‹ Contes à MadameChapitre 5 sur 9 · CALIN ET TE · texte numérisé non relu

CALIN ET TE

allait disparaître, elle se dressa sur son séant, les yeux démesurément ouverts, les deux bras tendus, comme pour le retenir :

— Non! non! pas encore! laisse-moi voir toujours, toujours!...

Le dernier rayon de soleil s'éteignit.

Câlinette me regarda alors doucement, tendrement, comme autrefois, et m'envoyant comme une caresse du bout de ses lèvres :

— Même ! fit-elle.

Puis elle ne bougea plus, les yeux fixes.

C'était fini !

Ali ! pourquoi a-t-elle voulu aller là ? pourquoi l'y a-t-on envoyée? Sans doute, il a cru bien faire, ce bon docteur Millot... mais la nature... le grand air, comme il disait... Voyezvous, ça peut être bon pour les gens riebes... mais pour nous autres, qui ne bougeons jamais de notre coin, ça nous surprend trop... et ça nous tue !

Et la pauvre vieille marchande, les yeux gros de larmes, regardait à travers le vitrage ces rails, ces longs rails luisants, qui lui avaient pris sa petite-fille, sa vie.

Ce jour-là, quand la petite Julia Deschamps, la charmante jeune première bien connue à Paris, rentra chez elle après sa répétition, elle était absolument décidée à faire un coup de tête.

Son directeur, M. Bergastière, homme peu sévère, mais injuste, venait encore de lui enlever un rôle, une création superbe, sur laquelle elle comptait, et pour la donner à qui? à Lauriane, une artiste de troisième ordre, sans talent, sans « planches », qui n'avait pour elle que son luxe tapageur, ses toilettes et ses succès de jolie femme.

Jolie femme !... Elle l'était aussi elle, Julia, et mieux encore, charmante... Mais voilà! Malgré ses vingt- quatre ans d'âge — dont deux de Conservatoire et cinq de théâtre — elle était restée, elle avait voulu rester honnête fille. Elle avait mis dans sa tête qu'elle ferait exception à la règle, qu'elle ne vivrait que pour son art et par son art, qu'elle se marierait un jour avec quelque hrave garçon qui l'aimerait bien, qu'elle aurait des enfants dont elle ne rougirait pas... Un beau et noble rêve, enfin !

Elle avait tout fait pour le réaliser, la vaillante fille. Sans pitié, elle avait repoussé tous les hommages... et Dieu sait s'ils étaient nombreux ! Dernièrement encore, le comte Zaroff, jeune Russe aussi séduisant que riche, lui faisait comprendre qu'il l'adorait; que, si elle voulait renoncer au théâtre, il était prêt à faire toutes les folies pour elle... Elle était demeurée inflexible.

Cette fois cependant elle en avait trop, la pauvre enfant, la mesure était comble. Dans la rue, elle n'avait pas voulu pleurer ; mais,

le manuscrit 99

dès les premières marches de l'escalier, elle ne put se contenir plus longtemps et éclata en sanglots. Puis, cette explosion de douleur passée, elle se mit à monter rapidement, tamponnant ses yeux avec son mouchoir et murmurant, par phrases entrecoupées :

— J'en ai assez ! J'en ai assez ! J'en ai assez!... Oui! comme les autres! Je ferai comme les autres!... Puisqu'on ne peut rien, puisqu'on n'est rien sans ça!... Honnête fille! toujours honnête fille !... C'est trop bête, à la fin!... Personne ne vous en sait gré... au contraire ! On vous jalouse... on vous empêche d'arriver... Cette Lauriane !... Ah! non! non! Cette fois, c'est bien fini ! J'en ai assez, assez, assez !

Arrivée à son étage, elle sonna. Une vieille bonne vint ouvrir.

— Vite, vite! Mes malles, Justine, fais-moi mes malles!

Et, directement, elle entra dans sa chambre. La servante la suivait, ahurie.

— Tu ne comprends pas ?. . . mes malles . . . tout de suite... je pars... je pars dans deux heures...

Univers

— Dans deux heures... et le théâtre, mademoiselle?

— Le théâtre? Je n'y vais plus maintenant, au théâtre! Je m'en moque du théâtre... Allons! fais ce que je te dis ! Et tout, mets tout... j'emporte tout!

— Mademoiselle est folle... ou bien elle veut se moquer...

— Moi?... Regarde un peu si je ne pars pas!

Elle ouvrit brusquement son armoire à glace, sa commode, et, prenant ses effets au hasard — elle qui était l'ordre et le soin mêmes — elle les jeta pêle-mêle au milieu de la chambre.

— Cela... cela encore... et vite! dépêchons ! La vieille bonne obéit en haussant les

épaules.

Elle tira d'un cabinet voisin deux malles, deux antiques malles — les malles des tournées en province — toutes rapiécées, toutes bariolées des étiquettes de chemin de fer.

— Tiens! voilà pour envelopper les chaussures !

Et, avisant dans un coin de l'armoire un tas de journaux, de brochures, de manuscrits, elle les jela à la vieille servante qui commença, en grommelant, à envelopper les bottines de sa maîtresse et à les ranger au fond de la malle.

Devant la fenêtre se dressait un petit bureau. Julia s'y assit et écrivit rapidement :

« Mon cher comte,

» Voilà six. mois que vous dites m 'aimer. Je veux bien le croire aujourd'hui. Trouvezvous ce soir, à huit heures, à la gare de Lyon. Nous partirons ensemble pour... où vous voudrez. Je renonce au théâtre. Je compte sur vous pour payer mon dédit. Vous me l'avez promis.

» A tout à l'heure.

Julia. »

Elle mit l'adresse :

« Monsieur le comte Zaroff

» 50, avenue Friedland. »

C'était le renoncement à la lutte pour

l'honnêteté; c'était peut-être son avenir compromis, sa carrière brisée, ses beaux rêves évanouis ; c'était une vie d'aventures et de honte qui s'ouvrait pour elle... Qu'importe? Cette dernière injustice l'avait excédée, elle était prête à tout, et, en cachetant sa lettre, elle répétait, les dents serrées, son éternel :

— J'en ai assez ! j'en ai assez ! j'en ai assez ! Elle tendit la lettre à Justine :

— A un commissionnaire, et tout de suite. La brave femme, inconsciemment, avec

cette indiscrétion naïve des vieux domestiques, lut l'adresse et comprit tout.

— Oh! mademoiselle!... mon enfant! ditelle, atterrée.

— Fais ce que je te dis!

Un coup de sonnette retentit.

— Je n'y suis pour personne, tu m'entends? Pour personne!

Justine alla ouvrir. A la porte, un colloque s'engagea.

— Il faut absolument que je lui parle, disait une voix d'homme.

— Mais puisque mademoiselle n'y est pas!

— Je Fai vue entrer tout à l'heure.

— Mais, monsieur...

— Faites-lui passer ma carte... elle me recevra.

La porte se referma violemment au nez du visiteur.

La servante apporta la carte à sa maitresse.

— Pierre Durand?... Il me semble que je connais ce nom-là... mais je ne puis me souvenir... Dis que je n'y suis pas!

Nouveau colloque au dehors, plus animé encore. Julia perdit patience et allant à la porte :

— Enfin, monsieur, celte insistance est. inconcevable ! Que me voulez-vous?

Elle se trouva en face d'un grand jeune homme, simplement mais proprement vêtu, à l'air humble et timide. Une tête d'artiste, tourmentée, très pâle, avec des yeux pleins de feu.

— Pardon, mademoiselle, balbutia-t-il ; mais voilà plusieurs fois que je viens, et cette fois-ci...

— Cette fois-ci, vous avez voulu forcer ma porte, n'est-ce pas?

— Mon Dieu! mademoiselle... excusezmoi... j'habite à l'autre bout de Paris... je suis occupé toute la journée...

— Enfin, que me voulez-vous?

— Vous n'avez pas vu ma carte ?

— Si fait.

— Âdors, vous devez vous souvenir... Ce manuscrit, cette pièce en quatre actes, déposée chez votre concierge... voilà un mois déjà...

Julia se souvenait, On lui avait remis ce manuscrit, avec un mot de l'auteur ; mais absorbée par son travail, ses ennuis, ses tracas, elle n'avait pas eu le temps d'en prendre connaissance.

— Oui... oui... je me rappelle... Mais est-ce que nous pouvons lire tout ce qu'on nous envoie? Et puis, à quoi bon? A quoi bon apprendre, travailler, user sa vie? Qui reconnaît vos efforts? Qui vous en sait gré?

Elle s'exaltait, tout entière à sa pensée, oubliant presque son interlocuteur.

— Une ar liste comme vous parler ainsi, mademoiselle !

— Une artiste?... Pas pour longtemps, ajouta-t-elle en elle-même.

— Enfin... mademoiselle, si vous ne m'avez pas encore lu, puis-je espérer que vous me lirez bientôt?

— Moi? n'y comptez pas!

— Alors, puisque j'ai perdu tout espoir, voulez-vous être assez bonne pour me rendre mon manuscrit?

— Votre manuscrit?... Mais je ne sais pas où il est, monsieur!... Cependant je veux bien, cherchons !

Elle le précéda dans sa chambre, et lui montrant la pièce en désordre, la malle commencée, les papiers épars :

— Voyez! je... je pars... je quitte Paris... pour quelque temps... Votre manuscrit doit être ici... Comment est-il. votre manuscrit? lui demanda-t-elle fiévreuse, presque ironique. Grand, petit, rouge, vert, bleu?... Parlez donc.

Le jeune homme demeurait interloqué, timide toujours.

— Il est d'un grand format, mademoiselle... une couverture bleue...

— Une couverture bleue... une couverture bleue...

Elle cherchait et ne trouvait pas.

Soudain, au fond de la malle à peine commencée, elle aperçut., enveloppant quelque chose, un papier bleu froissé, tortillé, lamentable... Le manuscrit, sans cloute. Une honte la prit. Le rendre dans un pareil état!... Mais tant pis, après tout! Qu'avait-elle à ménager maintenant ?

Elle saisit vivement le paquet dans le fond de la malle et le déplia. Deux mignons souliers de femme s'en échappèrent et tombèrent avec un bruit sec sur le parquet. Elle tendit au jeune homme l'enveloppe, un manuscrit en effet, d'un grand format, avec une couverture bleue :

— Est-ce ça?

Le pauvre garçon devint tout rouge. Il resta immobile, les larmes aux yeux. Mais bientôt une métamorphose s'opéra en lui. 11 saisit le manuscrit presque brutalement,

comme un trésor qui aurait pu lui échapper, et se maîtrisant à peine, d'une voix sourde, indignée :

— Oui! mademoiselle! c'est ça\... Ça que j'ai écrit avec le meilleur de mon âme, ça qui m'a coûté le travail de bien des nuits, ça que j'ai conçu, ça que j'ai aimé, ça dont j'ai vécu! El pourquoi? pourquoi? Pour qu'un jour cet enfant de ma fièvre, de ma pensée, de mon àme, servit à envelopper les souliers d'une cabotine !

Julia s'était redressée, frémissante.

— Oui! d'une cabotine!... C'est le seul nom que mérite une artiste qui n'a pas le souci de son art, le respect du travail chez elle-même et chez les autres! Mon œuvre est mauvaise, peut-être? Mais, en la créant, j'avais pensé à vous, j'avais rêvé un rôle digne de vous... Vous auriez dû le lire, ce manuscrit, quitte à le jeter de coté dès les premières pages... Vous auriez dû surtout m'éviter un tel affront, au nom de votre carrière, au nom de votre passé, au nom de l'Art!

