‹ Contes à ma voisineChapitre 8 sur 23 · V Orlando furioso de l’Arioste · texte numérisé non relu

V Orlando furioso de l’Arioste

Les cochers étaient montés sur leurs sièges, les postillons sur leurs chevaux.

MM. de Brancas, la Trousse, Rochester, de Luceville et de Corbinelli, qui devaient aller faire médianoche 1 2 au château du marquis de Villeroy, à Moret *, étaient tous à cheval.

Mme de Grignan était déjà installée dans sa chaise de poste avec Mlle de Montgobert.

Mme de Sévigné se tenait à la portière de la chaise, couvant de ses yeux mouillés de larmes la

1. Faire médiannche , c’ctnit souper à.minuit, après avoir joué à l'hombre , à l’/ioc ou à la bosselle. I.a mode de faire médianothe fui introduite en France par la reine Marie de Médicis.

2. Moret, petite ville fort ancienne à deux lieues de Fontainebleau.

LES ADIEUX DE FONTAINEBLEAU. 213 chère enfant qui allait lui échapper encore. Elle adressait à voix basse à cette idole de son cœur ses dernières prières et ses plus secrètes recommandations. Parfois la main que Mme de Grignan avait abandonnée à sa mère se fourvoyait sur les lèvres de celle-ci et était tout aussitôt baignée des pleurs de la marquise, humides et précieux commentaires de ses sollicitudes maternelles.

Mme de Coulanges, après avcir embrassé ses deux cousines, était montée dans l'équipage envoyé audevant d’elle par Mme de la Trousse.

Cependant les chevaux piaffaient, les postillons essayaient timidement la mèche de leurs fouets glapissants, les palefreniers faisaient tinter les sonnettes * des porteurs pour s’assurer de leur sonorité, et la légion de serviteurs et de marmitons du Lion tfOr groupés sur les seuils de l’auberge et ayant à leur tête l’honorable maître Bouvillon et sa femme, préludaient aux ultimes révérences du départ général.

Les cavaliers entourèrent la chaise de Mme la gouvernante de Provence et lui firent collectivement leurs adieux. Ils allèrent ensuite à la voiture de

1. On appelle porteur le cheval que monte le postillon. Au .dix-septième siècle, les personnes de qualité avaient le privilège de faire placer un collier de grelots et de sonnettes au cou de ce cheval. Cet usage était déjà tombé en désuétude au dixhuitième siècle.

2 J 4 LES ADIEUX

Mme de Coulanges, mais cette fois ils défilèrent un à un et formulèrent à voix basse leurs vœux de bon voyage. M. de Brancas — à tout seigneur tout honneur — tenait la tête de l’escadron.

Aux souhaits chaleureusement exprimés de M. de Brancas, qui n’était nullement distrait en ce moment, Mme de Coulanges répondit :

« Adieu, mon cher Brancas. L’absence me sera aussi pénible qu’à vous-même; comptez que j’abrégerai mon séjour là-bas autant qu’il me sera possible. »

A M. de la Trousse elle dit :

« J’espère que les plaisirs du mèdianoche ne vous

feront pas oublier que vous avez une visiteuse à

Nemours. »

Au comte de Rochester :

a Je vous défends, cher comte, de partir pour 1 Angleterre avant mon retour ; le roi Charles n a pas besoin de. vous1 2, et on ne fait bien des vers, même anglais, qu’à Paris. »

Au chevalier de Luceville :

« Bonsoir, mon cher chevalier; nous nous reverrons à Saint-Germain *, et vous me donnerez ma

1. Charles II, roi d’Angleterre. Il avait exilé le comte de Rochester pour une satire dirigée contre une de ses maîtresses.

2. La ville de Saint-Germain était alors la garnison de la première compagnie de mousquetaires (mousquetaires gris).

revanche de la partie de lansquenet que vous m’avez fait perdre. »

A M. de Corbinelli :

« M. de Corbinelli, je n’oublierai pas l’explication que vous avez eu la bonté de me donner du troisième chapitre de l’Apocalypse, et je méditerai sérieusement le passage des vieillards et des quatre animaux1. A bientôt les sauterelles, monsieur de Corbinelli, et bonne nuit. »

Six heures sonnèrent et donnèrent le signal de l’ébranlement général.

