‹ Contes à ma voisineChapitre 20 sur 23 · LA FAMILLE DE L’ARTISTE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DE L’ARTISTE

Dans un de ces sordides et populeux quartiers qui avoisinent la Tamise, à Londres, vivait ou plutôt végétait un pauvre peintre nommé Thomas Osby. Cet artiste, dont les tableaux avaient obtenu jadis une grande faveur, avait vu la fortune s’éloigner de lui à mesure que l’âge s’avançait. Bref, de malheur en malheur, de perte en perte et de déceptions en déceptions, il était tombé dans la plus affreuse détresse. Pour comble de maux, Thomas Osby avait perdu sa femme, qu’il aimait tendrement. Mistress Osby avait succombé aux chagrins et aux privations de tous genres. Mais avant de s’endormir pour toujours, la pauvre femme avait exhorté son époux au courage et à la résignation. «Thomas, lui avait-elle dit, en pressant les mains du peintre dans ses mains déjà froides et crispées, je te laisse avec cinq enfants!... c’est un bien lourd fardeau, mon ami ; mais

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plus la tâche est difficile à remplir, plus la récompense sera grande et proportionnée à l’œuvre ; car Dieu n’abandonne jamais ceux qui ont foi dans sa miséricorde et dans sa bonté. Sara, notre fille aînée, qui vient d’atteindre ses dix-sept ans, prendra soin de ses petits frères et sœurs, tandis quetuvaquerasà tes occupations.... Sara est une bonne et douce fille, belle, trop belle peut-être, Thomas!... mais son dévouement et sa piété filiale me répondent de sa sagesse.... tu n’auras qu’à t’en louer, et des jours meilleurs viendront enfin luire pour vous tous, je le sens, je le vois ; car les mourants ont une vue double qui ne les tromp^amais. »

Puis s’apercevant que le peintre pleurait à chaudes larmes, et que des sanglots le suffoquaient, elle ajouta ; « Ne te désole pas ainsi, Thomas, sois heureux, prends confiance en Dieu d’abord, ensuite dans ton courage et dans ton talent. Notre séparation n’est pas éternelle, nous nous retrouverons un jour là-haut, car le royaume du ciel est promis à ceux qui ont souffert... et nous avons souffert, Thomas!... Adieu donc, mon ami, adieu encore, cher époux, je prierai Dieu' pour vous, et il ne vous abandonnera pas. Thomas, fais approcher mes enfants, que je les bénisse, et que je les embrasse encore une fois... » Le peintre, l’âme brisée par la douleur, fit avancer ses petits enfants jusqu’à l’indigent chevet du lit de sa femme, et, les prenant tour à tour dans ses hras, il les présenta à leur mère. Celle-ci les baisa tous au front. « Adieu, chères créatures, leur dit-elle ; je vous quitte malgré moi, mais Dieu m’appelle, et il faut obéir, » Puis, attirant à elle Sara, sa fille aînée, qui

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était assise auprès du lit, elle lui dit de cette voix solennelle de la mort, en l’étreignant dans ses bras amaigris;

« Sara, ma tille, je te les confie; sois leur mère plus encore que leur sœur... et conseille, aide et soulage ton père ! Je ta bénis, ô ma fille, pour tout le bien que tu leur feras. »

La jeune fille s’était inclinée pour recevoir la bénédiction maternelle... En relevant sa tète — comme elle allait témoigner par ses larmes encore plus que par ses paroles qu’elle observerait fidèlement cet ordre suprême, Sara s’aperçut qu’elle n’avait plus devant elle qu’un cadavre. L’âme de la femme s'était envolée avec la dernière pensée de la mère de famille.

Après avoir rendu les devoirs funèbres à la compagne de sa jeunesse et de sa gloire, à celle qui avait partagé les amertumes et les douleurs de son âge mûr, Thomas se confina avec ses cinq enfants dans deux petites misérables chambres que lui loua, moyennant douze schellings par mois, une vieille marchande de poisson, nommé Maggi Graham. Le peintre avait fait de la première de ces chambres son atelier, la seconde était occupée par ses enfants. Dans cette triste demeure, où il n’y avait ni feu pendant l’hiver, ni air pendant l’été, cette pauvre et nombreuse famille luttait incessamment contre la faim. En vain Osby s’efforçait-il, en mettant son talent à bas prix, de subvenir aux plus pressants besoins de ses enfants ; il ne réussissait ni à vendre ses toiles déjà terminées, ni à faire de nouveaux tableaux. L’artiste, pour gagner quelques schellings,

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était obligé d’aller souvent sur le port, et là pour quelques chétives pièces de monnaie, de dessiner des scènes populaires, ou des portraits de matelots, qui lui étaient payés encore la plupart du temps en poissons, en biscuits ou en porter.

Cependant les dettes s’accumulaient ; le boulanger ne voulait plus faire crédit; la vieille Maggi Graham, la propriétaire à laquelle le peintre devait six mois de loyer, menaçait de donner congé, ou, pour mieux dire, de les mettre à la porte, car le riche se trouve naturellement dispensé de toute formalité légale envers celui qui n’a rien. Les entants à moitié nus, malgré l’industrieuse activité de Sara, grelottaient en pleurant dans un coin de l’atelier de leur père, et demandaient du pain à leur grande sœur, qui, par des caresses, des baisers et de douces paroles, tâchait de conjurer leur faim.

Telle était la triste situation de la famille du pein- . tre Osby, le 14 février 1673. Ce jour-là, dès neui heures du matin, on frappa à la porte du taudis. Sara alla ouvrir, et Maggi Graham, la propriétaire, parut.