Julia, toute pâle, écoutait cet homme qui lui parlait de si rude manière, et elle sentait qu'il avait raison, et elle était prête à s'excuser, à s'humilier presque devant lui, elle qui, plus que tout autre, avait le respect du travail.... Mais son passé d'amertume lui revint à l'âme, et avec un rire nerveux, une voix sifflante, les bras croisés, les yeux brillants :

— L'Art, mon cher monsieur? Vous y croyez donc encore à l'Art? Vous êtes un naïf, savezvous, un vrai naïf. Apprenez qu'il n'y a plus d'Art, maintenant... il n'y a que du commerce, et des injustices, et des protections... Mon passé?... Ma carrière?... Il me pèse ce passé ! j'en suis lasse, de cette carrière!... Et je ne serai heureuse que quand je l'aurai abandonnée, car je n'y ai trouvé qu'amertumes, désespoirs, dégoûts! Oui! je n'aspire qu'au jour où je ne serai plus rien, où toute lutte aura cessé !

— Et qui ne lutte pas? répondit le jeune homme avecflamme.Quine laisse des lambeaux de sa chair à toutes les ronces du chemin? Mais c'est la vie d'artiste, cela!... Regardez-moi,

mademoiselle... Voilà dix ans que je lutte, moi!... et je suis pauvre, très pauvre... j'ai une femme, une petite fille... et il faut que cela vive. Je suis occupé toute la journée... pour gagner douze cents francs par an... C'est le soir seulement que je puis me reprendre, penser, travailler à ça... comme vous disiez tout à l'heure... Mais alors, à la pâle lueur de la lampe, mon âme s'envole... et je crois au succès... au bonheur des seuls êtres que j'aime et qui dorment près de moi, dans la pièce voisine... Vous le voyez bien! moi aussi, j'ai mes tristesses, j'ai mes déboires... Mais je marche quand même, les pieds ensanglantés, le front dans le ciel... et j'arriverai, car j'ai la foi!

Julia était profondément troublée. Tout ce que cet homme lui disait, combien souvent ne se l'était-elle pas dit à elle-même! Oh! oui, le succès auquel on croit toujours toucher, mais qui s'éloigne sans cessé... Un jour, on l'a définitivement conquis, on Va fait sien, on est sacrée grande artiste... et on a l'indépendance, la vie honnête et douce... le bonheur, enfin !...

Oui! ce doit être possible, cela, avec le courage, avec la foi !

Le jeune homme s'était incliné et, froidement :

— Excusez-moi, mademoiselle. Je me suis laissé entraîner trop loin. Pardon et adieu !

Elle ne put se contenir, sa bonne et généreuse nature prenait le dessus :

— Non! dit-elle, c'est moi qui vous ai blessé. Vous avez raison : j'aurais dû lire votre pièce. Mais puisque je ne l'ai pas fait, faites-le vousmême, voulez-vous?

Elle lui fit signe de s'asseoir.

Pierre Durand commença la lecture.

C'était un drame en quatre actes, quatre actes étranges, pleins d'inexpériences, mais d'une grande impression. Il lisait simplement, avec une conviction profonde. Il avait dit vrai : toute son âme était là.

Julia l'écouta jusqu'au bout, sans l'interrompre, tout à fait « empoignée ».

Quand il eut fini, elle se leva et lui tendit la main.

LE MANUSCRIT ijl

— Vous avezraison d'avoir lafoi, monsieur... votre pièce est fort belle... je jouerai le rôle... et l'on ne me l'enlèvera pas, celui-là, je vous en réponds!

. Et comme le jeune homme, prenant congé, balbutiait des excuses et des remerciements :

— Ne me remerciez pas, fît-elle; c'est moi qui suis votre obligée, et plus que vous ne le pensez!

Le jeune homme parti, Julia eut un soubresaut.

— Et ma lettre?... As-tu fait porter ma lettre? dit-elle à sa vieille bonne, en courant à elle.

La pauvre femme tortillait son tablier entre ses doigts :

— Mon Dieu! mademoiselle... j'ai cru... j'ai pensé... Tenez, la voilà votre lettre... je n'ai pas eu le cœur de l'envoyer!

— Et tu as bien fait! dit-elle en déchirant le billet. Rentre les malles, remets tout en place, et embrasse-moi, Justine! Décidément, nous restons honnête fille !

. L'Art l'avait reconquise... et sauvée.

La pièce de Pierre Durand a victorieusement réussi. Son auteur, aujourd'hui, est tout à fait arrivé.

Quant à Julia, elle a réalisé son rêve. Elle compte parmi nos grandes artistes. Elle a épousé un de ses camarades, brave et digne garçon qui l'aimait depuis longtemps.

L'autre jour Durand, « son auteur », comme elle l'appelle, venant la voir pour affaire de théâtre, la trouve dans son intérieur heureux et tranquille, berçant un beau bébé rose :

— C'est égal, dit-elle tout en causant, un jour vous m'avez appelée « cabotine » !

— Avouez que j'en avais le droit. Mon pauvre manuscrit, froissé, tortillé... au fond de votre malle... enveloppant vos chaussures !

— C'est vrai... avec sa couverture bleue... Je la vois encore, cette couverture bleue...

— Mais au fait, qu'aviez-vous donc ce jourlà?... Vous étiez nerveuse, exaltée...

— J'avais un accès de fièvre morale, mon

ami. C'est le seul que j'aie eu de ma vie et je suis bien sûre que ce sera le dernier.

Et rhonnêle femme, à ce souvenir déjà lointain, sourit d'un sourire vague, en serrant plus fort contre elle son enfant endormi.

Onze heures du matin. Trois petits coups à ma porte, frappés par une main bien connue :

— Entre, fillette !

Et mademoiselle ma fille, — qui a maintenant trois ans et trois mois, s'il vous plaît, — se précipite comme un tourbillon, toute fraîche, toute charmante, avec son grand chapeau de paille, sa jolie robe à pois bleus, ses cheveux frisés et ses belles jambes nues.

— Papa! il est onze heures et demie!... maman dit qu'il faut partir pour le restaurant!

Le restaurant ! L'a-t-elle prononcé assez souvent, depuis huit jours, ce mot énorme,

formidable, qui semble remplir toute sa petite bouche ! Nous lui avons promis en effet, ma femme et moi, de la mener déjeuner au restaurant, — pour la première fois de sa vie ! — si elle était sage, tout à fait sage... Hum! hum! Ta-t-elle été, tout à fait sage?... Cela n'est guère prouvé. Mais elle a promis de l'être à l'avenir. Les parents, créanciers complaisants, doivent souvent se contenter de ces promesses-là !

Un petit quart d'heure de marche, en suivant l'ombre des maisons, car la chaleur est déjàforte. Nous traversons les Champs-Elysées, animés et pleins de monde, et nous voilà devant le fameux restaurant. Il s'élève tout blanc au milieu de la verdure; les belles lettres de l'enseigne luisent au soleil. Bébé décbiffre les deux premières, mais ne peut venir à bout de la troisième. N'insistons pas, car son esprit est ailleurs, et entrons !

Instinctivement, Bébé se serre contre sa mère. Ce bruit, ce mouvement, ce brouhaha,

l'étonnent, l'effrayent même un peu. Quelle différence avec son repas ordinaire, tranquille, dans sa petite chambre, avec sa miss flegmatique, lui ingurgitant une phrase d'anglais entre chaque bouchée !

Nouvel étonnement mêlé de joie cette fois, quand, au sortir du couloir un peu sombre, nous débouchons dans cette fameuse serre où, pendant le Salon annuel, le Tout-Paris artistique mange, boit et potine, sous la lumière crue tombant du vitrail, parmi les blancheurs des nappes, les étincellements des verres, les bleuâtres fumées des cigarettes.

Nous voilà installés à une petite lable tous les trois, que dis-je?... tous les quatre. Puisqu'on devait s'amuser, Bébé, dans sa générosité', a voulu emmener Gugu-Pelelle, sa poupée favorite. Pourquoi ce nom invraisemblable? Nul n'en saura jamais rien. Gugu- Pelette n'a qu'un bras et qu'une jambe ; un de ses yeux est absent; tout un côté de sa chevelure, plus blonde que nature, a été arraché. Mais Bébé nous assure qu'elle a grand'faim,

qu'il faut lui donner une place à table, qu'elle

se tiendra bien tout le temps.. Voilà donc Gugu-Pelette sur une chaise, à ma gauche, dans une attitude abandonnée, les jupons et les yeux en l'air, les bras tombants.

Le garçon vient prendre la commande. Bébé le regarde avec admiration, et tout bas, à sa mère :

— C'est un Joseph, dis ?

Pour elle, tous les domestiques sont des « Joseph », le nôtre répondant à ce chaste nom.

Et elle ajoute aussitôt :

— Il est bien plus gentil.

Pauvre Joseph ! vieux serviteur de la famille ! Malgré tes vingt années de dévouement, te voilà soudain remplacé dans le cœur de cette ingrate par un don Juan du tablier, plus jeune, plus rose etmieuxpommadé ! 0 femmes, femmes, femmes!... comme dit Figaro.

Grave, sérieuse, Bébé déguste ses œufs brouillés aux pointes d'asperges. La promenade, l'émotion ont développé son appétit. Elle mange elle-même avec une petite cuiller, proprement, sagement. La lumière se joue

dans ses cheveux frisés et les pointillé d'or. Mais, une fois le premier appétit satisfait, la langue se délie et les questions commencent :

— Qui c'est cette dame en noir, qui écrit à cette petite table, sur ce grand livre?

— La caissière.

— Pourquoi qu'elle écrit?

— Pour savoir ce qu'on mange.

— Est-ce que c'est elle qui invite le monde à déjeuner? Oh ! vois donc, papa! cette dame qui vient là, comme elle est jolie ! Et ce monsieur qui est avec elle... Il est laid, lui ! C'est son mari, dis?

— Chut ! les petites filles ne parlent pas à table î

Une belle côtelette, entourée de pommes de terre appétissantes, aide au silence réclamé. Mais aussitôt après, les pourquoi recommencent de plus belle :

— Pourquoi est-ce qu'il y en a tant de « Joseph » ? Pourquoi qu'ils ont des tabliers blancs? Pourquoi que c'est froid, la glace? Pourquoi que ça fond? Pourquoi ci? Pourquoi ça?

Les questions seraient bien plus nombreuses encore si Bébé n'avait tout près d'elle un sérieux sujet de distraction. C'est la grande table où les desserts attendent le moment d'èlre servis aux clients : fraises, cerises, amandes vertes, petits pots de crème Saint-Gervais, tout cela bien propre, bien rangé, s'étageant en pyramides coquettes ou reposant sur un lit de feuilles. Bébé lance de fréquents et furtifs regards vers cet étalage merveilleux : son œil en coulisse caresse les cerises luisantes et compare la grosseur des fraises.

Un vieux monsieur et une vieille dame, déjeunant de l'autre côté, se figurent que ces regards charmés sont à leur adresse et sourient à Bébé. Ils se disent tous bas et plus d'une fois : « Comme elle est gentille! » Je ne l'ai pas entendu, mais ma vanité paternelle est perspicace et se trouve agréablement chatouillée...

