‹ Contes à ma voisineChapitre 5 sur 23 · EN · texte numérisé non relu

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Il y avait grande rumeur dans l’auberge du Lion d’or, à Fontainebleau , le sixième jour de juin de l’an de grâce mil six cent soixante-dix-sept. L’hôte, maître Bouvillon, gros homme dont la figure enjouée, épanouie et illustrée d’un triple menton aurait fait honneur à un chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, s’évertuait à faire passer dans l’âme de ses suppôts l’ardeur dont il était dévoré ; l’hôtesse, à la tête de ses servantes, ne déployait pas moins de zèle, et tandis que .son mari faisait rage de la cave à la cuisine et frappait l’air de cris et de clameurs, la dame Bouvillon préparait avec ses rustiques caméristes les lits les plus moelleux de la

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maison pouf le repos de quelques heures des voyageurs, et surtout des voyageuses attendues.

Or, ces voyageuses n’étaient autres que la marquise de Sévigné et la comtesse de Grignan, sa tille. La charmante épistolière avait coutume, toutes les fois que son enfant bien-aimée revenait d’Aix à Paris pour retremper son esprit et sa tendresse aux délicieux entretiens de l’hôtel Carnavalet, de la reconduire, lorsque l’heure du départ avait sonné, jusqu’à Fontainebleau. C’était là, c’était sur le seuil de l’auberge du Lion d’or que s’accomplissait la triste séparation de la mère et de la tille, pour une année et souvent davantage. L’hôtellerie de Fontainebleau était les colonnes d’Hercule pour l’amour de cette incomparable mère, qui courait bientôt se réfugier sous les frais et placides ombrages de Livry, afin de sécher les larmes des adieux et reprendre sa correspondance avec sa chère fille. Car cette correspondance si naïvement aimable, si spirituellement négligée, et qui, après deux cents ans, conserve toujours le charme et la fraîcheur de la nouveauté, commençait après le premier tour de roue de l’équipage qui emportait Mme de Grignan vers le gothique et splendide manoir des comtes d’Adhémar.

« Avez-vous bientôt fini là-haut, madame Bouvillon? criait d’une voix de stentor, comme un autre Barbe- Bleue, M. Bouvillon à sa chaste moitié.

— Patience ! patience ! répondait Mme Bouvillon d’une voix qui semblait beaucoup plus appartenir à une chatte en furie qu’à une syrène.

— Comment, patience! reprenait l’aubergiste enflant tous les tuyaux de ses formidables poumons; mais huit heures vont sonner ! ça, venez ici, madame Bouvillon, et faites-moi la grâce de m’écouter, s’il vous plaît. »

L’hôtesse savait par expérience qu’il était dangereux de ne pas obtempérer sur le champ aux invitations formulées sur une certaine gamme par M. Bouvillon. Elle apparut donc tout à coup sur le palier à balustrade de l’escalier qui, dans les plus célèbres auberges du dix-septième siècle, conduisait de la salle commune des voyageurs aux différentes chambres de la maison1.

t. On voit encore dans beaucoup de villes de province et dans plusieurs faubourgs de Paris quelques-unes de ces vieilles auberges qui datent du quinzième et du seizième siècle. Un escalier à balustres.plus ou moins large et rapide, conduit à de longs corridors où sont distribuées les chambres des voyageurs. Ces corridors sont parfois à ciel ouvert , parfois aussi dépourvus complètement de cloisons séparatives de la cour. Par ce moyen , les voyageurs, en sortant de leurs chambres, pouvaient respirer l'air pur d’un jardin ou d’une vaste cour. On voit que nos père3 n’étaient pas aussi ennemis qu’on veut bien le dire aujourd'hui de l’air et de la lumière, et qu’ils s’entendaient aussi bien et même mieux que nous à bâtir selon les lois de l’hygiène. Or est-il bien sûr que nos splendides hôtels d’aujourd’hui jouissent réellement des mêmes avantages que les auberges de nos pères? C’est douteux.

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« Vous ne devez pas ignorer, madame Bouvillon, dit l’aubergiste singulièrement radouci par l’obéissance de sa femme, que Mme la marquise de Sévigné m’a mandé qu’elle partirait de Paris, elle et sa nombreuse compagnie, le mercredi cinq, — hier, par conséquent ; — qu’elle coucherait à Essonnes, et qu’elle repartirait de ladite ville d’Essonnes le lendemain à quatre heures du matin, pour être rendue à Fontainebleau, dans cette auberge, qui est la mienne, sur les neuf heures de ce même matin au plus tard.