Maggi était une grande et forte femme, dont les allures et le langage indiquaient suffisamment la profession. Économe jusqu’à la parcimonie, irascible jusqu’à la violence comme toutes ses pareilles, la vieille poissonnière épuisait souvent envers ses locataires en retard, comme envers ses pratiques habituelles, le vocabulaire des marchés et des halles. 'jes algarades et les esclandres ne lui coûtaient rien, et la dispute faisait en quelque sorte partie de son existence; au fond, le cœur de Maggi n’était point

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mauvais : elle était humaine et pitoyable ; mais ses bonnes qualités étaient comme les vertus de la cabaretière de Saint-Paul, célébrée par le vieux poêle Chaucer : Un Diamant enchâssé dans de la boue.

Maggi, selon la tenue traditionnelle des marchandes de poisson, avait le poing sur les hanches, le verbe haut, les joues enluminées et le nez barbouillé de tabac.

« Votre père n’est pas ici, Sara? s’écria-t-elle.

— Non, ma bonne mistressGraham, répondit doucement la jeune fille.

— Cet homme-là sort toujours à des heures où le diable ne trouverait passes culottes, repartit Maggi. Et pourtant il faut que je le voie : tout ne peut pas toujours se passer entre nous en promesses et en conversations. Le sixième terme de loyer est échu d’hier, et je ne sais pas encore de quelle couleur est son argent : ça fait près de douze guinées qu’il me doit, et ilm’est impossible de patienter plus longtemps.

— Hélas! ma bonne mistress Graham, vous ferez ce que vous voudrez, fit la jeune fille, mais mon pauvre père, je le crains bien, ne sera pas plus en mesure de vous donner de l’argent aujourd’hui qu’hier.

— Comment, il ne me donnera pas d’argent aujourd’hui? interrompit Maggi en frappant du pied... Et avec quoi veut-il donc que je vive ?... Car enfin je ne possède pas les trésors d’un nabab. J’ai deux maisons sur le quai, cette bicoque et mon commerce, voilà en quoi consiste toute ma fortune. Je sais bien qu’on fait courir le bruit que je suis riche... Mais il

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n’en est rien, croyez-le bien, miss Sara. J’ai bien de la peine à mettre les deux bouts ensemble à la fin de l’année.

® Les temps sont durs pour tout le monde, et chacun sait où le bât le blesse. Ajoutez à cela que ce coquin de fils que j’ai envoyé à Oxford pour faire ses études me mange un argent fou ; il tranche du gentilhomme et hante à l’université des fils de lords et de baronnets. Enfin, miss Sara, pour couper court, j’ai besoin d’argent, il m’en faut, et dites bien à votre père que s’il ne peut pas m’en donner d’ici à ce soir, il déguerpira pas plus tard que demain matin.

— Quoi l ma bonne mistress Graham, dit la jeune fille en levant ses beaux yeux mouillés de larmes sur la marchande de poisson, vous aurez la barbarie de nous jeter à la porte au milieu de l’hiver?

— La barbarie ! la barbarie ! voilà de grands mots miss Sara. Eh bien! quand on ne veut as trouver de barbarie chez ses créanciers , on fait preuve de bonne volonté... on offre des à-comptes, on s’arrange... Est-ce que la vieille Maggi peut acheter son poisson sans argent? ce serait beau, vraiment! Il lui en faut donc, car les pêcheurs ne font pas crédit, et les congres, les brochets, les éperlans et les homards ne viendraient pas, pour ses beaux yeux, s’étaler gratis sous son échoppe. Voilà mon dernier mot, miss Sara ; si votre père ne me donne pas une guinéecesoir,ilpeut chercher un autre logement.».

— Eh bienl mistress, répondit Sara, notre déménagement ne sera pas long à faire... Nous sortirons dès demain de votre maispn.

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— Une guinée seulement en à-compte, et je vous garde, fit la marchande de poisson.

— Une guinée 1 repartit la jeune fille, une guinée! où la trouverons-nous, mistressMaggi? Nous n’avons point seulement un schelling pour acheter du pain à ces malheureux enfants qui meurent de besoin. »

Et Sara indiquait par un geste le misérable amas de chiffons et de loques où dormaient les quatre petits enfants du peintre. La colère de mistress Maggi s’évanouit à ce triste et pénible spectacle ; ses traits rudes et grossiers s’illuminèrent d’un rayon d’humanité. Elle s’approcha de ce groupe d’enfants endormis sur des haillons.

« Us n’ont pas mangé d’aujourd’hui, Sara? fit-elle de sa voix raûque, mais qui tremblait alors.

— Non, mistress Graham, ils n’ont pas mangé d’aujourd’hui, et ils n’ont pas mangé hier,... Mais, de grâce, ma bonne mistress Graham, ne les réveillez pas.... Us me demanderaient du pain, et je n’en ai pas un seul morceau à leur partager. *

La poissonnière ne tint pas compte de la recommandation de la jeune fille, et se penchant sur la couche sordide des enfants:

« Qu’ils sont gentils, ces pauvres petits chérubins! s’écria-t-elle, et dire que ces , bonnes joues roses, ces blonds cheveux bouclés, ces jolies mains croissent ni plus ni moins que si ces innocents faisaient quatre repas par jourl

— Ahl dit Sara, c’est que nous tâchons, mon père et moi, de leur épargner la souffrance de la faim. Nous nous privons l’un et l’autre pour eux; et quand nous satisfaisons notre appétit, c’est que nous

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sommes bien sûrs que ces chers enfants ont leurs repas assurés jusqu’au lendemain. Souvent même, en cachette de mon père, je mets de côté ma portion de pain, et je me suis bien trouvée plus d’une fois de celte prévoyance.

