CHAPITRE III
L’abdication.
La suprême puissance apporte avec elle les soucis, les insomnies et les craintes. Le monarque le mieux gardé ne dort guère, celui qui ne l’est pas ne dort pas du tout. Vainement objecte-t-on que la cuirasse la plus sûre des rois est l’amour de leurs sujets; cet adage, fort ronflant dans les discours académiques et en théorie, ne vaut rien dans la pratique. Aussi, voyons-nous, et encore de nos jours, les rois absolus, aussi bien que les rois constitutionnels, entourer les murs de leurs palais, d’une triple ceinture de baïonnettes, et faire parfois bivouaquer des bataillons sous les splendides portiques de leurs Louvres.
En 1765, les rois constitutionnels n’étaient pas inventés, force fut donc au grenadier Francœur de
n’être qu’un roi absolu ; mais que faire de cet absolutisme ? Sur qui, sur quoi, le souverain de Ratonneau pouvait-il exercer sa puissance?... Sur ses sujets? Hormis quelques cigales qui avaient fait élection de domicile dans les crevasses tapissées de lichen et de pariétaire de la petite citadelle, hormis quelques grillons maraudeurs, quelques rats misérables, quelques souris affamées, quelques chèvres sauvages, quelques belettes hydropiques, quelques lézards misanthropes, il ne comptait pas dans ses domaines une seule créature raisonnable... hors son ministre. Mais le barbet, pour de bonnes raisons, était toujours de l’avis de son maître, et, partant, ne laissait aucune prise aux coups d’autorité que Francœur aurait pu frapper, dans sa fringale de despotisme... Pas la moindre opposition systématique aux volontés, aux caprices, à la politique personnelle du roi de Ratonneau ; point de péripéties dans ce règne de bon plaisir d’une déplorable monotonie.
La royauté de Ratonneau était une royauté sans défaites et sans victoires ; aussi c’était, pour le malheureux monarque, à en mourir d’ennui et d’ambition rentrée.
Les mille soins qu’il avait dû donner à la défense de son royaume, l’affermissement de son gouvernement, avaient d’abord absorbé toutes les facultés de son esprit ; mais dès que ses pensées eurent pris
des directions plus saines, le pauvre potentat ne put s’empêcher de jeter un regard de regret sur ce qu’il avait quitté pour monter au rang des rois. Il avait aspiré au souverain pouvoir, et il ne trouvait dans ce pouvoir que des inquiétudes pour l’avenir et des ennuis pour le présent. A l’encontre des usurpateurs vulgaires qui croient léguer leur trône à des héritiers, Francœur pressentait bien que tout l’édifice de sa grandeur viagère s’écroulerait à sa mort ; que dis-je ? tout fou qu’il était, le grenadier comprenait admirablement qu’il ne se maintiendrait sur le trône de Ratonneau qu’à force de ruses et de diplomatie, et que les victoires mêmes, s’il était constamment favorisé par le sort des armes, ne lui rapporteraient rien qu’une chute un peu moins prompte, qu'une déchéance un peu moins ignominieuse. Irait-il, pour garantir les intérêts de son État, se jeter entre les bras de l’étranger, et se faire le vassal de l’Angleterre, de la Sicile, de l’Espagne, voire même du dey d’Alger ou du bey de Tunis ? Hâtons-nous de dire que Francœur était trop bon Français pour répudier l’oriflamme de la patrie, et il repoussait, le digne monarque, tout ce qui sentait l’appel et l’appui de l’étranger. Il voulait régner, mais près de la France, avec la France, et en gardant ses couleurs, comme ces amants qui rompent avec leurs maîtresses, mais qui conservent toujours précieusement sur leur cœur la mèche de che-
veux, chère et précieuse épave d’un amour naufragé.
Ballotté donc par toutes ces idées, Francceur songeait au bonheur qu’il avait échangé contre les splendeurs du trône ; il songeait à ses camarades, qu’il aimait tant et dont il était si franchement aimé ; à ses officiers, qui avaient pour lui tant d’estime, tant d’affection paternelle.
Des hommes descendant aux choses, le bon grenadier se prenait aussi à regretter la gamelle de l’ordinaire, le bidon du corps-de-garde, le lit où il dormait en commun avec Ya-Toujours. Heureux lit de soldat où les songes effrayants, les lourds cauchemars ne viennent jamais assombrir ou agiter le sommeil. Francœur possédait bien toujours et gamelle, et bidon, et lit; mais que sont les richesses quand elles ne sont pas partagées ? Qu’estce qu’une coupe quand des lèvres amies ne viennent pas s’y désaltérer avec vous ? Qu’est-ce qu’un pain dont une tranche n’est pas réservée à un frère? Qu’est-ce qu’un lit quand l’amour, l’amitié ou l’hospitalité ne le sanctifient pas? Qu’est-ce qu’un lit surtout quand on fait divorce avec le sommeil?
Et puis une autre absence encore venait tourmenter le monarque de Ratonneau. Suzanne, sa chère Suzanne, son amie, sa compagne, celle qu’il eût voulu faire son Ëgérie, Suzanne ne paraissait plus ; elle semblait avoir fui l’île avec la garnison :
l’amitié et l’amour manquaient en même temps au roi de Ratonneau. Au souvenir de sa chère petite Suzanne, il laissait ruisseler deux grosses larmes le long de ses joues amaigries et de ses moustaches grises, comme le roi de Thunes au souvenir de son enfant.
Le roi de Ratonneau, le troisième jour de son règne, était dès l’aube du jour sur le rempart de la forteresse, tristement appuyé sur son fusil dont il faisait résonner de temps à autre, par forme de délassement, les capucines de cuivre. Son chien, assis gravement auprès de lui, et comme son maître, l’oreille tendue, l’œil aux aguets, semblait se conformer à ses tristes pensées, à ces pensées que vous savez. Tous deux, par intervalles, regardaient passer les nuages au-dessus de leur tête, et semblaient envier la liberté dont ces vapeurs de l’atmosphère sont les emblèmes éternels; tous deux regardaient au loin Marseille se dégager comme une fée puissante des limbes du crépuscule ; tous deux contemplaient les premiers rayons du soleil, se jouant capricieusement comme des gnomes, des farfadets ou des lutins aux ailes d’or et d’azur, autour de la forêt de mâts des vaisseaux endormis sur la rade ; tous deux enfin, le chien et l’homme, l’homme et le chien, soupiraient et rêvaient, car le réveil de la nature et le réveil de la civilisation serrent le cœur et impressionnent le solitaire, soit qu'il porte un
mousquet, soit qu’il porte une couronne, soit qu’il ne porte qu’un capuchon et un scapulaire. L’agitation c'est la vie, et la vie sevrée de bruit et de mouvement, c’est déjà presque la mort.
Tout à coup une voix douce, tendre, sonore comme celle d’un séraphin, jaillit non loin du fort d’une touffe de bruyère, comme une gerbe de fleurs et de feu. La voix chanta, sur le rhythme gracieux de l’Aquitaine, une de ces ballades populaires qui ont tant de charme dans l’idiome euphonique de la Provence.
Coindeta sui, si cum n’ai greu coseire
Per mon marit, quar n’ot yoilt ni ’l desire,
Qu’un be us dirai per que sui aisi drusa Coindeta sui ;
Quar pauca sui, joveneta et tosa Coindeta sui ;
E degr’aver marit don fos jocosa,
Ab cui tos temps progues jogar et rire Coindeta sui,
Ja Deus mi sol, si ja sui amorosa;
Coindeta sui,
De lui amor mia sui cabitosa Coindeta sui
Aus quan lo vei, en sui tan vergognosa
Qu’en prec la mort q’el venga tost aueire;
Coindeta sui.
Mais d’una ren m’en soi ben acordada,
Coindeta sui,
S’el m’en amie m’a s’amor emendada ,
Coindeta sui,
Ve’ l bel espera cui mosoi donada ;
Plang e sospir, quar no ’I vei remire ;
Coindeta sui.
En aquestson Tas coindeta balada,
E prec a tut que sia loing cantada,
Coindeta sui,
Et que la chant tota domna ensegnada Del men amire q’eu tant amie desire,
Coindeta sui.
E dirai vos de que sui acordada,
Coindeta sui.
G’el men amie m’a longament amada Coindeta sui,
Ar’ li sera m’amor abandonada,
E'1 ber esper q’eu tant ame desire Coindeta sui.
Gentille suis, ainsi que j’en ai grief chagrin Par mon mari , car je ne le veux ni ne le désire Va que bien je vous dirai pourquoi je suis ainsi amante, Gentille suis;
Parce que petite je suis, jeunette et fillette,
Gentille suis;
Et je devrais avoir mari dont je fusse joyeuse,
Avec qui en tout temps je puisse jouer et rire.
Gentille suis.
Jamais Dieu me sauve, si jamais je suis amoureuse, Gentille suis.
De l’aimer point ne suis convoiteuse,
Gentille suis;
Mais quand je le vois, j’en suis tant honteuse,
Que j’en prie la mort qu’elle le vienne tôt occir,
Gentille suis.
Mais d’une chose j’en suis bien contente,
Gentille suis,
Si le mien ami m’a son amour détournée,
Gentille suis,
Voyez le bel espoir à qui je me suis donnée ; [temple
Je gémis et soupire parce que je ne le vois ni ne le con- Gentille suis.
En cet air, je fais gentille ballade Gentille suis.
Et je prie à tous qu elle soit au loin chantée,
Gentille suis,
Et que la chante toute dame enseignée
Du mien ami que tant j’airne et désire Gentille suis.
Et je vous dirai de quoi je suis contente,
Gentille suis,
Vu que le mien ami m’a longuement aimée,
Gentille suis,
Maintenant lui sera mon amour abandonnée
Et le bel espoir que tant j'aime et désire.
Gentille suis.
Nous avons préféré donner la traduction mot à mot de cette ballade, pour lui conserver son cachet d’originalité et de naïveté ; notre langue d’aujourd’hui se prêterait difficilement à la reproduction exacte de ce poème, qui remonte au temps des troubadours du treizième siècle. Ajoutons que Clément Marot lit des emprunts nombreux à la poésie provençale ; mais Marot est passé de mode et ses œu-
vres sont moins connues de la génération actuelle, que les vers du perruquier d’Agen et du boulanger de Nîmes.
Le roi de Hatonneau posa la tète sur le canon de son fusil, comme pour ne point perdre une seule syllabe de cette chanson qu’il connaissait déjà, une seule modulation de cette voix dont le timbre avait un écho dans son âme. Suspendu aux invisibles cordes de cette harmonie imprévue, le cœur du roi de Ratonneau ne pensait plus aux grandeurs de la terre, à son trône, à sa gloire, à ses destins futurs : il ne pensait qu’à l’amour.
Le chien avait aussi reconnu la voix de la chanson ; il se mit à remuer la queue en signe d’allégresse, et à grommeler sourdement.
La voix ayant chanté sa chanson, le chien aboya, le grenadier releva la tête, et promena avec anxiété ses regards autour de la citadelle, avec un frémissement qui n’était ni celui de la peur ni celui de l’alerte....
Cette fois, en effet, ce ne fut pas un qui vive! qu’il jeta dans les airs, ce fut le nom de son amie....
« Suzanne, est-ce vous? s’écria le roi de Ratonneau.
— Oui, c’est moi, répondit la voix, et aussitôt la noire chevelure et le visage rose de la jeune fille apparurent au milieu du bouquet de bruyère.
— Approchez sans crainte, Suzanne, » reprit Francœur, d’une voix presque faible, comme s’il
eût craint d’effaroucher cette colombe que le ciel lui envoyait, comme jadis à Noé, dans l’arche d’al- ' liance.
La jeune fille sortit de son nid de feuillage et s’avança résolument vers le bastion.
«Suzanne! dit le grenadier, il s’est passé bien des événements depuis que je ne vous ai vue! je me .suis rendu maître de cette place, je m’en suis fait le roi ! je suis riche maintenant, Suzanne, je suis puissant; j’ai des canons, de la poudre, des boulets, des munitions de toute espèce; je commande en un
mot comme un monarque et je suis obéi Mais
cette grandeur que j’ai si longtemps rêvée et que le ciel a daigné enfin me départir, ne serait rien pour moi, Suzanne, si vous ne voulez pas la partager. Acceptez la moitié de mon trône, je ne dis pas de ma couronne, car tous les diadèmes de ce monde sont des couronnes d’épines, et je la garde pour moi seul. — Soyez reine de ftatonneau. Une certaine Aline, qui eut aussi la Provence pour berceau, fut reine de Golconde, dans les Indes; plus heureuse que votre compatriote, devenez souveraine sans sortir de votre patrie bien-aimée; à nous deux nous trouverons le bonheur, qui, je le vois bien et j’en fais l’expérience depuis trois jours, ne suit pas constamment les hautes dignités et les emplois suprêmes !