— Je sais tout cela, répliqua l’hôtesse en femme qui dissimule à grand’peine un profond mécontentement.

— Oui, vous savez tout cela, reprit M. Bouvillon ; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que huit heures viennent de sonner au château, c’est que nous n’avons plus qu’une heure pour mettre la dernière main à....

— Mon Dieu !• monsieur Bouvillon, interrompit l'hôtesse, mêlez-vous donc de votre cuisine et laissez-moi faire à ma guise pour le reste. Tout est en bon train où je suis, et les chambres de nos voyageurs seraient déjà prêtes si vous ne me dérangiez pas à tout instant pour écouter vos rabâchages.

— Rabâchages ! madame Bouvillon î rabâchages ! Qu’entendez-vous, s’il vous plaît, par ces paroles : rabâchages ? Gomment ! lorsque , pour soutenir

l’honneur et la renommée de ma maison, je vous invite à redoubler de soins, de vigilance et d’exactitude, — car l’exactitude est la politesse des maîtres d’hôtel et des cuisiniers, — vous prétendez que je rabâche?

— Vous êtes bien susceptible, ce matin, monsieur Bouvillon, et vraiment, à vous entendre, on pourrait croire que je n’ai point autant d’intérêt que vous à bien conduire le Lion d'or, répliqua d’un ton aigre-doux Mme Bouvillon. Allez, allez ! soyez en mesure comme moi de satisfaire ceux que nous attendons, et je vous promets que Mme la marquise de Sévigné vous fera plus d’un bon compliment, ainsi que Mmes de Grignan et de Coulanges.

— Vous me ravissez en me parlant ainsi, madame Bouvillon, s’écria l’hôte; car, je ne vous le cache pas, je tiens plus à la pratique1 de Mme la marquise de Sévigné qu’à celle des plus gros bénéliciers et des plus * huppés bourgeois et gentilshommes qui descendent habituellement ici. Allons, continuez donc votre besogne et ne laissez pas mettre votre vigilance en défaut. »

Ces recommandations ainsi prononcées avec la

1. On dirait aujourd'hui clientèle. Les avocats ont euxmèmes contribué à déshonorer ces beaux mots de client et de clientèle en les concédant à des rôtisseurs, à des cordonniers, à des tailleurs, dans leurs plaidoyers. Que diraient Pasquier, Loysel et tant d’illustres écrivains judiciaires de cette profanation?

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gravité toute magistrale de l’emploi, maître Bouvillon retourna à sa cuisine pour y stimuler, dans un style moins parlementaire sans doute, le zèle de ses nombreux marmitons, tandis que sa femme rejoignait ses servantes, auxquelles elle distribua libéralement la monnaie du gros sermon que son mari venait de lui débiter si mal à propos, selon elle.

Ce n’était pourtant pas sans raison que le digne hôte du Lion d'or s’était mis en frais d’éloquence pour prêcher l’exactitude. A peine le marteau de l’horloge du château avait-il frappé son neuvième coup dans la svelte campanille que le Prrtnatice in • venta pour enfermer les heures, qu’un carrosse attelé de deux chevaux blancs et d’un cheval gris pommelé en arbalète s’arrêta — suivi de deux autres carrosses de voyage, à deux chevaux — à la porte de l’auberge.

• C’était la compagnie attendue.

Le premier carrosse était occupé par Mme la marquise de Sévigné, la comtesse de Grignan, sa fille, la marquise de Coulanges, sa cousine, et M. de Corbinelli, ami de ces trois dames, bel esprit philosophe, railleur sceptique et crédule selon les quartiers de la lune, tel entin que les guerres de la Fronde et les livres de Descartes avaient formé les intelligences de la partie éclairée de la nation.

Le second carrosse contenait M. de Brancas, le

comte de Rochester, le marquis de la Trousse et le jeune chevalier de Lucéville.

Le troisième carrosse enserrait Mlle de Montgobert, lectrice de Mme de Grignan et gouvernante de ses enfants ; Mlles Beaujeu et Louison , tilles de chambre de Mme de Coulanges et de Mme de Sévivigné, et deux ou trois autres caméristes du second ordre appartenant aux trois spirituelles voyageuses.

Le premier carrosse était à peine arrêté devant la porte du Lion d’or, que maître Bouvillon s’était précipité, le bonnet de coton à la main, vers la portière, et disputait aux laquais l’honneur de l’ouvrir ; tandis que Mme Bouvillon , entourée de ses servantes et de ses marmitons en grande tenue, accomplissait sur le seuil de l’auberge une douzaine de révérences respectueuses, qui s’adressaient tour à tour aux marquises de Sévigné et de Coulanges, et à Mme la gouvernante de Provence.