— ■ Bonne fille i s’écria la poissonnière en serrant les mains de Sara dans les siennes. Mais, ajoutat-elle, il ne sera pas dit que je serai venue ici seulement pour vous tourmenter.... Tenez, Sara, voilà un schelling, allez acheter du pain.... »

Et comme la jeune fille hésitait à accepter la pièce de monnaie que Maggi lui présentait :

« Prenez, prenez, dit la vieille marchande de poisson, je mettrai cela en ligne de compte, et votre père me payera le tout ensemble.... quand il pourra.

— Ma bonne mistress Maggi , ditla jeune fille, gardez votre schelling; mais, puisque votre cœur s’estlaissé toucher à l’aspect de notre misère, au nom du ciel, ne nous forcez pas à sortir demain de votre maison ; nous pourrons nous passer de pain aujourd’hui, * mais mon pauvre père et ces chers petits enfants ne peuvent se passer de gîte.

— Vous ne sortirez pas d’ici, et vous me payerez, et votre père aura de l’ouvrage gros comme lui si vous voulez suivre mes conseils, riposta mistress Graham ; il m’est venu une idée et je vais vous expliquer cela tout à l’heure; mais courez vite chez le boulanger... vos frères et sœurs vont se réveiller, il faut qu’ils trouvent leur déjeuner prêt. »

Cette fois, la jeune fille n’hésita plus, elle prit le schelling et partit comme un trait.

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Maggi resta seule et se mit à parcourir les deux chambres d’Osby en se parlant à elle-même.

« Quelle misère! bon Dieu! pas de meubles! pas délit! pas une étincelle de feu dans cet être par le froid qu’il fait! Et moi qui viens tomber comme un ouragan au milieu de cette détresse pour réclamer quelques guinées.... dont je n’ai pas besoin, grâce à Dieu! Comment donc, Maggi, est-ce que tu serais une méchante femme, une créature sans entrailles et sans âme? Tu passes pour avare, est-ce que tu le serais? Mais non, non, ajouta-t-elle en portant une main sur son cœur et l’autre sur ses yeux, les avares n’ont pas de cœur, et j’en ai un; ils n’ont pas de larmes pour les malheurs d’autrui, et mes larmes coulent en ce moment. Non; Maggi, tu n’es point avare, mais tu es vive, emportée, colère, il faudra te corriger, ma chère amie, l’emportement ne sied pas à une vieille femme. Oh! Mais c’est qu’il est bien difficile de se refondre à soixante ans! N'importe, comme dit notre ministre, le révérend JosaphatBerlington, il n’est jamais trop tard pour s’engager dans le chemin du salut.... »,

En discourant ainsi avec elle-même, la poissonnière passait en revue tous les tableaux, toutes les ébauches, tons les dessins qui masquaient la muraille noire et lézardée de l’atelier du peintre. Tout à coup les regards de Maggi se fixèrent sur un portrait :

« Qu’est-ce ceci ? s’écria-t-elle : rêvé-je? Ces traits, cette figure, ce costume ne sont-ils pas ceux de John, de mon fils? Mais oui, c’est bien lui, c’est luimême.... Par quel singulier hasard?... Il faut que

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je sache ce que cela signifie. Ah 1 John, John, voilà encore un de vos tours, monsieur.... Je vais interroger, et je saurai tout. »

La jeune fille arrivait, en effet, chargée d’un énorme pain bis-blanc de six livres. Elle le déposa sur une vieille table boiteuse qui servait à la fois de buffet, de bureau et de garde-manger, et tendant la main à Maggi :

«Tenez, ma bonne mistress Graham,fit Sara, voilà tout ce qui reste de votre pièce, trois penny!... Mais aussi, ajouta-t-elle avec une satisfaction infinie, voilà six livres de pain qui vont nous faire bien du profit.

— Vous moqupz-vous, Sara, de vouloir me rendre cette monnaie? gardez-la, gardez-la, mon enfant: vous saurez bien l’employer à propos. »

Cependant, les quatre petits enfants du peintre s’étaient éveillés. A la vue de ce beau pain, qui leur promettait un déjeuner splendide, ils se mirent à babiller comme une nichée d’hirondelles. Sara alla à eux :

« Mes chers petits, leur dit-elle, point de conversation avant la prière. A genoux 1 vite à genoux 1 »

Les quatre enfants s’agenouillèrent sur leur crèche et bégayèrent une courte prière au Dieu des pauvres et des affligés. Après avoir invoqué le Tout- Puissant, pour qu’il répandît sa bénédiction sur leur uère, sur leur sœur aînée et sur eux-mémes, Sara leur fit répéter mot à mot cette touchante adjonction à l’oraison de chaque jour ;

«Mon Dieu! bénissez aussi la bonne mistress

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Maggi Graham, qui nous donne du pain en votre saint nom. »

A ce memento inattendu, la vieille marchande de poisson ne sut plus se contenir; son émotion, qu’elle avait jusqu’alors à peu près maîtrisée , déborda de son cœur, et elle se mit à pleurer.

«Tiens, tiens, fit-elle en promenant un large mouchoir des Indes sur sa figure, ne voilà-t-il pas que la vieille Maggi se môle aussi de pleurer comme un enfant. Allons, allons, Sara, ne faites pas attention à ma faiblesse et habillez ces chers petits anges. »

Pendant que la jeune fille s’occupait avec une sollicitude maternelle à faire la toilette de ses frères et sœurs, la marchande de poisson, plantée sur ses deux pieds au milieu de l’atelier, disait avec une feinte bonhomie, en désignant le portrait qui avait déjà fixé son attention :

« Miss Sara, vous avez là de bien beaux portraits, et qui doivent être fort ressemblants. Par la baleine du prophète Jonas, en voici un — et elle indiquait celui de son fils — à qui il ne manque que la parole. Ces tableaux-là doivent avoir rapporté bien de l’argent à votre père, Sara ?

