Dénominaiions de quelques poiuts, bien connus des chas
LES ADIEUX
tages qu’en retirèrent les deux solitaires du Lion-d'Or. Quoi qu’il en soit, l’accueil fait au marquis par les cavaliers de l’escorte de Mme de Coulanges fut allègre et empressé, et l’entrevue des deux époux ne fut marquée ni par un étonnement injurieux ni par des récriminations ou des questions scandaleuses. M. de Corbinelli, au groupe duquel le marquis se mêla tout d’abord, acheva de dissiper les inquiétudes et les velléités de sombre jalousie du gentilhomme intrigué en faisant appel à la facile philosophie de l’épicurien. Il termina ses considérations morales par des aperçus presque gais du mécanisme social de l’époque, et parvint autant par la sympathique influence de ses paroles que par son habileté à vêtir les paradoxes les plus insoutenables des atours de la vérité, à effacer jusqu’à l’ombre du soupçon dans la tête de M. de Coulanges.
« Au surplus, mon cher marquis, lui dit-il de cet air narquois et convaincu qu’il savait prendre en certaines occasions, vous pouvez, sans heurter les convenances et avec toutes les délicatesses dont vous êtes si bon maître, faire une enquête auprès de ces messieurs sur le motif véritable de leur présence à Fontainebleau. Je ne doute pas que, des éclaircissements que vous'obtiendrez sans peine, l’irréfragable
seurs et des promeneurs du dix-septième siècle, de la forêt de Fontainebleau.
preuve de l’innocence de Mme de Coulanges ne surgisse triomphante dans votre esprit.
— Vous parlez d’or, mon cherCorbinelli, répliqua le marquis, et je saisirai le premier moment favorable pour suivre le conseil que vous me donnez avec tant de sagesse et d’à-propos. »
La compagnie lit encore quelques tours dans la forêt; on salua respectueusement le chêne, alors trois fois séculaire, où Léonard, de Vinci venait rêver à sa patrie absente et aux palmes qu’il avait conquises sur les bords de l’Àrno, du Tibre et de la Seine* ; on admira les ruines de cette merveilleuse chapelle dessinée par le Primatice sur l’emplacement même que la tradition indiquait comme celui d’un ancien temple de Druides*; on s’inclina devant cet Alpha s que l’impériale main de Charles-Quint traça en 1539 sur un majestueux hêtre de la forêt, et on s’arrêta quelques minutes au pied de ce bloc
1. Peintre illustre de Florence, fut appelé en France par François l,r, et y laissa des chefs-d'œuvre comme traces de son passage dans sa seconde patrie. Ce grand artiste mourut entre les bras de François 1", en ISIS , à l'âge de 75 ans.
2. Le Primatice, peintre également célèbre, fut aussi appelé en France par François I". Il devint valet de chambre du roi , abbé de Saint-Martin de Troyes et intendant général des bâtiments. Il embellit surtout Fontainebleau comme peintre , architecte et dessinateur des jardins. Il mourut à 86 ans, comblé d’honneurs et de biens.
3. Charles-Quint traça en effet sur l’écorce d’un hêtre de la forêt la première lettre de l’alphabet grec, Alpha. On l’y voyait encore au commencement de ce siècle.
LES ADIEUX
de grès où la trop célèbre duchesse d’Étampes , maîtresse de François I*r, donna, dit-on, rendezvous à Charles-Quint pour lui dévoiler des secrets d’État. A la suite de ces rapides stations, la compagnie, toujours dirigée par le marmiton topographe du Lion-cCOr, rentra dans la ville par les jardins et aperçut bientôt, à trois portées de fusil du château, la gigantesque enseigne de maître Bouvillon balançant, au gré d’une brise capricieuse, la crinière de fer-blanc de son colossal et terrible patron.
