UN ZOUAVE
Vers les derniers jours du mois de novembre 1855, par une pluvieuse et froide matinée d’automne, un soldat, un zouave le bras en écharpe, le front ceint d’un bandeau de taffetas noir, entra dans le magasin de lingerie de la rue Jacob. Rose Belette, comme Calypso au milieu de ses nymphes, assise sur une espèce de trône d’acajou au centre du splendide comptoir qui régnait circulairement audessous des armoires de chêne sculpté, activait par son exemple et par ses regards le travail de ses douze demoiselles. Un silence complet planait sur toutes ces jolies têtes baissées et réfléchies par la gravité et l’importance du labeur; on n’entendait que le va-et-vient strident des aiguilles qui traversaient incessamment la cretonne, la batisle, le linon ou la percale, et le gémissement des ciseaux qui rompaient les trames délicates de la frise ou du madapolam.
A l’apparition d’un visiteur si inattendu dans une boutique de lingerie, toutes les jeunes filles levèrent j la tête et toutes la rebaissèrent aussitôt en jetant un
ROSE BELETTE
petit cri de surprise. Rose Belette leva la tête la dernière, mais l’exclamation qu’elle jeta^en quittant précipitamment son siège couvrit les timides éclats de voix de son joli troupeau.
« Hector de Chancy!!! s’écria-t-elle avec une joie qui tenait fort du délire.
— Moi-même, fit le zouave : comment, Rose, après sept ans d’absence, vous reconnaissez votre frétai Je suis pourtant bien changé, et l’équipage où vous me retrouvez n’est guère capable de faire reconnaître un homme. »
Et le brave soldat indiquait d’une inclination de tête et son bras en écharpe et les lambeaux de son uniforme oriental que les glorieux outrages des balles et de la mitraille avaient terriblement dénaturé.
« Les yeux du cœur ne trompent jamais, reprit Rose Belette, mais qu’importent et votre blessure et les nobles haillons qui vous couvrent, vous voilà, Hector, vous voilà , et c’est le principal. O mon Dieu, ajouta-t-elle, vous avez donc exaucé mes prières de chaque jour 1 vous me rendez mon frère ! soyez béni, mon Dieu! »
Et Rose se jeta dans les bras du zouave dont l’émotion se trahissait par de grosses larmes qui se perdaient dans les méandres basanés de ses épaisses moustaches.
C’est beau de voir un soldat pleurer au seuil du foyer domestique qu’il a quitté jeune et qu’il revoit brisé par les fatigues et par les jeûnes de la guerre.
Les jeunes filles pleuraient aussi, elles, mais au-
ROSE BELETTE
tant par sensibilité que par sympathie. C’est le métier des fer. mes de pleurer, et une fille qui ne verserait point de larmes serait un lis sans rosée, un firmament sans arc-en-ciel, une fontaine sans eau.
Mais le soldat ne doit point savoir pleurer; quand il pleure, c’est donc sous l’empire d’un sentiment qui ne peut se peindre ni s’exprimer, encore moins s’analyser. *
Achille pleura la mort de Patrocle, mais i* ne pleura pas au trépas d’Iphigénie; Alexandre le Grand tua de sa main son ami Clitus, mais il honora de ses larmes héroïques les malheurs de la famille de Darius.
■ Venez, venez, mon frère» » reprit Rose Belette en entraînant le soldat dans son arrière-boutique* véritable boudoir où les glaces, les fleurs, la soie, les dorures miroitaient, embaumaient, chatoyaientet brillaient de toutes parts. ^ ?
Quand ils furent assis :
« Je voudrais bien avoir le courage de vous quereller, Hector, fit la jeune lingère : quoi! pendant sept années entières ne pas donner de vos nouvelles ! faire de votre absence une longue et perpétuelle inquiétude pour votre amie? pour celle que vous appelez votre sœur et qui vous chérit comme on chérit un frère.... ah! Hector, c’est peu généreux de votre part.... Mais vous voilà, je veux tout oublier, je ne veux plus songer qu’au bonheur de vous voir et de vous embrasser.