— Ne m’en parlez pas, mistress Graham, répliqua la jeune fille, ces trois portraits que vous voyez là ont été pour nous le signal de la détresse et du malheur.

— Bah! vraiment? racontez-moi donc cela, miss Sara, fit la poissonnière, dont la curiosité était piquée au plus haut degré.

— Volontiers, mistress Graham, et l’histoire ne

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sera pas longue. Peu de temps après la mort de ma mère, trois jeunes gens de l'universilé d’Oxford, qui étaient venus passer quelques jours à Londres pour se divertir, furent adressés à mon père. Ces gentilshommes désiraient faire faire leurs portraits, qu’ils destinaient, disaient-ils, à leurs parents.

— Et les noms de ces jeunes nobles, interrompit Maggi, le savez-vous, Sara?

— Il y en avait un, répondit la jeune tille, qui se nommait le comte de Clarendon ; le second était le chevalier de Norfolk ; quant au troisième, qui était sans contredit le plus beau et le plus aimable, ajouta naïvement Sara, il appartenait à l’une des plus riches familles de la cité de Londres : il ne nous a pas appris son nom. Ses deux amis l’appelaient simplement John.

— John! c’est bien luil grommela la vieille Maggi en aspirant une énorme prise de tabac.

— Le connaîtriez-vous, mistress? demanda ingénument Sara.

— Ah! qui ne connaît pas de John ! répondit Maggi : ce nom-là est si commun 1 je puis le connaître comme je puis ne pas le connaître. Mais, à ce qu’il me semble, Sara, ce jeune gentilhomme, car tous les écoliers d’Oxford sont gentilshommes, ou à peu près, ne vous a pas déplu?

— Mon Dieu, répondit en rougissant la jeune fille, ce M. John paraissait si doux, si bon, si serviable, sa physionomie était si ouverte, si franche, qu’il s’attira tout d’abord ma confiance.

— Et votre cœur, miss Sara. »

La jeune fille baissa les yeux.

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« Allons, allons, Sara, il n’y a pas de mal à cela, et il ne faut pas rougir d’un sentiment involontaire comme d’une faute ; mais continuez, je vous prie, l’aventure des portraits.

— Ces trois jeunes gens, reprit Sara, vinrent donc prier mon père de faire leurs portraits tels que vous les voyez là. Mon pauvre père n’était guère en train d’entreprendre un si long travail : il était encore sous l’influence de pénibles idées.... Ma mère était morte quelques semaines auparavant ; mais l’appât d’un gain honorable et le désir d’améliorer le plus promptement possible notre sort fixèrent son irrésolution. Il se mit à l’ouvrage avec ardeur, et en moins de deux mois il termina les trois portraits. Presque joyeux d’avoir si bien réussi, mon père courut un matin porter ses peintures au splendide hôtel où logeaient les jeunes gentlemen. Quelle fut sa surprise et son désappointement, lorsque lj maître de l’hôtel lui apprit que les trois jeunes gens étaient repartis la veille pour Oxford, ne laissant aucun ordre ni aucune somme pour recevoir et payer les tableaux. Mon père était désespéré et maudissait son aveugle confiance. « Vous ne per- « drez peut-être rien, monsieur, lui dit l’hôte; ces «jeunes gens ont fait de grosses dépenses pendant le « court séjour qu’ils ont fait à Londres, mais ils appartiennent à des familles nobles et opulentes, et « tôt ou tard ilspourront rémunérer votre talent; pre- «< nez patience et courage. » Mon père ne fut que médiocrement consolé par ces paroles, et il revint à la maison aussi triste, aussi découragé qu’il en était parti le malin plein d’espoir et de joie. Ce qu’il y

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eut seulement de fâcheux dans cette circonstance, poursuivit Sara, c’est que mon père, pour se livrer tout entier à cette besogne et pour satisfaire les jeunes gentlemen qui le pressaient chaque jour, en venant poser , de terminer au plus vite, avait refusé du doyen de Westminster la restauration des peintures et des fresques qui ornent la grande salle de l’ordre de la Jarretière. Ce travail lui aurait promptement rapporté gloire et profit : il fut donné à un autre. N’avais-je donc pas raison, mistress Graham, de vous dire tout à l’heure que ces trois portraits avaient été pour nous un signal de désastre?

— Les damnés étourdis! s’écria la marchande de poisson ; mais dites-moi, miss Sara, n’avez-vous fait aucune démarche pour repêcher vos débiteurs ?

— Mon père avait bien envie d’aller à Oxford ; mais le voyage coûte beaucoup, et nous n’avons pas possédé depuis ,Jnen longtemps une guinée pour vivre, à plus forte raison pour voyager.

— Il fallait écrire, interrompit Maggi.

— C’est aussi ce que mon père a fait.

— En bien! ils n’ont pas donné signe de vie?

— Pardonnez-moi, mistress, repartit Sara: un de nos trois débiteurs a répondu.... c’estM. John.... Sa lettre n’a pas démenti la bonne opinion que j’avais prise de lui; elle est affectueuse et polie.... mais il ne nous a pas envoyé d’argent.

— Ah! John.... ah! monsieur John vous a écrit, dit, en se reprenant, mistress Graham ; s’il n’ÿ a pas d’indiscrétion, miss Sara, montrez-moi donc cette lettre?

