D’un auvernat fumeux qui, mêlé de lignage
Se vendait chez Crenet pour vin de l’Ermitage.
Ces deux vers de Boileau indiquent la profession de ce Crenet ; il était cabaretier, mais de ces cabaretiers qu’on appellerait aujourd’hui, siècle d’enflure et de métaphore, restaurateurs. Le cabaret de Crenet réunissait l'élite des viveurs de la noblesse et de la haute bourgeoisie. En comparant le cabaret de l'Épée de bois de la rue de la Calandre au cabaret fastueux de Crenet, d’Ancourt établissait, en futur auteur comique, les similitudes qui pouvaient exister entre un rehdez-vous de plaisir de bas étage et un cabaret aristocratique. On pressent à ce rapprochement le jovial et pétillant auteur des jolies comédies du Moulin de Javelle, de la Foire de Besons et des Vendanges de Suresnes.
tique, le laquais qui avait porté la parole dit à l’oreille de d’Ancourt :
« C’est singulier, monsieur, voilà une personne qui ne ressemble guère au portrait que nous a fait Mme la marquise de Mlle de la Thorillière ; elle est jeune et belle, nous a-t-on dit, et cette dame paraît avoir quarante ans pour le moins !
— Mettez vos lunettes, mon ami, interrompit d’Ancourt, et si vous n’en avez pas, voici trois louis, allez en acheter ici près sur le quai des Morfondus, les boutiques d’opticien sont encore ouvertes.
— Oh ! du moment que monsieur me dit que cette dame est bien Mlle de la Thorillière, je n’ai plus rien à objecter. Je suis aux ordres de madame et de monsieur, et Mlle Séraphine , qui nous attend là-bas, ne devra y voir comme moi que du feu, répondit le valet en glissant les trois louis d’or dans la poche de sa veste.
— Voilà qui est parlé, et vous êtes un garçon d’esprit, riposta d’Ancourt; mais partons, partons, il est temps. »
D’Ancourt accompagna Mme Patin jusqu’à la chaise qui stationnait en effet rue de la Calandre, vis-à-vis le cabaret de l'Épée de bois, prit congé de la financière et ne remonta dans la galerie du palais que lorsqu’il eut vu partir avec la rapidité de la flèche cette voiture qui ne portait pas César et sa fortune, mais l’orgueil, la vanité et la folie d’une
bourgeoise qui voulait à tout prix se métamorphoser en femme de qualité.
« Ouf! voilà notre femme partie pour Étampes quand elle ne croit aller qu’au faubourg Saint-Germain, s’écria d’Àncourt en rentrant dans la boutique de Mlle de la Thorillière, bravo! Encore une fois, ma chère Thérèse, la fortune nous sourit, les destins se déclarent pour nous,, et l’ambition conspire avec l’amour pour couronner nos vœux. »
En ce moment des portefaix chargés de contrebasses, de violons, de timballes, de trompettes, de
basses-de-viole et de clavecins envahirent la boutique.
« Qu’est-ce que tout cela? bon Dieu I exclama Mlle de la Thorillière.
— M. le bailli du palais est expéditif et ne perd pas de temps pour louer ses boutiques, répondit d’Ancourt, uno avulso, non déficit alter. Il faut déguerpir au plus vite, ma belle Thérèse; mais considérez un peu cet incident merveilleux : ces instruments, ces attributs sonores de l’harmonie et de la concorde ne nous présagent-ils pas la félicité inaltérable dont nous allons jouir dans notre ménage?
— J’en accepte l’augure, répondit Thérèse en tendant la main au légiste d’hier, à l’auteur dramatique d’aujourd’hui, qui la couvrit de baisers. Mais qu’allons-nous faire? où allons-nous aller?
— Par les soins de mon vieil ami l’abbé de Chau-
lieu, nous nous marierons dès ce soir dans la chapelle du palais du Temple : M. le grand prieur a bien voulu se charger du souper de noces. Demain matin nous partons pour la Provence, et nous' attendrons là qu’un ordre du premier gentilhomme de la chambre du roi, que mes amis vont solliciter sans relâche, vienne nous indiquer le jour de nos débuts sur la scène de la Comédie-Française. Ohl ma charmante Thérèse, quel bel avenir va s’ouvrir devant nous ! L’amour, la liberté, le plaisir seront les compagnons de notre vie, et au bout du chemin la gloire me réserve peut-être une petite feuille de la couronne souveraine et immortelle de Molière !
— Ainsi soit-il, » répondit Mlle de la Thorillière en versant une larme d’amour et de joie.
Le lendemain on lisait sur les portes de la grand’ chambre du parlement cet avis burlesque, rédigé par un ami ou par un ennemi de l’élève des jésuites, de cet élève inconstant et toujours aimé dont le P. de la Rue avait si bien tiré l’horoscope :
« M* Carton d’Ancourt ne plaidera pas aujourd’hui; mais il convoque ses nombreux auditeurs au Théâtre-Français le jour de la première représentation du Chevalier à la mode , comédie en cinq actes, et son premier plaidoyer en faveur de Thalie devant le tribunal du parterre *. »
1. Le Chevalier à la mode ne fut représenté que sept ans après, en 1687. Cette pièce est une de celles, avec les Bour-
geoises à la mode et les Trois cousines, qui ont assuré une place très-rapprochée de Regnard et de Destouches à notre poëte. Louis XIV, qui avait aimé, fait honorer et soutenu Molière, eut aussi pour d’Ancourt une prédilection marquée. Quand les comédiens devaient jouer à la cour une pièce de d’Ancourt, celuici venait préalablement la lire au roi dans son cabinet, où ne se trouvait que Mme de Montespan. Un jour, Louis, à la suite d’une de ces lectures, dit à l’auteur : a D'Ancourt, vous m’avez fait plaisir, vous communiquez parfaitement à l’auditeur vos intentions et vos idées. — Sire, repartit d’Ancourt, je le crois bien, j'ai l’honneur d’être avocat. — Eh bien 1 répliqua spirituellement le roi , vous plaidez parfaitement vos ouvrages. »
Les biographes citent deux traits de la sollicitude de LouisXIV pour d’Ancourt. Ces deux traits honorent également le monarque, qui protégeait et honorait si noblement la littérature , et l’écrivain fécond et charmant qui sut, même à la cour et sous les bienfaits du roi, conserver et garder l’indépendance des lettres.
LES LIBERALITES
Le dix-septième siècle a tué le seizième.
Les rayons du soleil de Louis XIV ont absorbé ces pléiades lumineuses de poètes, d’artistes, d’orateurs et de savants qui ranimèrent la flamme du génie antiqué et instituèrent ces fêtes de la Renaissance qui, sous les règnes de François I*r, d’Henri II et de ses fils rendirent l’Europe tributaire de la France, et Paris la rivale de Florence et de Venise, l’héritière de la vieille Rome et de la noble Athènes. Mais qui connaît aujourd’hui ces poètes, ces écrivains, ces artistes qui ont préparé les splendeurs du siècle de Corneille, de Bossuet, de la Fontaine, de Molière, de le Sueur et du Puget ? Trois ou quatre noms à peine dans les lettres et dans les arts sur-
nagent de ce siècle si odieusement oublié, et quand on a cité Rabelais et Montaigne pour la littérature, Pierre Lescot et Jean Goujon dans les arts, on a à peu près fait l’inventaire intellectuel d’une époque si féconde en mérites sublimes et en esprits merveilleux.
Mais si la rouille de l’ingratitude a rongé jusqu’au piédestal ces grandes figures d’historiens, de philosophes, de poètes, d’orateurs, avons-nous du moins conservé pieusement le souvenir de ces hommes doublement utiles et doublement illustres, qui joignaient à la qualité laborieusement conquise de savanfSle titre non moins glorieux alors d’imprimeur? Pas davantage. Nous savons confusément que des Elzévirs étaient célèbres en Hollande, que des Aide et des Paul Manuce florissaient à Venise, mais nous ignorons généralement qu’au sein de Paris, dans le même temps, il existait deux imprimeurs, deux savants, deux amis, deux associés non moins dignes de renommée que les Elzévirs de Hollande et les Manuce d’Italie, Henry Estienne et Simon de Golines.