— Que je suis heureux, Rose, de vous trouver dans de tels sentiments ! répondit le zouave; je vous lo confesse, Rose, je craignais que cette absence,
qui vous a paru si longue et à moi aussi, n’eût affaibli votre amitié, et tout à l’heure encore, en posant le pied sur le seuil de ce logis , je redoutais une réception moins affectueuse. Je vois avec une profonde émotion que votre cœur n’a pas plus changé que les traits de votre visage; et que vous êtes toujours la bonne et belle Rose de notre adolescence. Mais revenons aux reproches trop fondés, mon amie) que vous venez de me faire : à vos yeux, j’ai eu tort de ne vous point écrire ; à mon point de vue, ce tort n’existe pas. Le bon soldat comme le pieux cénobite doit se détacher de toute affection ; les yeux fixés sur son drapeau, le devoir . lui interdit toute pensée, tout souvenir qui pourrait tourmenter son cœur ou faire mollir son courage. D’ailleurs, ma chère Rose, à peine arrivé en Afrique j’ai quitté le régiment de ligne où l’on avait reçu mon engagement pour entrer dans les zouaves. Je vous ai dit avant de partir qu’il me fallait escalader l’avancement, et endosser cet uniforme c’était un moyen pour arriver plus vite.
— Hélas! interrompit Rose en jetant un regard sur l’habit délabré du soldat, ce moyen, mon ami, ne vous a pas réussi aussi bien que vous l’espériez!
— Il ne peut y avoir des croix ni des épaulettes pouf tout le monde, ma chère Rose, reprit Hector; quoi qu’il en soit, au bout de trois mois j’étais sergent, c’était un bon début.... mais, mon amie, je ne prétends pas vous raconter ici mes campagnes, je réserve ces narrations qui ne vous intéresseraient guère pour un autre temps. Tout ce que je puis vous dire, c’est que toujours en avant, les zouaves
habitent plus souvent le bivac que la caserne, et que rompus à la fatigue, toujours prêts à combattre, les rochers de l’Atlas et les rares oasis du désert leur conviennent mieux que les remparts des villes elles plantureuses vallées de la Tafna.
— Allons, Hector, je vois que vous n’avez pas perdu l’art de persuader que vous possédiez si bien autrefois; vous plaidez votre cause avec une chaleur et un talent qui feraient honneur à un avocat. Mais arrivons à la question qui domine tout, Hector; vous me revenez tout à fait?...
— Je ne sais, interrompit le soldat ; si mes blessures se guérissent, je reprendrai le mousquet; sinon * la patrie est une bonne mère, et l’hôtel des Invalides....
— JL’hôtel des Invalides, Hector? s’écria Rose Belette ; mais songez-vous à ce que vous me dites là, mon ami? Vous êtes ici chez vous; ce luxe, cette opulence, celle vogue qui s’est attachée à mon commerce, tout cela est votre ouvrage, Hector; vous êtes ici chez vous, bien chez vous, et chercher à vous soustraire à ma reconnaissance et à mon amitié, ce serait commettre une mauvaise action, et vous en êtes incapable. »
En proférant ces paroles avec un accent de tendresse intinie, Rose Belette embrassait le soldat et lui prodiguait les plus doutfes caresses.
« Vous resterez ici, Hector, oui vous resterez ici, continua- t-elle; il y a dans la maison un appartement vacant, je vais le prendre à votre intention. Vous avez payé votre dette à la France et à l'amour fraternel, laissez-moi m’acquitter aussi de la mienne.
Vous vous rétablirez sous mes yeux, c’est moi qui veux seule panser vos blessures et vous ramener à la convalescence. Lorsqu’il ne restera plus de traces de ces vilaines balles...
— Oh 1 elles resteront toujours, et c’est là mon orgueil et ma gloire ! exclama fièrement le zouave.
— Oui, elles resteront toujours, soit! mais elles ne vous feront plus souffrir; c’est alors que vous pourrez vous créer des loisirs charmants, les arts vous offriront des consolations délicieuses, et moi, Hector, je tâcherai de vous faire oublier jusqu’à l’amertume, jusqu’aux regrets de l’abandon d’une carrière stérile non en gloire mais en prospérité; , oui, mon ami, le dévouement, la tendresse de votre ... sœur d'adoption, sauront vous dédommager de toutes les déceptions, de loutes les souffrances de votre vie, reposez-vous-en sur ma foi.