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— De l’indiscrétion, mistress Graham, aucune ; je suis trop heureuse de vous convaincre % que si nous ne payons pas, il n’y a pas de notre faute. Tenez, mistress, cherchez, je vous prie, dans ce carton à dessin, vous allez trouver la lettre de M. John ; le timbre d’Oxford vous la fera facilement reconnaître. »

Maggi fouilla dans le carton indiqué et ne tarda pas à trouver la lettre.

La poissonnière n’eut pas plutôt jeté les yeux sur la suscription de la missive, qu’elle dit : « Il n’y a plus de doute ! c’est lui, voilà bien son écriture ! Oh ! le flibustier.... Les cinquante livres sterling qu’il me demandait pour obtenir le bonnet de docteur ont ' trouvé ailleurs leur emploi : c’est à Covent-Garden et au Waux-Hall qu’il est venu prendre ses licences 1

— Que difes-vous, mistress? demanda Sara, qui achevait la toilette de ses frères.

— Rien, rien, absolument' rien, miss Sara; je me disais seulement à moi-même que ces coquins d’écoliers d’Oxford sont de vrais forbans, de vrais corsaires qui écument la fortune de leurs parents comme les pirates barbarcsques écument les mers. C’est une abomination ! »

Tout en lançant cet anathème sur les écoliers de l’université d’Oxford, mistress Graham dépliait la lettre et bientôt lisait ce qui suit :

« Mon cher et très-honorable monsieur Osby. »

« Oh le serpent! remarqua Maggi, les belles paroles ne lui coûtent pas pour endormir ses dupes.»

Elle reprit :

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« Mon cher et honorable monsieur Osby,

« J’obtempérerais avec une vive satisfaction à votre juste et légitime réclamation, si j’en avais en ce moment le pouvoir. Par malheur, moi et mes amis nous nous trouvons dans une véritable gêne, car, ayant entrepris un peu à l’étourdie notre dernier voyage & Londres, nous avons absorbé en quelques semaines des sommes qu’il nous serait impossible de remplacer en ce moment.

« Je vous dis cela, mon très-honorable monsieur Osby, non pour atténuer les torts que nous avons envers vous, encore moins pour les justifier, mais pour mériter par notre franchise et l’aveu de notre faute votre indulgence et votre patience.

« Au surplus, croyez fermement que vous ne perdrez rien pour attendre, et que mes amis et moi saurons reconnaître un jour les dommages que nous vous faisons nécessairement éprouver. Vous n’ignorez pas que le comte de Clarendon et le chevalier de Nolfolk sont appelés un jour à posséder une immense fortune; moi-même je serai riche; tous trois nous aimons les arts et les artistes : nous serons fiers d’être vos Mécène et vos Médicis. Un peu de patience donc et beaucoup de courage, mon très-honorable monsieur Osby, et votre incontestable et magnifique talent reprendra par nos soins et par notre patronage tout le lustre et toute la splendeur qu’une fatalité sans exemple lui a fait perdre.»

« Norfolk et Clarendon ont terminé leurs examens et vont quitter très-prochainement l’université pour retourner dans leur famille. Moi-môme je suis sur le point de retourner à Londres après avoir soutenu

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ma thèse. Cette triple circonstance doit vous faire augurer une prompte solution à l'affaire qui est l’objet de votre lettre.

« A bientôt donc, mon très-honorable monsieur Osby ; émule et rival du Caravage et du Titien, joignez <\ ce sublime héritage la force d’àme et l’inébranlable fermeté des philosophes du Portique.

« Je suis, avec respect et sympathie, votre trèsalîcclionné serviteur,

John ,

« Etudiant à l’université d’Oxford.

« P. S. Vous seriez trois fois aimable et trois fois bon si vous vouliez présenter de ma part à votre adorable fille, miss Sara, le tribut de mon respectueux attachement et de mes souvenirs. »

Cçtte lettre, qui sentait l’université d’une lieue et dont plusieurs paragraphes étaient lettres closes pour la marchande de poisson, fut lue ou plutôt épelée par Maggi Graham avec une attention singulière. Elle 11e manqua pas d’enrichir chaque phrase, chaque mot, d’un commentaire plus ou moins violent. Mais ce fut surtout le post-scriptum qui donna matière à la verve satirique et à la causticité de la bonne femme,

• Dieu me pardonne, miss Sara, s’écria-t-elle, cet écervelé a des vues sur vous. Ce qu’il appelle un poque-criplum n’est qu’une déclaration d’amour, ni plus ni moins, à votre adresse.

— Vous croyez, mistress Graham? fit la jeune fille, qui jugeait bien ainsi le post-scriptum.

- Si je le crois, Sara? parbleu, sans doute, et je

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mettrais ma main au feu que je ne me trompe pas. Car, Sara, toute vieille et toute ridée que vous semble aujourd’hui Maggi Graham, il ne faut pas croire qu’elle ait toujours eu un teint comme un homard à moitié cuit et une peau plissée comme une merluche, Oh! non; à votre âge, Sara, j’avais de belles couleurs, une peau fine comme du satin, des yeux brillants comme des escarboucles; tout cela me valait aussi des poque-criptwn , des déclarations d’amour; on citait Maggi Graham autre part qu’au marché aux poissons; et j’ai vu plus d’un lord et plus d’un baronnet de la chambre haute, et je dis des plus huppés et des plus fringants, venir se camper des heures entières devant mon échoppe, sous prétexte de marchander des carpes ou des éperlans. Mais je fermais les yeux et les oreilles à toutes leurs paroles dorées, et je me suis maintenue, Dieu merci ! constamment dans^ lcsentterdu devoir .et de l’honneur. C’est donc pour vous dire, miss Sara, que je me connais à toutes ces fariboles. Ce n’est point à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces. Imitez-moi, miss Sara, ne vous laissez pas prendre à l’appât de toutes ces friandises de langage ; je ne donnerais pas un penny de toutes les protestations des écoliers d’Oxford, fussent-ils nobles comme des brochets ou roturiers comme des merlans. La vertu, voyez-vous, Sara, c’est le trousseau et la dot d’une fille pauvre, il faut la conserver ; et puis, d’ailleurs, c’est un si bon meuble ! Quand on devient vieille, on se mire dans lu vertu de sa jeunesse comme dans un miroir, et on se trouve moins laide et moins décrépite.