Et cependant, me voilà un peu triste. Oui, il me semble qu'en regardant Bébé les yeux de ces braves gens se remplissent de larmes. Un souvenir amer peut-être, quelque fillette

perdue, toujours pleurée... ouïe regret d'avoir vécu côte à côte, bons amis assurément, mais sans avoir connu cette joie infinie de l'enfant, lien adorable des âmes, fraîche lumière recolorant les horizons de tendresse que le temps

a pâlis

Malgré moi, il me prend comme une honte de mon bonheur. J'en rougis presque, Certains esprits chagrins prétendent que le bonheur est fait surtout du malheur des autres... Parole impie! Le bonheur, le grand bonheur ne serait-il pas, au contraire, de vivre, heureux soi-même, parmi des gens idéalement heureux ?

Paf !... au diable les réflexions philosophiques ! Le bouchon saute en l'air et le vin de Champagne coule dans nos verres. Il faut que la petite « noce » soit complète, — et pas de « noce » complète sans la présence de cette bonne madame veuve Clicquot ! Bébé s'amuse des légers globules montant du fond du liquide doré à la surface, vifs, serrés, comme animés

chacun d'une vie propre, vie follette, d'une seconde, s'évaporant à l'air, dans un imperceptible crépitement.

Bébé y trempe ses lèvres, et, un peu rouge :

— C'est bon... Ça pique !

Petite raffinée, va !

Tout autour de nous, le bruit des conversations a graduellement augmenté. Sauf quelques retardaires qui se font servir à grand'peine, tout le monde a fini de déjeuner. Un coude sur la table ou languissamment appuyés sur leur chaise , les hommes fument, dans la béatitude d'une digestion commençante ; les femmes, plus correctes, ont le teint animé et les yeux luisants. On s'attarde à causer devant la nappe renouvelée par le garçon, où le moka fume dans les tasses épaisses, où les longues bouteilles de fine Champagne s'élèvent comme des flèches gothiques au-dessus des flacons de chartreuse ou de curaçao lourds et trapus. Le livret du Salon est là, près de la main ; mais il doit faire si chaud dans cette grande halle artistique ! On tarde, on cause, on paresse.... De temps en temps, un couple

plus courageux se lève : le monsieur prend son chapeau, la dame son ombrelle; et les voilà qui s'en vont avec cette allure un peu gauche de gens qui se sentent regardés. Des parfums vagues de cuisine et de tabac flottent dans l'air. Au dehors, un vent léger agile les panaches d'arbres, et les vastes corbeilles, bordant la serre, semblent tendre vers nous les corolles curieuses de leurs fleurs. Une sensation de gaieté claire se dégage de tout cela...

Et pendant que Bébé, qui ne se refuse rien, savoure le canard traditionnel, je sens que mes pensées remontent doucement, tout doucement en arrière, aux temps peu éloignés encore de ma vie de garçon, où j'ai déjeuné si souvent ici même, soit seul, soit avec des amis... ou des amies. Qui m'eût dit alors que j'y viendrais un jour avec une femme bien à moi et ce petit bout de fille, pas plus haut que ça, qui tient une si grande place dans ma vie?... Et elle, cette fillette, n'y viendra-t-elle pas aussi, à son tour, dans une quinzaine d'années peut-être, avec un jeune homme blond ou brun qu'elle appellera son

mari et qui me nommera beau-père? Le misérable ! Il me semble que je le hais déjà !

Xous partons, car tout a une iin. Je me charge de Gugu-Pelette. Avez-vous remarqué que les poupées, en règle générale, sont faites pour être brisées par les enfants et portées par les grandes personnes ?

Bébé a le teint animé, les yeux vifs et il me semble, — Dieu me pardonne! — que sa démarche est quelque peu irrégulière. 0 madame veuve Clicquot ! ètes-vous donc sans pitié pour l'enfance ?

Devant le palais de l'Industrie, mademoiselle s'arrête, les mains derrière le dos, le nez en l'air, contemplant, elle minuscule, l'énorme bâtisse, et, d'un air entendu :

— Ça. c'est une gare !... Où est-ce qu'il mène, ce chemin de fer-là?

— A l'Institut!

— G'est-y bien loin?

Devant l'Elysée, Bébé remarque le factionnaire. Elle nous force à nous arrêter tous les

LA PREMIERE NOCE ■ DE BEBE 12o

trois devant le brave lignant , qui a envie de rire.

— Pourquoi qu'il est là. dis. maman?

— Pour garder monsieur Carnot.

— Qui e'est-y. monsieur Carnot?

— Le chef de l'Etat.

— Il est donc bien méchant?

Une fois rentrée. Bébé court vile à sa chambre, et. une demi-heure après, je la trouve au milieu de toutes ses poupées rangées en rond, et leur racontant sa première

noce ».

Commencée depuis plus de deux heures, la partie de lawn-tennis allait finir. Tant pis vraiment, car le spectacle était joli de ces quatre jeunes femmes, sveltes et souples, vêtues de flanelle blanche, qui couraient, sautaient de droite et de gauche à la poursuite de la balle folle, rasant d'un vol horizontal la bande rouge du filet.

Et quel cadre à ce vivant tableau ! A droite, la plage de Dinard, toute grouillante de baigneurs ; à gauche, la côte dentelée s'étendant depuis Saint-Énogat jusqu'aux lointains brumeux du cap Fréhel ; au fond, la grande mer

aux lames majestueuses, frangées de blanc, où le soleil, déjà bas, mettait un sillon d'or étincelant.

Bien que Françaises toutes quatre, les joueuses sacrifiaient à la mode du jour, et, se livrant à un sport anglais, se croyaient obligées d'employer des termes anglais. Les fifteen... thirty... forty... davantage... gagned... se croisaient dans l'air. A peine, entre deux parties, quelques minutes de repos. Pendant ces courts arrêts, elles s'asseyaient sur un banc étroit, en bois grossier, serrées les unes contre les autres. Les pieds croisés, la raquette à la main, à peine essoufflées, elles causaient, riaient, discutaient les coups. Une vapeur de jeunesse et de santé semblait planer sur elles. On les sentait vigoureuses, bardies, entraînées dès l'enfance aux exercices violents. Le sang était léger et pur, qui coulait dans leurs veines et colorait leur visage, hâlé par les brises de mer. Une éducation intelligente, s'inspirant, sans les pousser trop loin, des usages d'outre-Mancbe, les avait faites résistantes, aptes aux combats de la vie. Elles

étaient nées à temps pour profiter de ce goût très vif pour les jeux de plein air qui semble s'acclimater chez nous depuis quelques années, au grand profit physique des générations futures, mais peut-être, assurent quelques esprits timorés, au désavantage de leur développement intellectuel.

Et, en regardant ces belles personnes, bien plantées sur les hanches, d'une élégance robuste, colorées de rose par un dernier rayon de soleil, on ressentait comme une impression vague d'antiquité, on concevait une vision fugitive de la Diane moderne, moins noble, mais plus mignonne que la Diane classique, une Diane vêtue chez Creed, chaussée chez Helstern, et remplaçant l'arc et les flèches par le choke-bored ou la raquette de tennis. Le sportl le sport! Tout pour le sport!

Après un dernier « jeu » chaudement disputé, la partie était terminée. Yu l'heure tardive, et en dépit des protestations du camp vaincu réclamant une revanche immédiate, on

quitta le cort et on descendit vers Dinard, où la nuit tombait déjà.

Elles s'engagèrent à la fde, dans le sentier escarpé qui contourne la falaise. Leurs pas solides, cadencés, sonnaient nettement dans le silence, où montait le murmure des vagues se brisant en bas. Bientôt, les fines silbouettes disparurent une à une, s'enfoncèrent dans l'ombre, tandis que, pendant quelques secondes encore, flottait un bruit léger de rires frais et de pierres roulantes. Puis, tout s'éteignit, je demeurai seul...

Et alors, par un contraste étrange, mais logique, voici que je me mis à penser à tante Herminie. Oui, certes, le contraste était bizarre, car rien ne ressemblait moins à ces vigoureuses et alertes gaillardes que tante Herminie, tante Ninie, comme nous l'appelions.

Quand je vins au monde, elle était déjà fort âgée, mais elle n'avait jamais été jeune. Dernier rejeton d'une famille nombreuse, née de parents plus que quadragénaires, on ne l'avait élevée qu'à grand'peine. Toute sa vie elle était

restée frêle et délicate, oppressée à la moindre marche, exténuée par le moindre effort.

Mon plus lointain souvenir d'enfant me la représente dans son petit appartement, boulevard Bonne-Nouvelle, en face du Gymnase. Je la vois assise près de la fenêtre constamment fermée et garnie d'épais bourrelets, les pieds sur une chaufferette allumée été comme hiver. Petite, très maigre, toujours vêtue de > noir, elle disparaissait presque dans le vaste fauteuil à oreilles qui l'encadrait. Elle parlait peu, d'une voix éteinte, voilée, qui paraissait venir de loin, de très loin dans le passé. Ses gestes étaient rares, lents, amortis. Ses mains pâles semblaient se mouvoir dans l'air comme à regret, par crainte de l'agiter, d'y créer quelque courant pernicieux. A la voir si invraisemblablement débile et ténue, on se demandait par quel prodige cet être marqué pour une mort rapide avait pu arriver à quatrevingts ans.

Des soins constants avaient accompli ce miracle. Restée fille volontairement, peut-être par quelque instinctive conscience de sa fai-

blesse, elle s'élait ainsi soustraite aux dangers de la maternité. Puis, tout le long de son existence, c'avait été une suite de précautions infinies, de craintes exagérées. Un dîner en ville, une promenade, une course à pied ou en voiture l'effrayaient. Ses seuls et rares voyages avaient été de Corbeil, où elle était née, à Paris, où elle est morte. Et chaque fois elle avait pensé expirer d'émotion ou de fatigue. Quant au chemin de fer, elle n'avait jamais voulu en entendre parler, et s'étonnait que d'autres eussent le courage de se confier à ces terribles machines.

Sa santé était sa grande préoccupation. Fille d'une époque oùl'hygiènen'étaitguère connue, au lieu de rechercher l'action tonique de l'exercice et du grand air, elle se confinait dans son appartement dès le plus insignifiant malaise, se couvrait de tricots et de pelisses, s'inondait l'estomac de tisanes, de sirops. Pendant les dernières années, elle ne sortit plus. Elle avait à portée de la main une petite bonbonnière en écaille, pleine de morceaux de jujube, et y puisait à tous instants. C'était la seule chose

qu'elle ofîrît à qui la venait voir, non sans un compliment à l'adresse du produit « souverain contre le rhume », ajoutait-elle. La seule exception qu'elle fit était en ma faveur. A peine avais-je mis le pied sur le carrelage rouge de la pièce d'entrée — je le vois encore, ce carrelage ! — qu'avant même de m* embrasser, elle prenait sa bourse en mailles bleues, tirait une pièce de deux sous qu'elle remettait sans mot dire à la vieille Agathe. La servante sortait, pour remonter quelques minutes après, avec une tranche de galette chaude dans un papier beurré. Oh ! la galette du Gymnase ! Tante Herminieî... Gomme cela est loin!