Issu d’une pauvre famille d’artisans établie dans le village de Gentilly à une demie lieue de Paris, Simon de Colines s’était fait lui-même; après de fortes et brillantes études dans l’Université il entra comme correcteur chez le savant Henry Estienne le chef et l’auteur de cette docte race des Estienne dont
la mémoire et les livres sont encore honorés partout, excepté dans ce Paris qui fut le berceau de leur famille et de leur gloire. Henry Estienne sut promptement apprécier la valeur de Simon de Colines et l’associa aux labeurs, aux travaux et aux bénéfices de son imprimerie.
Cette association durait déjà depuis quelques années lorsque Henry Estienne mourut, laissant à son ami de Colines le soin de soutenir la réputation de son établissement, de protéger sa veuve, et d’élever son fils Robert dans la culture d’un art qu’il devait contribuer à immortaliser.
De Colines se conforma exactement aux instructions que lui avait données son ami au lit de mort. Il étendit les relations de sa maison, entreprit des ouvrages considérables, et se montra moins le maître que le père de ses nombreux ouvriers. 41 fit plus encore ; pour assurer l’unité de vues et de commandement il épousa la veuve d’Henry Estienne, dirigea les études et les occupations mécaniques de Robert, l’associa, quand il fut en âge, à son imprimerie et lui fit épouser Pétronille, fille du
savant imprimeur Josse Radius*.
Animé d’un zèle extraordinaire pour le perfec-
1. La fille de Josse Badius, l’imprimeur, savait le grec et le latin ; elle enseigna cette dernière langue à ses enfants et à ses serviteurs. De sorte que tout le monde parlait et entendait le latin chez Robert Estienne, depuis la loge du portier jusqu’au salon , en passant par la cuisine et les antichambres.
tionnement de son art, Simon de Colines ne négligea rien pour en augmenter le lustre et conserver la renommée que ses presses avaient déjà acquise au temps de son association avec Henry Estienne.
Les caractères dont il se servit d’abord et qui étaient ceux de Henry Estienne étaient de fort beaux gothiques. Mais il en lit fondre de romains et ensuite d 'italiques, qui de l’aveu même des Hollandais et des Vénitiens, étaient supérieurs aux caractères des Elzévirs et des Manuce.
Simon de Colines apportait un égal soin à toutes les parties de l’imprimerie : la beauté du papier ne cédait en rien à l’élégance des caractères , et la pureté des textes était pour l’Europe un perpétuel sujet d’étonnement et d'admiration.
Les quatre belles éditions de plusieurs auteurs grecs, le Nouveau Testament publié en 1534, les Évangiles en 1537; l’Horace, le Virgile, le Térence et plusieurs autres chefs-d’œuvre de l’antiquité que Simon de Colines édita jusqu’en 1546, sont des monuments presque impérissables de la typographie française au seizième siècle.
Simon de Colines était très-versé dans les langues anciennes. Il écrivait et parlait couramment le grec et le latin; il savait l’hébreu, le syriaque et l’arabe, et possédait assez bien quelques langues vivantes, entre autres l’italien et l’espagnol. Mais chez Simon de Colines les trésors du cœur l’emportaient encore
sur les trésors de l’intelligence. 11 avait, pour nous servir d’une expression de Platon, une âme royale; et grand par l’âme, grand par les manières, grand par l’esprit, il s’était fait dans l’opinion publique, par son immense savoir, par sa charité ardente, par son affectueuse humeur, par cette probité antique qui s’alliait à toutes les noblesses, un rang à part ; Simon de Colines n’était pour le peuple de Paris ni un bourgeois, ni un sivant, ni un grand seigneur, c’était Simon de Colines.... Ce nom disait tout et devenait synonyme de science de charité, de vertu, trinité sainte qu’on rencontre si rarement dans le chemin du monde.
Les imprimeurs avaient coutume en ce temps-là d'afficher à leurs portes les épreuves déjà corrigées des ouvrages qu’ils étaient sur le point d'éditer. Cet appel muet au bienveillant contrôle des savants, des érudits et des bibliophiles était toujours compris, et dans cette foule de gens instruits qui, les lunettes sur le nez ou la loupe collée sur l’œil droit, s’amassaient autour des piliers de l’imprimerie, il n’était pas rare de voir surgir cinq ou six censeurs judicieux dont la vigilante expérience ne manquait pas de signaler les fautes qui avaient échappé à une triple correction. Très-souvent ces zélés critiques ne se bornaient pas dans cette croisade érudite à faire la guerre aux virgules, à foudroyer des coquilles, à livrer bataille aux bourdons , ils indiquaient,
avec une sagace précision, surtout dans les livres grecs et latins, les mots qui, par l’ignorance des anciens copistes 1 avaient été substitués à d’autres mots, énormité déplorable, dont les conséquences funestes étaient d’altérer l’élégance d’une phrase et parfois même le sens d’un texte irréprochable d’ailleurs. Les porches des imprimeries du seizième siècle étaient donc, comme on le voit, des espèces de comices où, comme à Home, les opinions contraires se produisaient au grand jour, se choquaient avec éclat et triomphaient tour à tour avec cette arrogante modestie qui caractérise éminemment les victoires du Forum et les victoires des académies.... même en plein vent. Seulement sur les bords du Tibre c’était le fanatisme de la liberté qui passionnait les âmes; ici, sur les bords de la Seine, c’était le fanatisme de la science qui agitait les esprits. Ces deux fanatismes sont les cochers de là
1. On sait qu’avant l’invention de l’imprimerie les copistes, les enlumineurs et les écrivains formaient une corporation plus puissante et riche que savante. Quelques moines se livraient aussi à l’art de copiste. Plus instruits généralement que les séculiers, les moines apportaient plus de soin et de correction dans leurs copies. C’est à ces pieux cénobites que nous devons la conservation des beaux ouvrages de l'antiquité. C’est aussi à leurs talents et à leurs veilles que nous devons ces merveilleux missels, ces majestueux antiphonaires, ces gracieuses Bibles enrichies de suaves vignettes et de charmantes fantaisies qui font encore aujourd'hui l’admiration de tous les hommes de goCt et l’orgueil de nos bibliothèques.
gloire et conduisent à l’immortalité quand le char ne verse pas en route.
Simon de Colines, dévoué comme il l’était à la prospérité et à la perfection de l’art typographique, se serait bien gardé de laisser tomber en désuétude un usage qui paraissait et qui était en effet si favorable aux progrès de l’imprimerie et à la supériorité déjà acquise des presses françaises. Il faisait soigneusement afficher à la porte de ses ateliers les épreuves encore humides, au fur et à mesure qu’elles sortaient de dessous la presse, et les laissait souvent une semaine entière exposées aux regards des curieux, bien qu’une aussi longue exhibition fût préjudiciable à ses intérêts, puisque les caractères employés restaient improductifs pendant cet espace de temps. Mais là ne se bornait pas la sollicitude toujours éveillée de Simon de Colines ; il se mêlait à la foule des universitaires, des écoliers, des savants et des bourgeois bibliographes qui stationnaient à sa porte, recueillait les réflexions de ceux-ci, les observations de ceux-là, réflexions et observations d’autant plus sincères que les aristarques étaient bien loin de penser que le laborieux imprimeur les écoutait incognito. Lorsque les critiques étaient fondées, lorsque des fautes étaient signalées ou des améliorations indiquées, l’artiste liait conversation avec les auteurs de ces bons avis ou les correcteurs bénévoles, puis il se faisait connaître et invitait ordinai-
rement à souper ces studieux, ces ingénieux ou ces érudits personnages. Quelques-uns de ceux dont la bourse n’était pas aussi bien garnie que l’intelligence acceptaient l’invitation sans trop se faire prier; mais d’autres plus délicats, plus timorés ou mieux traités par la fortune, opposaient quelque résistance à la politesse amphitryonique de Simon.