— Je ne veux pas être reine, Francœur, répondit
Suzanne ; je n’ai pas d’ambition....
— Vous ne m’aimez donc pas, Suzanne, interrompit le soldat en couchant doucement son fusil sur le bastion pour s’avancer plus près du rempart.
— J’aime toujours le brave Francœur , fit Suzanne en lançant un coup d’œil et un s^prire délicieux vers le créneau où le grenadier s’était accroché à un canon pour mieux contempler son amante; mais je ne me sens pas d’humeur à aimer le roi de Ratonneau.
— Bien vrai ! Suzanne.
— Bien vrai.
— Et pourquoi ?
— Pourquoi ? parce que je vous le disais tout à l’heure, je n'ai pas d’ambition; je me serais trouvée heureuse d’être la compagne, l’épouse fidèle et dévouée d’un soldat tel que vous, mais je ne me soucierais pas d’être la femme d’un roi ; ma condition me plaît, je veux y rester.
— Quoi! Suzanne, vous dédaignez l’autorité souveraine, la puissance!
— Bagatelles! dit la jeune fille avec une moue charmante.
— Bagatelles ! vous appelez bagatelle le droit de tout faire, le privilège de commander à la terre, à la mer, aux hommes, d’imposer des lois à tous, de jouir d’une liberté sans limites.... Ah ! vous appelez cela des bagatelles, Suzanne?
— Oui, Francœur, et je vois que nous ne com-
prenons pas le bonheur de la même manière. Vous, vous le placez dans la souveraine puissance, dans les désirs satisfaits d’une volonté fantastique ou d’une imagination vagabonde; moi, je place le bonheur dans une douce médiocrité, dans la tendresse de son époux, de ses enfants, dans l’attachement de ses amis. Voilà à mes yeux, Francœur, le véritable et le plus désirable des bonheurs. Vous voyez que nous différons essentiellement l’un de l’autre. Vous voulez une vie de bruit, d’agitations et d’orage; moi une vie de calme, de douceur et de sérénité. A vous l’enfer, à moi le paradis de ce monde.
. — Ce n’est pas sans raison, Suzanne, que vous
préférez la vie du paradis : car vous êtes un ange, et les anges sont toujours anges partout où ils se trouvent, sur la terre comme aux cieux. Quant à moi, grossier soldat à peine ébauché selon le monde par quelques lectures faites au hasard, je n’ai été et je ne puis être qu’un démon. Vous voyez donc qu’il n’y a pas grand miracle à me voir préférer la guerre à la paix, le mal au bien, le combat au repos, l’enfer au paradis.
— Il faut vous corriger, Francœur; en le voulant bien, vous pourrez devenir aussi porté à la paix que vous l’êtes à la bataille.
— Cela me serait diflicile, Suzanne. Tout enfant, je roulais dans les camps; mes premiers jouets étaient des baguettes de tambour et des baïonnettes
J’ai grandi au milieu des alarmes; j’ai passé plus de nuits sous la tente que sur le duvet d’un lit; je me suis toujours battu ; la mort dans les batailles a été la constante compagne de ma jeunesse; où voulezvous donc que j’aie pris ces goûts pacifiques pour les vertus du foyer et la félicité domestique que
vous me vantez avec tant de raison Après tout,
je ne suis qu’un pauvre soldat!!! »
La jeune fille, avec ce tact exquis que les femmes possèdent à un degré si éminent, comprit, aux dernières paroles du grenadier, que la raison allait revenir au logis. Elle se décida aussitôt à frapper les grands coups.
« Je ne vous fais pas de reproches, Francœur, Dieu m’en garde, dit-elle en donnant à sa voix le timbre le plus doux et le plus flatteur, chacun a sa manière de penser et d’agir. Restez roi de Raton-
neau, moi je reste ce que je suis Mais l’heure
s’écoule, mon père m’attend dans notre bateau aux
altérages du château d’If 'Je suis en retard, et je
me sauve Adieu, Francœur. »
Et la jeune fille, écartant de ses petites mains les broussailles qui l’entouraient, se fraya un passage à travers les hautes herbes et les arbustes qui obstruaient le chemin sinueux de la citadelle.
« Vous vous en allez, Suzanne; vous me quittez, dit Francœur.
— 11 le faut pour rejoindre mon père.
— Quand reviendrez-vous, Suzanne?
— Quand vous ne serez plus roi de Ratonneau et quand vous redeviendrez soldat.
— Aurez-vous donc, Suzanne, le courage de me délaisser ainsi?... Quoi! vous ne vous contentez pas de refuser la couronne que je vous offre,... vous voulez encore me priver de votre présence, qui, vous le savez, a toujours fait ma consolation, ma joie, mon bonheur!
— Revenez avec moi à Marseille, quittez sans retour et vos idées d’ambition et la citadelle.
— Vous voulez que j’abdique?
— Je l’exige.... si vous m’aimez. Allez, mon ami, il y a assez de rois comme cela dans le monde ! »
Le soldat réfléchit quelques moments. On voyait que l’ambition était dans son cœur aux prises avec l’amour; il reprit :
« Mais Suzanne, on ne quitte pas un- trône comme on quitte une faction. Il faut au roi qui descend volontairement du trône des garanties....
— Qu’à cela ne tienne, interrompit la jeune tille, qui voulait brusquer le dénoûment de l’aventure.
— Qu’à cela ne tienne? répéta le roi de Ratonneau; vraiment, Suzanne, vous traitez cela bien légèrement. La chose cependant est de la plus haute importance et mérite qu’on y réfléchisse.
— Francœur, je suis persuadée que toutes les garanties possibles vous seront accordées ; vous savez
que M. le duc de Villars est l’ami et le père du soldat....
— Ce n’est point assez, interjeta le grenadier; il faut aussi que M. le duc de Villars soit l’ami des rois qui ne le sont plus et qui ne veulent plus l’être.
— Je vous assure, reprit Suzanne, qui ne voulut pas répondre directement à la phrase monarchique du soldat, que M. de Villars acceptera toutes les clauses de la capitulation que vous rédigerez vousmême.... Eh! tenez, Francœur, moi, je me charge de la lui remettre en personne, et je réponds corps pour corps de M. le duc de Villars. >•
Le soldat se prit à rire doucement dans sa barbe.
« Votre capitulation une fois écrite, il faudra une confiance aveugle; il faudra vous embarquer avec moi, et revenir à Marseille, où....
— Nous nous marierons, Suzanne? ajouta le roi de Ratonneau- en dardant sur la jeune fille un regard plein d’amour et d’espérance.
— Peut-être, répliqua-t-elle en rougissant et en baissant timidement les yeux.
— A cette condition-là, j’abdique.... mais c’est égal, j’aurais bien désiré vous faire partager, ne fût-ce qu’un seul jour, ma royauté! ...
— Impossible! fit Suzanne, choisissez : abdication ou pas de mariage.
— Mon choix est fait, ma chère Suzanne, s’écria le grenadier en se relevant de toute sa hauteur sur
le bastion où il était étendu; ta possession vaut mieux qu’un trône, ton amour vaut mieux qu’une couronne.
— Écrivez donc votre capitulation.
— Capitulation, non, reprit Francœur en se grattant le front, ce mot me chiffonne.... jamais un soldat de France ne capitule quand il a des cartouches à pleine giberne, et un beau rempart de pierre devant lui....
« D’ailleurs , je suis roi, et un roi ne capitule pas ... Je propose le mot convention; ça dit tout. L’honneur du trône et celui de l’uniforme de grenadier se trouvent saufs de cette manière.
— Ne chicanons pas sur les mots , Francœur ; écrivez convention, si vous l’avez pour agréable. »
Le soldat tira de son havre-sac une vieille plume, un morceau de papier, une écritoire de corne, s’assit sur l’affût d’un canon, et écrivit, en lisant à haute voix, la pièce suivante :
« Entre le roi de Ilatonneau, Francœur Ier du nom, d’une part, et M. le duc de Villars, pair de France, chevalier des ordres du roi, grand’croix de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, gouverneur de Marseille, pour Sa Majesté très-chrétienne Louis XVe du nom, roi de France et'de Navarre, d’autre part; ledit duc de Villars étant revêtu des pleins pouvoirs nécessaires pour traiter de l’abdi-
cation du roi de Ratonneau et de la remise du fort et de la principale forteresse de ce royaume;
« A été convenu ce qui suit :
« Art. 1er. Le roi de Ratonneau abdique la souveraineté qui lui était échue en vertu du consentement unanime des peuples de Ratonneau, représentés par une assemblée publique.
« Art. 2. Ledit roi de Ratonneau remet à Sa Majesté très chrétienne, dans la personne de M. le duc de Villars, le fort de Ratonneau, avec l’artillerie, les munitions de guerre et de bouche qu’il contient.
« Art. 3. La garnison du fort de Ratonneau sortira avec les honneurs de la guerre, tambour battant, mèches allumées et enseignes déployées.
« Art. 4. La sortie du roi et de la garnison de Ratonneau sera saluée par une salve de sept coups de canon.
« Art. 5. Le roi de Ratonneau gardera tous les effets qui sont à son usage, c’est-à-dire son liavresac et ce qu’il contient, ses armes et sa pipe.
« La garnison conservera également ses armes.
« Ai t. 6. M. le duc de Villars promet que toutes les clauses de cette convention seront fidèlement exécutées de sa part, et qu’en outre il voudra bien présider au mariage de l’ex-roi de Ratonneau, Francœur Ier, avec Suzanne Bersart, fiancée dudit roi.
« Fait au fort de Ratonneau, sur le bastion du
Midi, le quatorzième jour de septembre de l’an de grâce 1765.
« Signé : Francœur Ier, roi de Ratonneau.
« Sous ratification de M. le duc de Villars, pour Sa Majesté le roi de France. »
« L’affaire est faite, » reprit le roi de Ratonneau après avoir éventré une cartouche pour poudrer sa pièce diplomatique ; et après l’avoir relue à haute voix.... « Est-ce bien comme cela, Suzanne? ajoutat-il en soupirant.
— On ne peut mieux, répondit la jeune fille; seulement la dernière clause me semble de trop.
— De trop I de trop! mais, ma chère enfant, c’est la principale à mes yeux. Si je n’avais pas l’espérance, je dis plus, la certitude de te posséder, le roi de Ratonneau s’ensevelirait sous les ruines de ce fort plutôt que de se rendre.... Mais, ajouta Francœur en se dressant sur ses jambes, êtes-vous bien sûre au moins, Suzanne, que je ne serai point dupe de ma bonne foi?
— A preuve, se hâta de dire la jeune fille qui craignait une recrudescence de folie dans le soldat, à preuve, c’est que la salve d’artillerie de vos canons sera rendue coup pour coup par les batteries du château d’If.
— Si cela se fait comme vous le prophétisez, je n’aurai rien à dire.
— Allons, Francœur, partons, dit Suzanne.
— Le temps de boucler mon sac et de mettre le feu à mes sept grognards, — et il désignait les pièces de la plate-forme, — et je suis à vous. »
Sept fois, en effet, la détonation des canons apprit à Marseille et aux forts environnants l’abdication du roi de Ratonneau et l’heureuse issue de la mission de Suzanne.
Bientôt le pont-levis du fort de Ratonneau se baissa sur le fossé, et Francœur, suivi de son fidèle barbet, apparut en grande tenue, la baïonnette au bout du fusil, et faisant résonner les madriers du pont sous la cadence fière et majestueuse dupas ordinaire. Il eût paradé devant une armée entière qu’il n’aurait pas mis plus de précision, plus de gravité et plus de dignité dans sa manœuvre.
Médor, sans tant de façons, suivait les talons de son maître, très-satisfait sans doute intérieurement de la lin d’un règne dont il n’avait pas vraisemblablement goûté tous les avantages : la liberté lui manquait.
Francœur et son cortège n’étaient pas arrivés au tiers du pont-levis que les batteries du fort d’If répondirent, ainsi que l’avait promis Suzanne, à la salve du fort de Ratonneau. Sept coups de canon, ni plus ni moins, éclatèrent, chacun à une minute d’intervalle.
Au premier coup le grenadier s’était arrêté, im-
UNE MONARCHIE IMrROVISÉE. 59
mobile et présentant les armes ; mais au septième, il porta les armes d’un seul temps, traversa au pas accéléré l’espace qui lui restait à franchir, et alla se jeter entre les bras de Suzanne, qu’il pressa contre son cœur et qu’il embrassa sur le front.