Il était temps d’arriver. Un quart d’heure encore de retard et la noble compagnie aurait peut-être vu se renouveler le drame sanglant de Vatel, à Chantilly. En effet, maître Bouvillon, le cuisinier exact par excellence, était en proie à de mortelles transes. Midi était sonné depuis plus de vingt minutes, la table était dressée, le couvert était mis, tout était cuit à point, entrées, rôts et entremets, et personne ne paraissait encore! Plus rouge que les charbons incandescents qui s’incinéraient lentement dans ses fourneaux, le savant héritier des Apicius latins ne manifestait son impatience que par des élancements d’yeux vers le ciel, ou plutôt vers le plafond enfumé de sa cuisine, et des mots inarticulés ; mais à cette pantomime de stoïque allait indubitablement succéder un désespoir moins muet et une consternation plus éloquente, lorsque l’avant-garde de la compa-
gnie attendue se montra enfin sur le seuil de l’auberge.
En un clin d’œil, tout le monde fut à table, y compris bien entendu Mmes de Sévigné et de Grignan, qui, grâce à l’hôtesse placée en observation à une lucarne de son grenier, avaient été averties du retour des promeneurs. Comme l’exercice et l’air vif avaient développé un formidable appétit chez la plupart des convives, le premier service fut accompagné d’un silence de chartreux ; mais les paroles commencèrent à trotter au second, et au troisième une conversation telle que des gens de naissance et d’esprit pouvaient en ourdir une au dix-septième siècle s’établit aux quatre points cardinaux de la table. Les bons mots, les plaisantes remarques, les saillies spirituelles de Mme de Coulanges, du comte de Roahester, du jeune chevalier de Luceville, servaient d’accompagnement aux distractions souvent comiques de M. de Brancas, aux filandreux propos philosophiques de M. de Corbinelli, aux malignes incrédulités de M. de Coulanges et aux récits tronqués de bataille de M. de la Trousse. La broderie de tous ces canevas divers l’emportait sur le fond; mais partout la suprême élégance de l’esprit français se révélait avec éclat, et la politesse du langage ne pouvait trouver d’égale que dans la politesse et la distinction des manières.
On redoubla, au dessert, de verve et d’entrain :
chaque convive se lit un point d’honneur de donner un autre cours aux idées de Mmes de Sévigné et de Grignan auxquelles l’inexorable marche des aiguilles du cadran signalait l’approche de la séparation. On n’y réussissait qu’avec peine, et M. de Coulanges crut obtenir plus de succès en chantant, à la demande du comte de itochester, cette chanson, si philosophique et si avancée pour le temps, qu’il avait composée pour l’un des festins hebdomadaires de l’ordre des Coteaux 1 ; nous en citerons le premier couplet :
D’Adam nous sommes tous enfants,
La preuve en est connue,
Et que tous nos premiers parents Ont mené la charrue;
Mais las de cultiver enfin La terre labourée,
L’un a dételé le matin ,
L’autre l’après-dlnée.
Mais les chants et les gais propos eurent un terme ; l’heure fatale de la séparation de la mère et de la tille se fit entendre, et il fallut pourvoir aux derniers préparatifs du départ.
t. L’ordre des Coteaux, dit le savant P. Bouhours, était une société de gens débauchés qui voulaient que le vin qu’ils buvaient fût de certains coteaux des environs de Reims. Ces seigneurs avaient chacun leurs partisans, et on les appelait les Coteaux. Boileau parle de ce triumvirat dans sa troisième satire.
Tout le monde se leva de table; le ban et l’arrièreban des serviteurs de l’auberge se joignirent aux laquais de Mmes de Sévigné et de Grignan pour transborder les caisses, les cartons, les paquels,ces mille bagatelles fragiles qui formaient alors le bagage ordinaire d’une dame de qualité, des voitures de ville dans la lourde et vaste chaise de poste de la gouvernante de Provence. C’étaient des clameurs, des cris, des va-et-vient sans nombre qui transformaient en véritable tour de Babel la cour habituellement si tranquille de l’hôtellerie du Lion-d’Or.
Pendant ce remue-ménage, Mme de Sévigné et sa fille se tenaient serrées l’une contre l’autre dans un angle de la cour où Mme Bouvillon avait fait apporter, par excès de précaution, deux fauteuils et un tapis dont l’auguste vétusté attestait la royale origine.