— Toujours, toujours la même, fit le soldat en regardant Rose Belette avec un indéfinissable sentiment d’admiration. Eh bien, Rose, je ne refuse ni n’accepte pour le moment votre offre fraternelle. Mais nous devons avoir encore ensemble plus d’un entretien sérieux, complet, où nous mettrons à nu nos plus secrètes et nos plus chères espérances, nous reparlerons de mon séjour et de mon établissement à Paris, si je suis, malgré moi, obligé de quitter le service. »
Une légère rougeur couvrit les joues de la jeune lingère. Hector ne fit pas semblant de s’en apercevoir et conlinua ainsi :
« 11 faut que je vous quitte à l’instant, ma chère Rose. Dans mon empressement de vous voir et de
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vous embrasser, je n’ai point encore accompli les formalités exigées dans notre état. Il est urgent que je me présente d’abord dans les bureaux de la division militaire et ensuite au ministère de la guerre; il n’existe point de délai pour de telles démarches qui tiennent essentiellement à la discipline.
— Hector, répliqua Eose Belette, chaque année, depuis votre départ pour l’armée, la famille Dupré et moi, nous nous réunissions, le 27 novembre, ici, dans un dîner où il n’était question que de vous. Le 27 novembre est le jour anniversaire de votre départ; vous ne l’avez pas oublié. Ces dîners étaient bien tristes, puisque nous n’avions aucune espèce de nouvelles de votre sort; mais enfin chacun de nous, par un heureux pressentiment, nourrissait l’espoir de vous revoir un jour. Le ciel a daigné favoriser le vœu de mon cœur et réaliser cette espérance. Le septième anniversaire vous verra au nombre des convives de ce festin de l’amitié ; ai-je besoin de vous prier d’y assister ?
— Mais, Rose, fit le zouave, cette tenue est bien incomplète pour paraître dans le monde.
— Quel plus noble, quel plus bel habit pourriezvous avoir? interrompit la lingère; cet uniforme délabré illustre plus un homme que les vêtements les plus splendides et les plus à la mode.
— Allons! Rose, je ne résisterai pas à votre invitation, à votre désir exprimé avec tant de sollicitude, repartit le zouave ; je viendrai, dussé-je encourir quelques reproches de mes supérieurs. A quelle heure vous mettez- vous à table?
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— A cinq heures habituellement, lit Rose Belette; mais je retarderai le dîner d’une heure pour que vous ayez le temps de faire toutes vos démarches et de remplir tous vos devoirs militaires.
— Eh bien ! Rose, à six heures donc ; mais je vous avertis d’avance que vous aurez un convive pourvu d’un formidable appétit. L’air de la Crimée est favorable à la santé, et quand on en revient, on en rapporte beaucoup d’appétit....
— Et beaucoup de gloire, » ajouta la jeune lingère en serrant la main de M. de Chancy.
YII
l’anniversaire.
Six heures étaient sonnées depuis longtemps à la pendule de l’élégant et gracieux salon de Rose Belette, où étaient rassemblés M. et Mme Dupré, Edmond leur fils, et quelques amis intimes de la jeune lingère, et le zouave n’uvait point encore paru ! La conversation, dont le retour du soldat avait été l’objet, s’alanguissait, et l’inquiétude commençait à gagner Rose, lorsque le domestique annonça :
« Le capitaine Hector deChancyü!»
Hector entra en effet, toujours avec le bras en écharpe et le bandeau sur la tôle, mais revêtu cette fois du pittoresque et étincelant uniforme de capitaine de zouaves, sur lequel s’épanouissait l'étoile de la légion d’honneur.
Rose se précipita au-devant de lui.
« Pardonnez-moi, ma bonne sœur, dit le capitaine après avoir salué avec une grâce toute martiale l’assemblée, de vous avoir trompée pendant quelques heures, et de m’être d’abord présenté à vos regards sous un modeste uniforme que j’ai eu l’honneur de porter pendant trois ans. J’ai voulu
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vous faire subir une épreuve dont, au surplus, je ne doutais pas que vous ne sortissiez victorieuse. Mais, encore une fois, pardonnez-moi ce déguisement, et ne manquez pas de comprendre dans votre absolution un complice que je me suis donné, et qui a bien voulu accepter sa place dans ma petite conspiration. »
Et le capitaine montra M. Dupré père.