C’était la première fois que les moustaches du grenadier effleuraient les longs cils, les sourcils noirs et arqués de la jeune tille.
« Vous ai-je trompé, Francœur? dit Suzanne en montrant la fumée des batteries du fort d’If qui se balançait encore mollement dans les airs, et qui formait comme un dais de nuages gris au-dessus de leurs têtes.
— Non, ma belle, non, ma chère Suzanne, repartit le grenadier, vous m’avez tenu parole dans tout ce que vous m’avez promis... Vous continuerez, n’est-ce pas , mon ange , à accomplir vos promesses?
— Nous verrons, répondit la jeune fille, heureuse et lière de la double conquête qu’elle venait de faire; mais partons , mon père et mes frères nous attendent dans notre bateau..., et je voudrais déjà être à Marseille....
— Et moi donc ! » fit le roi de Ratonneau en portant son fusil du bras droit, et en entourant amoureusement du bras gauche la taille svelte et gracieuse de sa chère Suzanne.
Le trajet ne fut pas long. Trois vigoureux ra-
meurs eurent bientôt dévoré l’espace qui sépare le fort de llatonneau de l’étincelante Marseille.
On débarqua dans l’arsenal maritime.
Mais quelle ne fut pas la surprise de Francœur en voyant sur le rivage un groupe nombreux d’officiers généraux, de colonels, de capitaines de vaisseaux, et au centre de ce groupe, M. le duc de Villars en personne.
Suzanne sauta à terre la première, prit par la main le grenadier un peu confus, car la raison était tout à fait revenue, et se dirigea avec lui vers le gouverneur de Marseille.
« Monseigneur, lui dit-elle avec assurance en lui présentant un papier, j’ai l’honneur de vous remettre la capitulation du fort de Ratonneau, et je vous présente le roi de Ratonneau, qui ne veut plus être que le grenadier Francœur.
— Et le mari de Suzanne, monseigneur, » ajouta le grenadier, dont l’humeur guerrière avait fini par prévaloir sur la timidité d’un moment.
Le duc de Villars fit approcher la jeune fille et le soldat, embrassa Suzanne et dit à Francœur :
« Grenadier Francœur, le roi a été instruit de vos
bons services de guerre, et il veut récompenser la
bravoure et l’intrépidité que vous avez montrées
maintes fois devant l’ennemi, et principalement à
Fontenoy, à Lawfeltet à Raucoux. Le roi a daigné
me charger de vous remettre la croix de Saint-Louis
et de vous recevoir chevalier de cet ordre, prix glorieux du sang que l’on verse pour la défense du roi et de la patrie. »
Pour le coup, le grenadier ne savait plus où il en était; il trébucha sur ses jambes, et balbutia quelques paroles où Ton pouvait surprendre le repentir de son équipée du fort de Ratonneau.
« Ne vous justifiez pas, Francœur, interrompit e duc de Villars ; votre action a déjà été oubliée par vos généraux, elle trouve d’ailleurs son excuse dans les blessures que vous avez reçues au service du roi.
« Francœur! ajouta le duc en tirant son épée et en donnant l’accolade au grenadier, dont il avait orné la boutonnière d’une croix, et dont il avait reçu le serment, je vous fais, au nom du roi, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis. »
Un tonnerre d’applaudissements éclata dans le groupe des officfbrs généraux, et le peuple y répondit par des clameurs de joie, car le grenadier était * devenu un personnage populaire.
« Je viens de payer la dette du roi et de l’État, reprit M. de Villars; le gouverneur de Marseille en a aussi contracté une, et il va l’acquitter... Suzanne! la ville de Marseille vous accorde une dot de trois mille écus, et vous engage à choisir l’époux qui vous conviendra le mieux.
— Mon choix est tout fait, dit la jeune fille, et le voilà. Et elle se suspendit au bras du nouveau che-
valier, qui, par décorum, n’osait pas l’embrasser, bien qu’il en mourût d’envie.
— Embrassez votre femme, Francœur, dit le duc de Yillars, et soyez heureux en ménage comme vous l’avez été en guerre.
— J’y tâcherai, monseigneur, et nous ferons en sorte, d’ici à quelques années, de donner au roi quelques petits grenadiers qui le serviront avec l’amour et le dévouement de leur père.
— Eli bien ! mon pauvre Francœur, lit Suzanne en regardant son futur mari, ne vaut-il pas mieux être chevalier de Saint-Louis que roi de lia tonneau?
— J’en demeure d’accord, ma chère Suzanne, répondit le grenadier, surtout quand avec cette croix, si chère à tous les cœurs de soldat, on vous donne un ange pour la garder. »
L’aventure du roi de Ratonneau fut bientôt connue à la cour de Versailles, où le duc de Villars envoya l’original de la capitulation du fort de Ratonneau, revêtue de toutes les formalités. On ne parla bientôt plus à l’OEil-de-Bœuf que delà bravoure, de l’esprit de suite et des ressources ingénieuses du soldat Francœur, ex-roi de Ratonneau.
Louis XV, qui aimait à voir de près les types et les originaux de toute espèce, lit venir à Paris le roi de Ratonneau et son épouse, la charmante Suzanne.
L’un, par son bon sens militaire, ses réparties, et surtout la célébrité qui s’attachait à son nom, réussit admirablement à la cour; Suzanne, par sa jolie figure, sa grâce et son esprit, ne plut pas moins que son mari. Louis XV, enchanté de l’un et de l’autre, voulut leur donner un témoignage de sa protection : il nomma Francœur grand’garde de la vénerie du parc de Versailles, et, en annonçant au cercle de la reine la grâce qu’il venait d’accorder au roi de Ratonneau, Louis XV ajouta gaiement :
« Vous conviendrez, mesdames, que c’est bien le moins que je puisse faire pour un ancien confrère. »
Francœur conserva ce poste jusqu’à la mort de Louis XV, qui arriva en 1778; le roi de Ratonneau entra alors aux Invalides, où il mourut en 1786.
Le grenadier du régiment d’Anjou n’eut pas seulement l’honneur d’occuper les loisirs d’une cour brillante et polie, de défrayer les correspondances de Grimm, de Diderot, de Voltaire et de Buffon luimême, il légua aussi à la Provence une locution proverbiale. On disait à Marseille, au dix-huitième siècle, et on dit encore aujourd’hui d’un homme dont les vœux et les espérances vont au delà de ses moyens d’exécution : « C’est un roi de Ra-
tonneau. »
LÀ
LA
Au dix-septième siècle, le quartier de l’Université était la tête de Paris, et le quartier du palais de justice en était le cœur. Quel esprit investigateur, quelle plume assez féconde et assez attrayante pourrait retracer ces mille drames, ces mille aventures, ces mille intrigues qui, de 1340 à 1787, se sont noués, développés, croisés et accomplis dans le seul enclos du palais? Quel écrivain favorisé du ciel saura, avec les cra\ons de Callot, de Teniers ou de Rembrandt, avec le burin de la Bruyère, de Sterne ou de Rabelais, reproduire ces types h jamais perdus qui caractérisent un peuple, une époque, une nation? Nos vieilles mœurs, nos antiques coutumes disparaissent sous le niveau du cosmopo-
lisme, comme nos vieux monuments sous le marteau des démolisseurs. Bientôt il ne restera plus de la Lutèce de César et du Paris de Philippe Auguste et de François 1er que de rares édifices épargnés çà et là dans cet océan de maisons sans style et sans grandeur qu’on appelle encore Paris.
Deux monuments, l’un écrit, l’autre gravé, nous transmettent encore, après deux siècles écoulés, les habitudes, le faste, les modes et jusqu’aux passions de nos pères. Le monument écrit est la comédie de la galerie du palais que le grand Corneille, qui n’était pas encore le Corneille de Ilodogune et de Polyeucte, fit représenter à Paris en 1637; le second monument, le monument gravé, est une charmante estampe, que nous avons vue, il y a trente ans, chez le vieux et sage Deflorenne, qui tenait sur le quai de l’École l’une des plus riches et l’une des plus cu- . rieuses boutiques de gravures anciennes de l’Europe.
Au-dessous de cette estampe, due, si notre mémoire est fidèle, au correct et fin burin d’Israël Sylvestre, on lisait ces vers qui sont toute une page d’histoire de l’élégante et splendide galerie Dauphine que le cardinal Bentivoglio mettait bien audessus et du Corso, à Rome, et de la place Saint- Marc, à Venise.
Tout ce que l’art humain a jamais inventé
Pour mieux charmer les sens par la galanterie,
El tout ce qu’ont d’appas la grâce et la beauté Se découvre à nos yeux dans celte galerie.
Ici les cavaliers les plus adventureux,
En lisant des Romans, s’animent à combattre,
Et de leurs passions les amants langoureux Flattent les mouvements par les vers de théâtre.
Ici, faisant semblant d’acheter devant tous
Des gants, des éventails, des rubans, des dentelles.
Les adroits courtisans se donnent rendez-vous,
Et pour se faire aimer galantisent les belles.
Ici, quelque lingère à faute de succès A vendre abondamment, de colère se pique Contre des chicaneurs qui, parlant de procès, Empêchent les chalands d’aborder leur boutique.
Deux espèces de boutiques, deux genres de commerce, jouissaient surtout, dans les galeries du palais, de l’éclat de la vogue et du bon ton : c’étaient les boutiques des libraires et des marchandes de modes; dans les premières, on voyait se presser tout ce que les sciences etles lettres comptaient d’hommes distingués, auteurs ou simples amateurs des muses ; dans les secondes, on remarquait l’essaim toujours nombreux et toujours complet de ces fils de Crésus bourgeois, de ces rejetons sans vertu de races antiques qui escomptent la fortune de leurs pères ou la gloire de leurs ancêtres dans le champ éternellement fréquenté des amours prodigues et des folies
sans nom, et qui, esclaves de la mode, champions ardents du ri iicule et de la sottise, ne rougissent pas de traîner, sous le burlesque étendard de la fainéantise dorée, l’honneur civique ou le blason héroïque de leur famille.
En 1680, le magasin de livres le mieux fourni des galeries du palais de justice était celui de Barbin, de ce Barbin que Boileau a immortalisé dans ses vers, et que Benserade a salué dans les siens du titre pompeux d’illustre et sans pareil! Heureux temps'où la renommée d’un libraire était due exclusivement au mérite des ouvrages qu’il éditait pour l i gloire des lettr<s de sa patrie plus que pour son intérêt particulier! Temps fortuné que celui où l’éloge, si exhorbitant qu’il fût. ne prenait pas sa source dans une opposition systématique ou dans la camaraderie ! \ Le magasin de modes le plus célèbre du palais était, à la même époque, tenu par Thérèse Lenoir, la perle, le diamant et le phénix des femmes, la plus savante et la plus spirituelle de son temps. Thérèse Lenoir, fille du comé-
1. Boileau a cité, plus d'une fois, le nom du libraire Barbin dans ses ouvrages, mais c’est surtout dans le charmant poème du Lutrin •] u'il en parle — ou plutôt de ses marchandises — avec détail. La boutique de Barbin était située sur le vaste palier de l'escalier qui conduisait des grandes galeries du palais à la Sainte-Chapelle. Ce palier et ces degrés, détruits depuis une quinzaine d'années par les arrangeurs officiels des monuments publics, vont être reconstruits d’après les anciens plans. La boutique de Barbin était plus longue que large, et ne tirait son
dien la Thorillière, ami et camarade de Molière, avait été élevée avec beaucoup de soin par son père, qui n’était pas 'seulement un comédien habile, mais encore un homme très-instruit et très-éclairé. A quinze ans, Thérèse Lenoir savait assez bien le grec et le latin pour lire Aristophane, Plaute, Ménandre et Térence dans l’original.
Adix-sept ans, elle perdit ses parents et une partie de sa fortune, et la marquise de Gerbevilliers, sa marraine, lui conseilla de s’établir dans les galeries du palais, bien persuadée que la beauté de Mlle de la Thorillière lui attirerait des hommages que la sagesse de la jeune tille ne tarderait pas à faire transformer en tendres respects et facilement en mariage. Les prévisions de la marquise de Gerbevilliers ne la trompèrent point : la boutique de modes de Thérèse Lenoir devint en peu de mois le rendez-vous des jeunes gens les plus riches et les plus distingués de la cour et de la ville, qui, sous prétexte d’acheter des nœuds d’épée, des gants de Siam et des .rabats de dentelles, assiégeaient littéra-
jour que par le portique donnant sur la cour de la Sainte-Chapelle , mais elle était vraiment splendide pour le temps. Les compartiments qui séparaient les livres entre eux étaient en bois de chêne sculpté et décoré des attributs des sciences et des arts; et à six heures en été, à quatre heures en hiver, deux belles bougies de cire jaune éclairaient l’établissement bibliographique. Deux bougies de cire jaune! s’écrie-t-on. — Oui, ce luminaire était modeste, mais il éclairait des ouvrages signés Bossuet, Molière, Corneille et La Fontaine.