Mais ce corps frêle, que toute impression matérielle affectait douloureusement, servait d'enveloppe à une âme généreuse, vaillante, capable des plus rares dévouements. Une flamme intérieure éclairait encore, malgré l'âge, les petits yeux bleus au regard alerte, toujours en mouvement dans un visage exsangue et parcheminé. Cette femme, on le sentait tout de suite, avait vécu d'une puissante vie interne; chez elle, suivant l'ex-

pression populaire, la lame avait usé le fourreau.

Non que l'esprit de tante Herminie fût de haut vol, loin de là. Comme pour la plupart des filles de son époque, son instruction avait été fort négligée, et ses batailles avec l'orthographe étaient presque toujours des défaites. Mais elle avait des sentiments bien placés, un ardent enthousiasme pour les nobles causes, un jugement droit, un sentiment très net du devoir. Elle avait su, dans les moments critiques, faire preuve d'un réel sang-froid. Elle était de ces êtres souffreteux de corps, mais énergiques d'âme, qui, passant leur vie à côtoyer la mort, en arrivent tout doucement à se familiariser avec elle et savent, au moment venu, l'accueillir sans révolte, sans faiblesse, presque sans surprise, comme une voisine souvent entrevue, dont la visite est annoncée depuis longtemps.

Elle avait bien manqué la recevoir, cette visite, pendant la Terreur, vers sa vingtième année. Peu s'en était fallu que la pauvre tante Ninie ne rendît à Dieu sa petite âme vaillante.

COURAGE DE FEMME t3o

Son courage, son énergie l'avaient sauvée, et non seulement elle seule, mais dix hommes avec elle. Dix hommes sauvés par cet avorton féminin !

A cette époque, en effet, tante Ilerminie, déjà orpheline de père et de mère, habitait, près de Corbeil, l'abbaye de Mauvoisin désaffectée et devenue bien national. Elle était là avec deux vieilles dames, madame Maréchal et madame Badouillet, la première grande et sèche, la seconde petite, grosse et borgne. Un soir. . . Mais mieux vaut laisser la parole à tante Herminie. Aussi bien je crois l'entendre encore me contant cette histoire qui me passionnait, que je lui faisais répéter sans cesse. Oh ! oui, je l'entends, avec sa voix couverte, comme ouatée, cherchant souvent ses mots, s'embrouillant dans les noms et dans les souvenirs, et s'interrompant de temps en temps pour prendre dans sa boite d'écaillé un morceau de jujube qu'elle laissait fondre lentement le long de sa joue pour le remplacer aussitôt fondu

— ...L'histoire? tu veux que je te la raconte

encore, l'histoire, mon petit? Eh bien, c'était dans les temps... Nous étions ce soir-là près de la cheminée; madame Maréchal et moi, nous causions; madame Badouillet s'était endormie. Il pouvait bien être dix heures. Dehors il faisait du vent, un très grand vent, avec un beau clair de lune... Oh! je me souviens bien. Soudain on frappa à la porte...

Il faut te dire auparavant que , dans 1 a j ournée, il était arrivé une troupe de soldats, une centaine environ. Leur chef, un grand roux, nous avait montré un papier, un billet de logement. Ils s'étaient installés dans la chapelle et y avaient passé la journée à boire, à chanter, à jouer aux cartes. Un tapage infernal. Le soir venu ils s'étaient calmés et dormaient tous maintenant pêle-mêle.

Tu comprends, petit, que ce n'était pas bien rassurant pour trois femmes seules, ce voisinage-là. Le mari de madame Maréchal était absent, madame Badouillet était veuve, et moi orpheline. Aussi nous étions-nous verrouillées dans la petite salle du rez-de-chaussée, située entre la route et la chapelle. Et c'est là que

nous étions quand on frappa au dehors, comme je t'ai dit.

Madame Badouillet se réveilla en sursaut, et nous nous regardâmes toutes les trois, droites, avec des yeux effrayés. Au bout d'un moment, on frappa encore, plus fort cette fois. Nous étions bien tentées de faire les sourdes, comme tu penses. Mais on ne badinait pas alors. En refusant l'hospitalité à des patriotes, on passait pour suspect, comme ils disaient, et aussitôt la guillotine. Ce n'était pas long!

Madame Maréchal s émit à réciter des prières ; madame Badouillet tremblait de tous ses membres. D'ailleurs, c'était moi la plus jeune. Je dus aller ouvrir.

Des hommes étaient là, couverts de grands chapeaux, faisant un groupe noir sur la route. Ils semblaient harassés, leurs souliers étaient couverts de poussière.

Mon premier mouvement fut de leur fermer la porte au nez : mais l'un d'eux fit un pas, étendit la main, et, d'une voix basse, frissonnante :

— Asile, citoyenne, donnez-nous asile pour la nuit. Nous mourons de fatigue... Pitié!

Un murmure sortit du groupe :

— Pitié î pitié !

— Qui ètes-vous? demandai-je.

— Des f ugi tifs. . . des députés de la Gironde. . . On nous poursuit, sauvez-nous!

Des Girondins !

Tu apprendras plus tard, mon enfant, ce qu'on entendait par ce mot-là. Sache seulement que c'étaient de pauvres gens qui s'enfuyaient de Paris, poursuivis, traqués par les Montagnards, c'est-à-dire par leurs ennemis.

— Malheureux! leur répondis-je, éloignezvous au contraire. La chapelle est pleine de soldats. Si vous y entrez, c'en est fait de vous!

Ils eurent un moment d'hésitation. Mais un jeune homme pâle, tout mignon, qui s'appuyait sur le bras de deux de ses camarades, murmura faiblement :

— Marcher encore!... Je n'en peux plus... Allez, allez, mes amis, sauvez-vous et laissezmoi ici. J'aime mieux mourir !...

C'étaient des gens courageux ces Girondins,

mon ami. L'idée d'abandonner le pauvre jeune homme ne leur vint pas un moment.

— N'y a-t-il pas un endroit autre que cette chapelle où nous pourrions nous reposer deux heures, oh! seulement deux heures? me demanda celui qui m'avait déjà parlé.

— Rien que cette salle, lui répondis-je en m'écartant un peu. Mais la chapelle n'a pas d'autre issue que cette porte (je lui montrais la porte du fond) et c'est par ici que les soldats passent pour entrer et sortir. Qu'ils vous aperçoivent, et vous êtes perdus!...

Un grand découragement se peignit sur les traits du pauvre homme. Je t'ai dit que la nuit était claire et qu'on y voyait comme en plein jour.

— Adieu, citoyennes, fit-il simplement. La campagne est pleine de gens qui nous poursuivent. Priez pour que nous leur échappions !

Puis, se retournant vers ses compagnons :

— Allons ! murmura-t-il.

Que te dirai-je, mon enfant? J'étais bouleversée. Cette détresse m'angoissait le cœur. Je comprenais tout ce qu'ils avaient souffert,

tout ce qu'ils souffriraient encore. Je regardais leurs épaules courbées, leurs pieds meurtris. Assurément, en les laissant partir, j'écartais tout danger pour nous, tandis qu'en les retenant je me faisais leur complice, je m'exposais et exposais mes deux compagnes. Oui ! je comprenais tout cela. Mais que veux-tu?... La pitié l'emporta sur la prudence, une sorte de fièvre me prenait, et au moment où ils allaient s'éloigner :

— Ecoutez, leur dis-je;ily auraitpeut-ètre un moyen, un moyen bien hardi, bien téméraire. . .

Ils s'étaient rapprochés, anxieux. Derrière moi j'entendais les voix tremblantes de madame Badouillet et de madame Maréchal qui chuchotaient :

— Qu'est-ce qu'elle dit ?... Qu'est-ce qu'elle dit?..

Mais peu m'importait. Je poursuivis :

— Au fond de la chapelle, au-dessus de l'autel, il y a le grenier à fourrages... Une fois là vous seriez tranquilles... Mais pour y arriver...

— Dites... dites...

— ... Il faut suivre, tout le long du mur, un passage étroit, une sorte de corniche qui surplombe... et cela, juste au-dessus des solnats endormis. S'ils entendent le moindre bruit, si l'un d'eux se réveille pendant votre passage...

— Et qui nous conduira?

— Moi !

Je te l'ai dit, petit, j'avais la fièvre, je ne m'appartenais plus. J'agissais comme dans un rêve. Leur salut devenait mon seul but.

Ils se consultèrent un moment, un moment très court, pendant lequel madame Maréchal ne cessait de me tirer par les jupes et de murmurer : « Mais tu es folle ! folle! »

Oh ! je me souviens de tout cela comme si j'y étais.

— Merci de votre dévouement, citoyenne.

Nous acceptons 1

Je leur laissai le passage libre, et ils entrèrent silencieusement, sur la pointe du pied. Ils devaient être une dizaine. Leur délabrement, leur fatigue, étaient extrêmes.

Je dis à mes deux compagnes d'aller faire

le guet à la porte de la chapelle, et, sans perdre une minute :

— Vous voyez ces quelques marches qui mènent à la corniche? dis-je aux fugitifs. Je vais les gravir. Arrivée en haut, j'ouvrirai la porte de communication et je regarderai à l'intérieur de la chapelle. Si tout me paraît tranquille, si l'instant est favorable, je vous ferai signe. Vous monterez à votre tour et me suivrez tout le long de la corniche jusqu'au grenier à fourrages. Une fois arrivés — si Dieu permet que nous arrivions ! — vous vous reposerez. Je viendrai vous chercher quand les soldats seront partis. Ils doivent s'en aller au petit jour... C'est bien compris, n'est-ce pas ?

Cela fut dit à voix basse, rapidement, en moins de temps que je n'ai mis à te le conter. Dans ces moments-là, on vit double. Et puis, positivement, je me sentais comme soulevée de terre, comme poussée par une volonté supérieure. J'éprouvais pour ces hommes, inconnus quelques minutes auparavant, une commisération profonde, un sentiment de pro-

tection qui me grisait, m'exaltait. J'aurais été capable, pour les sauver, de me jeter à la gueule d'un canon, de courir droit sur les baïonnettes... Je ne sentais plus mon corps. Mon âme seule agissait, parlait. Et il me semblait, à moi grosse comme une puce, avoir tout à coup une énergie, une force extraordinaires. Madame Maréclial avait raison... J'étais folle, positivement.

Je montai les marches, en tr' ouvris la porte et regardai.

Etendus les uns près des autres, la tête appuyée aux sacs, les soldats dormaient. Leurs corps noirs semblaient s'enchevêtrer sur les dalles blanches de la chapelle. Parfois, l'un d'eux s'agitait, se retournait, avec un grognement. Un murmure léger de respirations montait de ce fouillis humain. Dans les coins, les fusils se dressaient en faisceaux. Au dehors, le vent faisait rage, et tournait en pleurant autour de la voûte. Un rayon de lune, tombant d'une fenêtre latérale, éclairait un côté de la nef, tandis que l'autre restait dans l'ombre. C'est de ce dernier côté, heureusement, que

se trouvait la corniche. Elle s'allongeait, étroite et mince, le long de la muraille, à une vingtaine de pieds au-dessus des dormeurs. A l'autre bout, la porte du grenier apparaissait vaguement comme une tache sombre. Pour y arriver, il suffisait de quelques secondes. Mais cela me semblait devoir être long, long, interminable...

