‹ Contes à ma voisineChapitre 21 sur 23 · LE SALON D’UNE COMÉDIENNE A LONDRES EN · texte numérisé non relu

LE SALON D’UNE COMÉDIENNE A LONDRES EN

Nelly, autrement Hélène Guyn, appartenait à la classe la plus infime et la plus grossière de Londres. Sa mère était marchande de poisson, et elle-même fit le même métier jusqu’à l’âge de treize ans. A cette époque, un chef de bateleurs qui parcourait les carrefours de la capitale ayant remarqué la jolie figure de Nelly, l’engagea dans sa troupe et la fit chanter dans les tavernes et dans les cabarets. Peu après, une certaine madame Ross, dont la maison était un lieu de plaisir, enleva la jeune fille au bateleur, lui fit apprendre à lire, à écrire, à compter, et surtout à chanter, et employa tous les moyens possibles pour réformer son langage et polir ses manières. Elle y réussit sans trop de peine. Après un grand nombre d’aventures dont nous ne chercherons point ici à charger notre récit, Nelly Guyn fut admise, en 1667, au théâtre royal de Covent-Garden. Nelly n’était point une actrice de premier ordre; elle n’était point comparable, dans le comique, ni aux Quin, ni aux Davesport, ni aux Marshall, ni aux Batterson, ni aux Lee, mais, avec beaucoup d’enjouement, de viva-

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cité, de naturel et de coquetterie, elle avait de grands talents pour le chant et pour la danse.

Un événement assez commun dans les fastes théâtrales attira sur Nelly Guyn les regards et les suffrages du public, et augmenta la passion qu’elle avait inspirée au roi en 1671, lorsqu’elle avait récité l’épilogue de l’Amour tyrannique , que Dryden avait composé tout exprès pour elle. Williams Preston, acteur assez médiocre d’un petit théâtre de Londres, s’avisa de paraître dans une pièce nouvelle avec un chapeau démesurément large; le peuple s’engoua de ce chapeau et protégea une mauvaise comédie en faveur de ce ridicule chapeau. Le poète Dryden, piqué de cet absurde triomphe, composa tout aussitôt une espèce d’opéra-comique, et fit faire un chapeau large comme une roue de carrosse qu’il donna à mademoiselle Guyn, chargée du rôle principal. Cette plaisanterie prit extraordinairement : le public, les acteurs, ne pouvaient s’empêcher d’en rire, et Charles II, le prince le plus gai que l’Angleterre ait jamais eu, fut. enchanté du chapeau et ne fut pas l’homme qui eu rit le moins. Dès ce moment, mademoiselle Guyn posséda à un aussi haut degré les faveurs du public que la faveur du roi, et son talent, sa beauté, sa grâce, célébrés non-seulement par les journaux, organes de l’opinion générale, mais encore par les beaux-arts, rendirent son nom populaire.

Les poètes, les critiques, les beaux esprits de la Grande-Bretagne se disputaient l’honneur de la fêter. C’était partout un concert de louanges et d’hommages, d’éloges et de bénédictions. Nelly Guyn, nous

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le savons déjà, était digne de cette admiration universelle; elle était bonne, sensible, charitable, indulgente et bienveillante pour tous. Et que ne pardonne-l-on pas pour ces qualités si rares et si précieuses à une femme jeune et belle dont les attraits ont fait la fortune et le rang ! ! !

Le soir même du jour où Nelly Guyn avait reçu, par les soins de mistress Graham, la lettre de Sara Osby, la comédienne avait convoqué dans son salon ses amis les plus intimes, et quels amis! les plus charmants poètes de l’Angleterre, Samuel Buttler, le chantre d ’Hudibras *, Eleanah Settle1, John Dryden3, Thomas Willie *, Nathaniel

1. Samuel Butler est surtout célèbre par son poème d ’Hudibras, qui contient une satire ingénieuse et délicate de l’interrègne de Cromwell et du fanatisme des presbytériens de ce temps-là. Le poème d'Iludibras tient tout à la fois de notre satire Ménippée et du Don Quichotte, mais il est beaucoup plus spirituel que la première, et, par trop d'esprit, infiniment au-dessous du chevalier de la Manche. Voltaire pense avec raison que le poème d’Hudibras est intraduisible en français, parce que, dit-il, toutes les railleries de ce livre portent sur la théologie et les théologiens de ce temps, et qu’à chaque trait il faudrait un commentaire. Butler, né en 1612, mourut en 1680.

2. Eleanah Settle passait pour un grand poète pendant sa vie, mais la mort lui a ravi sa réputation. L’esprit de parti, au dixseptième comme au dix-neuvième siècle, dorait des idoles d’argile, et ces idoles ne durent pas. Settle fut divinisé par les torys et critiqué par les whigs , qui cette fois avaient la raison pour eux. Quoique mauvais poète, Settle était un homme d’un goût très-sûr , d’une conversation très-attachante et très-agréable.

3. John Dryden a réussi dans tous les genres. Traducteur de Virgile, de Perse et de Juvénal, il fut fabuliste ingénieux, satirique plein de verve et de feu, poète du premier ordre. Dryden mourut en 1688, sous le règne de Jacques II, après avoir embrassé le catholicisme, à l’âge de soixante ans. Le nom de Dryden est immortel comme ses écrits.

4. Thomas Willie, très-célèbre médecin, mais érudit et litté-

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Lee1, Thomas Ottway1; les plus aimables seigneurs de la cour de Charles II : le comte de Ro chesterS le marquis de Pembrock4, le vicomte de

rateur du premier mérite. Willic fut nommé professeur de philosophie naturelle par le roi Charles II; il fut l’un des membres fondateurs de l’académie des sciences de Londres. Willie portait dans le monde, qu’il ne fuyait pas, comme beaucoup de ses confrères, cette facilité de langage, cette propriété et cette originalité d’expression qui le rendirent l'un des plus célèbres professeurs de l’université d’Oxford. Willie était enjoué ; mais, à rares intervalles , il tombait dans une rêverie profonde d’où on le tirait aisément par un bon mot. Ce savant mourut en 1675.

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