Icment ses comptoirs; d’un autre côté, les femmes de la plus haute qualité lui avaient généralement — quoique belles — donné leur pratique, et parmi ses clientes, — comme on dit aujourd’hui, — Mlle de la Thorillière s’enorgueillissait avec raison de compter Mme de Montespan, la marquise de Maintenon, Mlle de Fontanges, la duchesse de la Feuillade, Mme de Grignan et la sémillante Mme de Coulanges; c’était cette dernière dame qui disait à Mme de Sévigné, sa cousine, pour l’engager à sortir de l’hôtel Carnavalet qu’elle ne quittait qu’avec peine : « Venez, venez, petite cousine, nous irons faire un tour aux galeries du palais, et nous entrerons chez cette jolie marchande de modes qui parle latin aussi bien que vous \ »
1. Tout le monde connaît l’esprit enchanteur, la grâce exquise de la marquise de Sévigné, mais peu de personnes savent que cette femme illustre n'était pas seulement un épistolier plein de charmes, d'abandon et d’originalité, mais encore une linguiste de premier ordre. Mme de Sévigné parlait et écrivait bien l’espagnol et l’italien, et elle pouvait lire, sans s’aider d’aucune traduction, lès œuvres des poètes, des orateurs et des philosophes latins. Elle commença même le grec avec le savant Ménage , et elle y réussissait à merveille; mais un jour, Ménage ayant voulu profiter d’un passage qu’il lui expliquait du troisième livre de l’Iliade pour formuler assez gauchement à sa charmante écolière une déclaration d’amour, Mme de Sévigné 1 ui dit avec enjouement : « Tenez, mon cher Ménage, j’aime beaucoup Homère, mais je ne comprends rien aux commentaires que vous lui faites; restons-en là. » Et le grec fut abandonné, ce qui n’empêcha pas Ménage de rester toute sa vie l’admirateur et l’ami de Mme de Sévigné.
Le 17 mars 1680, la boutique de Barbin pouvait à peine contenir la foule des habitués de l’oasis littéraire. Il n’était pourtant pas encore neuf heures du matin et la grand’chambre ne tenait pas d’audience solennelle, et les boutiques des galeries, si ce n’étaient celles des libraires, n’étaient pas encore ouvertes. Mais un événement tout à fait imprévu avait éveillé la curiosité des gens du palais, et cette préoçcupation de parquet et de prétoire avait fait irruption dans le monde des lettres et dans le monde des loisirs.
« Oui, disait un vieillard, qu’à sa longue robe d’étamine noire, à sa double chausse huchée gauchement sur son épaule, aux nombreux sacs qui pendaient à sa ceinture, on reconnaissait pour un avocat; oui, je ne sais vraiment pas à quoi pense M. le premier président, je ne sais non plus où a la tète le conseil de notre ordre. Quoi! laisser inscrire sur le tableau un jeune homme de dix-sept ans! Et, comme si cette faveur insigne ne suffisait pas encore, laisser ce même jeune homme, j’allais dire cet écolier! plaider en audience de grand’chambre deux ans après, c’est-à-dire à dix-neuf ans! Cela crie vengeance ! c’est un renversement sacrilège , c’est un scandaleux soufflet donné à toutes les idées reçues, à tous les principes, à toutes les traditions ! Est-ce ainsi qu’on agissait autrefois? Moi, qui vous parle, messieurs, quoique fils de procureur et ne-
veu, cousin et tilleul d’avocat, je n’ai pu plaider ma première cause, et à la chambre des requêtes encore, qu’à l’Age de vingt-cinq ans accomplis, demandez à M. Patru.
— C’est vrai, repartit au milieu d’un silence presque religieux, un frêle et mince vieillard, assis modestement dans l’angle obscur de la boutique; c’est vrai : l’Age de vingt-cinq ans, le quart d’un siècle 1 était jadis exigé de tous ceux qui voulaient servir activement dans les phalanges incessamment renouvelées du barreau. Mais il est juste de dire que le premier président du parlement et le conseil de l’ordre accordaient parfois des dispenses d’Age, c’est ce qu’a omis de faire remarquer mon très-honorable confrère M* Renard. Ces dispenses n’étaient, au surplus, décernées qu’à des talents précoces, à des doctrines brillamment soutenues, à des sujets enfin qui méritaient à tous égards la protection des magistrats et la paternelle sollicitude du conseil de l’ordre. Peut-être, dit Patru en terminant et en se retournant d’un air narquois vers le docteur courroucé, ce jeune homme de dixneuf ans, dont le début allume si fort votre bile, est il un aigle, et en conscience, mon très-honoré confrère, vous n’étiez et vous n’êtes encore qu’un Renard. »
Ce jeu de mots lancé presque à brûle-pourpoint sur l’avocat atrabilaire, et prononcé avec cette mali-
gne bonhomie qui distinguait l’auteur de la Lettre du Marguillier à son curé', fît arquer toutes les bouches des assistants d’un sourire approbatif, car on n’osait pas rire en présence de la gloire de Patru et de sa vertueuse indigence, et fît tomber l’indignation quelque peu emphatique de l’avocat Renard.
Cependant un auxiliaire inattendu de M* Renard vint se jeter tout aussitôt dans la mêlée et ramasser la philippique que Patru avait foudroyée par une froide et acérée plaisanterie.
« Je ne ferai point un crime au jeune avocat en question, dit M. de Richesource, espèce de philosophe jurisconsulte, qui tenait sur la place Dauphine, et en vertu de lettres patentes du roi, des conférences oratoires et philosophiques*, de plai-
1. On sait que Patru publia sous la Fronde une lettre critique et politique sous ce titre. Ce fut cette piquante et ingénieuse satire qu’il ne voulut jamais désavouer , malgré le conseil de ses amis qui le sollicitaient d’accorder cette satisfaction à la susceptibilité du roi, qui priva l’illustre académicien, le savant avocat, des pensions et des récompenses que Colbert prodiguait à des littérateurs bien au-dessous de Patru.
2. Ce M. de Richesource était un de ces hommes qui cachent, sous une feinte dignité et sous un pédantisme qui ne se dément jamais, l’indigence de leur esprit et le peu de profondeur de leur doctrine. Richesource avait une prodigieuse loquacité et un aplomb imperturbable, ce qui lui donnait aui yeux des niais et des sots une réputation de supériorité et de science que le mérite véritable et modeste n’obt ent jamais. Les mémoires du temps rapportent une anecdote fort plaisante que voici :
« Jean Purgct de la Serre, Toulousain, garde de la bibliothèque de Monsieur, frère de Louis XIII, historiographe du roi
der à un Age où tout homme sensé doit encore s’appliquera l’étude des sept principales disciplines oratoires, tirées des neuf systèmes réels ou scientifiques de la Cyclopédie des trois généralités de connaissances qui sont :1a dogmatique, la politique, la grammatique, la logique, la dialectique, la poétique et la rhétorique, et que j’enseigne, j’ose le dire, ù la grande satisfaction de l’Église, de la magistrature et du barreau, dont l’académie que j’ai fondée est en quelque sorte le séminaire de l’éloquence et de suprême raison ; mais je lui reprocherai, à ce jeune homme, avec tous les honnêtes gens et les
et fort mauvais auteur, assistait un jour aux conférences que M.de Richesource faisait sur l’éloquence sacrée et profane, dans sa maison de la place Dauphine. Après avoir attentivement écouté toutes les impertinences du professeur jusqu’au bout, la Serre courut l’embrasser avec transport, et de cet accent méridional qui sied si bien aux capitans de la plume et de l'épée, il lui dit: «Ah! monsieur, je vous avoue que, depuis vingt ans, j’ai bien débité du galimatias, mais vous venez d’en dire plus en une heure que je n’en ai écrit dans toute ma vie. Richesource prit fort bien cette liberté gasconne, tourna la chose en badinage, invita la Serre à souper, et ils se quittèrent bons amis. » Ce qui fit dire à Despréaux que les loups ne se mangeaient pas, et que le pitoyable philosophe de la place Dauphine, qui recevait" chaque année de Colbert une gratification de deux mille écus, pouvait aljer de pair — pour la fortune et la stupidité — avec la Serre, qui, sans avoir écrit ni un bon ouvrage ni un livre utile, avait trouvé le moyen de toucher — outre les émoluments de ses places — plus de quatre mille écus annuellement, tant sur la cassette du roi et des princes que sur les fonds destinés aux arts et aux lettres par la munificence de Louis XIV.
personnes graves, de fréquenter sans vergogne et ostensiblement la boutique d’une marchande de modes des galeries du palais, et le magasin non moins sujet à caution du libraire Gaudoin, ici près, que tout le monde sait être le correspondant et le distributeur de la Gazette de Hollande. Voilà, messieurs, si je ne me trompe, ajouta M. de Richesource, des griefs un peu plus sérieux que ceux articulés tout à l’heure par l’incomparable Me Renard. Il est permis de se remuer, voire même d’intriguer, pour plaider en audience de grandchambre à un âge où nos sages aïeux étaient encore assis sur les bancs du collège ; mais il n’est pas convenable de se préparer aux luttes de la parole, aux combats du barreau, en aftichant des mœurs légères et une conduite digne d’Épicure ; en un mot, en achevant son stage près du vertugadin d’une fille de comédien et dans la boutique quelque peu hétérodoxe et antifrançaise du libraire correspondant de la Gazette de Hollande l. »
1. La boutique de modes de Mlle de la Thorillière était dans la grande galerie Dauphine ; celle du libraire Gaudoin, qui était effectivement vendeur et correspondant de la Gazette de Hollande, était située dans la même galerie , vers le grand escalier qui conduisait à la cour du Puits, qu’on appela plus tard cour duHarlay, du nom du premier président Achille du Harlay, deuxième du nom, qui la fit agrandir, assainir et embellir. Dans une charmante petite comédie intitulée là Gazette , que Dancourt fit jouer au Théâtre-Français en 1G93, et dont la scène se passe dans les galeries elles-mêmes du palais et dans
Cette accusation , toute lourdement fulminée qu’elle était, lit une impression fâcheuse sur l’esprit des auditeurs, parce qu’elle était vraie, et malgré l’opinion respectée de Patru, peut-être les défenseurs du jeune avocat en cause eussent-ils été contraints de se réunir au toile général qui allait indubitablement éclater, lorsque l’arrivée dans la boutique d’un nouveau visiteur vint interrompre, sans les effacer complètement, les doléances du pédant Richesource.
Un prêtre revêtu de l’habit des disciples de saint Ignace de Loyola entra discrètement dans le magasin du libraire et salua d’un geste affable et gracieux le sanhédrin encore haletant des feux de la discussion. Barbin courut au-devant de l’ecclésiastique, et le prenant par la main : « J’ai l’honneur de vous présenter, messieurs, dit-il, le R. P. de la Rue, professeur de rhétorique au collège de Louisle-Grand et le premier des poètes latins de notre époque.
la boutique de ce libraire, on remarque quelle connaissance approfondie l’auteur possédait des manières, des usages et des mœurs de ces marchands du palais qui ne ressemblaient en rien aux marchands de la rue Saint-Denis, et des quartier? du Louvre et de l’Université. C’était un peuple à part, dont d’Ancourt, qui se souvenait de son stage d’avocat, a dessiné les silhouettes principales avec une exactitude digne de Gérard Dow, dans plusieurs de ses pièces, telles que la Folle enchère, la Foire Saint-Germain , l'Opérateur llarry , la Foire de Bei ons, etc. , etc.
— Dites un poetelatin.de notre temps, interrompit modestement le père de la Rue, si toutefois il est permis h un fervent admirateur de Virgile et d’Horace de prendre le titre de poète dans une langue dont nous connaissons les beautés, mais dont nous ignorons sans doute les plus charmants secrets.
— Messieurs, reprit Barbin, qui était bien aisé de placer la conversation générale sur un autre terrain que celui adopté par MM. Renard et de Richesource, c’est moi qui suis l’éditeur des ouvr.iges du R. P. de la Rue, et je vais publier très-prochainement ses poésies latines en quatre volumes in-12, et mettre en môme temps en vente les œuvres complètes de M. Pierre Corneille, dont je viens de terminer une nouvelle édition.