« Vous ne me refuserez pas cette grâce, disait l’affable et savant imprimeur, et vous n’auriez pas le courage de me désobliger à ce point. »
Si ceux qu’il engageait avec un si vif empressement faisaient encore quelques objections, de Colines ajoutait d’un ton patriarcal :
« Vous souperez avec ma famille, et vous en faites réellement partie puisque vous aimez les sciences et l’art admirable qui doit toutes les immortaliser. »
Aux gens timides qui semblaient redouter les excès de la bonne chère, Simon disait:
« Ma table n’est pas celle d’un Lucullus ou d’un Apicius, mais elle n’est pas celle non plus d’un saint Pacôme ou d’un saint Bruno. Mes banquets ne sentent ni le cloître ni les bosquets d’Ëpicure; on n’y trouve ni l’austérité du Portique ni la sensualité babylonienne : quelques mets bien sains, bourgeoisement assaisonnés; ni coqs de bruyère, ni faisan doré, mais un de ces dodus volatiles que les fils de saint Ignace ont rapportés de l’empire
de Montezume1; une blonde salade à laquelle les industrieux chartreux ont donné le beau nom de romaine *, un gras fromage durci dans les laiteries de la Hollande, le tout arrosé de quelques bonnes bouteilles de vin récolté dans mes clos d’Andrezy et de Triel, voilà le menu de ces soupers où de gais et gaulois propos coupent et égayent les discussions scientifiques, où les joyeuses chansons de notre ami Olivier Basselin, le foulon de Vire, se mêlent volontiers aux souvenirs du voyage à Brindes et aux stances vermeilles du vieil Anacréon. »
Il était bien rare de voir échouer de Goîines dans «les invitations formulées avec tant d’insistance et de bonhomie; il était moins rare encore de voir entrer l’imprimeur dans sa salle à manger suivi
1. On sait que les jésuites amenèrent et acclimatèrent les premières poules d’Inde en France. C’est en raison de ce véritable et important service rendu à l'agriculture par ces bons pères que les jansénistes, leurs ennemis, appelaient un dindon un jésuite. Les Jésuites rendaient la monnaie de leur pièce aux partisans de Jansénius, en les affublant plaisamment du sobriquet : les oies gallicanes.
2. Les chartreux, qui consacraient le temps qu’ils n’employaient pas à la prière et à la méditation au labourage et au jardinage , cultivèrentlespremiers avec succès les chicons, originaires d’Afrique. Les religieux de la grande chartreuse de Grenoble ayant envoyé au pape Urbain II, disciple et ami de saint Bruno, leur fondateur, des chicons monstrueux qu’ils avaient fait croître dans des terrains jusque-là arides et incultes, de véritables landes, on s’accoutuma , dans quelques provinces, à appeler romaines les chicons, en souvenir de l’accueil que cette précieuse salade avait reçu à Rome sous le pontificat d’Urbain II.
d’une troupe de cinq ou six convives, parmi lesquels on pouvait bien compter de temps à autre un parasite. Mais ce parasite parlait latin comme Tite Live et grec comme Hérodote; sa gourmandise était un accident de fortune ou de tempérament et non un vice. Le fourreau avait permission d’être sordide et défectueux, pourvu que la lame de l’épée fût brillante et bien fourbie.
La famille de de Colines se composait de quinze personnes; par l’adjonction imprévue de cinq, six ou sept convives, le libéral imprimeur se trouvait présider une table de vingt-cinq eu trente couverts.
Là ne s’arrêtait pas encore la muniticence de de Colines : sa bourse s’ouvrait incessamment aux plus nécessiteux de ses visiteurs d 'épreuves; il devinait leur gêne et prévenait leurs besoins, et en répandant ses largesses relativement considérables, sans ostentation et d’un air qui ne sentait pas un vaniteux protectorat,** il se conciliait la reconnaissance et l’amitié de ceux qui ressentaient déjà pour lui de l’estime et de l’admiration. Les richesses ne vont guère de compagnie avec la scierice, et il est juste de remarquer ici que les commensaux et les obligés de de Colines dépassaient le nombre ordinaire des leudes des cincp imprimeries rivales de la sienne. Cette légion d’érudits, de docteurs inulroque jure, d’hellénistes, de latinistes et d’hébraïsants, aurait pu être désignée par les avocats du temps
sous le nom de clients de de Colines, et certes ce titre, — que les avocats du dix-neuvième siècle ne rougissent pas d’appliquer aux chalands d’un épicier ou d’un rôtisseur, aux pratiques d’un tailleur ou d’un marchand de peaux de lapin — ce titre honorable, cette qualification qui touche par tant de côtés au patriciat antique et à la magistrature moderne, n’aurait jamais été plus légitimement ni plus raisonnablement décerné.
Cependant ces actes réitérés d’une magnificence bourgeoise, ces agapes répétées et toujours, sinon splendides du moins abondantes, ces libéralités de toute nature et presque incessantes, l’ensemble enfin d’une hospitalité culinaire, quotidienne, combinée avec de fréquentes aumônes, et les frais considérables d’une imprimerie qui faisait gémir seize presses et occupait plus de deux cents ouvriers,
• alarmèrent les parents et les amis de de Colines. Ils lui représentèrent avec force les dangers qu’il courait de gaieté de cœur en continuant des profusions sans exemple dans l’art généreux dont il était l’une des colonnes principales; ils lui firent remarquer que la typographie était une profession géminée qui tenait tout à la fois de l’art et du commerce, mais dans laquelle l’ambition artistique ne pouvait se faire jour qu’à la condition de s’appuyer constamment sur les principes imprescriptibles du négoce, principes qui exigent une exacte pondération
entre les dépenses et les recettes. Ces oflicieux amis terminaient enfin leurs admonitions en déclarant qu’ils verraient avec une douleur profonde un établissement aussi florissant que celui de de Colines s’amoindrir graduellement et peut-être s’écrouler par les folles charités, par les largesses exagérées d’un homme qui devait puiser dans ses sentiments de père de famille et de père des ouvriers la force nécessaire pour résister aux entraînements d’une générosité mal placée et d’une magnificence trop au-dessus des ressources d’un imprimeur et d’un bourgeois.
« Je vous remercie, mes bons parents, et vous aussi mes excellents amis, de votre sollicitude si vive et si éclairée, répondit Simon de Colines. Oui, je ne nie pas que ma conduite au premier abord ne puisse prêter le flanc aux vulgaires appréciations et aux vitupérations de la foule, qui ne juge que par de grotesques synthèses les choses qu’elle ne peut expliquer et les hommes quelle est inhabile à connaître. Je suis loin, mes amis, de vous confondre avec cette foule ou avec ces Iduméens dont parle le psalmiste qui ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre; je vais donc répondre catégoriquement et laconiquement.
À Dieu ne plaise que j’oublie l’honneur que me. font et les conseils que me donnent tant de graves, pieux et savants personnages dont la longue et benoîte expérience gratifient mes travaux de mérites
inestimables. Si je me trouvais hors d’état d’offrir à plusieurs quelques innocents témoignages de ma reconnaissance, aux plus pauvres d’entre eux quelques oboles secourables, et à tous, les sobres ébats de ma table et la dîme de mes vignes, je me regarderais comme le plus ingrat ou le plus infortuné des hommes. Ces soupers — dont vous vous exagérez l’importance et la dépense — ces soupers, dites-vous, grossissent outre mesure les frais généraux de ma maison. Mais comptez-vous pour rien , mes bons amis, la gloire que je retirerai un jour de la pureté de mes éditions? Je ne travaille que pour l’honneur, et, pourvu que je laisse à mes enfants un nom célèbre et respecté, je ne me soucie pas du reste. Peut-être qu’un jour l’imprimerie ne sera qu’un métier ; moi, présentement, je la considère comme un art et je la cultive comme tel. Cessez donc, je vous prie, de vous préoccuper de mes intérêts. Ces intérêts sont chez moi l’orgueil de .mettre au jour de bons livres, de reproduire avec le plus de soin possible les chefs-d’œuvre de l’esprit humain et de léguer à la postérité un si grand nombre d’ouvrages utiles, -que le fer et la flamme des futurs barbares, des Omar, des Attila , des iconoclastes de l’avenir ne puissent faire Recommencer les siècles d’ignorance et de ténèbres. »
Cependant les craintes exprimées par les amis de Simon de Colines n’étaient pas tout à fait dénuées de fondement. Les grandes dépenses dans lesquelles l’illustre imprimeur se trouvait engagé pour mener à bonne lin la complète préparation de ses magnifiques éditions, la générosité sans frein qu’il exerçait autour de lui et à laquelle il n’imposait d’autres limites que celles de ses sympathies ou de ce qu’il appelait ses gratitudes, les frais intérieurs d’une maison où les nombreux serviteurs étaient regardés, selon l’usage antique, comme faisant partie de la famille; tous ces sacrifices périodiquement consommés ne tardèrent pas à affecter gravement la situation financière de l’imprimeur et à lui créer des embarras d’autant plus sérieux que, comme
tous les hommes d’intelligence et de poésie, son arithmétique était subordonnée aux inspirations de son cœur et aux illusions de son esprit, et que, d’un autre côté, il ne voulait pas mettre dans la confidence de ses secrètes inquiétudes les trop clairvoyants amis qui lui avaient collectivement signalé les écueils où il allait échouer, et qui lui avaient adressé une sage et véhémente remontrance dont il avait repoussé les prolégomènes et les conclusions.
