pour inscrire son nom au-dessous de ceux des grands statuaires Puget, Girardon, Goujon, Goysevox, ces Phidias de la France. Mais la pratique de l’art statuaire est plus épineuse et plus semée d’obstacles que la carrière picturale : il est moins aisé de se procurer un bloc de marbre qu’une toile de quelques pieds carrés, et le gouvernement commande plus volontiers des tableaux d’histoire que des portes Saint-Denis et des slatues de héros. Edmond Dupré était un jeune homme doux, timide, modeste comme le talent, spirituel comme l’artiste penseur, résigné comme l’artiste philosophe. Il n’avait pu voir Rose Belette sans en devenir éperdument amoureux, et par l’organe de sa mère, Mme Dupré, il avait proposé sa main à la belle lingère. Rose n’avait pas été insensible aux respectueuses attentions, aux soins délicats, aux prévenances galantes de l’artiste, mais elle avait refusé nettement le parti avantageux qui s’offrait de si bonne grâce. « Je ne me marierai jamais en l’absence de M. de Chancy, avait-elle répondu à Mme Dupré, j’ai besoin de sa présence pour être heureuse, et je croirais commettre une action mauvaise en contractant une union en dehors de ses auspices. — Mais si M. de Chancy a été tué, faisait observer Mme Dupré, vous condamnez-vous, jeune et belle comme vous êtes, à garder le célibat ? — Vous l’avez dit,

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madame, répondait Rose Belette, je resterai fille et j’accomplirai tout ce que je lui ai promis. — Mais enfin, vous n’avez pas l’intention de vous marier à M. de Chancy, interjetait Mme Dupré. — Mes sentiments pour M. de Chancy sont ceux d’une sœur et non d’une amante; mais les circonstances peuvent être telles que inon amitié pour Hector, s’il revient infirme, et par conséquent sans fortune et sans possibilité d’en acquérir, doive m’engager à lui proposer ma main. Je connais l’âme de M. de Chancy, il refuserait tout d’une amie, d’une sœur. Il ne se résignerait à accepter le bien-être que de la main d’une épouse. Ma reconnaissance et ma tendre amitié pour lui devraient donc prendre en ce cas le chemin du mariage. »

Celte noble fille faisait taire ainsi les sympathies secrètes, disons le mot, l’amour même qu’elle ressentait pour Edmond, et enchaînait sa tendresse à l’édifice du devoir, de la reconnaissance et de l’amitié que la vertu avait élevé dans son âme. Peu de femmes sont susceptibles d’une si radicale abnégation, mais peu de femmes aussi rencontrent sur le chemin du monde des jeunes gens semblables h Hector de Chancy.

« Vous êtes une admirable fille, s’écriait Mme Dupré enthousiasmée et en embrassant Rose Belette; vous ne voulez pas être ma bru, mais je ne puis m’empêcher de rendre hommage à vos principes et d’applaudir à votre résolution. »

Malgré sa timidité naturelle, Edmond Dupré ne laissait pas que de tenter d’ébranler celte résolution, funeste pour son amour, de la jeune lingère. —

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Pourquoi, lui disait-il, mademoiselle, vouloir persévérer dans une attente indéfinie ? N’avez-vous pas fait une assez large part à l’amitié? consentez, enfin, à faire celle de la tendresse la plus vive, la plus profonde et la plus respectueuse. Il est hors de doute, maintenant, que M. de Cliancy ne reviendra pas : une mort obscure, quoique glorieuse, l’aura moissonné sur quelque champ de bataille inconnu.... Oui peut donc arrêter l’élan de votre cœur..., car vous m’aimez, Rose, je n’en saurais douter, pas autant que je vous aime, pourtant...; mais enfin, vous m’aimez. Honorez la mémoire de votre frère, accomplissez, et au delà, s’il se peut, les professes que vous lui avez faites, mais souffrez qu’un homme qui vous idolâtre, qu’un homme qui a placé la gloire et la félicité de sa vie dans votre possession et dans la culture des arts, vous supplie de mettre un terme à son découragement et à son désespoir en acceptant son nom, sa fortune et son cœur.

— Monsieur Edmond , répondit Rose Belette , yous connaissez mes sentiments pour vous, je vous ai plus d’une fois laissé lire couramment dans mon âme; mais au nom même de ces sentiments,, ne me pressez pas, ne tentez pas de me faire changer de conduite, d’idée et d’état. Ma résolution est inébranlable. Je vous aime, Edmond, je crois qu’avec vous mon bonheur serait assuré; mais je préfère y renoncer plutôt que d’être parjure, plutôt que de manquer à la mémoire de celle à qui je dois tout, tout jusqu’à l’intime satisfaction d’avoir pu vous connaître, vous plaire et vous aimer. »

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Peu de jours après cetle conversation. Edmond Dupré entra plus joyeux qu’à l’ordinaire dans le magasin de lingerie. « Mademoiselle, lui dit-il, je viens vous faire part de la bonne fortune qui m’arrive à l’improviste. Malheureux en amour, il semble que le sort veuille me favoriser d’un autre côté. On vient de me commander à la fois une statue et deux bas-reliefs historiques. Ma réputation d’artiste va dater, je l’espère, de ces trois œuvres, dont les sujets surtout conviennent à mon genre de talent et à mon patriotisme. Mais voyez, .mademoiselle, ce que c’est que l’aveugle fortune, la personne qui me procure ce travail m’est tout à fait inconnue. Je présume que c’est un officier supérieur de notre armée. Ah 1 mademoiselle Rose, si vous daigniez vous amender comme la fortune, quelle ne serait pas ma félicité ! Je sens là et là, ajouta le jeune artiste en mettant la main sur son front et sur son cœur, que mes inspirations seraient plus abondantes, mon imagination [plus ardente et mon travail plus facile. »

Rose Belette ne jugea pas à propos de répondre directement aux regrets formulés par Edmond, mais elle lui dit avec enjouement :

« Il faut, monsieur Edmond, que quelque bonne fée nous ait pris tout à coup en amitié. On vous commande des bas-reliefs et des statues, et moi un comte de Nermololï, générai au service de Sa Majesté l’empereur de Russie, m’écrit de Saint-Pétersbourg une lettre où il me commande le trousseau de sa fille qu’il est sur le point de marier. A la lettre du comte de Nermoloff est joint un mandat de dix

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mille roubles que voici, payables chez M. de Rothschild à Paris.

— Rose, je vous félicite, repartit le jeune artiste, vous allez devenir indubitablement plus riche que moi. Ce sera une raison de plus pour repousser mes vœux et pour ajourner éternellement mon bonheur.

— Vous ne me connaissez pas, Edmond, interrompit vivement Rose Belette; qu’au milieu de toutes ces heureuses chances, la plus précieuse à mon cœur arrive, je veux dire que M. Hector de Chancy nous revienne, et je ne mettrai plus d’obstacle à notre union.

— Ainsi soit-il, et que Dieu nous renvoie M. de Chancy l répliqua Edmond,1 en soupirant; le retour de l’enfant prodigue n’aura pas été fêté plus splen-, didement que ne sera le sien.

— Ce sera mieux encore qu’un fils ramené par le remords au logis paternel, interjeta Rose Belette, ce sera un soldat reconquis et un ami retrouvé 1 »

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