— Vous mêlez le profane au sacré, s’écria le pédant Richesource ; le Cid et les Horaces ne vont guère avec les vers catholiques du révérend père.
— Vous vous trompez, monsieur, répondit le jésuite avec dignité, je m’honore de paraître dans le monde intellectuel à côté de l’illustre M. Corneille, et je n’oublierai jamais que je dois à l’amitié de ce grand homme le succès de mon premier ouvrage '.
1. Le P. de la Rue, très-jeune encore, composa un poème latin sur les conquêtes de Louis XIV ; Pierre Corneille traduisit ce poème et l’offrit au roi , en faisant l’éloge du jeune jésuite qui avait donné dans cet ouvrage d’innombrables preuves d’un
Mais, messieurs, continua le P. de la Rue, vous paraissiez tous en proie à une vive émotion lorsque je suis entré céans. Y aurait-il de l’indiscrétion à vous en demander le sujet?
— Nullement , mon révérend père , répondit Mc Renard, nous parlions du début qui doit se produire demain en la grand’chambre d’un avocat de dix-neuf ans !
— Ah! j’y suis, lit le jésuite, il s’agit du jeune Carton d’Ancourt.
— Précisément, interjeta Richesgurce; vous connaissez ce jeune homme, mon révérend père?
— Très-bien, et depuis longtemps, répliqua le jésuite ; et je dois vous confesser ici, messieurs, qu’il n’a pas tenu à moi d’enrôler ce jeune homme sous la bannière de la compagnie de Jésus.
— Il n’a pas voulu se faire jésuite ! murmura Patru ; j’ai bien fait de prendre sa défense.
— Monsieur Patru, dit le P. de la Rue, vous en
talent mûri par l’étude des grands modèles de l’antiquité. Corneille ajouta que le P. de la Rue était un de ces esprits rares dont les aptitudes merveilleuse^se trouvent à l'aise dans toutes circonstances et dans tous les travaux. La recommandation de Corneille porta son fruit, et Louis XIV témoigna toujours au P. de la Rue une estime et une confiance particulières. Le roi confia au jésuite des missions importantes et voulut le faire évêque. De la Rue refusa toujours, préférant l’indépendance des lettres au brillant esclavage des honneurs! Il voulut bien servir le roi et l’État, mais il voulut aussi garder sa chère liberté. Le P. de la Rue mourut en 1125, à 82 ans.
voulez bien à ces pauvres jésuites, surtout à ceux du collège Louis-le-Grand. Chez nous, comme partout, on professe cependant la plus haute et la plus juste estime pour le savant académicien, pour l’avocat éloquent, qui a si bien servi et si loyalement aidé les muses françaises? »
Patru, malgré son stoïcisme ne put échapper à l’arome de ce grain d’encens, si délicatement offert en échange d’une boutade, et s’inclina pour remercier le P. de la Rue.
« Oui, messieurs, reprit le jésuite; votre avocat de dix-neuf ans a été l’un de mes meilleurs, l’un de mes plus brillants élèves en seconde et en rhétorique. C’est un esprit facile, enjoué, plein de verve et de saillie, qui ira loin, quelle que soit la carrière qu’il embrasse. Au total, d’Ancourt, malgré les défauts inhérents à son caractère et à son siècle peutêtre, malgré sa volage humeur et sa propension aux plaisirs mondains, possède un cœur d’or et une âme accessible à tous les sentiments généreux que la religion inspire et que la probité commande.
— Nous-vous croyons, mon révérend père, répartit M. de Richesource; mais, votre indulgente apologie ne nous empêchera pas de déplorer la facilité avec laquelle Mgr Pothier de Novion, premier président du parlement, a accordé une dispense d’âge à votre écolier de Louis-le-Grand. Cette me- 375 G
sure ultra-bienveillante peut avoir des suites funestes pour les destinées futures du barreau.
— Calmez votre inquiétude, monsieur, répliqua le 1*. de la Hue, vous ne tenez pas encore d’Ancourt, et il épargnera à l’ordre des avocats et à vous, monsieur, qui combattez si résolûment pour les traditions du palais, le désagrément que vous redoutez si fort; d’Ancourt, j’en ai presque la certitude, ne sera pas plus avocat qu’il n’a voulu être jésuite.
— Oh! parbleu, s’écria M« Renard, Lupus in fabula ou plutôt ecce iterum Crispinus ! Voilà M. d’Ancourt lui même ! *
En ce moment un jeune homme d’une figure franche, d’une tournure distinguée, d’un maintien vif, élégant et gracieux, vêtu avec recherche et même avec richesse, fit irruption dans la boutique de Rarbin. 11 demanda au commis si les œuvres complètes de Pierre Corneille, annoncées depuis plusieurs mois, avaient paru. Mais ayant aperçu le P. de la Rue, le jeune avocat s’avança vers lui, le salua avec une tendresse respectueuse et s’informa avec une sollicitude filiale de la santé naguère affaiblie du jésuite.
« Grâce à Dieu, mon cher élève, répondit le P. de la Rue, je vais de mieux en mieux, et ma présence ici doit vous prouver que ma convalescence est suffisamment affermie. Mais qu’ai-je appris, mon cher élève? vous plaidez demain en grand’-
chambre? Certes, nulle nouvelle ne pouvait m’être plus agréable, et je vois avec plaisir que vos palmes du collège auront bientôt pour sœurs les palmes bien autrement magnifiques du forum ?
— Hélas ! oui, mon révérend Père, je plaide demain à la grand’chambre du parlement, fît le jeune avocat en soupirant.
— Quel ton lugubre vous prenez là, mon cher élève? est-ce ainsi qu’un athlète plein de confiance dans sa force et dans son courage doit s’élancer dans l’arène ?
— Mon révérend père, les augures ne sont pas favorables. Ma jeunesse excite des inimitiés sans nombre; les vieux avocats crient au scandale, les conseillers des requêtes me regardent de travers et les procureurs clabaudent. Les uns me traitent de fou, d’orgueilleux, de stupidement vain; les autres de petit-maître....
— Eh? qu’est-ce que c’est que des petits-maîtres, mon cher élève ? demande le P. de la Rue.
— Il y en a de plusieurs espèces, mon révérend père; mais ordinairement ce sont de jeunes entêtés de leur qualité, badins, folâtres, enjoués, qui parlent beaucoup et qui disent peu; soupirant sans tendresse, amoureux par conversation, magnifiques sans biens, généreux en promesses, prodigues d’amitiés, inventeurs de modes, et des airs surtout.
— Et de quels airs, mon cher élève ?
— Des airs à la mode. L’étourderie d’un écolier, la brusque valeur d’un enfant de Paris; fracas d’équipage, tabatières de quinze différens volumes, gros nœud d’épée, perpétuel mouvement de perruque, distractions continuelles, gestes affectés, éclats de rire sans sujet, mots favoris placés à l’aventure, se piquant d’esprit et de bon goût, et disant quelque fois de bonnes choses par hasard; grands épouseurs surtout. .. Voilà, mon révérend père, ce que c’est que les petits-maîtres *.
— Je vois bien, dit le jésuite qui avait souri plus d’une fois aux étincelles de cette tirade comique, que votre vocation, mon cher élève, n’est pas encore bien décidée. Vous vous plaignez des ridicules qu’on vous prête, mais vous ne cherchez pas à combattre la médisance par le succès et la calomnie par-l’éclat même de votre vertu. Votre philosophie n’est pas assez vigoureuse pour vous élever au-dessus des clameurs de la malveillance ou de la satire. Allons, mon cher élève, reconduisez-moi au collège de Louisle-Graud, et dans la route, je vous remettrai en mémoire les conseils de Pline et même de saint Jérôme à deux jeunes avocats de leur temps. »
En finissant ces mots, le jésuite, après avoir
1. C tte définilion du petit-maître, tel qu’il était sous le règne de Louis XIV, n’aurait point été désavouée par Labruyère. Nous la tirons textuellement d’une jolie petite comédie de d’Ancourt, intitulée: l’Impromptu de Garnison, et représentée, en 1G93. sur le Théâtre-Français.
adressé un salut d’adieu à l’assemblée ébahie, sortit avec l’avocat d’Ancourt, laissant aux zoïles en mission chez Barbin le loisir de reprendre le fil un moment embrouillé de leurs critiques et de leurs hostiles commentaires.
Florent-Carton d’Aneourt était petit-fils d’un sénéchal de Saint-Quentin et descendait, par sa mère, du savant Guillaume Budé*. D’Àncourt était né, en 1661, à Fontainebleau, où son père exerçait la charge de capitaine des chasses de cette royale résidence. Dès l’âge de neuf ans, le jeune d’Ancourt fut envoyé au collège de Louis-le-Grand, à Paris, pour y continuer ses études. Ce fut dans cet établis-
1. Guillaume Budé, l’un des plus grands hommes que la France ait produits, né en 1467. Budé inspira à François Ier l’idée de l’établissement du Collège de France. Il fut maître des requêtes et devint prévôt des marchands. Dans ces deux magistratures si diverses, Budé déploya un zèle, une sollicitude et un esprit de justice qui l’ont autant honoré que ses travaux scientifiques. Budé mourut en 1540. Quelques biographes prétendent que d’Ancourt comptait encore dans la famille de sa mère un chevalier anglais qui, sous le règne d’Élisabeth, fut gratifié, quoique d'origine française, de l'ordre de la Jarretière.
seinent célèbre, dirigé par les jésuites, que le rejeton de Guillaume Budé, que l’écrivain dramatique qui devait suivre de loin les traces de Molière et rivaliser avec Regnard, fit paraître les premières étincelles de cette verve inépuisable, de ces saillies . ingénieuses, de cette finesse d’observation qui déterminèrent le succès de la plupart de ses pièces. A treize ans, il composa, pour la distribution des prix du collège, yne petite tragédie intitulée : Melchisedec, et dont le sujet était emprunté à la Bible1. La versification de cet ouvrage était si facile, les situations si naturelles et si franches que les maîtres du jeune poète pressentirent lê talent de d’Ancourt et l’engagèrent à entrer dans la compagnie de Jésus. — Mes pères, répondit le malin écolier, je ne cesserai d’avoir pour vous le respect et l’attachement que vos vertus et vos bienfaits m’inspirent, mais je ne serai jamais des vôtres. En un mot, j’aimerais mieux être soldat que jésuite.
D’Ancourt ne fut pas plus soldat que prêtre ; ses parents désirèrent qu’il fît son droit, et, à sa sortie
I. Les Jésuites avaient coutume de faire suivre chaque année leurs distributions de prix d’une représentation de quelque comédie sainte composée par les professeurs ou les élèves. Tout le monde connaît les petites pièces remplies de sentiment et d’esprit du P. Poré et du P. Ducerceau. Sur l’invitation de Itoliin, alors recteur de l'Université, les jésuites, vers le milieu du dix-huitième siècle, abandonnèrent cet exercice annuel et remplacèrent la comédie par des plaidoyers sur divers sujets d’histoire ou de morale.
de L^uis-le-Grand, le jeune homme alla s’asseoir sur les bancs de l’école de droit. Ses progrès, là, comme aux jésuites, furent si rapides, qu’à dixsept ans il fut reçu avocat et qu’à dix- neuf ans, il se trouva en état de plaider. Mais d’Ancourt avait le malheur d'être riche. Nous disons le malheur, car l’opulence, dans le stage de toutes les professions libérales, amène toujours la négligence des devoirs et l’oubli du travail. Il se lia avec de jeunes seigneurs, avec de jeunes magistrats, dont il avait été le condisciple chez les jésuites; on le présenta chez le grand prieur du Temple, et dans ce palais, consacré par ses illustres possesseurs à toutes les gloires delà patrie; dans ce palais splendide, qui rappelait la cour d’Auguste et la maison de Périclès; dans ce palais où Aspasie, Tibulle, Horace, Ovide et Catulle reparaissaient sous les noms de la comtesse de la
Suze, d’Hamilton, de Chapelle, de Courtin et de
Chaulieu , d’Ancourt perdit le peu de goût qu’il avait pour la procédure, s’enrôla, sous les voluptueux ombrages du Temple, dans le régiment d’Épicure, et mérita, par ses croisades heureuses contre les amphores champenoises du grand prieur, de devenir l’ami de Chapelle et de Chaulieu. C’était entrer dans le monde sous les auspices du plaisir, mais ce n’était pas y entrer sous le drapeau de la raison et de la gravité prétorienne.