Simon de Colines était donc plongé dans ces limbes d’incertitudes et de sinistres préoccupations dont les effets ordinaires sont le détachement des choses de la vie, le découragement et une espèce de prostration morale. Les repas du soir, ces soupers savants égayés naguère par les incartades ou par les propos attiques de l’imprimeur, avaient perdu leur originalité et leur gauloise proverbiale hilarité. La compagnie était toujours bien disante et polie, le vin était toujours bon, la confraternité des lettres régnait toujours dans cette milice érudite ; mais on n’y riait plus, la controverse en était bannie, le choc des opinions ne faisait plus jaillir les étincelles de la malice et de l'esprit, et le sel d’Aristophane et de Quinlilien restait au fond de la marmite intellectuelle de chacun. Un silence de chartreux planait constamment dans cettesalleà manger, à travers le vitrail de laquelle on apercevait à la clarté de la lune les tourelles pointues de l’hôtel de
Cluny et les chaperons verdâtres des murailles treize fois séculaires des Thermes de l’empereur Julien l’Apostat1.
Un soir de vendredi de carême, temps de catholique abstinence, pendant lequel les réunions fcsiiniques étaient suspendues chez Simon de Colines, notre imprimeur, livré à de tristes pensées et à des pressentiments plus lugubres encore, se promenait dans son jardin à la tombée de la nuit, lorsqu’il fut accosté brusquement par un homme qu’il reconnut bientôt pour l’un de ses plus fidèles et de ses plus savants commensaux.
«Monsieur, lui dit le visiteur nocturne sans faire précéder sa déclaration du plus petit préambule, je sors de l’église de Saint-Benoît, où j’ai entendu un excellent sermon.
— Je vous en félicite, monsieur, repartit de Colines quelque peu surpris d’une confidence dont il ne comprenait pas le but.
— Oui, monsieur, continua le visiteur, un excellent sermon, un sermon qui m’a pénétré, qui m’a éclairé, qui m’a touché. J’en suis encore tout ému.
1. La maison et l’imprimerie de Simon de Colines étaient situées rue des Mathurins, et des jardins de celte paaison, car dans ce temps-là toutes les maisons bourgeoises de Paris avaient des jardins, ce qui était une barbarie assez raisonnable de la part de nos ancêtres, on pouvait très-bien contempler l’élégante architecture de l’hôtel de Cluny, et les majestueuses ruines des bains de Julien qui dominaient les logis d’alentour.
— J’en suis fort aise, monsieur, et les fruits que vous retirerez de la parole de Dieu si dignement paraphrasée, à ce qu’il semble, par l’orateur, ne peuvent manquer de vous être profitables.
— Le prédicateur, poursuivit le visiteur, qui paraissait n’accorder que fort peu d’attention aux réponses brèves de l’imprimeur, le prédicateur a prêché contre l’avarice et les avaricieux; et, je vous l’avoue, les anathèmes qu’il a lancés, du haut delà chaire de vérité, contre les hommes impitoyables qui retiennent, pour ainsi dire, la substance de leurs semblables dans leurs coffres-forts m’ont profondément agité. J’ai été jusqu’à ce jour un avare, il y aune heure je l’étais encore.. ..maintenant je ne le suis plus, j’ai dépouillé miraculeusement le vieil homme, et je renais à la grâce et à l’amour du prochain. »
De Colines hasarda un signe de tête approbatif à cet acte de contrition inattendu. Puis, avant qu’il ait eu le temps de coudre à cette mimique quelques phrases religieusement banales, le visiteur, sans transition aucune, dit, mais d’un ton plus posé :
« Monsieur Simon de Colines, j’ai cru m’apercevoir depuis quelques jours, en m’asseyant à votre table, où vous avez si gracieusement marqué ma place, que vous étiez triste et soucieux, et qu’en proie à des réflexions fâcheuses vous vous efforciez vainement de les chasser de votre esprit. J’ai deviné le véritable
sujf-t de vos préoccupations. Votre Horace, qui vous a coûté tant de soin et tant d’argent, ne s’est pas vendu selon vos espérances, et vous n’enlrevoyez pas sans effroi les prochaines échéances d’engagements contractés cependant sous les plus favorables auspices. Monsieur de Colines, je viens vous apporter dix mille écus : disposez de cette somme avec toute assurance. Si vos affaires prospèrent, vous rendrez cet argent à moi ou à mes héritiers, dans des délais à votre convenance; si le mauvais sort vous poursuit, eh bien I je partagerai votre chance adverse et nous n’en parlerons plus. »
L’imprimeur, transporté de joie, laissa à peine à son visiteur le temps d’achever son discours : « Je ne suis pas dupe de votre ingénieux stratagème, s* écria-t-il, vous n’êtes pas un égoïste, vous n’êtes pas un avare, vous ôtes le plus généreux des hommes et le plus pénétrant des philosophes. Oui, j’étais sur le penchant de l’abîme, oui, j’allais voir, d’ici à quelques semaines, à quelques jours, mon imprimerie, mon art que j’idolâtre, mon crédit, ma fortune, mon honneur peut-être, s’engloutir et se perdre à tout jamais, et maintenant je suis sauvé ! Je suis sauvé ! répéta Simon de cette voix que dut avoir Archimède courant les rues de Syracuse, après avoir trouvé la solution d’un problème dont dépendaient la défense et le salut de la patrie, et criant : Je l'ai trouvé, je l'ai trouvé. Oui, oui, je
suis sauvé, répéta de Colines dans le paroxysme de l’enthousiasme et de la gratitude, car j’accepte ces dix mille écus que vous mettez si noblement à ma disposition, et qui l’emportent en ce moment à mes yeux sur tous les trésors du nouveau monde. »
Puis, presque confus de cette expressive manifestation, de Colines ajouta : « Pardonnez, monsieur, à un malheureux naufragé qui se voit miraculeusement arraché à la fureur des vagues, cette incohérence de paroles; mais si la douleur est éloquente, la joie ne l’est pas.
— Je suis ravi, au contraire, de ce désordre de surprise, interjeta le visiteur, et....
— Dites de reconnaissance, et de reconnaissance éternelle, » reprit impétueusement de Colines.
Et comme le faux avare étalait sur la table rustique de la tonnelle les dix mille écus d’or, que les pâles rayons de la lune, qui filtraient à travers le naissant feuillage, faisaient briller d’un jaune éclat, l’imprimeur se prit à dire :
« Vous aller passer dans mon cabinet, monsieur, afin que je vous donne un reçu motivé de cette somme, et que nous arrêtions d’un commun accord les termes de remboursement.
— Avez-vous déjà perdu la mémoire de ce que je vous ai déclaré il n’y a qu’un instant? Je ne veux ni billet, ni reçu, ni stipulation quelconque. Ce que j’exige, ou plutôt ce que je souhaite ardemment,
monsieur de Colines, c’est d’obtenir une place dans votre amitié comme jusqu’à présent j’en ai occupé une à votre table. L’affection, l’intimité d’un homme tel que vous est .une fortune, et à ce point de vue, vous voyez que c’est moi qui serais votre débiteur.