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— Oh ! ma chère mistress Graham, n’ayez pas peur, répliqua la jeune fille, dont une larme suspendue à ses longs cils trahissait l’émotion, je ne suis ^pas assez vaine pour ajouter foi aux compliments qu’on peut m’adresser, et je ne suis pas non plus assez sotte pour donner mon cœur à un homme qui ne pourrait m’offrir le sien. Et puis , mistress , ajouta-t-elle en poussant doucement devant Maggi le petit bataillon d’enfants qu’elle venait d’habiller, quand on a chaque jour à soigner tant dé chers petits êtres, on n’a guère le temps de songer à des babioles et à de galants discours.

— Vous accomplissez dignement et saintementl’ap prentissage du métier de mère, Sara, je le vois, dit la vieille' marchande de poisson, et Dieu vous tiendra compte de tout ce que vous faites en vous envoyant, à vous et à votre père, autant de bonheur que vous avez essuyé jusqu’à présent de douloureuses vicissitudes.

— Ma mère me l’a dit à son lit de mort, répliqua Sara avec un sourire angélique; mais le Tout-Puissant dût-il continuer à appesantir sur nous sa colère, cela ne m’empêcherait pas de persister dans la pratique des devoirs auxquels je me suis consacrée. Oui, mistress Graham, je vous l’affirme ici dans toute la sincérité de mon âme, quand bien même je trouverais à m’établir avantageusement, quand bien même — ce qui ne peut arriver — un homme riche m’offrirait sa main et sa fortune, je n’accepterais pas avant d’avoir accompli la tâche que je me suis imposée ; avant d’avoir vu mon père dans une situation plus heureuse, avant d’avoir

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mis mes petits frères et sœurs à l’abri du besoin.»

Maggi sauta avec joie au cou de la jeune fille.

« Vous avez un cœur d’or, Sara, et les bons sentiments qu’il vous inspire vous sauveront, vous, votre père et toute votre famille; c’est la vieille Maggi qui vous le dit, la vieille Maggi un peu brusque, un peu fantasque parfois, c’est vrai, mais qui est bonne diablesse au fond et qui aime et considère les honnêtes gens. »

Puis, jetant un coup d’œil sur les enfants qu’elle se disposait à embrasser, mistress Graham poussa un cri de surprise.

« Par la pêche miraculeuse de Notre-Seigneur, s’écria- t-elle, qu’est-ce que je vois là ! comment donc sont-ils fagoté? ces petits anges 1 et dire que,- malgré tout cela, ils sont encore gentils à croquer 1 Ah I c’est égal, c’est bien drôle ! »

L’étonnement de la marchande de poisson était fort naturel. Rien n'était plus bizarre et plus original, en effet, que l’accoutrement de chacun des enfants de Thomas Osby. Dénuées de toute espèce d’habits, les pauvres petites créatures étaient réduites à rester couchées toute la journée. La misère rend industrieux; pour remédier à cet inconvénient, il était venu à l’esprit de Sara de mettre à profit, pour l’équipement de ses frères et sœurs, quelques anciens tableaux, quelques vieilles ébauches de son père. Les deux petits garçons se trouvèrent, par ce moyen, habillés de pied en cap avec des tableaux de bataille; une charge de cavalerie et l’attaque d’une forteresse se déroulaient sur leurs jaquettes, à l’instar des bas-reliefs de la colonne Tra-

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jane, et un épisode de la guerre de Troie, Priam allant redemander à Achille le corps de son fils Hector, s’étalait en deux parties sur leurs vestes, qui réunissaient ainsi la tactique des temps modernes et la féroce bravoure des temps héroïques. Les cotillons des deux petites filles représentaient des paysages et des sites plus ou moins pittoresques de la vieille Angleterre, et leurs corsages, empruntés à un tableau de fruits et de fleurs, offraient à l’œil le plus doux assemblage des présents annuels de Pomone et de Flore. L’esprit et la sagacité de Sara s’étaient révélés dans la confection de cette déplorable toilette : aux garçons elle avait donné les armes, le soleil sanglant des batailles, les coursiers, les engins de guerre; pour les filles elle avait réservé les plaisirs placides des champs, le parfum des fleurs, l’éclat velouté des fruits, les rayons du soleil de la paix, la mélancolique lumière de la lune. Le courage du sexe fort et la douceur du sexe faible étaient en quelque sorte enseignés et prêchés sur ces singuliers habits : l’allégorie était complète, et les enfants avaient su se l’appliquer instinctivement, puisque, dans leurs jeux, ils sfétaient donné les sobriquets de Canon , d’Épée, de Violette et de Lis. Nul n’était plus tapageur que Canon, nul n’était plus intrépide qu’Épée. Violette et Lis, au contraire, les deux jeunes filles, partageaient entre elles la modestie, la candeur et l’obéissance. La morale du pinceau avait déteint sur eux, et dans ces bizarres habits, qui ne présentaient guère auxregards du vulgaire que le grotesque aspect d’un musée ambulant, l’observateur philosophe aurait pu deviner les rap-

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' ports qui devaient s’établir un jour entre le caractère de ces enfants et les lambeaux artistiques et historiques qui les couvraient. Un bourrelet de pourpre initie aux majestés du trône; un sabre de bois fait naître souvent l’amour de la gloire; une pauvre et simple fleur inspire quelquefois le goût et la pratique de la vertu.