« Je n’ai ni la force ni la volonté de vous en vouloir, mon cher Hector, dit Rose en l’embrassant, et je suis trop heureuse de vous contempler ainsi. »
« Êtes-vous content de votre remplaçant, monsieur Edmond? dit alors le capitaine au jeune artiste ; il y a sept ans que je suis parti pour vous, et je reviens aujourd’hui pour elfe et pour vous. »
Cette lois, Rose devint pourpre, car elle devina que M. Dupré avait fait pour elle l’aveu de son amour pour Edmond.
« Monsieur le capitaine, repartit Edmond, je suis lier à juste titre d’avoir eu pour ménechme sur les champs de bataille de l’Algérie et de la Crimée un homme tel que vous. Achevez, monsieur, votre héroïque odyssée en m’accordant votre amitié et la main de votre sœur adoptive. Vous pourrez vous gloriGer alors d’avoir cimenté le bonheur de deux êtres que vous avez sauvés par votre double dévouement.
— Monsieur, répondit Hector, aimez ma chère Rose quand vous serez son époux, comme je l'aime en restant son frère, et elle jouira de toute la félicité qu’elle mérite.»
, ■ Le jeune artiste serra avec orce la main du ca-
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pitaine, et Rose Belette, se penchant émue et souriante sur l’épaule de M. de Chancy, lui dit à voix basse : «Hector! Hector! que ne vous dois-je pas! »
« Ah çà ! s’écria M. Dupré le père, voilà un mariage qui s’est conclu rondement. C’est fort bien ; j’aime les affaires franchement menées, moi: ce sont toujours les plus profitables et les plus belles ; mais il s’agit de dîner, et nous sommes en retard d’une bonne heure. Passons dans la salle à manger et faisons tous honneur au festin de notre charmante hôtesse. Le bonheur triple l’appétit, et, quant à moi, je sens que je ferai honneur au succulent repas qui nous attend. »
La motion du bon négociant fut appuyée par Hector et par Edmond, et tout le monde se disposa à entrer dans la salle à manger. M. Dupré père offrit la main à Rose Belette, le capitaine de Chancy à Mme Dupré, et Edmond à une vénérable dame qui portait ses quatre-vingts hivers aussi allègrement qu’un financier porte ses écus.
Le dîner, délicatement et somptueusement servi, fut gai, animé, joyeux, comme un dîner du dixhuitième siècle. Le vin de Champagne qui circula à l’entremets augmenta encore l’entrain général et la bonne humeur des convives, et, sans sortir des bornes étroites des convenances, chacun fit litière de son esprit, de ses souvenirs et de ses bons mots.
« Mon frère, dit Rose Belette à Hector au dessert, et lorsque les domestiques se furent retirés, vous savez ce que vous m’avez promis : le récit de vos campagnes, et ce récit, j’en suis sûre, ne m’intéressera pas seule ici.
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— Ma foi, ma chère sœur, repartit le capitaine, ce récit peut se faire en quelques mots, et je n’aurai pas la fatuité de le laisser attendre à la compagnie et à vous; mais, avant de m’embarquer dans des souvenirs déjà lointains, permettez-moi de porter un toste.
— Très-volontiers, Hector !
« A Rose Belette et à Edmond Dupré, fit M. de Chancy ; à la vertu et au talent ! »
Tous les verres se choquèrent.
« Qu’il me soit permis, dit à son tour Edmond Dupré, de porter aussi un toste cher à tous les cœurs français :
« A l’armée de Crimée î aux mânes des héros qui ne sont plus t à la santé des héros qui nous restent! »
Tout le monde se leva, et les coupes se choquèrent une seconde fois, mais on remarqua que le zouave laissa coula dans son verre une larme que le souvenir de ses amis tombés autour de lui arrachait de son'cœur de soldat.
Puis M. de Chancy :
« Le nom de mon père, plus que ma bonne volonté devant l’ennemi, a tout fait, dit-il ; j’ai parcouru rapidement tous les grades qui séparent le soldat des deux épaulettes de capitaine. En Algérie, j’étais sergent au col de Tenez; sergent-major à VOaed-Kebir; sous-lieutenant à Zaatcha. Nous partîmes pour la Crimée, et la bataille de l’Alma me valut le grade de lieutenant et la médaille militaire; Inkermann, la croix de la Légion d’honneur, et la première affaire sous les murs de Sébastopol le
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brevet de capitaine. Voici, ma chère Rose, mes états de service, et je n’aurais plus rien à ajouter si je ne tenais à vous raconter un épisode de cette dernière campagne , épisode qui tient une place considérable dans ma vie. »
Toute la compagnie prêta l’oreille avec attention.