« Vous voyez, mon bon monsieur Bouvillon, que nous restons fidèles à nos vieilles habitudes* dit Mme de Sévigné, et que pour rien au monde nous ne voudrions chercher un gîte autre part que chez vous.

— Madame la marquise ne doute pas , repartit l’aubergiste en faisant une profonde salutation, que je ne sois vivement sensible à l’honneur de sa confiance, et depuis bientôt huit ans j’ai l’orgueil de croire qu’elle a su constamment apprécier mes ef- 375 12

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forts et mon zèle pour son service et celui de ses illustres tille et amies. »

Ce compliment n’était pas mal tourné pour un aubergiste même de résidence royale; mais il est utile de faire remarquer que déjà en ce temps-là les hôteliers d’une certaine classe lisaient des romans. Maître Bouvillon avait lu ‘ Cyrus , et il avait retenu de cette lecture les formules respectueuses et polies que les aubergistes du dix-neuvième siècle chercheraient en vain à s’approprier dans les romans contemporains.

Dames et cavaliers descendirent lestement de voiture, et, tandis que les cochers et les valets, aidés des palefreniers de l’auberge, dételaient les chevaux, Mme de Sévigné, à laquelle M. de Corbinelli avait offert la main pour entrer dans la grande salle de l’hôtellerie , disait à la maîtresse du Lion d'or :

« Ma bonne madame Bouvillon, nous avez-vous préjÿiré des chambres pour nous reposer quelques heures avant le dîner?

— Madame la marquise a oublié que je sais tout ce qu’il lui faut sur le bout du doigt, répliqua l’hôtesse, qui ne voulait pas se montrer inférieure à son époux sur le chapitre de la politesse. Tout est

1. Le Roman d’Artaméne, ou le Grand Cyrus, par Mlle de Scudcri.

prêt : il y a une chambre à deux lits pour Mme la marquise et Mme la comtesse sa fille, une autre chambre pour Mme de Coulanges, et un grand cabinet entre les deux chambres pour les femmes de votre suite. Quant à ces messieurs, poursuivit l’hôtesse en se tournant vers les cavaliers, on les conduira dans les chambres qui leur ont été également destinées.

— Grand merci ! s’écria le comte de Ilochester, l’immobilité ne me convient guère et je suis las d’être assis comme un phoque dans le plus lent des véhicules de France et de Navarre. Si ces messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers MM. Corbinelli, de Brancas, de la Trousse et de Luceville, veulent m’en croire, nous laisserons prendre quelque repos à ces dames et nous mettrons à profit le temps qui nous reste d’ici au dîner pour aller faire une promenade dans la forêt.

— La motion est appuyée, dit impétueusement le chevalier de Luceville.

— Il est neuf heures et demie, ajouta M. de Corbinelli en consultant sa montre : nous avons par conséquent deux heures et demie à dépenser. A moins que Mme Bouvillon ne veuille nous mettre à la mode de Versailles, où l’on ne dîne maintenant qu’à midi et demi. Quant à moi, qui aime peu les innovations, j’avoue que je serais peu charmé de cette nouveauté.

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— Ne craignez rien, Monsieur, s’écria l’hôtesse, nous sommes trop attachés ici aux anciens usages pour introduire dans le service des voyageurs de telles énormités, et le voisinage de la cour ne nous rend pasintidèle aux maximes qui ont fait la réputation de notre maison : Probité, exactitude et persévérance.

— Les maximes du Liond'orl pendez-vous monsieur de La Rochefoucault de n’avoir pas trouvé celle-là, » murmura Uochester.

Pendant ce colloque, M. de Brancas s’était emparé de la montre de M. de Corbinelli et en considérait la carapace d’or avec attention. Mme Bouvillon ayant exhibé une splendide tabatière d’argent pour mimer, en y puisant quelques grains de tabac, ce que les avocats appellent un effet d’audience, M. de Brancas, dont le rayon visuel fut ébloui par les riches ciselures du bijou de l’hôtesse, s’empara également de la boîte et dit :

« Je suis garant des promesses de Mme Bouvillon. Tout sera prêt à souhait, et en revenant de * notre excursion dianesque , nous n’aurons qu’à nous mettre à table.