« Or çà, miss Sara, reprit la vieille Maggi, tout cela est bel et bon, mais vous ne pouvez pas rester vous , votre père et vos frères et sœurs dans une si pitoyable position; je vous ai dit tout à l’heure qu’il m’était venu une idée pour vous sauver : je vais, en deux mots, vous expliquer mon projet, et nous le mettrons tout de suite à exécution.

— Eh I mon Dieu, mistress Graham ! répliqua la jeune fille, je ne demande pas mieux que de suivre vos avis, car vous n’en pouvez donner que de bons.

— Êcoutez-moi donc, miss Sara. Vous savez, ou vous ne savez pas, que notre cher et gracieux monarque Charles II est un prince très-galant et trèsporté au plaisir.

Je l’ignore, repartit ingénument la jeune fille. •

— Eh bien! si vous l’ignorez, je vous l’apprends, reprit Maggi. Or, ce bon et galant roi s’est amouraché, depuis bientôt troisans, d’une comédienne nommée Hélène Guyn, et sa passion pour cette fille, loin de diminuer avec les années, n’a fait que grandir. Bref, Nelly Guyn, ou madame Hélène, comme nous autres gens du peuple l’appelons, jouit, à l’heure qu’il est, d’une faveur que n’ont jamais obtenue et que n’obtiendront probablement jamais les autres

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maîtresses du roi, car il en a plus d’une , le bon sire.

— Mais, mistress Graham, où voulez-vous en venir? interrompit la jeune fille, dont la pudeur commençait à s’effaroucher de ces détails peu orthodoxes, je ne vous comprends pas.

— Une minute encore, miss Sara, nous y voilà. Cette Nelly Guyn exerce donc une grande influence sur l’esprit de notre roi. Mais, à l’encontre de ses pareilles, elle n’emploie pas son influence à faire le mal. On ne la voit pas cabaler contre les ministres, dilapider les deniers de la nation, se vendre à l’étranger ou nuire à tous ceux qui ne sont pas ses créatures. Loin de là, Nelly Guyn a voulu complètement rester étrangère à la politique, aux intrigues de la cour, aux coteries de la chambre haute et de la chambre basse : elle use de sa faveur en femme prudente, sage, réservée, bienfaisante. Elle aime le peuple, et le peuple le lui rend bien 1 1 S’il y a quelque grande infortune générale à secourir, on la voit mettre son nom à la tête de la souscription, et, par son exemple, engager son royal amant à en faire autant. Si quelques malheureux marchands, artisans, matelots, invoquent sa protection, son appui ou sa générosité, Nelly Guyn a toujours

1. Cette sympathie du peuple de Londres pour Nelly Guyn se manifestait en toute occasion. Un jour, la foule s’était rassemblée devant la boutique d’un orfèvre qui faisait un très-beau service d’argenterie pour la duchesse de Portsmouth (autre maîtresse de Charles II), à qui le roi l’avait destiné. Le peuple éclata en murmures et accabla de malédictions la duchesse, en regrettant que ce présent ne fût pas destiné à Mme Hélène.

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l’oreille attentive pour entendre leurs prières et la main ouverte pour leur donner : en un mot, madame Hélène est la providence des pauvres et des affligés: et si elle contribue aux plaisirs du roi, elle fait les délices du peuple. Mais ce n’est pas tout, Nelly Guynaime et protège les arts : sa maison dans Palm- Street reçoit, m'a-t-on dit, plus de gens d’esprit et de talent que de grands seigneurs. Vous devinez, d’après cela, miss Sara, le conseil que je veux vous donner.

— Nullement, mistress Graham, répondit la jeune fille.

— Nullement, miss Sara, diable!!! Vous n’êtes donc pas douée de ce que les Écossais appellent la secondevue. Alors je vais vous dire, moi, ce que vous avez à faire . »

Là-dessus Maggi tira de sa poche une énorme tabatière d’argent, telle qu’on en fabriquait à Londres sous le règne de la reine Élisabeth, y puisa une énorme prise de tabac, et, après l’avoir aspirée avec une voluptueuse lenteur, ajouta:

' « Vous allez écrire une lettre à Nelly Guyn ! Vous lui dépeindrez en deux mots votre affreuse situation en ne lui laissant pas ignorer la profession de votre père. Vous réclamerez son appui que les infortunés n’ont jamais réclamé en vain. Tournez-moi cela lestement, poliment, gentiment.... Vous avez de l’esprit, miss Sara.... cela ne vous sera pas la mer à boire.... J’ajouterai, moi, quatre lignesà votre lettre, et je suis persuadée que d’ici vingt-quatre heures il y aura du nouveau.

— Mais, mistress Graham, fit Sara, croyez-vous que cette dame ne nous connaissant pas....

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— Le beau mérite qu’il y a à obliger les gens quand on les connaît ! interrompit la vieille poissonnière ; je vous affirme, moi, que Nelly Guyn vous répondra.... et vous tirera d’embarras; écrivez, miss Sara, écrivez. »

11 n’y avait rien à objecter à de pareilles raisons : d’ailleurs, mistress Graham semblait attacher beaucoup d’importance à celte tentative, et il eût été imprudent de la part de Sara de témoigner une incrédulité trop tenace et dont la vieille poissonnière aurait pu s’affecter.