Tandis que M. Bouvillon, infidèle à ses fourneaux d’ailleurs éteints, présidait h la sortie des chevaux de l’écurie; tandis que les palefreniers attelaient à la chaise de poste et aux équipages de Mme de Sévigné et de M. de la Trousse les chevaux qui leur étaient destinés, M. de Coulanges crut que le moment de se livrer à l’enquête conseillée par M. de Corbinelli était arrivé. En effet, les cavaliers étaient disséminés dans la cour, se livrant à la vague curiosité que font naître les apprêts d’un voyage.
M. de Coulanges jeta tout d’abord son dévolu sur
M. de la Trousse, et, s’approchant d’un air dégagé, il lui dit :
« Je vous ai toutes les obligations imaginables, cher marquis, de procurer à Mme de Coulanges, en l’emmenant à Nemours chez votre mère, quelques aimables distractions. Mais, s’il faut vous l’avouer, je ne comprends pas que vous ayez si promptement abandonné les délices de Versailles pour l’accompagner dans un voyage qu’elle eût pu faire parfaitement en sûreté avec ses femmes et ses valets.
— Ah ! » fit M. de la Trousse en dardant un œil passionné vers le ciel.
Ce ah ! cette exclamation et ce regard à la Cyrus parurent fort peu orthodoxes à M. de Coulanges, qui reprit en baissant sa voix d’une octave :
« 11 y a dans cette conduite, si opposée à vos habitudes de courtisan, un mystère que j’ai peut-être deviné.
— Vous l’avez deviné? eh bien, il ne m’est donc plus permis de feindre. Oui, mon ami, je suis ici attiré par l’amour le plus respectueux et le plus tendre ; j’aime, et j’aime sans espoir, mais non sans ravissement.
— Et qui donc? fit M. de Coulanges en pâlissant.
— Vous l’avez deviné.... c’est Mlle de Montgo-
bert
— Mlle de Montgobert! s’écria M. de Coulanges atterré de surprise; qui l’eût cru ! »
Et, faisant volte-face, il se dirigea lentement vers le comte de Rochester, qui charbonnait quelques vers britanniques sur les murs de l’écurie.
« Voici M. de Rochester qui improvise un madrigal ou un sonnet, dit M. de Coulanges, sur le départ de ses amitiés ou de ses amours.
— Hélas non, marquis, c’est une satire.
— Une satire! voyez donc, cher comte, comme on est sujet à se tromper; j’aurais parié que le plaisir seul d’accompagner mes belles cousines ne vous avait pas déterminé à venir à Fontainebleau.
— Ah! lit Rochester en fixant sur le marquis des yeux de basilic, vous n’avez que trop bien saisi les ardeurs et les défaillances de mon cœur pendant notre promenade dans la forêt. A tant de perspicacité opposerais- je une dissimulation ridicule? Non.... cher marquis, si je suis ici, c’est....
— Pour qui? » interjeta l’impétueux Coulanges.
Rochester regarda tout autour de lui, comme un traître qui va déposer une dénonciation dans les entrailles de bronze du lion de Saint-Marc, approcha sa bouche de l’oreille du marquis et exhala ces syllabes à voix basse :
« C’est pour Mlle de Montgobert.... mais silence!»
M. de Coulanges recula deux pas en arrière, fit un signe confirmatif du silence qui lui était recommandé et laissa M. de Rochester avec son charbon, ses vers et son amour.
Chemin faisant, le marquis trouva sous sa main le chevalier de Luceville, brigadier à la première compagnie des mousquetaires du roi.
« Savez-vous bi^p, mon cher chevalier, lui dit-il, que votre conduite est vraiment exemplaire. Déserter le joyeux drapeau des mousquetaires, abandonner votre escouade et les plaisirs faciles de Paris et de Versailles pour faire un triste voyage et assister à des adieux plus tristes encore !
— La profonde estime dont je suis pénétré pour vos aimables cousines, monsieur le marquis, m’a rendu ce sacrifice facile.
— Oh ! à votre âge, ces sortes de sacrifices ne se font pas ainsi, chevalier. Il y a un motif beaucoup plus naturel à votre pèlerinage, et, sans être devin, je pense l’avoir découvert.
— Peut-être vous trompez-vous ?
— Non, non, je ne me trompe pas, et c’est un sentiment fort vif qui vous a entraîné jusqu’ici.