— Ah ! monsieur, dit de Colines en tendant la main à son délicat bienfaiteur, cette amitié que vous mettez à un si haut prix vous est acquise jusqu’au dernier de mes jours, et après moi elle vous sera continuée avec les bénédictions de mes enfants. » Alors, comme un grand artiste qu’il était, passant avec rapidité à un autre ordre d’idées, de Colines s’écria avec un accent d’inspiré : « Grâce à Dieu, je pourrai encore d’ici à la fin de ma vie enrichir mon pays de dix ou douze belles éditions des grands auteurs de l’antiquité grecque et latine. Ce magnifique résultat sera dû à votre généreuse et providentielle intervention. »
Puis de Colines, reprenant toute sa gravité classique, tout son flegme de penseur, d’artiste et de savant, ajouta d’une voix vibrante, passionnée et émue, en serrant par une étreinte convulsive la main de son nouvel ami :
« Monsieur, je vous remercie au nom de la postérité! »
MP
Le bourgeois qui était venu si à propos tirer d’embarras l’imprimeur Simon de Colines, se nommait Jérôme Grappier. C’était un ancien orfèvre de Paris qui avait parcouru toutes les charges de sa riche et puissante corporation , et dont les rares talents comme artiste, dont la probité comme marchand avaient su réaliser l’ambition civique, la seule des notables bourgeois de ce temps là; le roi, proprio motu, l’avait nommé l’un des quatre échevins de sa bonne ville de Paris. Jérôme Grappier s’était acquitté de ces fonctions utiles et honorables à la satisfaction du public et du monarque, et ses deux années d’échevinagë accomplies, il avait quitté tout à la fois son négoce et les affaires, emportant dans sa retraite, avec l’estime de ses concitoyens et les
lettres de noblesse que le roi lui avait octroyées, une fortune qu’on évaluait à plus de cent cinquante mille écus *.
Pour occuper ses loisirs dorés, Jérôme Grappier, veuf et sans enfants, voulut, à l’exemple de Caton l’Ancien, apprendre le grec dans sa vieillesse*. Il apporta dans cette étude toute l’application et toute l’activité d’esprit qu’il avait mises dans son commerce et dans les différentes charges civiques dont il avait été revêtu. Ses efforts ne furent pas infructueux, et en moins de trois ans il devint l’un des plus vaillants hellénistes de Paris, où on les comptait alors par milliers, et fut capable non-seulement de traduire couramment les auteurs les plus difficiles, mais encore d’éclaircir les passages les plus obscurs, de rétablir les textes les plus corrompus, et de combler les lacunes regrettables dontl’ignoranceou la paresse des copistes avaient infecté les œuvres merveilleuses des grands poètes et des grands historiens de l’an-
1. Le prévôt des marchands et les échevins de Paris furent institués par Philippe Auguste en 1190. Plusieurs rois leur donnèrent le privilège de la noblesse; Louis XI les confirma en 1449; Henri III en étendit et en régularisa rétrospectivement les droits par lettres patentes datées de Blois, le 5 janvier 1577.
2. Caton avait plus de soixante ans quand il apprit le grec. Il avait exercé les premières charges de la république, ayant été préteur, consul et censeur. C’est lui qui, au sénat, terminait toujours ses discours en s’écriant : Delenda est Carthago, il faut détruire Carthage.
tiquité. Un homme de la trempe de Jérôme Grappier passerait de nos jours pour un phénomène; mais dans ce seizième siècle, où toutes les âmes étaient en floraison, où toutes les intelligences étaient en travail, il n’était pas rare de voir des hommes courir également avec gloire trois carrières à la fois; et si l’Italie offrait au monde l’étonnante personnalité d’un Benvenuto Cellini, peintre, orfèvre, graveur, sculpteur, et capitaine; si l’Espagne, dans un valeureux soldat de Lépante trouvait Miguel Cervantès, l’immortel auteur du roman de Don Quichotte , la France donnait au Panthéon du seizième siècle et ce Jean Calvin, théologien, poète, homme d’État, qui assouplit les dures doctrines de Luther, maria les sons de la lyre ionique aux frémissements sacrés de la harpe de David, et, novateur en toute chose, jeta dans un moule de bronze et d’or la langue que devaient parler plus tard Pascal, Corneille et Bossuet; et ce Ronsard, habile négociateur, grand poète par la pensée 6inon par l’expression; et ce Germain Pilon, architecte, poète et statuaire, qui sut réunir dans son divin groupe des trois Vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité, les suaves attraits des trois Grâces d’Homère aux ravissantes chastetés des vierges catholiques ; et tant d’autres encore dont les noms dorment dans le silence de l’oubli, mais dont la gloire se réveillera un jour, quand à la tempête bruyante du progrès aura succédé les fanfares
équitables de la véritable grandeur et du bon sens national.
Si de Colines dut la conservation de sa renommée commerciale à l’intervention inespérée d’un savant par hasard, il dut, peu de temps après, le salut de son honneur de père de famille à un savant par état et par vocation, à un autre de ses commensaux nommé Jacques Leblanc, vieux professeur de rhétorique au collège de Montaigu*, qui était placé au même degré de hauteur sur la roue fangeuse de la mauvaise fortune que Jérôme Grappier sur la roue éclatante de la bonne.
L’illustre imprimeur avait eu de son mariage avec la veuve de son ami et de son associé Henry Estienne une fille, à laquelle il donna le nom de Caliste en l’honneur de la fille de Guttemberg qui s’appelait ainsi. Ce vocable sembla porter bonheur à la fille de l’imprimeur de Paris, qui devint aussi savante que la fille de l’imprimeur de Mayence. Mais l’héri-
1. Le collège de Montaigu, fondé en 1314 par Gilles Aicelin, archevêque de Rouen, issu d’une ancienne maison d’Auvergne, était déjà, au seizième siècle, le plus pauvre collège de Paris, et ses boursiers avaient recours à l'aumône pour subsister. Cette détresse ne fit qu’augmenter, et, sous Henri II, les malheureux écoliers de ce collège n’avaient chaque jour pour vivre qu’une demi-livre de pain de seigle, deux oignons, deux carottes, ou quelques autres légumes semblables crus. Les bons jours on leur distribuait un morceau de morue. Ce détestable régime n’empêcha pas les élèves de Montaigu de se montrer toujours à la tète des triomphateurs de l’Université de Paris.
tière de de Colines avait un immense avantage sur l’enfant de prédilection de Guttemberg : elle était belle, et belle de cette beauté qui rehausse les dons de l’esprit et les avantages de la science. Aussi étaitelle pour son père une espèce de divinité de foyer, et Simon, dont elle était à la fois le secrétaire intime, le conseiller et le ministre, ne trouvait pas de contradicteurs quand il prodiguait à cette ravissante Thessalienne, égarée dans les brumes de Lutèce.les noms d’Antigone et d’Égérie. L’enthousiasme paternel était à son comble quand les échos des ateliers ou des jardins de la docte demeure apportaient dans le cabinet de de Colines les vers d’Hésiode ou d’Homère que l’insoucieuse jeune fille laissait euphoniquement échapper de ses lèvres parisiennes avec ni plus ni moins d’abandon et de grâce que les nymphes de la vallée de Tempé. Cette chaste turbulence de Caliste, mêlée aux plus sublimes inspirations du génie antique, répandait dans tout le logis de l’imprimeur les délicieuses senteurs de l’hilarité juvénile et les parfums exquis des muses grecques.
Cette beauté attirait à la jeune fille un nombre prodigieux d’adorateurs de la bourgeoisie et de la noblesse : souvent pour se dérober aux hommages de ces hordes galantes qui l’assiégeaient dans ses promenades, à l’église et jusque dans sa maison, elle était obligée de se réfugier dans l’appartement
de sa mère, tabernacle inviolable au seuil duquel les sentiments hostiles à la pudeur venaient se briser. De Golines était secrètement flatté de ces persécutions amoureuses, et son orgueil de père y trouvait son compte; mais, d’un autre côté, il redoutait que dans cette foule de prétendants, Caliste ne distinguât un de ces héros impossibles dont les filles se plaisent à forger les perfections dans leurs romanesques imaginations. Il était donc parfois perplexe, Simon de Colines, lui qui, hors de son art, était positif en toutes choses ; lui dont le souverain désir était de marier sa fille à Guillaume Chaudière, le fils d’un de ses compères et de ses meilleurs amis.