La jeune fille se plaça devant sa petite table à ouvrage, et, après avoir rêvé quelques minutes, traça couramment ce qu’on va lire :

« Madame,

« Si la renommée ne ment pas, et elle ne ment pas toujours, on assure que vous aimez et protégez les arts et les artistes. En ce cas, madame, permettez à la fille du peintre Thomas Osby d’implorer votre appui. Mon père, dont vous avez sans doute plus d’une fois entendu prononcer le nom, et dont vous avez pu voir les tableaux au palais de Saint-James et dans les salles de l’amirauté, est resté veuf, depuis quelques années, avec cinq enfants dont je suis l'aînée; — et je n’ai pas dix-sept ans ! I ! Nous nous trouvons dans la plus cruelle détresse , car le talent sans prôneurs ne réussit guère, et mon pauvre père a perdu, depuis la mort du duc de Buccleugh , son plus illustre et son plus généreux protecteur.

« Daignez donc jeter, madame, sur la famille in-

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fortunée du peintre Osby un regard favorable. Mon père ne désire que du travail, et ce n’est aussi que du travail que je sollicite de votre généreuse assistance. Exaucez les vœux d’une pauvre fille, madame, et Dieu vous bénira.

« J’ai l’honneur d’être, madame, votre très-humble servante.

« Sara Osby. »

Cette lettre, dont la candeur n’excluait ni la noblesse ni la convenance, obtint le suffrage de mistress Grahara. Après se l’être fait relire deux fois, la vieille poissonnière prit à son tour la plume, et peignit en caractères gigantesques les mots suivants :

« Madame Hélène,

% « J’ai bien connu votre mère, qui vendait, il y a vingt-cinq ans, comme moi, du poisson, dans Marylebone-Street, au coin de la taverne des Armes de Wallace. C’était une bonne femme, et on dit que vous tenez d’elle : je vous en fais mon compliment. Il y a -toujours du mérite à être bonne, soit qu’on vende du poisson, soit qu’on vende autre chose.

« J’ai l’honneur de vous recommander la famille de M. Thomas Osby, et particulièrement sa fille Sara, qui vous adresse, à mon instigation, cette supplique. Ce sont de bonnes gens ; ils me doivent six termes, mais le père est un homme de talent et la fille une vertueuse fille : on ne peut pas perdre avec de pareilles personnes.

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« Comme votre brave femme de mère n’est plus de ce monde, madame Hélène, et que vous devez avoir souvent besoin de poisson, je pense qu’il n’est pas indélicat de vous demander votre pratique : je tiens actuellement ma boutique sur le quai de la Tamise, à l'angle de la rue des Pilotes : vous pouvez envoyer de confiance votre maître d’hôtel, il trouvera, en tout temps, chez moi, poissons de mer et d’eau douce, de tous les calibres et de toutes les qualités, depuis la merluche jusqu’à l’éperlan,et depuis le saumon jusqu’au goujon.

« Dieu vous tienne constamment en joie et en santé, madame Hélène , et vous accorde sa bénédiction.

« Maggi veuve Graham. »

Après avoir écrit cette singulière apostille, qu’elle lut avec une certaine emphase à Sara, la poissonnière plia la lettre, la cacheta et mit cette suscription :

A miss Nelly Guyn,

Comédienne au théâtre royal de Covent-Garden.

En son hôtel dans le Strand.

Tout terminé, Maggi prit la main de la jeune fille, qui avait failli sourire plus d’une fois à l’éloquence épistolaire de mistress Graham et lui dit :

« Sara, je me charge du reste. La journée ne se passera point sans que cette lettre ne soit remise à Nelly Guyn en mains propres. Continuez, mon enfant, à avoir bien soin de vos petits frères et sœurs, et remontez le courage de votre père : espérez sur»

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tout, car l’espérance est le meilleur poisson que le pêcheur puisse prendre dans sa nasse. *

Maggi embrassa Sara au front et ajouta : « Ne dites mot à votre père de ce que nous avons fait ensemble, il faut lui ménager une surprise agréable : le brave homme n’en a pas souvent. Mais dites-lui que je suis venue pour faire tapage et que je me suis en allée d’ici douce comme un mouton et heureuse comme une reine, car je me sens au cœur un nouveau sentiment : de l’amitié, mais une amitié mêlée de tendresse et de respect pour vous, ma tille. »

La poissonnière fit un pas, se retourna, et, avant de franchir la porte, s’écria de sa voix la plus stridente:

« Oui, miss, n’oubliez pas de dire à votre père, que s’il ne me paye pas d’ici à demain, je lui donne congé. »

Maggi, tout aussitôt, se rapprocha de Sara et lui dit tout bas :

« Ce que je vous crie là est pour l’exemple : tout le monde me doit dans cette bicoque, et je ne voudrais pas perdre ma réputation de mégère, car avec elle je perdrais mes loyers. Sara, ajouta-t-elle encore plus bas, je vais vous envoyer un beau morceau de saumon et une moitié de homard tout cuit pour votre dîner. Cela vous fera faire un bon repas et à moi aussi, car je mangerai de meilleur appétit quand je serai sûre que votre table n’est point déserte et nue comme la grève de Hyde-Park. »

Ces derniers mots prononcés, Maggi descendit pesamment l’escalier de sa bicoque, grommelant entre

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ses dents comme un dogue auquel on veut retirer sa pitance.

C’était là l’hypocrisie de la bienfaisance; tant de gens avaient alors, comme de nos jours, la bienfaisance de l’hypocrisie ! I !

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