Toutefois d’Ancourt, en se livrant au monde des
beaux esprits, n’avait pas divorcé complètement avec l’élude. Les agapes, les banquets parfumés du Temple n’étaient point parvenus à chasser de son cœur la déférence qu’il devait à ses parents, le respect qu’il devait^à ses maîtres. Pour obéir aux premiers, il était bien résolu à se faire avocat; pour ne point scandaliser les seconds, il cachait avec soin les joyeuses dissipations de sa vie. Mais la mère de d’Ancourt suivit de près son époux au tombeau ; les professeurs qui avaient été les siens au collège Louis-le-Grand furent disséminés, à l’exception du P. de la Rue, dans les différents collèges de province, et d’Ancourt se trouva tout à coup dégagé de ces chaînes honorables et nécessaires, qu’on appelle le respect humain. Ce fut dans cette situation morale qu’il vit et qu’il aima Thérèse Lenoir; la jolie marchande de modes des galeries du palais, laLouison ' de Molière, l’enfant de prédilection de la Thorillière, et qu’il comprit qu’une telle passion ne pouvait se concilier, fût-elle sanctitiée par le mariage, avec les austères étiquettes et les pures susceptibilités du barreau.
Cependant plus le jour de sa première plaidoirie
1. Mlle de la Thorillière, alors âgée de six ans, joua le rôle de la petite Louison dans la comédie du Malade imaginaire. Ce fut Molière lui-même qui apprit et fit répéter à cet enfant, dont il aimait l’esprit et les gentilles manières, ce rôle qu’elle joua en perfection. Molière appelait la petite la Thorillière Cadet-Mignonne, et ce sobriquet fut toujours cher à la femme de d’Ancourt.
approchait, plus l’avocat de dix-neuf ans sentait le combat intérieur que se livraient ses instincts de poète et ses aspirations d’honnête homme prendre des proportions considérables. Dans les défaillances de son âme et de sa volonté, il allait bien chercher un refuge près de Mlle de la Thorillière, et rallumer au flambeau de l’amour son énergie éteinte et sa gaieté évanouie; mais quelque indulgence qu’on eût et qu’il eût lui-même pour ses propres faiblesses, la règle écoutée et religieusement suivie de l’ordre des avocats ne lui permettait pas de prolonger ses visites dans la boutique de modes au delà de sept heures du soir, et, à compter de ce moment, les incertitudes de d’Ancourt renaissaient avec plus de violence que jamais.
La conversation qu’il avait eue avec le P. de la Hue en reconduisant le jésuite dans sa cellule du collège Louis-le-Grand n’avait apporté qu’un médiocre adoucissement, sans doute, à ses embarras d’esprit, car il accourut, après avoir quitté le révérend père, aux galeries du palais, chez Mlle de la Thorillière, qu’il trouva tout en larmes.
« Qu’avez-vous donc, mademoiselle, et que vous est-il arrivé? demanda le jeune avocat avec une tendre anxiété.
— Hélas ! monsieur d’Ancourt, lit en redoublant ses pleurs la jeune femme, il faut nous quitter, nous quitter pour toujours !!!
— Nous quitter! Que dites-vous là? Je ne prétends point vous quitter, moi, et malheur à qui oserait me le proposer.
— Il le faut pourtant, repartit la marchande de modes en tâchant de renfoncer ses larmes; vous plaidez demain, et moi je pars ce soir.
— Vous partez ce soir ! oh ! pour cela, non , s’écria d’Ancourt en se levant à la manière du Cid et «
de Suréna.
— Je ne dois pas hésiter, reprit Thérèse ; l’obéissance est la première vertu de mon sexe, et cette obéissance devient plus impérieuse encore quand elle découle de la reconnaissance. Mme la marquise de Gerbevilliers, ma marraine, me mande qu’un jeune conseiller à la cour des Monnaies est devenu amoureux de moi et lui a demandé ma main. Pour ne point laisser échapper ce parti avantageux, ma marraine me prévient qu’elle a conclu ce mariage, et que ce soir même une chaise de poste viendra me prendre ici pour me conduire à sa terre, près d’Etampes. Tenez, monsieur d’Ancourt, voici la lettre de ma marraine, lisez-la.
— Je me moque du conseiller de la cour des Monnaies et de son amour, fit le jeune avocat en prenant la lettre, qu’il froissa convulsivement entre ses doigts ; aucune puissance humaine, Thérèse, ne serait capable de me faire renoncer à vous !
— Lisez, lisez, monsieur d’Ancourt, interrompit Mlle de la Thorillière en tâchant de donner à sa voix un peu de cette fermeté qui manquait à son cœur. »
L’avocat lut la prolixe missive de la marquise de Gerbevilliers, non sans laisser échapper de temps à autre des mouvements d’impatience et de colère.
« Quelle est cette Séraphine qui doit venir vous chercher dans la chaise de poste de Mme de Gerbe- * villiers? demanda-t-il.
— C’est la nouvelle femme de chambre de ma marraine, répondit Thérèse; je ne la connais pas, et j’aurais préféré qu’elle m’envoyât toute autre de ses femmes.
— Non, répliqua d’Aneourt en remettant la lettre entre les mains de Mlle de la Thorillière, Thérèse, vous ne partirez pas!
— Mais.... lit la jeune femme.
— Vous ne partirez pas, vous dis-je. Je ne suis plus avocat, vous n’étes plus marchande de modes dans la galerie du palais; nous nous marierons tout à l’heure, ce soir, demain, n'importe quand....
— Mais ma marraine, monsieur d’Ancourt ?
— Votre marraine! qu’aura-t-elle à dire? Elle désire pour vous un bon parti, elle veut vous marier. Je vaux bien, je pense, un conseiller à la cour des Monnaies, qu’en dites-vous?
— Monsieur d’Ancourt, le sacrifice que vous voulez me faire est trop grand : abandonner une carrière honorable, rompre peut-être avec votre famille, avec vos amis, et tout cela pour épouser la fille d’un comédien !
— Qui était gentilhomme, interrompit d’Ancourt, et qui a repris ses titres de noblesse en dépit des préjugés, en devenant le compagnon et l’ami de Molière ! Non, Thérèse, nos fortunes sont égales, et bien sot celui qui me reprocherait cette alliance que mon amour justifie et que l’honneur autorise. Un seul obstacle s’opposerait à cette union que je rêve et à laquelle j’aspire, ce serait si vous ne m’aimiez pas, Thérèse....
— Oh! monsieur d’Ancourt, pourriez-vous douter un seul instant des sentiments que j’ai pour vous ?
— Alors, Thérèse, il ne s’agit plus que de nous entendre pour nous marier d’abord, et puis pour faire revenir à des opinions plus saines la marquise de Gerbevilliers ; ces deux points atteints, nous avons ville gagnée.
— Mais que ferons-nous, objecta Mlle de la Thorillière, si vous n’êtes plus avocat et si je quitte ma boutique des galeries du palais?
— Thérèse, vous êtes la digne fille de votre père, vous êtes l’élève de l’inimitable Molière, vous possédez tous les trésors de l’intelligence et de l’âme,
vous ôtes belle et charmante : vous ferez une soubrette accomplie. Quant à moi, les femmes ont eu la bonté de me dire quelquefois que, pour un apprenti robin, j’avais des airs assez cavaliers; je prendrai l’emploi des amoureux, et ce rôle-là, ma chère Thérèse, je le remplirai, grâce à vous, dans la perfection.
— Quoi! vous vous feriez comédien, vous, un avocat !
— Je me ferais Turc pour l’amour de vous, ma Thérèse, et pour unir indissolublement nos destinées. D’ailleurs Cicéron, tout avocat qu’il était, tout consul qu’il fût, ne rougissait pas de compter le comédien Roscius au nombre de ses plus chers amis. J’imiterai Cicéron en ceci, ma belle Thérèse, que j’estimerai le comédien à l’égal de l’avocat qui a su vous plaire; l’un ne fera pas tort à l’autre.
— Oh ciel ! fit Thérèse, voici là-bas Mme Patin, la veuve de ce riche financier, ma meilleure pratique et votre cliente. Elle vient sans doute savoir si son procès, pour lequel vous devez plaider demain , sera en état. La pauvre dame paraît bien émue; mais elle ne pouvait choisir un plus mauvais moment pour venir chercher ici des consola» fions. »
Mme Patin , superbement vêtue , tout étoilée de bijoux et de diamants , entra dans la bouti-
que comme une Clytemnestre poursuivie par les Furies.
® Qu’est-ce donc, madame? qu’avez-vous? que vous est-il arrivé? que vous a-t-on fait? s’écria Thérèse.
— Une avanie ! ah ! j’étouffe !... une avanie !... je ne saurais parler !... Un siège, s’il vous plaît, un siège ! »
D’Ancourt offrit à Mme Patin un fauteuil où elle se laissa tomber.
« Comment, madame, une avanie à vous! Cela est-il possible? dit Mlle de la Thorillière.
— Cela n’est que trop vrai, ma chère demoiselle de la Thorillière. J’en mourrai ! Quelle violence ! En pleine rue, on vient de me manquer de respect !
— Comment donc, madame, manquer de respect à une personne telle que vous, madame Patin, la veuve d’un sous-fermier général, qui a gagné deux millions de biens au service du roi ! Et quels sont ces insolents-là, madame, s’il vous plaît? dit d’Ancourt.
— Ah! c’est vous, mon jeune avocat; dans mon trouble extrême, je ne vous avais point reconnu. C’est une marquise de.... je ne sais comment, mon cher d’Ancourt, qui a eu l’audace de faire prendre le haut du pavé à son carrosse et qui a fait reculer le mien de plus de vingt pas.
— Voilà une marquise bien impertinente, repartit Mlle de la Thorillière. Quoi ! votre personne qui est toute de clinquant, votre grand carrosse doré qui roule pour la première fois, deux gros chevaux gris pommelé à longues queues, un cocher à barbe retroussée, six grands laquais aussi chamarrés de galons que les estafiers d’un carrousel, tout cela n’a point imprimé de respect à votre marquise?
— Point du tout; c’est du fond d’un vieux carrosse, traîné par deux chevaux étiques, que cette gueuse de marquise m’a fait insulter par des laquais tout déguenillés.
— Ah! que n’ai-je été là, madame, interjeta l’avocat, pour vous venger de cette injure !
— Je l’ai pris sur un ton proportionné à mon équipage; mais elle, avec un : Taisez-vous , bourgeoise ! m’a pensé faire tomber de mon haut. C’en est fait, il faut que je me remarie au plus vite; la roture me tue en détail. J’épouserai le premier gentilhomme de robe ou d’épée qui me tombera sous la main. Je veux prendre une revanche, et je la prendrai. Qu’en dites-vous, mon jeune avocat1?
1. Celte scène, dont d'Ancourt avait été témoin dans les galeries du palais, a été exactement décrite dans sa jolie comédie du Chevalier à la mode, représentée sept ans après au Théâtre- Français (octobre 1087). Nous la reproduisons en partie à notre tour.
— Je dis, madame, que vous agirez très-sagement, et que votre fortune tirera un grand lustre et un grand prolit du blason antique que vos richesses rajeuniront.
— C’est mon opinion ; mais vous, ma toute belle, vous a-t-on fait aussi une avanie? poursuivit Mme Patin, en regardant Mlle de la Thorillière ; vous avez les yeux rouges comme une personne qui a pleuré. Contez-moi le sujet de vos larmes ; tout affligée que je suis pour moi- môme, je saurai bien trouver quelque bonne parole pour vous consoler.
— Madame....
— Madame, s’écria d’Ancourt, dont le génie comique se révéla tout à coup, vous estimez, vous aimez Mlle de la Thorillière, vous pouvez la sauver du plus grand péril où une jeune fille puisse se trouver.
— Je ne demande pas mieux, repartit Mme Patin.
— La marraine de Mlle de la Thorillière, la marquise de Gerbevilliers....
— Encore une marquise! interrompit Mme Patin, je suis aujourd’hui comme le gentilhomme limousin de la comédie de Molière, elles me poursuivent partout.
— La marquise de Gerbevilliers veut marier Mlle Thérèse à un gentilhomme assez beau, assez riche et assez aimable, qui est conseiller à la cour
des Monnaies. Ce parti est très-honorable ; mais 375 7
Mlle de la Thorillière a des engagements ailleurs. En un mot, elle aime et elle est tendrement aimée.
— Tout cela est très-naturel, mon cher avocat, mais je ne vois pas trop ce que je puis faire à tout cela.
— Vous allez le voir, madame : on vient chercher, ce soir, ici, Mlle de la Thorillière pour la conduire chez sa marraine, la marquise de Gerbevilliers.
— Et si cette Mme de Gerbevilliers était ma diable de marquise de tout à l’heure? interrompit Mme Patin.