Il était livré à ces réflexions matrimoniales et cherchait à deviner dans les sombres perspectives de l’avenirla réalisation de ses rêves pour la félicité de sa chère Caliste, lorsqu’il reçut la visite de ce commensal que nous avons annoncé tout à l’heure sous le nom de Jacques Leblanc et sous le titre de professeur de rhétor ique au collège de Montaigu.
«Vous m’avez reçu à votre table et vous vous êtes montré à bien des reprises et dans plus d’une circonstance le plus diligent et le plus généreux des Mécènes, et tout cela pour quelques observations que j’ai eu le bonheur de vous communiquer. L’heure est venue où je puis payer la dette de la reconnaissance.
— Ne parlons pas de reconnaissance, monsieur,
interrompit l’imprimeur; c’est un mot qui doit se confondre, entre gens de notre sorte, avec ceux d’estime et d’amitié.
— Je sais bien, monsieur, que nul plus que vous n’avait le droit de prendre cette devise glorieuse qui est celle de votre maison : Virtus sola aciem retundit istam; mais ce n’est point une raison pour permettre à votre modestie de se gendarmer contre ce mot de reconnaissance si souvent proféré et plus souvent aussi indignement travesti comme le sentiment qu’il représente.
— Ni le mot ni la chose ne me sont inconnus, repartit de Colines., et j’éprouve moi-même pour plus d’une personne ensépulturée , pour plus d’un homme qui respire encore, ce sentiment si doux que les cœurs vraiment nobles ne portent pas comme un fardeau. O mon cher Henry Estienne! O mon cher Gérôme Grappier! le souvenir de vos bienfaits ne sortira jamais de ma mémoire et suivra, je crois, le vol de mon âme immortelle vers un monde meilleur. Mais de grâce, monsieur, veuillez me faire la communication que vous m’avez annoncée.
— Oui, oui, monsieur, encore un petit mot d’éclaircissement, un seul petit mot. Et puis, ajouta le bonhomme, la vieillesse est prolixe et parfois diffuse dans ses discours. Vous aurez un peu d’indulr gence pour un vétéran delà grande milice universitaire, qui professe depuis cinquante ans et qui
pendant cinquante ans a toujours guerroyé avec zèle, sinon avec talent, contre l’ignorance et la barbarie.
— La milice dont vous faites partie est la mienne; l’un et l’autre nous avons combattu, nous combattons, et nous combattrons encore sous les mêmes enseignes; et c’est précisément pour cela que la plus parfaite égalité doit régner dans nos relations. Dans notre France si la richesse est une puissance, le malheur est une dignité aussi bien que le savoir: vous voyez bien que nous sommes exæquo. »
Le vieux professeur tit un signe bien humble d’assentiment et reprit : « Tel que vous me voyez, monsieur de Colines, je n’ai pas toujours été dans la triste position où je me trouve aujourd’hui : car vous ne pouvez ignorer que le titulaire d’une chaire de rhétorique au collège de Montaigu est plus pauvre, plus misérable et, partant, mille fois plus à plaindre que le dernier moine des ordres mendiants1. J’ai
1. Ce que nous venons de dire dan3 la note précédente sur l’indigence des écoliers du collège de Montaigu peut s’appliquer également aux professeurs de ce collège, qui étaient les plus mal rétribués de l’Université. Cette constante misère explique et justifie le rôle de parasites que plusieurs de ces infortunés savants avaient pris aux seizième et dix-septième siècles. On sait qu’on entendait par les ordres mendiants quatre congrégations religieuses qui étaient autorisées à mendier par les rues des villes. Ces quatre ordres étaient les Cordeliers, les jacobins, les augustins et les carmes. Ces moines mendiaient donc, selon la règle de leur institut, mais ils étaient riches à plusieurs millions.
fait de brillantes éducations; j’ai durant trente années de ma vie hanté les palais des grands seigneurs, et j’ai parfois conduit mes élèves à la cour. Mais service de grand n’est point héritage « dit le proverbe; etquand l’âge est venu, «tous ces superbes huis se sont fermés pour moi, et leurs ingrats possesseurs ont oublié le patient pédagogue qui les avait initiés aux mâles enseignements de Salluste, de César et de Tacite.
— Hélas ! interjeta de Colines, voilà le loyer ordinairement réservé à ceux qui se dévouent à la défense des princes et à l’instruction des grands. Continuez, monsieur Leblanc.
— Il y a quinze ans à peine, poursuivit le vieux professeur, je faisais encore l’éducation du fils aîné de la marquise de Sauvebœuf, fille, comme vous savez, du vieux maréchal deChâtillon. Mon élève avait trois frères puînés, et le plus jeune de ces trois frères atteignait sa sixième année, lorsque, l’éducation terminée, je quittai l’hôtel deChâtillon pour m’installer dans la chaire de rhétorique du collège Montaigu.
— Trajan disait, interrompit de Colines, qu’un empereur devait mourir debout. A votre tour, monsieur, vous prouvez par votre exemple que ceux qui se vouent à l’enseignement doivent, comme les magistrats, mourir dans leurs chaires curules. Aux héros, aux philosophes et aux sages l’épée et la plume ne peuvent faillir qu’avec la vie.
— Les traits du jeune chevalier de Sauvehœuf, continua Jacques Leblanc après s’être incliné une seconde fois , me sont donc restés profondément gravés dans la mémoire, et je n’ai pas tardé à reconnaître ce jeune homme, malgré quinze années de séparation , dans la personne d’un de vos teneurs de copie qui se fait appeler ici Hector Gérard.
— Est-ce possible! s’écria de Golines, et pouvezvous répondre, monsieur Leblanc, de la fidélité de votre mémoire.
— Parfaitement, monsieur. Mais l’expérience des choses de la vie ne m’a pas permis de m’en rapporter à une similitude de physionomie qui n’est quelquefois qu’un jeu du hasard. J’ai voulu approfondir le fait, et je me suis mis en quête. Mon étoile, si peu clémente d’ordinaire, a favorisé mes investigations en me faisant rencontrer un vieux serviteur de la maison de Sauvebœuf que j’ai connu autrefois, et qui est attaché spécialement aujourd’hui à ia personne du jeune chevalier.
— J’entrevois la cause et les motifs de ce singulier déguisement ; parlez, parlez, monsieur Leblanc : j’ai hâte de tout apprendre.
— Ce domestique m’a dit tout ce qu’il savait, et, comme vous, monsieur de Colines, j’ai deviné tout ce qu’il ne m’a pas dit et tout ce qu’il ignorait peut-être. Pour le moment, et pour couper court à des explica-
tions qui ne pourraient être qu’incomplètes, qu’il vous suffise de savoir que le jeune Hector deSauvebœuf, qu’on qualifie de chevalier, mais qui nonobstant ce titre est destiné à l’église, n’est venu résider à Paris que pour suivre ses cours de théologie en Sorbonne. Enfin notre jeune gentilhomme loge dans la tour de lacommanderie de saint Jean de Latran,sur la place Gambray, dont son oncle paternel, le commandeur Hugues de Sauvebœuf, est gouverneur. Voilà, monsieur, tous les éclaircissements que je puis vous donner à cette heure; je vous instruirai plus tard de ce que je pourrai recueillir encore touchant les projets ultérieurs de ce théologien mal avisé et de ce trop espiègle chevalier. Je crois avoir accompli un devoir de gratitude et d’attachement en vous communiquant ces détails; faites à votre tour le vôtre, monsieur, votre devoir de père de famille, en barricadant votre bercail de manière à ce que le loup ne s’introduise pas plus longtemps dans une bergerie où il ne manquerait pas de faire de grands ravages. »
L’imprimeur adressa de grands éloges au vieux professeur de Montaigu, l’assura de la mémoire qu’il conserverait éternellement de l’important service qu’il venait de lui rendre, et, comme personne n’était plus ingénieux que l’illustre typographe à déguiser un bienfait, il est probable, quoique la chronique n’en dise rien, que le vieux savant, outre
les louanges décernés à sa chaste démarche, emporta du logis de la rue des Mathurins des preuves solides et monnayées de la sollicitude, toujours alerte et toujours éveillée, de Simon de Colines.