— Madame, dit la marquise de Coulanges à madame de Sévigné, je ne me sens nullement fatiguée et j’ai une fort grande envie d’aller me promener avec ces messieurs; d'ailleurs je sais par expérience que les dernières heures que vous passez dans ces

tristes jours de séparation avec voire fille sont toujours remplies par des larmes d'un côté, par des recommandations de l’autre. Un tiers s’il n’est pas à charge est au moins inutile, et une cousine telle que moi, si aimante et si dévouée qu’elle soit, fait au milieu de ces tendres adieux une pénible figure. Ne trouvez donc pas mauvais que je prenne aussi la clef des champs.

— Allez, allez ma chère cousine, répondit Mme de Sévigné, la liberté est ici pour tout le monde, et puisque vous ne vous sentez ni fatiguée ni d’humeur à rester spectatrice de nos larmes, visitez les sites charmants de la vieille forêt de François Ier, que j’aimerais tant à parcourir avec vous, si ma chère fille ne me quittait pas aujourd’hui!

— Je prie seulement madame de Grignan, reprit Mme de Coulanges, de me donner pour compagne de promenade Mlle de Montgobert. Il ne serait pas convenable de voir une femme seule dans une si nombreuse compagnie de cavaliers. »

Mlle de Montgobert était une fille noble que des désastres de famille avaient réduite à une dure pauvreté.

D’une figure commune, mais d’une intelligence supérieure, elle avait su à force de travail et d’application faire oublier sa laideur par les charmes de son esprit, la solidité de son instruction et la bonté de son caractère. Mme de Grignan, nous l’avons dit,

avait pris cette savante fille comme lectrice d’abord et ensuite comme gouvernante de ses enfants. Dans ce poste de domesticité1 et où elle avait tout à souffrir de l’humeur capricieuse et des dédains affectés de la châtelaine d’Adhémar, Mlle de Montgobert était parvenue, sans abaisser sa propre dignité , à dompter par sa douceur, par sa mansuétude, par des observations faites avec un calme et une délicatesse infinie les emportements de cette altière Mme de Grignan,que l’idolâtrie maternelle a représentée comme une colombe, et que les mémoires du temps nous dépeignent sous les traits d’une femme plus entêtée encore des supériorités de son intelligence, que de l’éclat et des privilèges de son rang.

« Je vous accorde volontiers ce que vous me demandez, ma chère cousine, répondit Mme de Grignan; emmenez Montgobert, mais ne la fatiguez pas trop, car j’ai besoin d’elle pour mes lectures de •voyage. »

Cette recommandation, faite d’un ton où l’égoïsme

' 1. Ne cessons point de faire remarquer que dans notre langue polie du dix-septième et du dix- huitième siècle la domesticité n'était pas la valetaille. Molière était domestique de Louis XIV, Voltaire l’était de Louis XV et de Frédéric le Grand, roi de Prusse, et ces deux grandes gloires de la France ne pensaient pas être des valets. La révolution de 89 ne s’est malheureusement pas bornée à extirper des abus, elle a cruellement métamorphosé nos mœurs et a étendu sou aveugle fureur de rénovation jusque sur la grammaire et l'acception des mots.

se mêlait à la souveraineté implacable de l’orgueil , fit sourire Mme de Coulanges, qui répondit sur le champ avec cette promptitude qui caractérisait son humeur et son esprit.

« N’ayez pas peur, ma belle cousine, nous ne chasserons pas sur vos terres et nous respecterons la voix et les poumons de Mlle de Montgobert à l’égal des lièvres et des perdrix de votre parc de Grignan1; et nous vous la ramènerons saine et sauve. »

Cette saillie fit rire la compagnie, et Mme de Sévigné elle-même, malgré sa tristesse, ne put s’empêcher de donner à son tour un pâle sourire à la malicieuse incartade de sa pétulante cousine.

« Allons, allons, messieurs, s’écria M. de Corbinelli en s’emparant du bras de Mlle de Montgobert, nous n’avons plus que deux heures à employer à notre promenade. Il s’agit d’être exact au rendezvous de la table et j’ajouterai avec notre ami Despréaux :

Souvenez-vous bien

Qu’un dîner réchauffé ne valut jamais rien*. »

Puis avisant M. de Brancas, qui contemplait tour

1. Mme de Grignan était jalouse à l’excès de ses droits seigneuriaux, et faisait infliger des peines très-sévères aux paysans qui braconnaient sur ses terres. M. de Grignan, plus clément que sa femme, cherchait toujours à désarmer, mais parfois inutilement, l’extrême rigueur de sa noble moitié.

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