A ce moment, j'éprouvai une terrible angoisse. L'exaltation de la première minute était tombée. Je me voyais face à face avec la réalité. Je comprenais toute la témérité presque enfantine du projet que j'avais conçu. Une envie folle me saisit de dire aux Girondins que le passage était impossible, que les soldats s'éveillaient, qu'il leur fallait fuir au plus vite... Mais j'eus honte de ma lâcheté, et, me retournant vers ces hommes qui me regardaient d'en bas, le front levé, les yeux inquiets, je leur fis signe de monter.

Ils m'obéirent, et bientôt le premier d'entre eux se trouva près de moi. D'un geste, je leur recommandai le silence... Gomme s'ils avaient besoin de cette recommandation, les pauvres

gens!... Puis je m'engageai sur la corniche.

Quel passage ! Jamais je ne l'oublierai. Je me sens encore, m'avançant sur la pointe des pieds, frôlant de la main gauche la muraille froide, ma main droite battant le vide, — craignant à tout moment de perdre l'équilibre, ou de heurter quelque pierre, quelque débris, dont la chute aurait réveillé les soldats, qui dormaient là, en bas, si près de nous... et derrière, derrière moi, je sens encore la présence muette de ces êtres qui me suivaient, risquant leur vie avec la mienne... qui, pareils à moi, semblaient glisser comme une suite de somnambules légers, retenant leur souftle, évitant le moindre faux pas, les yeux de chacun fixés sur celui qui les précédait, toute leur volonté tendue vers cette petite porte qui grandissait à mesure que nous nous approchions d'elle... Et c'était moi, moi qui les conduisais!

Arrivée à ce moment émouvant, tante Ninie

s'arrêtait et me regardait pour juger de l'effet

produit.

J'ai toujours soupçonné le voisinage du

Gymnase — où elle ne mit jamais les pieds, d'ailleurs — d'avoir quelque peu contribué à lui donner l'âme d'une cabotine. En tout cas, elle devait être contente de son succès, car elle me voyait au bord de ma chaise, les yeux hors la tête, nez en l'air, bouche bée, écoutant, avec un intérêt qui ne faiblissait jamais, cette histoire vingt fois entendue.

— Et alors? lui demandais-je.

Elle faisait ranimer la braise de sa chaufferette, y mettait frileusement les pieds, prenait un nouveau morceau de jujube, et recommençait.

— ... Enfin, après quelques minutes mortellement longues, j'arrivais au but, je saisissais la clef restée dans la serrure, je la tournais, je poussais la porte... A ce moment, je crus tout perdu.

Depuis longtemps, on n'avait pas eu l'occasion d'aller au grenier, si bien que cette porte, rouillée, rendit sous ma poussée un son aigu, plaintif, qui traversa toute la chapelle et me glaça jusqu'aux os.

— Qu'est-ce qui se passe là-haut, mille tonnerres ? grommela un soldat.

Je m'étais redressée, frémissante — et j'apercevais les fugitifs pâles, immobiles, collés à la muraille.

Notre dernière heure était venue.

Heureusement, comme je l'ai dit, il faisait grand vent et, au moment même, une terrible rafale secouait la toiture de la chapelle.

Une autre voix reprit :

— Dors donc tranquille, grande bête ! C'est le vent!

Le premier soldat écoula encore un bout de temps, puis s'étendit, se rendormit... Nous étions sauvés, du moins pour le moment.

La porte n'était qu'à moitié ouverte, assez cependant pour qu'on put entrer. C'est ce que je fis, non sans avoir attendu que le silence, en bas, fut complètement rétabli. Ils me suivirent les uns après les autres, assez facilement pour la plupart, sans être obligés de pousser davantage la porte, ce qui était bien important, tu comprends, car un nou-

veau grincement nous aurait certainement perdus.

Tune peux te figurer la joie, la reconnaissance de ces hommes une fois qu'ils furent tous réunis dans le grenier. Ils pleuraient, se mettaient à genoux, embrassaient le bas de ma robe. On aurait cru que je les avais définitivement sauvés. Hélas! le danger était toujours là, menaçant, terrible...

— Reposez-vous, leur dis-je, étendez-vous sur la paille. Ici, vous êtes à peu près en sûreté. Dès qu'ils seront partis, vous n'aurez plus rien à craindre et vous pourrez partir à votre tour. Reposez vous, dormez, et comptez sur moi si quoique nouveau danger vous menace...

Je les quittai et sortis par la porte à demi ouverte, en ayant soin de la laisser telle quelle. Sans doute, il aurait mieux valu la fermer entièrement, mais tu comprends bien que c'était impossible, à cause du bruit qu'elle aurait fait...

Mon retour le long de la corniche s'effectua sans encombre. Seule, je me sentais plus

légère, plus adroite; je glissais comme une souris. Au bout de quelques secondes, j'étais dans la pièce d'entrée, et j'y retrouvais ces deux dames, qui m'attendaient anxieusement.

Chacune me reçut d'une façon différente. Madame Maréchal, sévère et sèche, me lit des reproches cruels : « On ne se conduisait pas ainsi... C'était risquer ma vie et la leur... il fallait les laisser dehors... j'étais une sotte, etc., etc.. »

Madame Ba douillet, au contraire, m'approuvait, me défendait : « On ne pouvait pas repousser la prière de ces pauvres fugitifs... C'eût été une infamie... » Et cette bonne grosse femme me serrait sur son cœur, m'embrassait, heureuse de me revoir, essuyant les larmes qui coulaient de son œil unique. Je t'ai dit qu'elle était borgne, n'est-ce pas?

Et nous nous rassîmes toutes les trois, commentant à voix basse les événements imprévus et terribles qui s'abattaient sur notre existence si paisible jusque-là. Quelle situation en effet, mon enfant! Sentir tous ces hommes ennemis si près les uns des autres... Songer à ce qui

ioO CONTES A MADAME

pouvait arriver si ces malheureux étaient découverts! C'était affreux. Si affreux même, que madame Maréchal proposa de nous enfuir, de courir dans la nuit, à travers champs, jusqu'à Corbeil, et de les laisser s'arranger entre eux, comme ils pourraient. Ce fut l'expression dont elle se servit. Nous repoussâmes son projet avec indignation, madame Badouillet et moi, et nous restâmes longtemps, longtemps, à chuchoter, en appelant de tous nos vœux la fin de cette interminable nuit...

Les premiers rayons de l'aube commençaient à paraître, nous entrevoyions le moment où allaient se terminer nos angoisses... Ah bien oui!... Yoilà tout à coup, sur la route, un galop de chevaux qui se rapproche, se rapproche... Qu'est-ce encore?... Nous écoutons... Les chevaux s'arrêtent... Un bruit de voix... Il était dit que tout le monde nous rendrait visite cette nuit-là.

Comme la première fois, on frappa; comme la première fois aussi, ce fut moi qui allai ouvrir.

COURAGE DE FEMME loi

Un homme était devant moi, entouré de quelques hussards qui avaient mis pied à terre.

— Ils sont ici, hein, citoyenne ? me demanda l'homme qui n'était pas un militaire, lui, mais quelque commissaire du gouvernement, sans doute. Il était gros et paraissait essoufllé d'être venu si grand train.

Je tressaillis, mais repris vite mon sangfroid.

— Ici?... Qui?...

— Vous le savez bien. Ces gueux: de Girondins !

— Il n'y a ici que les soldats arrivés hier, comme vous le savez peut-être...

— C'est ce que nous allons voir.

11 fit signe à un des cavaliers de tenir son cheval et en descendit péniblement avec un « ouf! » de satisfaction en touchant le sol. Il n'était assurément pas habitué à ce genre d'exercice. Il portait un vêtement noir, avec de grosses bottes et des plumes au chapeau. Sa figure ronde et blanche semblait bonne au premier aspect, mais le regard de ses petits

yeux enfoncés dans la graisse était faux, cruel.

II entra, suivi de deux hussards, et se dirigea droit vers la chapelle. Dès qu'on l'aperçut, un grand mouvement se fit. La masse noire des soldats se mit à s'agiter, à grouiller, avec un cliquetis sonore de sabres et de fusils sur les dalles. Tout le monde fut bientôt sur pied. Le chef des soldats vint au nouvel arrivant et salua. Nous comprîmes que ce gros homme était quelque important personnage.

Un colloque à voix basse s'engagea aussitôt entre eux. Demeurées près de la porte, nous écoutions de toutes nos oreilles, mais nous ne pûmes rien entendre. Nous devinions seulement, d'après les gestes, que le commissaire interrogeait le capitaine, et que celui-ci répondait négativement. Nous redoutions de les voir lever la tête en l'air et apercevoir la porte du grenier toujours entr'ouverte, là-haut, sur la muraille grise. Il me semblait qu'elle était énorme, cette petite porte; qu'elle devait attirer tous les regards, qu'elle crevait les yeux, comme on dit...

COU H AGE DE FEMME io3

Il n'en fut rien cependant, car le commissaire, cessant de parler au capitaine, vint à moi, et me regardant avec cet air en dessous que j'avais remarqué et qui ne disait rien de bon :

— Alors, on est bien sûre, citoyenne, qu'il n'y a personne d'autre ici que ces hommeslà?

(Il montrait les soldats en train de se secouer, de se brosser.) Je le regardai bien en face et répondis :

— Personne !

Il fit la même question à madame Badouillet, qui, vaillamment, lui fit la môme réponse. Puis à madame Maréchal. Je crus qu'elle allait parler, nous trahir. Je lui lançai un regard où je mettais toute ma volonté.

Elle hésita un moment; puis, les yeux à terre :

— Je ne sais pas... J'ai dormi... Je n'ai rien vu, rien entendu.

— Eh bien, moi, j'en sais plus long que

vous, fit le commissaire. Des paysans m'ont

affirmé que les Girondins sont entrés ici,

15i CONTES A MADAME

qu'ils y ont passé la nuit, qu'ils y sont encore. Est-ce vrai?

Nous nous tûmes toutes trois.

— Réfléchissez bien, citoyennes. En cachant chez vous des traîtres, des ennemis du peuple, vous savez à quoi vous vous exposez?

C'était effrayant, va, mon petit, cet interrogatoire au milieu de ces hommes qui nous dévisageaient, nous regardaient jusqu'au fond de l'âme !

Je compris, je sentis que madame Maréchal faiblissait, que tout était perdu. Elle remuait déjà les lèvres.,. Elle allait prendre la parole... Je ne lui en laissai pas le temps, et, payant d'audace :

— Puisque vous doutez, citoyen commissaire, faites tout visiter. Je vous conduirai où vous voudrez.

Devant mon assurance, il hésita, et je crus qu'il allait renoncer à toute idée de poursuite, quand une voix s'éleva :

— M'est avis que s'il s'est manigancé quelque chose, c'est de ce côté-là !

Un soldat, celui qui s'était réveillé cette nuit

COURAGE DE FEMME i5o

sans doute, un petit chafouin, l'air mauvais, montrait de la main la corniche et la porte du grenier. Mes jambes tremblèrent sous moi...

Je pensais aux malheureux qui étaient làhaut, derrière cette porte, sans armes, sans défense possible, entendant ce qui se disait. Je maudissais l'idée que j'avais eue de céder à leur prière, de les accueillir. Dehors, ils auraient couru d'aussi grands dangers, peutêtre, mais sans que j'y fusse pour rien... Us auraient pu lutter, s'échapper, fuir, que saisje? mais là, là, près de moi, par ma faute... C'était horrible, je me sentais devenir folle...