— Ne craignez rien, madame ; la marquise de Gerbevilliers n’est point une de ces femmes orgueilleuses qui entent la morgue aristocratique sur la grossièreté des halles.
— En ce cas, que voulez-vous donc que je fasse pour obliger cette charmante enfant?
— Vous laisser conduire à la place de Mlle de la Thorillière chez Mme de Gerbevilliers, reprit d’ Ancourt. Une fois là, plaidant la cause de mademoiselle avec le feu, la conviction, le dévouement qu’on mettra demain à défendre la vôtre à la grand’chambre, et gagner le procès avec dépens, c’est-àdire désarmer Mme de Gerbevilliers et la faire consentir au mariage de Mlle de la Thorillière avec le cavalier déjà maître de son cœur. Eh! qui sait, madame, une bonne action porte avec soi sa récom-
pense : qui sait, si, dans ce gentilhomme conseiller à la cour souveraine des Monnaies, vous ne rencontrerez pas un mari, que vous ferez président et qui vous fera comtesse, voire même marquise?
— Mais c’est tout un roman que cela, mon cher avocat, et j’avoue que les suites pourraient en être assez agréables, s’il 3e réalisait. En tout cas, j’adopte votre projet, et je veux servir mon angélique Thérèse. Cette aventure sent un peu le carême prenant, mais je ne hais pas l’imprévu, l’originalité; comptez donc sur moi ce soir....
— A une personne qui connaît le monde, à une femme aussi intelligente que vous, dit d’Ancourt, il n’est pas nécessaire de recommander, dans une pareille occurrence, la circonspection, le silence et jusqu’à la simplicité du costume.... Une vaste mante, de longues coiffes, une robe tout unie, voilà votre toilette : la distinction de vos traits, de vos manières et de votre langage révéleront assez à temps votre fortune d’aujourd’hui et le rang que vous êtes destinée à occuper demain.
— Je vous entends, mon jeune avocat, je vous entends, et les derniers mots me suffisent. Je vais travailler, je pense, autant dans votre intérêt que dans celui de Mile de la Thorillière ; tant mieux, usez du même zèle pour mon procès.
— Vous n’en doutez pas, madame, fit d’Ancourt, vous serez en bonnes mains.
— Adieu, mes amis, a ce suir. Je cours chez mon procureur , chez mon rapporteur et chez mes juges, mais je n’oublierai pas l’heure du rendezvous. »
Et Mme Patin, ayant fait signe à deux de ses laquais qui l’attendaient dans la galerie, sortit de la boutique de modes plus calme qu’elle n’y était entrée, et descendit majestueusement, appuyée sur ses gens, les degrés qui conduisaient de la galerie des Merciers à la rue de la Barillerie, où sa voiture l’attendait.
« Notre altière bourgeoise nous fera gagner la partie, dit d’Ancourt, et toutes les chances sont pour nous. Mais, Thérèse, laissez-moi vous féliciter de votre dialogue avec Mme Patin. Cette scène originale ne sera pas perdue pour le public. L’auteur éminent du Bourgeois gentilhomme s’en serait emparé, et à son défaut j’en ferai mon profit.
— Puisque nous en sommes aux compliments, monsieur d’Ancourt, vous me permettrez aussi d’applaudir à l’imperturbable gravité que vous avez déployée ; je dois vous louer aussi de cette inspiration soudaine qui va envoyer à Étampes Mme Patin.
— La moralité à tirer de ceci , ma belle Thérèse, répondit d’Ancourt, c’est que nous sommes nés pour être comédiens ; c’est que le ciel promet dans cette indépendante mais épineuse carrière, à vous des succès de chaque jour, à moi des triomphes plus
durables. La succession de Molière est ouverte, il ne se présente pas de descendants directs, je vais tâcher de me faire adjuger par la postérité quelques petits lots du riche domaine de l’auteur de Tartufe et du Misanthrope. Vivat! mon adorable Thérèse, votre talent de comédienne appuiera mon talent d’auteur, et mon talent d’auteur votre talent de comédienne; c’est ainsi que la fortune bras dessus bras dessous avec le plaisir, nous guidera, heureux époux, artistes pleins d’ardeur, au temple de la renommée contemporaine et de la gloire séculaire. *
Mlle de la Thorillière baissa les yeux en souriant. Elle entrevoyait déjà, la fille d’Ève qu’elle était, travers les brumes du présent, les palmes olympiques qu’un parterre idolâtre n’allait pas manquer de décerner à la plus séduisante élève de la troupe de Molière.
« Mais il n’y a plus un moment à perdre, continua le jeune avocat, il faut vaquer à mille soins divers. Vous allez, vous Thérèse, présider à tous les préparatifs de votre déménagement. Moi, je vais courir chez le bailli du Palais 1 pour lui faire résilier
1. Le bailli du palais était un officier de la classe des baillis ordinaires. 11 était le chef de la juridiction particulière de l’enclos du palais à Paris; son ressort s’étendait sur les cours, les salles et les galeries. Il connaissait de toutes les affaires civiles ou criminelles qui y naissaient ou dans lesquelles étaient intéressés ceux qui ont leurs habitations dans le palais. Sous la sur-
votre bail; de là, j’envoie le sac du procès de Mme Patin à celui de mes confrères qui aura le plus médit de moi, et enfin je brigue l’honneur d'être présenté à M. le premier président du parlement, pour lui remettre la glorieuse dispense d’âge qu’il avait accordée.... à la mémoire de Guillaume Budé, beaucoup plus qu’au jeune avocat Florent-Carton d’Ancourt. »
veillance du procureur général, il louait, sous-louait, donnait à bail les boutiques des galeries et en percevait les loyers. L’appel de ses sentences se portait directement au parlement.
M. Nicolas Pothier de Novion, alors premier président du parlement de Paris , n’avait pas l’imposante gravité de son prédécesseur, l’illustre Guillaume de Lamoignon ; il ne possédait pas davantage la mordante rigidité, l’allure absolue qui distingua plus tard Achille de Harlay, deuxième du nom, qui devait lui succéder. M. de Novion, d’une humeur facile, presque enjouée, tempérait les rayons de la haute dignité dont il était revêtu par l’amabilité d’un homme du monde et d’un homme d’esprit. Hors de l’ornière des préjugés dans un siècle où les préjugés faisaient corps avec les lois et avec les mœurs, il faisait bon marché des puériles formalités de l’étiquette et ne répugnait point à se montrer tel qu’il était, affable, spirituel, enclin à pardonner les défauts d’autrui, jaloux de gagner la confiance
des jeunes magistrats et des jeunes avocats, amateur des lettres et des arts, mais plus fervent amateur encore de la science et de la vertu.
Avec des lumières très-vives et très-étendues en jurisprudence, M. Pothier de Novion était fort versé dans toutes les parties du droit, son jugement exquis, sa profonde doctrine, ses solides connaissances en politique générale et en politique intérieure l’avaient fait appeler plus d’une fois dans les conseils de la couronne, et Louis XIV s’en était bien trouvé. Aussi ce monarque dont la sagacité égalait la grandeur, avait-il, par une' de ces paroles concises qui lui étaient familières, caractérisé le mérite de M. de Novion : « C’est un homme, disait-il, qui fait aimer la justice, parce qu’on sent qu’il l’aime lui-même encore plus par conviction que par devoir. »
Le premier président reçut d’Ancourt avec cette attrayante aménité qui lui avait concilié les respectueuses sympathies du barreau. Mais lorsque le jeune avocat eut expliqué le but et le motif de sa visite, le front de M. de Novion se rembrunit tout à coup1.
1. Les usages parlementaires voulaient que, dès qu’un avocat renonçait à plaider dans une cause inscrite au grand rôle par un empêchement quelconque, il allât faire une visite au premier président, si le procès devait être jugé en grand'chambre , ou au président à mortier si la cause devait se vider dans les chambres des requêtes ou des enquêtes. Cette visite était expressément faite la veille, en même temps qu’au procureur général.
« On m’avait bien dit, monsieur, répondit le premier président, que vos goûts étaient un peu en désaccord avec la grave profession que vous avez embrassée; mais je n’ajoute pas une grande foi aux rapports qui me sont faits et j’ai peine à croire le mal. J’avoue même qu’en ce moment je ne pense pas encore avoir entendu de votre bouche cette nouvelle qui m’afflige.
— Ma détermination de quitter le barreau, monseigneur, est pourtant bien vraie et surtout bien irrévocable. L’étude des lois est incompatible avec mes goûts; l’espèce de sacerdoce qui pèse sur la toge de l’avocat et qui fait de cette toge une des plus belles et des plus sûres armures de la justice est un fardeau trop lourd pour mes faibles épaules. C’est parce que je comprends, monseigneur, toute la grandeur de la profession, que je recule au seuil de la lice entr’ouverte. Certain de parvenir au premier rang, j’aurais peut-être refréné mes instincts trop mondains ou ma répugnance trop philosophique; mais l’héritage de M. Antoine Lemaître et de M. Patru est encore indivis, et , comme à la succession
Cette coutume était fort ancienne , et les Olim du parlement la mentionnent pour la première fois daus le quatorzième siècle, sous les règnes éphé i ères des fils de Philippe le Bel. Elle a duré jusqu’au commencement du dix-huitième siècle ; mais tous les liens de discipline judiciaire se relâchaient alors, et elle disparut complètement à l’apparition du parlement Maupeou, vers 1771.
d’ Alexand re le Grand, trop de lieutenants déjà grands capitaines se la disputeront bientôt pour que mon insuffisance puisse espérer d’en conquérir la moindre portion.
— Il n’est point permis à tout le monde de devenir un Antoine Lemaître ou un Patru, repartit M. de Novion ; mais après ces grands noms, qui ont occupé dans le barreau une grande place, il est possible, par l’application, par le travail et surtout par cette probité six fois séculaire qui est la reine de votre ordre, d’arriver au second rang. Ce degré est encore assez beau pour satisfaire l’ambition d’un homme de cœur et de talent.
— J’en conviens, monseigneur; mais pour cueillir ces palmes incertaines, il faudrait suspendre sa liberté à l’arbre de la science : ce sacrifice était audessus de mes forces. Je me permets, monseigneur, vous le voyez, de vous ouvrir mon âme tout entière.
— Ainsi, répliqua M. de Novion, après avoir jeté
un regard sur d’Ancourt, la faveur que le parlement vous a faite en vous accordant la dispense d’âge pour plaider, cette faveur, j’allais presque dire cette grâce insigne, est comme non avenue? Le petit-neveu du savant Guillaume Budé abandonnela seule carrière où il aurait pu continuer fructueusement pour l’État et pour sa famille les doctes enseignements, les actes d’abnégation, de patriotisme et de vertu de son illustre aïeul! ' *
— Monseigneur, reprit d’Âncourt un peu déconcerté par l’accent paternel du premier président, je sais tout ce que je dois au parlement, à vous, à la mémoire du grand homme dont vous venez de prononcer le nom; je suis confus de votre indulgence et de vos bontés; je suis fier aussi de porter dans mes veines un peu de ce sang généreux qui fait en France les grands capitaines et les grands magistrats; mais, enfin, monseigneur, on peut s’illustrer dans toutes les professions, et si je quitte celle du barreau, c’est pour tâcher de réussir dans une autre.
« D’ailleurs, monseigneur, le titre d’avocat me suivra dans toutes les routes, car ce titre est indélébile, et, si je ne craignais de commettre une énormité de langage, j’ajouterais imprescriptible. Oui, poursuivit d’Ancourt avec entraînement, cette pure et noble qualification me sera toujours chère, puisqu’elle me rappellera sans cesse, monseigneur, et la protection que vous avez daigné m’accorder, et ce sage parlement qui m’avait accueilli sous sa gloire, et ce barreau de Paris dont les triomphes de chaque jour sont ceux de l’éloquence et de la vérité. »
La figure de M. de Novion se rasséréna peu à peu, et tendant la main au jeune avocat ; « A ce que je vois, lui dit-il, vous quittez le temple des lois pour vous jeter dans le temple des Muses. Prenez-y garde,
jeune homme, si les écueils dont le barreau est semé sont redoutables, les écueils, dans le champ littéraire sont plus dangereux encore. On se console d’une défaite au barreau, on se relève rarement d’une chute au début de la vie des lettres.
— Monseigneur, repartit d'Ancourt avec un enthousiasme qu’il ne put pas maîtriser, on tombe partout, au barreau comme au théâtre. N’aurais-je pas, au surplus, constamment devant les yeux les grandes victoires, et aussi les grands naufrages qui ont tour à tour accueilli les magniGques œuvres de l’avocat Molière, de l’avocat Rotrou, de l’avocat Corneille
« Si le sort est clément, je bénirai le ciel de m’avoir inspiré le chemin de la renommée.