Le capitaine continua :
« Toutes les chances de la guerre ne sont pas favorables à ceux qui la font avec le plus d’ardeur.
Je fus blessé et fait prisonnier au premier assaut donné à la tour de Malakoff. Les Russes, nos ennemis d’aujourd’hui, me prodiguèrent les soins les plus actifs et les plus empressés, et, pour m'épargner les privations que les blessés mêmes sont naturellement obligés de subir dans une place assiégée, le gouverneur de Sébastopol me fit partir dans sa propre voiture pour Saint-Pétersbourg. A peine étais-je arrivé dans cette capitale qu’un vieux et brave général russe, le comte de Nermoloff, vint me trouver....
« Le général comte Nermolofïl exclama le jeune statuaire. •
— Vint me trouver, poursuivit le capitaine, et m’emmena dans son hôtel, où il me traita avec toute la sollicitude d’un père et d’un ami. J’ouvre ici une parenthèse pour vous apprendre, mes amis, le motif de celte généreuse conduite :
« M. de NermolofT commandait à l’âge de vingtcinq ans un régiment; il fit, en qualité de colonel, la campagne de France en 1814. A la sanglante bataille de Monlmirail, son régiment fut presque détruit, et lui-même fut fait prisonnier par mon père,
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qui commandait une brigade de la jeune garde française. M. de Nermoloff était blessé. Mon père, touché de sa jeunesse, de son intrépidité et de ses souffrances, l’entoura des plus grands soins et obtint sans peine de l’empereur Napoléon la permission d’envoyer le colonel russe dans un domaine que ma mère possédait alors dans les environs de Tours. Là encore, M. de Nermoloff fut l’objet des soins les plus assidus, et lors de son départ de France il exprima, et par lettres et par paroles, au général baron de Chancy, sa gratitude éternelle et le désir qu’il avait de payer un jour la dette de la reconnaissance et de l’amitié. Le général français et le colonel russe se séparèrent en se promettant un éternel attachement. Voilà, si je ne me trompe, mon cher Edmond, le sujet d’un des bas-reliefs qui vous ont été commandés de Saint-Pétersbourg. La noblesse des sentiments de M. de Nermoloff ne tarda pas à se manifester avec la sincérité de ses espérances. Lors du retour de l’Empereur en 1815, mon père ne fut pas des derniers à se ranger sous le drapeau tricolore; il n’avait d’ailleurs pris aucun engagement avec les Bourbons; il ne les avait pas servis, et sa conduite ne pouvait être taxée de perfidie et de parjure. La funeste issue de la bataille de Waterloo, gagnée à midi et perdue à quatre heures, vint plonger une seconde fois la France dans les douleurs de l’invasion et remettre en question la gloire, la fidélité, l’honneur et la liberté. Mon père fut une des victimes de la réaction de cette époque désastreuse : on ne le prit pas au milieu de ses soldats, dont il était adoré ; mais le li-
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cenciement de l’armée sur les bords de la Loire terminé, on s’empara de sa personne et on l’enferma dans les prisons de Saumur. Un conseil de guerre fût convoqué pour juger sa conduite pendant les Cent-Jours et décider souverainement de son sort.
« M* de Nermoloff, qui était devenu général, apprend cette nouvelle dans le fond de la Bessarabie, où il commandait un corps d’armée. Il écrit à l’empereur Alexandre, demande un congé, l’obtient et arrive en France, à Saumur. A force d’or, il pénètre dans le cachot de mon père : « Votre fuite est assurée, lui dit-il ; voici un passe-port russe pour vous; suivez-moi : les instants sont précieux. La France vous rejette, la Russie vous adopte, et je vous présente, au nom de l’empereur mon maître, un commandement important. — Général, répondit mon père, vous ne connaissez pas les soldats français; ils préfèrent l’échafaud à la désertion, et l’honneur de mourir à leur poste à l’avantage de changer de cocarde et de religion politique. D’ailleurs, je suis innocent : je n’ai voulu venger que les injures de la France. Si le Conseil est juste, il m’acquittera ; mais, dût-il me condamner, j’aime mieux mourir martyr que transfuge. »
Les sollicitations, les prières même deM. de Nermoloff furent vaines pour faire changer mon père de résolution. Ils se quittèrent, mais cette fois pour ne plus se revoir.... M. de Nermoloff retourna dans sa patrie, et mon père, après avoir langui trois mois en prison, fût enfin absous par le Conseil de guerre.