Après avoir rapidement interrogé le soldat — oh! comme je l'aurais tué, le misérable! — le commissaire se tourna vers moi.

— Eh bien, citoyenne, puisque tu le proposes, sers-nous de guide. Conduis-nous là-haut, à cette porte... Un grenier sans doute?...

Je fis signe que oui. Je n'aurais pu parler, tant j'avais la gorge sèche.

— Quelques hommes avec moi, et allons!

Ce fut alors, mon enfant, le moment le plus

lo6 CONTES A MADAME

terrible. Il me fallut une force dont je me croyais incapable pour ne pas m évanouir. Je me raidis cependant et me dirigeai vers l'escalier qui conduisait à la corniche, cet escalier que j'avais gravi quelques heures auparavant avec les fugitifs. Le commissaire me suivait immédiatement, puis le capitaine et plusieurs soldats.

Qu'espérais-je en obéissant? Pour sauver les Girondins, il eût fallu un miracle. Mais j'avais lutté jusque-là, je voulais lutter jusqu'au bout. Et puis, franchement, je ne savais trop ce que je faisais. J'agissais comme un automate. On m'avait dit d'aller là, j'allais là, voilà tout.

J'arrivai bientôt à la corniche. Le commissaire me suivait péniblement, vu sa corpulence. Il semblait en outre fort maladroit, fort embarrassé de sa grosse personne.

Quand il fut en haut de l'escalier et aperçut la corniche, où j'avais déjà fait un ou deux pas :

— Oh! oh! c'est étroit ! murmura-t-il.

Il hésita. Mais il vit, en bas, tous les soldats

COURAGE DE FEMME loi

qui le regardaient, la tète en l'air. Piqué (l'amour-propre, il me suivit lentement, s'appuyant à la muraille, ne posant ses pieds que l'un après l'autre, avec d'infinies précautions. Je t'assure que si la situation n'avait pas été aussi affreuse, elle eût été grotesque. Mais je n'avais pas envie de rire, je t'en réponds!

A ce moment, deux questions, deux seules questions tourbillonnaient dans ma tète. Que fallait-il faire?... Ou bien courir rapidement en avant et me joindre à ces malheureux pour mourir avec eux? Ou bien me précipiter sur les dalles de la chapelle et m'y briser le crâne?

Et cependant, j'avançais, j'avançais toujours, m'attendant, d'un moment à l'autre, à voir la porte se fermer, poussée instinctivement par les pauvres gens comme un frêle et inutile obstacle à une capture certaine, et je m'intéressais tellement àleur sort que j'oubliais mon propre danger...

i'ous étions arrivés au milieu du passage, quand soudain le commissaire s'arrêta, et se tournant vers ceux qui le suivaient :

j;i8 CONTES A MADAME

— Des toiles d'araignée ! fit-il.

Et il montrait de la main l'entrée du grenier.

En effet, par un hasard providentiel, une grande toile d'araignée, déchirée au moment où j'avais ouvert la porte, était restée pendue au chambranle, et, pendant les quelques heures de nuit, l'insecte, tendant activement de nouveaux fils, avait réparé en partie le mal causé. Ces nouveaux fils traversaient dans toute sa largeur l'espace laissé vide par la porte entr'ouverte, et il ne pouvait venir à l'idée de personne que, cette nuit même, des hommes soient passés par là sans tout rompre... Oui, mon enfant, une araignée, une simple araignée avait fait cela... Mais on ne m'ôtera pas de l'idée que le bon Dieu y était pour quelque chose.

La constatation faite, le commissaire ajouta:

— Inutile d'aller plus loin.

Entre nous, je crois qu'au fond il n'en était pas fâché, le gros homme, car il avait une peur terrible de rouler en bas, et l'amour-propre seul l'avait soutenu.

Que te raconlerai-je de plus?

Les Girondins étaient sauvés, et moi avec eux. Le commissaire partit, suivi des hussards, et peu après tous les autres soldats se mirent en marche.

Dès que la chapelle fut vide, je courus au grenier. Je n'ai pas besoin de te dire avec quelles protestations de reconnaissance les pauvres gens me reçurent. Une seconde de plus et, comme je le supposais, ils auraient fermé la porte. C'eût été leur perte.

Nous leur donnâmes à manger et ils restèrent toute la journée avec nous, car il aurait été imprudent de partir avant la nuit.

Quand elle fut venue, ils nous quittèrent, après m'avoir remercié encore, cent fois plus que je ne le méritais. J'avais fait mon devoir, et rien de plus.

Nous les suivîmes de l'œil sur la route aussi longtemps que nous le pûmes. Puis ils disparurent dans l'obscurité.

Arrivèrent-ils à bon port? Furent-ils découverts, tués en route? Je ne l'ai jamais su. Mais je me suis réjouie toute ma vie

d'avoir pu, délicate comme je ]e suis, supporter sans faiblir de pareilles émotions. Madame Badouillet a eu les sangs tournés pendant quinze jours. Quant à madame Maréchal, elle en a été quitte pour une jaunisse.

J'ai fini. Yeux- tu un jujube, petit?

Tout en descendant le sentier suivi quelques instants auparavant par les joueuses de lawn-tennis, je me remémorais les moindres détails de l'histoire de tante Ninie. La comparaison s'établissait dans mon esprit entre ce chétif spécimen d'une génération disparue, et les jeunes gaillardes que je venais de voir. Je me demandais si, avec leur parfait équilibre physique, leurs natures actives mais pondérées, elles seraient capables, dans une occasion analogue, d'un pareil sang-froid ou, plus proprement, d'une pareille exaltation (car, en réa-

Jité, c'était une sorte de généreuse fièvre qui avait soutenu tante Ninie et l'avait élevée audessus d'elle-même). Je me demandais si les grands dévouements, ces abstractions complètes du « moi » égoïste pour ne penser qu'au salut des autres, n'étaient pas exclusivement propres aux êtres nerveux, impressionables, chez lesquels la sensibilité morale, toujours en éveil, ne donne pas aux défaillances physiques le temps de se produire, et enveloppe d'un nuage d'héroïsme jusqu'aux apparences du danger.

Auraient-elles, ces femmes de sport, le même courage que la frêle jeune fille? Ressentiraient-elles la même compassion irréfléchie pour les persécutés? Se dévoueraientelles aussi vite, avec aussi peu de calcul et autant d'enthousiasme ? Ne seraient-elles pas retenues par notre scepticisme contemporain, par cette commode indifférence pour les maux d'autrui où nous mène tout doucement une civilisation plus raffinée et plus déprimante?

Je me demandais tout cela... Mais je me

répondis bien vite que si les temps changent, si les mœurs se modifient, l'âme féminine reste toujours la même, susceptible des plus grandes faiblesses comme des plus sublimes dévouements.

— Mais enfin, pourquoi n'êtes- vous d'aucun cercle? disions-nous il y a quelques années au comte de R..., ce richissime Hongrois bien connu à Paris. Toutes les portes vous sont ouvertes ; on serait heureux de vous recevoir partout ; vous seriez accueilli par une grêle de boules blanches; vous êtes plus Parisien que bien des Parisiens... Il faut que vous soyez des nôtres !

— Je vous présenterai au Jockey !

— Et moi, à l'Epatant !

— Non! non!... je vous assure, répondait doucement le comte, ce serait inutile...

— Bah !... vous viendriez lire les journaux... vous retrouveriez des amis... un bout de causerie, de cinq à sept... le potin du jour...

— Et le dîner...

— Et la salle d'armes...

— Et le billard...

— Et, à l'occasion, une petite partie...

Le front du comte se rembrunit, et, brusquement :

— N'insistez pas! Jamais, non, jamais ! Nous nous regardâmes étonnés. Ce ton bref,

tranchant, était si peu dans ses habitudes! Personne de nous n'avait encore vu s'animer cette physionomie douce, rêveuse, mélancolique même, — d'une mélancolie vague, que rien ne semblait pouvoir dissiper.

Il comprit notre surprise, et s'excusant aussitôt :

— Pardon... mille fois pardon... je me suis laissé emporter comme un sot... j'ai mal répondu à vos propositions si gracieuses... Ah! voyez- vous ! c'est que vous avez réveillé en moi un souvenir douloureux... Non, mes

i: NE DETTE IGo

chers amis, je ne ferai jamais partie d'aucun club... Aussi bien dois-jc à l'intérêt que vous me portez de vous dire pourquoi... Vous comprendrez alors ce mouvement de vivacité, et j'ose espérer que vous l'excuserez...

Le comte poussa un soupir, appuya sa tête grisonnante sur le dossier de son fauteuil et se mit à parler lentement, sans gestes, d'une voix basse et un peu monotone, les yeux vagues, comme perdus dans la brume du souvenir.

— J'avais vingt-cinq ans alors... j'en ai aujourd'hui près de cinquante-huit... l'histoire est vieille, comme vous voyez, et pourtant elle m'a laissé une si profonde impression, qu'elle me semble d'hier à peine.

A Paris depuis ma vingtième année, je menais une existence folle. J'avais dissipé toute ma fortune personnelle, considérable cependant. Pour faire face à des dettes de jeu, — car c'était là ma plus grande folie — j'avais dû avoir recours à mon père. Il avait payé sans dire un mot. Mais j'avais tant souffert

d'avoir à lui faire cette demande, que je m'étais juré, quoi qu'il pût arriver, de ne la renouveler jamais.

Tout compte fait, il me restait environ quatre-vingt mille francs, une misère. Je résolus de les risquer comme dernier enjeu. Si je gagnais, je tâcherais de me remettre à flot; si je perdais... un saut dans l'éternité. A vingt-cinq ans, c'était un peu tôt, mais mon parti était irrévocablement pris, et rien n'aurait pu m'en détourner.

En sortant de l'Opéra, je me rendis à pied au cercle — car, alors, je faisais partie de plusieurs clubs. Une nuit de mars, froide, triste, pluvieuse. Arrivé sur la grande place, j'aperçus les hautes fenêtres éclairées qui semblaient me regarder comme des yeux d'un rouge jaunâtre, dans l'ombre. Derrière, des silhouettes noires passaient et repassaient.

Je me dis : « C'est là que va se jouer la dernière partie. »

Et je hâtai le pas.

Au moment d'entrer sous la porte cochère, mon pied heurta presque une forme noire

étendue le long- du trottoir, contre la muraille. Je regardai.

C'était une petite mendiante d'une dizaine d'années environ, pale et maladive, enveloppée dans une couverture en loques, et dormant, la tète appuyée sur une borne. Un peu par charité, beaucoup par superstition, — car, réellement, c'était ma vie que j'allais jouer làhaut, — je pris un louis dans ma poche et le glissai dans sa main.

Ses yeux s'entr'ouvrirent à peine; elle balbutia un vague merci; ses doigts se serrèrent autour de la pièce d'or ; son bras s'approcha de la poitrine, et elle se rendormit profondément.

Quelques minutes après, j'étais dans la salle de jeu. Une dizaine de joueurs seulement, mais tous des passionnés.

Je tins d'abord une banque heureuse. Je gagnais un millier de louis : la charité faite à la petite me portait bonheur, sans doute. Mais bientôt la veine tourna.

Vous connaissez cela vous-mêmes, tous, plus ou moins. Inutile dès lors de faire la descrip-

tion de cette fièvre du jeu, de ces alternatives de gain et de perte qui vous bouleversent, de ces espérances et de ces craintes toujours renouvelées. Les temps et les hommes peuvent changer : les joueurs seront éternellement les mêmes !