Mme de Sévigné s’arracha des bras de sa chère fille en lui jetant ces paroles à travers des sanglots : « Enfin, ma fille, me voilà réduite à faire mes délices de vos lettres.... Écrivez-moi, ma belle, écrivez-moi sans cesse!... C’est ma vie. »

Et, à bout de force et de larmes, Mme de Sévigné, la main sur, ses yeux comme pour, dérober à ses amis les traces de ses derniers pleurs, se précipita plutôt qu’elle ne monta dans sa voiture, où M. de Coulanges l’avait précédée de quelques instants.

Les fouets sifflent, les postillons jurent, les chevaux hennissent, les roues des équipages font grin-

1. M. de Corbinelli avait tenté d’éclaircir l’Apocalypse, et il initiait même les dames aux découvertes qu’il croyait avoir faites dans ce livre sublimement impénétrable, si étudié aussi par Milton. De là vient à M. de Corbinelli le surnom de Mystique du diable, que lui donnait Mme de Grignan.

LES ADIEUX

cer le grès de la chaussée, l’escadron de M. de Brancas galope. En peu d’instants, chaise de poste, calèche, voiture et cavaliers disparaissent par quatre voies différentes au milieu d’un nuage de poussière. L’auberge du Lion-d'Or et ses alentours reprennent leur calme et leur tranquillité accoutumés. Longtemps encore pourtant après le départ des voyageurs, maître Bouvillon, sa femme et ses serviteurs restent immobiles comme des Termes, émus qu’ils sont de l’éloquence toujours nouvelle de ces périodiques adieux et de l’héroïque constance de cette mère dans une passion que les années ne font qu’accroître.

Autant pour donner une autre direction aux idées de Mme de Sévigné que pour chasser les idées importunes qui viennent malgré lui, et en dépit des explications qui lui ont été données, traverser son esprit, M. de Coulanges dit, après quelques propos préliminaires, à la marquise :

« Vous savez, ma belle cousine, que je ne suis point un capucin. Mais, dans mon âme et conscience, je crois que Mme de Grignan ne pourra peut-être pas, sans inconvénient et sans imprudence, confier l’éducation de ses enfants à Mlle de Montgobert.

— Et pourquoi cela, mon cher cousin? fit la marquise.

— Il y a des choses, reprit le chansonnier-gentil-

homme, sur lesquelles on ne peut s’exprimer avec toute la liberté désirable. Qu’il vous suffise de savoir, ma belle cousine, que l’étoile de Mlle de Montgobert paraît exercer une terrible influence sur le cœur de beaucoup de gens.

— Rassurez-vous, mon très-pénétrant petit cousin, repartit Mme de Sévigné presque en riant et en essuyant quelques larmes retardataires, rassurezvous; Mlle de Montgobert est assez sage pour combattre les pernicieuses influences de son étoile, si toutefois la pauvre fille en a une. Et si par fortune elle ne possédait pas l’expérience et la fermeté nécessaires pour vaincre, ma fille est là pour lui servir tout à la fois d’épée et de bouclier.

— Le diable est bien fin, belle cousine, interjeta M. de Coulanges.

— Oui, le diable est bien fin, mon petit cousin ; mais la confiance en Dieu et l’amour de la vertu sont encore plus fins que lui, n’en doutez pas. »

Puis, après une pause de quelques secondes :

«Tenez, mon bon petit cousin, dit Mme de Sévigné, je crois, Dieu me pardonne, que vous avez oublié cette maxime, si juste, de notre cher duc de la Rochefoucauld; je veux vous la rappeler; La pénétration a un air de deviner qui Patte plus notre vanité que toutes les autres qualités de l'esprit. »

M. de Coulanges baissa la tête.

Et la voiture continua de rouler, emportant dans

Page 1