— Marquis, vous êtes un terrible questionneur, répliqua le jeune mousquetaire, jouant en perfection l’homme embarrassé; avec vous il n’y a pas moyen de ruser.
— Don ! est-ce à un vieux singe qu’on apprend h faire des grimaces? Et l’objet de ce beau sentiment, — entre gens de notre sorte on peut com mettre une indiscrétion — quel est-il ?
— Puis-je compter sur votre silence, marquis?
— En devez-vous douter?
— Eh bien, marquis, c’est Mlle de Montgobert....
— Mlle de Mont.... exclama M. de Coulanges, dont un chut! impérativement prononcé arrêta le reste du nom de l’héroïne sur ses lèvres.
— Peste! » fît-il.
Et, apercevant à quelques pas de là M. de Brancas qui caressait avec les plumes blanches de son chapeau la toile noire et poudreuse d’une araignée qui avait fait élection de domicile sur le chaperon d’un mur, il alla droit à lui :
« Mon cher Brancas, vous savez si je me suis jamais plaint de vos assiduités auprès de Mme de Coulanges. Cependant je ne vous cèlerai pas que la persistance que vous avez mise à l’accompagner jusqu’ici, malgré votre service à la cour et le trèsimpertant procès qui se juge aujourd’hui même à la grand’chambre du parlement et qui intéresse si gravement votre fortune , m’a singulièrement étonné. »
M. de Brancas, tout entier à son araignée, se retourna, salua profondément le marquis et dit :
« Madame, je suis à vous.
— Il ne s’agit pas ici de madame ni de mademoiselle. C’est moi, c’est Coulanges qui vous parle: fînissez-en donc avec vos éternelles distractions.
— Ah! c’est vous, marquis? Que faut-il faire pour votre service ?
LES ADIEUX
M. de Coulanges répéta mot à mot sa phrase d’introduction.
« Oh ! oh ! fit Brancas après avoir attentivement écouté son ami.
— Qu’allez-vous répondre à ce que je viens de vous dire, Brancas?
— Omnia vincil amor, et nos cedamus amori, déclama Brancas.
— Mais ce n’est pas là une réponse, mon cher Brancas, c’est une citation assez malsonnante pour le moment.
— Que puis-je vous dire de plus, marquis. L'amour a des secrets qui ne se disent pas.
— Pardonnez-moi ; ils se disent à un ami, et je pense que je le suis.
— Si vous l’êtes, marquis ! Élever le moindre doute sur ce chapitre-là ce serait me faire la plus cruelle injure.
— Simplifions donc la question et avouez-moi la chose; déclinez le nom de l’adorable objet qui vous
fait oublier votre service d’hier à la cour et votre procès de grand’chambre d’aujourd’hui à Paris.
— Allons, il Taut dire le mot, votre insistance est un vilebrequin des plus aigus qui perce les cloisons les plus épaisses du mystère et des bienséances de l’amour.
— Nommez donc, Brancas, nommez donc sans tant de façons cette beauté qui vous subjugue.
— C’est Mlle de Montgobert. »
Pour le coup M. de Coulanges crut être transporté dans ce royaume falot où le divin Arioste jugea plaisant d’enchaîner la raison du vaillant neveu de Charlemagne1. Comme poète, comme épicurien et comme philosophe, le marquis était entiché de superstition et de crédulité à ses heures, et il était dans une de ces heures-là. Cette quadruple déclaration le mettait hors du possible, et il trouvait une ample matière à ses réflexions quand il songeait que cette noble et sage Mlle de Montgobert avait toujours célébré les avantages du célibat et les angéliques douceurs du cloître.
Les yeux de M. de Coulanges se portèrent alors machinalement sur les vitraux du splendide palais de François I", que les rayons du soleil couchant inondaient d’une poussière d’or, d’azur et d’opale. Il crut lire alors sur un de ces vitraux qui reflétaient par leurs rosaces toutes les ondes de la chevelure du dieu du jour, ce distique que le roi chevalier avait gravé de sa main, sous l’inspiration peut-être de la reine de Navarre sa sœur:
Souvent femme varie,
Bien fol est qui s’y fie.