A deux heures, il me restait dix mille francs. Je les risquai sur un coup.

J'abattis huit... Je me crus sauvé.

Le banquier abattit neuf... J'étais perdu.

Je me levai, très maître de moi-même, mais, au fond, sensiblement ému.

— La revanche à demain! me dit- on de toutes parts.

— Oui... oui... à demain! Demain!... où serais-je demain?

Quelqu'un prit la place que j'avais laissée

vide.

— Faites vos jeux! dit la voix monotone du banquier.

Et la partie continua.

Au vestiaire, on me passa ma pelisse. En relevant la tête pour mettre les manches, je me vis dans une glace.J'étais blanc comme un linge.

Je descendis le grand escalier, à peine éclairé. En bas, trois ou quatre valets dormaient sur les banquettes. L'un d'eux se leva à mon passage; les autres ne bougèrent pas. Tous ces détails me reviennent avec une netteté singulière... J'allumai un cigare... « Le dernier », pensai- je.

En effet, j'habitais à quelques pas du club... Mes dispositions étaient prises... Avant un quart d'heure, tout serait fini.

La lourde porte se referma derrière moi. J'étais dehors. L'humidité pénétrante de la nuit me glaça le visage. Je fis quelques pas... Absorbé par mes pensées, comme en venant, je heurtai presque du pied la petite mendiante. Dans la fièvre du jeu, je l'avais complètement oubliée.

L'enfant n'avait pas bougé. Elle dormait toujours, calme, la main appuyée sur son cœur, serrant inconsciemment le louis que je lui avais donné.

Une idée insensée me passa par la tète...

Qui sait?... La fortune est changeante... Avec

ce louis, je puis jouer encore, regagner tout ce

que j'ai perdu... Cette pièce d'or, demeurée si longtemps dans cette main innocente, deviendra un fétiche, peut-être... Oui!... Mais c'est une aumône que je lui ai faite, à cette enfant... et la lui reprendre, ce serait indigne ! Mais je gagnerai... Je ne puis que gagner... et alors je la lui rendrai au triple... au quadruple... au centuple...

Gomme un criminel, je regarde autour de moi. Personne!... Je me baisse vers l'enfant... J'écarte doucement ses petits doigts... J'aperçois la pièce d'or qui brille... Je la saisis... Je rentre au cercle, je monte à la salle de jeu et je jette le louis sur le tapis vert »

La parole du comte s'était animée peu à peu. Sa tête, jusque-là impassible et froide, avait pris une expression douloureuse... Il continua alors d'un ton fiévreux, saccadé :

— Je gagne... une fois... deux fois... Je pense aussitôt à faire profiter la petite mendiante de ce gain inespéré... à lui porter quelques louis... Oui! mais la veine! la bienheu-

relise veine! je pourrais la rompre... Non! continuons... Dans un instant... j'irai dans un instant... Et je joue encore... et je gagne toujours, toujours... et le temps passe... trois heures sonnent... j'ai gagné deux cent mille francs... les autres joueurs demandent grâce... je prends deux grosses poignes de louis, je descends rapidement l'escalier... Pauvre chère petite ! Quelle joie va être la sienne!... Quel beau réveil!... Et puis, je m'occuperai d'elle à l'avenir... pendant toute sa vie... Elle sera heureuse... heureuse par moi... je lui dois cela... elle m'a sauvé. . . Je franchis rapidement la porte du cercle... Je cours, le cœur battant à se rompre, les mains tendues... Personne!...

Non ! ce n'est pas possible... Elle était là, le long de cette borne... il n'y a qu'un instant... je regarde autour de moi... La grande place s'étend, triste et froide, vaguement éclairée par les premières lueurs de l'aube... Où estelle, ma petite mendiante... ma Providence... mon salut?

Un homme passe sur le trottoir... Je l'interroge... Il me regarde étonné... 11 n'a rien vu...

Il croit avoir affaire à un fou, presse le pas et disparaît... Où est-elle?... Quel chemin a-t-elle pris?... A droite?... à gauche?... Je parcours les rues au hasard... Rien, toujours rien!... Est-il possible que je ne la retrouve pas? Mais alors je suis un voleur... Oui!... je l'ai tout simplement volée, cette petite... Ces vingt francs, une fois donnés, lui appartenaient... et en les lui reprenant... un voleur! Et dire que j'ai là, dans mes mains, de quoi la rendre heureuse... et qu'elle le sera pendant toute sa vie... si je la retrouve...

Je me fais conduire à la Préfecture de police. J'attends de longues heures avant l'ouverture des bureaux... On me reçoit enfin... Je raconte l'histoire... Je donne le signalement — bien vague, hélas! — de la petite... On s'informera... on prendra les renseignements nécessaires.. . Moi-même, je me mets en campagne. . . Je parcours Paris dans tous les sens... Je sonde les quartiers les plus pauvres et les plus invraisemblables, espérant toujours que le hasard me fera rencontrer l'enfant... que je pourrai la reconnaître... m'acquitter envers elle... Huit

jours, quinze jours se passent... rien à la Préfecture... et moi-même, de mon coté, rien... rien !...

Vous pensez sans doute que je me lassai bientôt de ces recherches infructueuses et considérai tout espoir comme perdu ? Nullement. Je n'eus plus qu'une pensée : retrouver cette enfant et lui rendre ce que je lui devais. Car j'étais son débiteur; tous les raisonnements du monde ne pourraient prouver le contraire... Et qui sait? N'étais-je pas plus coupable encore? Ce louis que je lui avais donné, puis repris c'était peut-être aussi son salut, à elle... il l'aurait peut-être tirée de la misère, préservée du déshonneur... l'aumône venant à propos a quelquefois tant d'influence sur toute une

vie!

J'ai donc cherché, cherché toujours... voilà

plus de trente ans que cela dure... et je n'ai

rien trouvé... elle est morte sans doute, la

pauvre petite... ou pis encore... et dire que je

l'ai rencontrée peut-être, que je lui ai peut-être

parlé, et que rien ne m'a dit : « C'est elle!...

C'est elle!... Rends-lui ce que tu lui as volé! »

A moins d'un hasard de plus en plus improbable, je ne la retrouverai jamais. Je m'acquitterai du moins de ma dette. Ne pouvant le faire en détail, je le ferai en masse. Je suis resté célibataire... Je suis maître de ma fortune, à laquelle celle de mon père est venue se joindre... Si, avant ma mort, je ne retrouve pas mon introuvable, au lieu de faire une seule heureuse, je ferai beaucoup d'heureux, voilà tout!

Le comte demeura un instant silencieux.

Puis, secouant la tête comme pour en chasser les sombres pensées, il frappa sur le bras de son fauteuil, se leva, et avec un sourire un peu triste :

— Vous savez maintenant, chers amis, pourquoi je ne veux être d'aucun cercle. C'est un serment que je me suis fait, par un scrupule exagéré, c'est possible, mais que vous comprendrez, j'en suis sûr, comme vous avez déjà compris mon petit mouvement de vivacité...

Je restai trois ans sans revoir le comte. Il voyageait beaucoup, parait-il.

L'autre jour, en ouvrant un journal, j'y lus ces simples lignes :

On annonce de Pesth la mort du comte de R... Par testament, il lègue son immense fortune aux pauvres de Paris. »

Il n'avait pas retrouvé la petite mendiante.

... Quatre... cinq... six... sept... Sept heures !

Chaque matin, au dernier coup, machinalement, méthodiquement. Joséphin Blanchet se levait.

Une heure pour sa toilette, une heure pour la lecture du journal, une demi-heure pour déjeuner. A dix heures moins cinq, après vingt minutes de promenade, toujours aux mêmes endroits, par les mêmes rues, il arrivait au musée de X..., où il était gardien, saluait madame Guarrigues, la concierge :

— Bonjour, madame Guarrigues!

— Bonjour, monsieur Blanche t !

Suivaient quelques mots rapidement échangés sur la pluie et le beau temps ; puis il montait à la galerie des tableaux et se trouvait à son poste juste au moment où l'horloge sonnait dix heures.

Soixante ans, grand, sec, pâle, la taille encore souple dans le placide uniforme semimilitaire, semi-infirmier des gardiens de nos musées nationaux, Blanchet n'avait rien de l'ancien sous-officier classique, jovial et hâbleur. Il ne fumait pas, ne buvait pas, ne jurait pas. Il parlait peu, d'une voix douce, lente, correcte. Il était maigre, chauve et digne. Sa mais'allongeait, distinguée, avec une grosse bague au petit doigt. Sur le plastron de son uniforme, un pince-nez en argent oscillant de droite et de gauche, mettait une note de dandysme bureaucratique. La tête était mélancolique, avec une moustache encore noire, clairsemée. Rien à dire du nez; mais, par contre, le regard flottait, timide, indécis, luisant d'une préoccupation constante. Sur chaque joue, à

même hauteur, ou apercevait une cicatrice pareille, ronde, d'un brun bleuâtre, autour de laquelle la barbe, soigneusement rasée partout ailleurs, laissait quelques poils blancs. C'était une balle qui lui avait traversé la bouche, brisant deux dents de chaque côté. Car, bien qu'il n'y parût guère, Blanchet avait été au service ; mais dans les armes spéciales, dans l'artillerie. Il en était sorti maréchal des logis chef, décoré de la Légion dhonneur et de la médaille militaire, sans compter les médailles de Crimée et d'Italie. Il portait cette glorieuse brochette avec coquetterie, le beau sexe ayant joué un grand rôle dans sa vie. Célibataire, peu bavard, les aventures ne lui avaient pas manqué. Mais là-dessus, il était impénétrable. Madame Guarrigues, méridionale et curieuse, le poussait souvent aux confidences :

— Un homme comme vous, monsieur Blanchet!... si distingué!... J'en suis sûre... des duchesses pour le moins, té !

Blanchet souriait, mais ne répondait pas. La discrétion lui semblait une consigne, et il serait mort plutôt que d'y manquer.

La consigne!... Le devoir !... Ces deux mots avaient rayonné sur son existence. Il était né scrupuleux et obéissant. Enfant, il arrivait toujours le premier en classe et en sortait le dernier. La crainte de ne pas savoir sa leçon l'obsédait. Il se levait la nuit pour l'étudier, se la répétait en lui-même tout le long du chemin, jusqu'à la dernière minute, recourant au livre dès la moindre hésitation. Il croyait la savoir cette leçon, il la savait en effet... Mais, au moment de la réciter, la crainte de mal faire le saisissait à la gorge; il perdait la tête, tremblait, balbutiait... et le maître, attribuant à la paresse ce qui n'était qu'un excès de zèle, le renvoyait à sa place, honteusement. C'était une continuelle torture pour le pauvre petit.

Au régiment, mêmes scrupules, augmentés encore par les responsabilités. La moindre consigne prenait à ses yeux une importance singulière. Ce fut bien pis encore quand il devint brigadier, puis maréchal des logis ! Il lui fallait répondre non seulement de lui-même, mais des autres. Les manœuvres dans la cour du quartier ou au polygone, l'inspection des

effets, la tenue des hommes, le pansage, la comptabilité, — autant d'inquiétudes. Et ce n'était rien encore en temps de paix, mais en campagne ! alors qu'un ordre mal compris ou mal exécuté pouvait avoir de si graves conséquences!