« Si je succombe, j’aurai pour me consoler les Femmes savantes, Venceslas et Pertharite *.
1. Molière, Rotrou et Pierre Corneille avaient été avocats. Molière ne le fut que peu de jours et Pierre Corneille peu de semaines. Mais Rotrou . que le grand Corbeille appelait son père, persista et ne quitta le barreau que pour exercer la charge de premier magistrat de la ville de Dreux. On sait que Rotrou, aussi grand magistrat que généreux ami et habile écrivain, mourut victime de son dévouement dans la ville de Dreux, ravagée par la peste, en 16">0.
2. Les Femmes savantes furent sifflées à la première représentation; le Venceslas de Rotrou eut précédemment le même sort, et la noble vieillesse du grand Corneille ne désarma point les champions du bon goût et des convenances scéniques. Pertharite, malgré des vers cornéliens et des scènes pleines d'intérêt, d'énergie et de science, Pertharite tomba! Corneille survécut à
— Je vous entends, mon jeune ami, interrompit en souriant M. de Novion ; ce ne sont point des succès placides que vous convoitez.ce sont des applaudissements, du bruit, le tumulte de tout un peuple subjugué par l’épouvante ou l’hilarité.... Courez où votre vocation vous entraîne, mais n’oubliezjamais, dans la carrière semée d’embûches et de perfides appâts où vous allez entrer, que vous avez fait partie d'un corps où l’honneur, la probité et la droiture se sont toujours alliées à l’éloquence, au savoir et à la culture des lettres. »
D’Aneourt, avant de payer le tribut de la reconnaissance et de l’usage au chef suprême du parlement de Paris, avait envoyé, avec les pièces du procès de Mme Patin, le billet suivant à Me Renard :
« Mon cher et ancien confrère,
« Vous avez apprécié bien sévèrement ma conduite, et, ce matin encore, m’a-t-on dit, dans la boutique du libraire Barbin, vous vous êtes exprimé sur mon compte avec peu de ménagement. L’esprit de charité recommandé par saint Paul, mon cher confrère, ne brille pas chez vous à l’égal de la science. Permettez-moi de me venger.
Pertharite comme le grand Condé survécut à la bataille de Sénef: ces deux héros de la scène et de l’épée avaient leur Sénef.
•« Je quitte pour toujours le barreau, malgré les immunités qui m’étaient promises et assurées; je m’engage dans un sentier qui me mènera sans doute bien loin du forum et de la tribune aux harangues. Acceptez ma clientèle, elle est peu nombreuse, mais elle est bonne et elle sera fructueuse un jour. Puisse, mon cher confrère, ce dernier acte de ma vie d’avocat vous prouver que le fiel n’est jamais entré dans mon âme, et que je m’estimerai très-heureux de vous compter désormais au nombre de mes amis. « Florent Carton d’Ancourt. »
Au bâtonnier et au conseil de discipline de l’ordre des avocats, d’Ancourt adressait la lettre suivante :
« Messieurs,
« Je viens me séparer de vous. Je quitte, sans abandonner toutefois le titre d’avocat qui fera éternellement ma consolation et ma gloire, les graves occupations du barreau. Ne m’en veuillez pas, messieurs, si je transporte dans une autre carrière ce zèle, cette activité, cette constance opiniâtre, cette ardeur.... téméraire peut-être, que vous vous plaisiez, ce me semble, à louer et à reconnaître en moi. Croyez bien, messieurs, que j’emporte dans la nouvelle carrière que je vais embrasser, les hauts et utiles exemples que vous m’avez donnés et que
votre noble profession sait si bien inspirer. Il est trois choses qu’on ne peut oublier quand on a eu le bonheur de s’asseoir à côté de vous sur les bancs du prétoire : l’amour du devoir quel qu’il soit, l’amour du juste et celui de la vérité. J’oserai, moi, y joindre le souvenir de vos fraternelles sympathies et de vos encouragements généreux.
« Daignez être, messieurs, auprès de tous mes anciens et de tous mes jeunes confrères, les interprètes des sentiments affectueux que je leur ai voués, et agréez, vous, messieurs, l’expression aussi vive que profonde de mon immortelle et respectueuse estime.
« Florent Carton d’Ancourt,
« avocat au parlement '. »
- Au milieu de tous ces soins et de toutes ces dé-
1. A côté de cette lettre d’un de nos bons auteurs comiques de second ordre, il ne serait pas sans intérêt peut-être de citer celle que Voltaire adressait également au conseil de l’ordre des avocats, près de soixante ans après, voici à quel sujet : l'abbé Desfontaines avait publié un libelle contre Voltaire , et il avait signé : Un avocat. L’auteur de la Hcnriade, exaspéré par les traits acérés de ce pamphlet, demanda une déclaration du bâtonnier et de quelques anciens qui porterait « qu’après s’être informé à tous les avocats de Paris, ils avaient tous répondu qu’il n’y en avait aucun capable de faire un si infâme libelle. » Voltaire demandait encore que la déclaration du conseil de l’ordre contînt un mot sur sa famille, a dont je serais, dit-il, plus honoré mille fois, que je ne suis affligé des insultes d’un scélérat comme Desfontaines » Il ajoutait : «Au reste, l’honneur qu’on daignerait me faire ne tomberait, monsieur, que sur un
marches, le soir était venu et d’Ancourt ne fut pas médiocrement charmé de voir, en revenant à la ga-
homme pénétré d’estime et de respect pour votre profession , et qui se repent tous les jours de ne l’avoir pas embrassée. »
11 paraîtrait que le conseil de l’ordre n’épousa pas assez chaudement la querelle de M. de Voltaire, et que celui-ci en fut vivement contrarié. Ce désappointement explique l’aigreur avec laquelle il a toujours parlé depuis des avocats et des invectives qu’il ne cesse dans sa Correspondance d’adresser à l’ordre tout entier. Au contraire, Molière, et après lui d’Ancourt, se sont constamment abstenus de traduire les avocats sur la scène; Molière, qui a joué les philosophes, les marquis, les médecins, les courtisans et les bourgeois, n'a pas exposé un seul avocat à la risée du public; et d’Ancourt, qui a prodigué dans ses pièces les procureurs, les huissiers, les baillis, et même les commissaires, n’a jamais choisi pour but de ses sarcasmes et de ses saillies souvent triviales, mais souvent comiques et toujours justes, la toge respectable qu’il avait portée. Cette différence de conduite de Molière et de Voltaire éclaircit tout un point de notre histoire littéraire, et jette également un grand jour sur les mœurs et sur la manière d'envisager les choses au dix-septième et au dix-huitième siècle.
Les lettres d’Ancourt et de Voltaire existaient encore en 1787 , dans les archives de l’ordre des avocats ; mais ce dépôt précieux et incomparable au point de vue de l’histoire du parlement et de l’histoire du barreau, fut pillé, détruit ou dispersé dès la première année de la Révolution, et subit le même sort que la bibliothèque de l’ordre. L’avocat Mathon de la Varenne, dans son ouvrage, Anecdotes du barreau de Paris, a bien conservé les titres et quelques textes de plusieurs documents principaux, mais ces fragments, ces ruines, si l’on peut s’expliquer ainsi, ne peuvent qu’augmenter les regrets d’une perte irréparable. Les lettres de Voltaire et de d’Ancourt entre autres, les factums sanglants de Linguet, le testament autographe du chancelier Letellier et plusieurs autres documents originaux, élèvent cette perte a» rang d'une calamité judiciaire, littéraire et historique
• lerie du palais, Mme Patin installée dans la boutique de Mlle de la Thorillière.
« Vous voyez si je sais tenir ma parole, mon cher avocat, dit la financière ; j’attends ici de pied ferme l’instant du départ.
— Vous êtes, madame, admirable de prévenance et de bonté, repartit d’Ancourt, et je n’attendais pas moins de l’affection que vous portez à Mlle de la Thorillière.
— Comment me trouvez-vous ainsi affublée? demanda Mme Patin en minaudant et en s’enveloppant avec affectation dans l’espèce de robe à la turque qu’elle s’était fait faire,
— Adorable! madame, adorable! ces longues coiffes vous vont à ravir; cette robe qui a la prétention de cacher votre taille, ne peut dissimuler l’élégance de votre tournure et la noblesse de votre maintien. Seulement je crains que....
— Que craignez-vous? interrompit brusquement Mme Patin.
— Je crains, reprit d’Ancourt, que cette profusion de diamants dont votre cou, vos oreilles et vos mains sont couverts, ne décèlent votre rang et votre opulence. Pour la beauté, pour l’élégance, pour l’âge et pour la grâce, on peut vous prendre sans peine pour Mlle de la Thorillière; mais cette foule de joyaux éblouissants trahirait, croyez-moi, votre incognito et la mine serait éventée avant de jouer.
Une modeste marchande des galeries du palais, si belle qu’elle soit, ne peut, sans calomnier ellemême sa vertu, se parer de toutes les richesses du Potose et de toutes les merveilles de Germain *. »
La tinancière reçut ce rude coup d’enGensoir sans sourciller, car la folie de cette femme était double; elle se croyait encore jeune et belle , et elle se croyait femme de qualité quand même.
« Vous avez raison, mon cher avocat, repartit Mme Patin; la simplicité doit être exclusivement mon lot aujourd’hui.
— Demain peut-être ces brillants atours reprendront leur place sur la fiancée d’un conseiller à la cour des Monnaies, interjeta d’Ancourt, tandis que la financière entassait dans un coffret d’ébène boucles d’oreilles, bracelets, chaînes et bagues.
— Que je voudrais que vous dissiez vrai, mon
1. Germain était un habile joaillier-orfèvre qui avait pour pratique la cour et la ville. Tout ce qui sortait de ses magasins était marqué au coin de l’élégance et du bon goût. Peut-être ce Germain fût-il devenu un Benvenuto Cellini, si la liberté de la presse et si le ridicule de l'exagération eussent existé au dix-septième siècle. Le fils de Germain fut encore plus célèbre et plus habile que son père, et les talents de ce fils furent chantés par Voltaire, par Chaulieu et par les poètes les plus à la mode. Germain père et fils exécutèrent, pour les châteaux de Versailles , de Marly et de Trianon, des ouvrages si splendidement parfaits qu’on les vanterait encore s’ils n’avaient le malheur d’être modernes et d’avoir été créés par des mains françaises.
jeune avocat ; c’est alors que ma reconnaissance n’aurait plus de bornes, et qu’il ne tiendrait qu’à vous d’être aussi conseiller à la cour des Monnaies.
— Je vous rends grâce, madame, mais je persiste à rester ce que je suis. Mais chut ! madame, voilà des gens qui m’ont bien la mine de chercher Mlle de la Thorillière, ou vous, c’est tout un. »
En effet, d’Ancourt avait à peine prononcé ces mots qu’un grand escogriffe, qu’à sa ligure insolemment railleuse, encore plus qu’à son gilet d’écarlate, masqué par une rheingrave de serge verte, •on reconnaissait pour un laquais, s’avança sur le seuil de la boutique et s’écria :
« Est-ce ici Mlle de la Thorillière?
— C’est ici, répondit d’Ancourt, et la voici, fit-il en désignant Mme Patin, qui s’était enveloppée la tête dans ses coiffes.
— Vous savez ce dont il s’agit, dit le laquais en ôtant respectueusement son chapeau, Mme la marquise vous a mandé la chose. Par ainsi, venez donc; mamzelle Séraphine vous attend dans la chaise de poste, à deux pas d’ici, en face du cabaret de l’Épée de bois, car tout ce monde qu’il y a à Paris lui a fait peur.
— En face du cabaret de l’Épée de bois ' fit Mme Patin d’une voix basse à d’Ancourt, quel singulier rendez-vous!
— C’est un cabaret-auberge, c’est le Crenet 1 de l'île du Palais, repartit sur le même ton d’Ancourt ; mais point d’hésitation, je vous en conjure, sans cela nous sommes perdus !
— Partons donc ! répliqua héroïquement Mme Patin en se levant; mais, ajouta-t-elle, ne négligez rien, mon cher avocat, pour me faire gagner mon procès ; le rapporteur m’a assuré que ses conclusions m’étaient favorables et que ma partie ne demanderait pas mieux que de transiger.
— Eh ! madame, de grâce, soyez sans inquiétude; la chose est entendue, fit d’Ancourt, et, parodiant les vers de Racine, il ajouta :
Le procès est gagné sans noise, sans débats.
Cet oraclo est plus sûr que celui de Chalcas. ®
Comme Mme Patin franchissait le seuil de la bou-