Après avoir calmé en lui les premières émotions de père de famille menacé dans ce qu’il a de plus cher au monde, Simon de Colines lit comparaître devant lui le faux teneur de copie , ce gentilhomme audacieux qui, dans les tournois de l’amour, avait cru favorable de masquer son blason pour toucher une âme ingénue et remporter une victoire mystérieuse.
A la première vue, de Colines se convainquit que ce larron de cœurs n’était ni un Joconde ni un don Juan. Il ne vit devant lui qu’un jeune homme timide, presque tremblant, dont la physionomie, quoique belle et distinguée, n’avait rien de la rudesse farouche des races guerrières; qu’un adolescent enfin, qu’à tout prendre, on aurait plus fa-
cilement affublé des attributs d’Adonis que des redoutables parures du dieu Mars. En un mot, le rejeton des familles héroïques des Sauvebœuf et des Châtillon avait, par la figure, par la voix, par l’attitude, plus d’analogie a.vec les anges qu’avec les diables; et les yeux bleus de ce moderne Hector à la recherche d’une autre Andromaque lançaient des lueurs si pures, sa rougeur était si bien celle d’un novice èsjeux de Cythère, son embarras ressemblait si bien à un commencement de repentir et d’amende honorable, que l’ensemble de toutes ces innocences et de tous ces candides remords aurait désarmé le bourgeois le plus illettré et le plus irrité du quartier des Bourdonnais.
Jugez donc s’il dut déconcerter la colère de Simon de Colines, qui portait habituellement dans la poche de son pourpoint deux petits volumes : Homère et l’Imitation de Jésus-Christ, deux livres sublimes dont l’un apprend à aimer selon l’amour terrestre, dont l’autre apprend à aimer et à pardonner selon Dieu.
Quoi qu’il en soit, l’imprimeur prit un front austère, et, d’une voix magistralement accentuée, il dit, en couvrant de ses regards indignés son subalterne aux abois :
« Monsieur, noblesse oblige. Mais à quoi ? A servir son prince, à défendre son pays, à édifier ses concitoyens par la pureté de ses vertus héréditaires. Elle n 'oblige pas, cette noblesse, à souiller l’éclat
d’un beau nom par de coupables atteintes portées à la sécurité des familles bourgeoises et à la sainteté du foyer domestique. Sans bonnes mœurs, monsieur, sans respect pour l’inviolabilité de la vertu, il n’y a plus de société possible. Que gentilshommes et magistrats, bourgeois et artisans se mêlent et se confondent dans les mêmes abrutissements et dans les mêmes excès, et le respect des lois se perd avec le respect des mœurs, au grand détriment de l’État. Je déplore, monsieur, qu’à peine sorti de l’adolescence, vous vous soyez engagé dans une voie de perdition.
— Monsieur.... balbutia Hector en baissant les yeux.
— Oui, je regrette, interrompit de Colines en grossissant sa voix, qu’un héritier des grands noms dè Sauvebœuf et de Châtillon ait oublié ce qu’il devait à sa race, ce qu’il se devait à lui-même, au point d’avoir recours à un déguisement vulgaire, à une combinaison de roman pour conspirer plus à son aise le déshonneur d’une honnête famille.
— Je vous jure, monsieur..., interjeta encore le teneur de copie.
— Vous vous êtes introduit perfidement dans ma maison, poursuivit l’imprimeur, et, sous un nom supposé, sous un costume qui ne peut être le vôtre, vous vous êtes follement bercé de l’espoir de vous faire aimer de ma fille. Vos lettres, vos sollicita-
tions, vos prières et vos serments sont restés sans réponse; mais, dites-moi, monsieur, que serait-il arrivé si mon enfant trop crédule avait ajouté une foi entière aux paroles de celui qu’elle pouvait croire son égal? Répondez, monsieur, et justifiez, s’il vous est possible, une conduite que rien n’autorise et que tout condamne.
— Les apparences sont toutes contre moi , je le sens et je l’avoue, monsieur, répondit Hector; mais daignez m’écouter, et peut-être reconnaîtrez-vous que je ne suis pas aussi coupable que vous le pensez. Votre indignation est naturelle, vos scrupules légitimes; mais quelques mots d’explication me feront sinon absoudre, du moins pardonner mon imprudence.
— Imprudence! murmura de Colines, c’est apprécier bien petitement l’audace de votre conduite. N’importe ; expliquez-vous, monsieur.
— Je suis le dernier de quatre fils de ma maison, monsieur; c’est vous dire que je ne possède et que je ne posséderai jamais aucun bien, et que je suis fatalement destiné à l’Église, où le nom de ma famille me frayera le chemin aux plus hautes dignités ecclésiastiques; mais je n’ai aucune vocation pour être prêtre, et l’éclat de la mitre, que l’on fait briller à mes yeux, aussitôt que j’aurai conquis mes premiers grades théologiques en Sorbonne, ne saurait m’éblouir. C’est donc placé entre le désir
d’échapper aux tyranniques exigences de ma naissance et la ferme volonté de me créer, en dehors des splendeurs de mon berceau, une honorable et utile existence, que je suis entré chez vous dans les
* humbles fonctions de teneur de copie, mettant ainsi à profit les études que, contrairement aux habitudes de la jeune noblesse, j’ai eu le bonheur de bien faire au collège d’Harcourt1.
— Ainsi, s’il faut vous en croire, votre but, en vous présentant chez moi, n’a point été de jeter le trouble dans ma famille.
— Je vous l’afürme, monsieur, et je vous en donne ma parole de gentilhomme. L’amour du tra-
• vail m’a conduit ici; l’amour que votre fille m’a inspiré m’y a invinciblement retenu. Oui, poursuivit le chevalier dont la timidité s’était évanouie au souvenir de sa passion, j’ai succombé au bonheur de faire connaître à Caliste la violence de mes vœux, la sincérité de ma tendresse; mais cette faute, ce crime, si vous voulez, n’a point été commis sans de rudes combats que ma conscience livrait à ma passion. Je n’avais donc point oublié, ainsi que vous me le reprochiez si amèrement tout à l’heure, les ordonnances de l’honneur et le respect que je devais à un logis hospitalier. En somme, je n’ai voulu ni séduire ni corrompre, et toute mon ambition se
I. Aujourd’hui lycée impérial de Saint-Louis, fondé en t280 par Raoul d’Harcourt.
bornait à faire partager un chaste amour que je souhaitais sanctifier bientôt aux yeux du monde par les bénédictions de la religion.
— Vous deviez comprendre qu’une alliance semblable était impossible, reprit de Colines; l’orgueil des Châlillon et des Sauvebœuf se serait révolté à la seule pensée de voir un des leurs s’unir par les liens du mariage à la famille d’un simple imprimeur de Paris.
— Le nom des Henry Estienne et des de Colines vivra dans l’histoire du monde autant que celui des Montmorency et des Chàtillon. D’ailleurs, monsieur, je ne demandais rien à ma famille : je demandais tout au travail, et si la noblesse des armes me déshéritait de mes titres, la noblesse du travail me dédommageait de mes pertes.
— On ne peut répudier ni sa naissance ni la caste où Dieu nous a fait naître, dit l’imprimeur, et malheur à ceux qui seront un jour assez abandonnés de l’expérience que donne l’histoire pour commettre un tel parricide moral. Mais votre sincérité m’a ému, monsieur, et le noble aveu que vous faites de votre imprudence éteint mes ressentiments. Je suis presque convaincu de la loyauté de vos sentiments et de la délicatesse de votre cœur; mais il faut mettre un terme à cette intrigue, quelque innocente qu’elle soit, et il me faut aussi, h moi, une prompte satisfaction.