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« La séparation des deux généraux sera le sujet de votre second bas-relief, mon cher Edmond.
— C’est vrai, fit Edmond, et c’est à vous, capitaine, que je devrai cette première assise de l’édifice de ma gloire d’artiste.
— Que vous dirai-je de plus, mes amis? le comte de Nermoloff a cru voir dans mon arrivée à Saint-Pétersbourg une aventure toute merveilleuse.
La Providence lui ramenait comme par la main le fils d’un homme qu’il avait d’abord chéri comme un ami, qu’il avait admiré ensuite comme on admire un héros de Plutarque. Il ne cessa de me regarder comme un fils.... Un cartel d’échange eut lieu; je fus compris dans cet échange, et j’allais quitter la capitale de la Russie, lorsque M. de Nermoloff me dit : « Je me suis accoutumé depuis que vous êtes ici à vous regarder comme * mon enfant, et il m’en coûterait trop de perdre cette illusion, qui fait le bonheur de ma vie. J’ai une fille, une fille unique, Fœdora, qui se trouve en ce moment chez une de ses tantes à Vienne, dans la capitale de l’Autriche : épousez-la; je vous la donne avec une dot de 300 000 roubles. Acceptezvous la proposition et exaucerez-vous les vœux d’un vieillard qqi fut l’ami de votre père? »
« La proposition était trop belle et faite en termes trop touchants pour ne pas être acceptée. Je témoignai à mon tour ma reconnaissance à M. de Nermoloff, et il s’occupa dès lors des soins à donner aux préparatifs de l’hymen projeté.
« C’est en raison de ces circonstances, ma chère Rose, que vous avez reçu de Saint-Pétersbourg la
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commande d’un trousseau de plusieurs milliers de roubles.
« M. de Nermoloff a voulu m’accompagner jusque sur les frontières de France. Nous passâmes par Vienne, où le comte me présenta à sa fille. Fœdora, ma chère Rose, unit à la beauté d’une femme russe les agréments, la suprême élégance, l’esprit et l’amabilité d’une Française. Je l’amènerai à Paris, car elle est déjà de notre pays; puis vous apprécierez ses nobles qualités, qui ont plus d’un point de ressemblance avec les vôtres, et vous l’aimerez comme je l’aime déjà; en un mot, c'est une sœur et une amie que je vous donnerai.
* Mon récit finit là, mes amis. Je conclus donc : je vais assister, Rose, à votre mariage avec Edmond; je repars ensuite pour Vienne pour y retrouver M. de Nermoloff et sa fille; je ramène ma femme à Paris, et je retourne à mon régiment, qui sera.... oùle ciel et l’Empereur auront jugé à propos de l’envoyer.
— Capitaine! s’écria le vieux M. Dupré, tout est miraculeux dans vos actions et dans vos aventures. Nous voilà, je pense, arrivés au port, et c’est bien là lecasde dire, avec M.de Voltaire etledocteur Martin : Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. »
Huit jours après cette réunion de la rue Jacob, on célébrait en grande pompe dans l’église de Saint- Sulpice le mariage de Mlle Rose Belette cl de M. Edmond Dupré, statuaire.
Peu de temps encore après, le capitaine baron de Chancy conduisait à l’autel, dans l’église de Saint-
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André à Vienne, la jeune comtesse Paulowna Fœdora de Nermoloff.
Cependant, les fauvettes et les chardonnerets de la rue du Bac avaient été aussi réintégrés dans leur cage, et la vieille prophétesse du boulevard de l’Hôpital avait été installée, grâce aux pieux souvenirs de la lingère, dans un joli appartement de la maison de Mme Dupré jeune, née Rose Belette.
NELLY GUYN.
NELLY GUYN.