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— Et je prétends, monsieur, vous la donner aussi ample que possible. Comme je viens d’avoir l’honneur de vous le dire tout à l’heure, on offre à ma pauvreté de cadet toutes les riches compensations de l’Église : des bénéfices considérables, l’épiscopat même, viendront m’assurer un opulent avenir. Mais, je vous le répète, la vocation me manque, et j’aurais eu honte, il y a quelques mois, de porter dans le sanctuaire une orthodoxie douteuse ; aujourd'hui je redouterais d’y porter au fond du cœur l’image d’une femme à laquelle l’honneur me défend de m’unir, mais à laquelle il ne me défend pas de songer jusqu’au dernier souffle de ma vie. »
Ici le jeune teneur de copie ne put maîtriser son émotion, et des larmes débordèrent les agitations de son âme.
« Calmez-vous, monsieur, dit l’imprimeur attendri, calmez-vous. Les sacrifices que le devoir nous impose sont parfois pénibles à accomplir, mais ils trouvent une récompense incomparable dans la sérénité de l’âme et dans les placides joies de notre conscience. Cette sérénité si belle, ces joies si pures, sont des ornements pour notre âge mûr, sont des souvenirs délicieux pour notre vieillesse. »
Hector s’inclina avec résignation, puis il reprit :
« Je suis chevalier de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Vous n’ignorez oas, monsieur, que,
chassés par les Turcs de l’île de Rhodes, siège de leur chrétienne république, les chevaliers, sous la conduite de leur grand maître Villiers de l’Isle- Adam, ont été planter l’étendard de la religion sur les rochers de l’île de Malte, que l’empereur Gharles- Quint vient de leur donner. Que ma famille renonce à ses projets de fortune ecclésiastique, qu’elle me permette de me rendre à Malte, où l’organisation militaire et religieuse de l’ordre a besoin du concours et de la présence de tous les chevaliers, et je dis adieu pour toujours à la France ma patrie, à Paris mon berceau, à Caliste....
— N’achevez pas, monsieur, l’oreille d’un père ne doit pas entendre de pareils regrets. Mais, ditesmoi, à ce projet, que je trouve très-digne de votre courage et de votre raison, votre famille opposerat-elle une résistance bien opiniâtre?
— Une très-grande, si je le formulais moi-même; une médiocre, si mon oncle le commandeur de Sauvebœuf, gouverneur de la commanderie de Saint-Jean de Latran, voulait l’appuyer de sa parole et de son autorité.
— J’irai chez le commandeur, et j’ose vous prédire, monsieur, que les vœux que vous venez d’exprimer ne seront pas rejetés par le vieux guerrier dont j’ai souvent entendu louer la vaillance et les vertus civiques. Allez, monsieur, je vous fais mes adieux ici ; mais je me réserve de vous adresser les
ultimes souhaits de bon voyage sur d’autres rives que celles de la Seine. »
Le jeune homme s’éloigna lentement , non sans jeter un long et douloureux regard sur les vastes ateliers où gémissaient ces presses laborieuses, catapultes héroïques du génie, non sans diriger ses yeux mouillés de pleurs sur le vitrail irisé de la petite tourelle 1 à travers lequel se dessinait chaque soir l’angélique profil de la fille de l’imprimeur, au milieu du feuillage toujours vert de la vigne vierge et des flèches renversées de la bruyère sauvage qui encadraient la petite fenêtre sarrasine.
« Adieu ! nid charmant de ce que j’aime, s’écria Hector en étendant la main vers l’aérienne oasis, l’amour m’avait conseillé de me rapprocher de vous, l’honneur m’ordonne de partir. Gardez, nid charmant, le trésor qui vous est confié, et ne vous le laissez pas ravir par de plus téméraires que moi. Caliste! Galiste! un souvenir pour mon amour aujourd’hui ! une larme bientôt pour mon trépas! »
1. Les maisons de Paris qui appartenaient à la noblesse et à la haute bourgeoisie étaient flanquées de petites tourelles. Quelques-unes de ces tourelles ont été respectées par le marteau des démolisseurs. On en voit encore une rue Hautefeuille , à l’angle de la rue Pierre Sarrazin.
Le commandeur de Saint-Jean de Latran accueillit Simon de Colines avec cette aménité et cette distinction que les savants étaient accoutumés à trouver au seizième siècle chez les grands seigneurs. Pourtant le vieux guerrier fut saisi d’une violente indignation quand il apprit l’équipée de son neveu. * J’ai les moyens de dompter les mauvais penchants et les idées romanesques de mon trèscher neveu, s’écria le commandeur; et, Dieu merci, j’ai sous la main, dans cette commanderie, de bons cachots et de solitaires retraites où les imprudents et les libertins1 peuvent se repentir à leur aise.
1. On n’attachait pas, aux quinzième, seizième etdix-septième siècles, au mot libertin le sens qu’on y attache aujourd’hui. Li-
— Et voilà précisément ce que je ne viens pas exiger de votre autorité avunculaire, répartit l’imprimeur, votre neveu n’a point forfait à l’honneur, et il n’a pas eu le temps, peut-être n’aurait-il pas eu la volonté de blesser le mien. D’ailleurs la mercuriale que je lui ai faite, et qu’il a entendue avec humilité, me semble une expiation suffisante. Toutefois il est prudent d’aviser. »
Là-dessus l’imprimeur fit part au vieux commandeur des répugnances qu’Hector de Sauvebœuf éprouvait pour l’état qu’on voulait lui faire embrasser. Puis, avec cette habileté que les esprits supérieurs possèdent toujours dans les circonstances difficiles, il insinua au commandeur la pensée de modifier la situation particulière d’Hector en faisant de ce jeune homme aux aspirations martiales un religieux armé au lieu d’un abbé mitré.
Le commandeur fit à de Golines de nombreuses objections fondées, sur ce que les maisons de Châtillon et de Sauvebœuf étaient plus riches en gloire qu’en écûs. Ce qui était vrai.
Mais l’imprimeur les réfuta toutes, et, quant aux difficultés véritables, de Colines sut les aplanir d’une manière aussi victorieuse.
Enfin, il fut permis à Hector de Sauvebœuf d’al-
bertin alors voulait dire un homme qui se mettait au-dessus des préjugés , des convenances et souvent des lois. On appelle maintenant ces sortes de gens des libres penseurs.
1er se ranger sous les glorieux étendards des chevaliers de Malte; il partit, et Simon de Colines alla le conduire jusqu’à l’emlàouchure de ce Rhône, témoin alors de tant de séparations pénibles et de tant d’héroïques adieux.
Toujours généreux et toujours ingénieux dans ses largesses, Simon de Colines, par l’entremise de son ami Jacques Amyot, qui était déjà l’immortel traducteur de Plutarque, mais pas encore grand aumônier de France et évêque d’Auxerre, fit remettre au jeune chevalier de Malte cinquante écus d’or. Ce don fut censé, pour ménager la fierté des Sauvebœuf, offert au nom du roi.
Le jour même où Hector saluait le tombeau du grand maître Villiers de l’Isle-Adanq et faisait le serment, comme tous les chevaliers, sur ces cendres héroïques de reconquérir le temple de Jérusalem, Saint-Jean d’Acre et l’île de Rhodes, Caliste, la belle Caliste, recevait pour époux, au chœur de l’église Saint-Benoît, Guillaume Chaudière.
« Eh bien ! mes amis, disait quelques jours avant cette nuptiale cérémonie Simon de Colines à ses leudes, persisterez-vous à me blâmer d’avoir fait de ma maison un refuge de la science, et de ma table un banquet perpétuel des Muses? Mon honneur de père de famille et mon honneur de commerçant ont été sauvés par là, et j’ai recueilli avec abondance le fruit de ce que vous appeliez improprement les fo-
lies et les prodigalités inouies de ma téméraire hospitalité.
— Consolez-vous, mon ami, des jugements erronés de vos proches et de vos compagnons, répondit Amyot; les bons cœurs et les nobles esprits vous sauront toujours gré des idées que vous avez fait prévaloir dans le commerce des lettres, et dans trois cents ans d’ici on ne dira plus les folies, mais les libéralités de Simon de Colines. »
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