Quand il y avait quelque « coup de chien » dans l'air, et que, le soir, son capitaine lui disait : « Vous savez, Blanchet... demain matin... je compte sur vous... ouvrez l'œil! » c'étaient des terreurs inexplicables pour le pauvre marche f. Ouvrir l'œil!... Oh, oui!... il l'ouvrait l'œil! Il ne le fermait même pas de la nuit, malgré la fatigue. « Je compte sur vous ! » ces mots entraient dans son cerveau comme des vrilles. De peur d'oublier l'ordre donné, il l'écrivait sur un bout de papier qu'il relisait sous la tente, à la lueur d'une chandelle. Il ne commençait à respirer qu'une fois la consigne scrupuleusement remplie, quand le capitaine lui avait dit :

— C'est bien ça, Blanchet.

Mais aussi, quelle batterie que la sienne!...

On la citait comme modèle à tout le régiment.

Blanchet était adoré de ses chefs, leur confiance en lui n'ayant jamais été déçue. Parmi les camarades, on se moquait bien un peu du Père la Consigne, comme on l'appelait, par plaisanterie ; mais on l'estimait, on l'aimait, on se serait fait tuer pour lui.

On le lui avait bien prouvé à Gravelotte, où l'humble sous- officier eut un mot héroïque. Une section de la batterie — deux pièces — venait s'établir au coin d'un bois, dans une position très en l'air. Bientôt aperçue par l'ennemi, elle recevait le feu convergent de deux batteries réunies, qui l'écrasaient. Le lieutenant commandant la section tombe :

— Blanchet... prenez le commandement...

et tenez jusqu'au dernier, vous m'entendez?... jusqu'au dernier ! . . .

Puis il meurt.

Blanchet sent un grand frisson lui courir dans le dos... non de peur, grand Dieu! il n'y pense même pas, — mais devenir chef de section, lui!... obligé de commander sous sa propre initiative ! Prendre des décisions, régler le tir, changer la position des pièces! Quelle

LA CONSIGNE DU PÈRE BLANCIIET ls:j

responsabilité ! Mais la consigne lui a été donnée, nette au moins, celle-là... jusqu'au dernier... voilà qui est clair... il aime mieux ça...

Les deux pauvres pièces luttent avec rage contre l'ouragan de fer qui s'abat sur elles. Quatre servants de la pièce de gauche sont emportés d'un coup : une seconde après, la pièce de droite est démontée. N'importe !... on tiendra avec celle qui reste ! A chaque coup, Blanchet pointe lui-même, posément, froidement, comme aux écoles à feu. Electrisés par l'exemple du Père la Consigne, les artilleurs sont merveilleux de courage et de sang -froid. Bientôt la place n'est plus tenable; le sol se soulève, ravagé; presque tous les hommes gisent à terre, morts ou affreusement mutilés... Mais Blanchet ne songe pas à la retraite... il a sa consigne... il l'exécutera...

Un officier arrive, bride abattue :

— En arrière donc, sacrebleu ! vous allez vous faire massacrer tous !

Et Blanchet, impassible, la main au képi :

— On m'a dit jusqu'au dernier... nous sommes encore quatre... J'attendais.

Donc, à dix heures précises, lepèreBlanchet entrait dans la salle numéro 3 du musée, lequel se composait en tout de quatre salles. Il commençait par tirer de sa poche son mouchoir à carreaux, le pliait en deux, le mettait soigneusement sur sa chaise, le seul meuble qui existât sur cet océan de parquet ciré. Il s'asseyait alors, jusqu'à midi. De midi à une heure, promenade à travers les salles, les mains derrière le dos, en poussant de temps à autre de petits bâillements modulés, effet delà digestion qui s'avançait. Chaque promenade était de deux cent quarante pas, cent vingt pour l'aller, cent

vingt pour le retour. A un bout, une copie de Y Enlèvement des Sabine s, donnée par le ministère; à l'autre, une immense fresque de Pontchabannes, le grand maître, une des gloires locales. De une heure à deux, repos; de deux à quatre, promenades et repos alternés. La consigne lui défendant de lire, il ne lisait pas; de dormir, il ne dormait pas. Par contre, il devait se tenir à la disposition du public pour les renseignements qu'on lui pourrait demander : aussitôt interrogé, il répondait donc sur le sujet indiqué. Quant à parler le premier ou à prolonger la conversation commencée — comme le font certains gardiens familiers et liants — il n'y eût jamais songé.

D'ailleurs, bien que X... comptât parmi les grandes villes de France, les visiteurs étaient rares au musée. Il arrivait assez souvent à Blanchet de demeurer ses six heures de service seul, sans parler à âme qui vive... Il restait là, assis, debout ou marchant dans la grande tranquillité des salles vides — ne pensant pas à grand'chose, contemplant la pointe de ses souliers ou le galon de son képi, jetant

un regard distrait sur les tableaux qu'il connaissait par cœur, ou de temps en temps, levant les yeux vers un grand ormeau qu'on apercevait par le haut des fenêtres, s'agitant sur un pan de ciel.

Et cette vie monotone ne lui déplaisait point. Il se trouvait heureux, très heureux au contraire. C'était sa consigne de rester là sans rien faire, n'est-ce pas? Il ne faisait rien et sa responsabilité était à l'abri. Que demander de plus ?

Au premier coup de quatre heures, le vieux gardien prenait le mouchoir placé sur sa chaise à l'arrivée, le secouait deux fois pour effacer les sillons que son poids y avait pu laisser, le repliait soigneusement, le mettait dans sa poche, descendait l'escalier, passait devant la loge de la concierge :

— Bonsoir, madame Guarrigues !

— Bonsoir, monsieur Blanchet !

Après une promenade d'une demi-heure, aux mêmes endroits que le matin, il rentrait dans son modeste logement, une petite cuisine et deux chambres — l'une occupée par lui,

l'autre par Chariot, son neveu, un gamin de six ans, fils d'un frère qu'il aimait tendrement et qu'il avait perdu. La mère s'était remariée, abandonnant l'enfant. Blanchet le prenait sous sa protection, le mettait en pension, se saignait aux quatre veines pour le petit. C'était encore un devoir, et il l'accomplissait scrupuleusement, sans s'occuper du reste.

Mais dame ! on arrivait à peine à joindre les deux bouts, et, déjà gardien du musée le jour, Blanchet avait dû prendre aussi une place de contrôleur au Grand- Théâtre, le soir.

Le théâtre de X... jouait trois fois par semaine — les mardi, jeudi et dimanche. Là aussi, la consigne était facile, point de responsabilités.

C'était ce qu'il voulait avant tout. Il avait trop souffert autrefois. Il en avait assez. Demander les billets, donner les contremarques, pas davantage. Au théâtre, il ne portait pas d'uniforme : mais, vêtu de noir, cravaté de blanc, un large ruban rouge à la

boutonnière, il imposait le respect aux gamins du parterre — ou bien encore, en cas de contestations de places ou de doubles emplois, dans les discussions entre spectateurs et ouvreuses, il représentait dignement le contrôle... en ne disant rien.

Il y avait quinze ans que Blanchet menait cette existence heureuse, monotone, sans incidents, quand un soir, après la représentation, le directeur du Grand-Théâtre, M. Sylviani, un ancien ténor italien qui avait dû renoncer à la scène pour cause d'embonpoint, le fit appeler dans son cabinet.

A cette convocation anormale, Blanchet eut un tressaillement. Avait-il commis quelque faute, quelque négligence dans son service?... C'est en tremblant qu'il entra chez M. Sylviani.

— Père Blanchet, lui dit celui-ci avec un

fort accent, vous êtes un honnête homme, un ancien soldat...

Blanchet redressa sa longue taille.

— Pourrais-j e compter sur votre dévouement dans une circonstance difficile, qui demanderait du coup d'œil et du sang-froid?

— Monsieur le directeur... fit Blanchet, rassuré d'un côté, mais anxieux de l'autre.

— Vous savez que par suite de leurs nouveaux règlements de police (M. le directeur prononça ces mots avec un mépris mal dissimulé), j'ai été obligé de faire de nombreux changements dans le théâtre. Entre autres améliorations (ici M. le directeur eut un sourire narquois), j'ai du multiplier les portes de sortie, en cas de sinistre. La plus importante est celle des quatrièmes galeries. Il me faudrait là un homme sur. La consigne serait simple...

A ce mot de consigne, Blanchet releva la tête, flairant le danger.

— La porte étant fermée en temps ordinaire, il suffirait, à la première alerte, de l'ouvrir avec la clef que voici.

Et ce disant, M. Sylviani prit une clef sur son bureau.

— Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?

Le pèreBlanchet sentit courir le long- de son dos le frisson qu'il connaissait bien. Une nouvelle responsabilité! Et une responsabilité pareille ! La vie d'un grand nombre de personnes entre ses mains ! Assurément, il lui en coûtait beaucoup de refuser. La confiance qu'on lui témoignait flattait son honneur militaire. En outre, depuis cinq ans déjà qu'il était directeur, M, Sylviani s'était montré excellent à son égard, bon enfant, ne manquant jamais l'occasion de lui dire un petit mot au passage, le saluant même le premier, avec le ges.te théâtral d'un ancien ténor qui a chanté la Dame blanche et qui sait ce que c'est que « d'être soldat ».

C'est égal, en dépit de tout cela, il refuserait. Non, non ! plus de responsabilités ! Il en avait assez!

Il allait répondre, quand M. Sylviani, qui, négligemment faisait tourner la clef au bout de son doigt, ajouta :

— Naturellement, ce service étant plus délicat, je vous augmente de trente francs par mois.

Trente francs par mois!... Comme cela l'aiderait! Quelle ressource pour lui... et pour son cher petit Chariot! Justement, l'enfant venait de faire une maladie... il avait fallu payer le médecin, les drogues... on était en retard pour la pension... Trente francs par mois! On serait vite remis à flot. Et, dans quelque temps, que de douceurs accordées au petit (car c'était à lui seul qu'il pensait, le brave homme) !

Au fait, qu'avait-elle d'effrayant, cette consigne?... Est-ce que ça arrive, les accidents? Aux autres, peut-être; mais à soi-même... jamais! D'ailleurs, quoi de plus simple?... une porte à ouvrir et c'était tout. Il en avait vu bien d'autres, au régiment, ne fût-ce que le jour de Gravelotte ! Allons, ni pour Chariot, ni pour lui-même, il n'avait le droit de refuser une pareille aubaine... ce serait une faiblesse ; plus encore, une lâcheté...

A cette pensée, Blanchet n'hésita plus.

— Entendu, monsieur le directeur, et merci de toutes vos bontés pour moi !

Il allongea la main et prit la clef que lui tendait M. Sylviani. Quelle drôle de chose!... Elle lui sembla glacée.

Dès le lendemain, Blanche t était installé à son poste, aux quatrièmes galeries. Il devait, pendant la représentation, rester assis sur une chaise, tout au bout, contre le théâtre. En se penchant beaucoup, il apercevait un petit coin de la scène, côté jardin. De cette position élevée, il dominait la salle. Il plongeait sur l'orchestre, sur le parterre, sur les fauteuils de balcon, sur les loges. Pas un mouvement qui pût lui échapper A sa hauteur, les spectateurs des quatrièmes galeries se pressaient, ceux du premier rang appuyé sur le coude, dans une position abandonnée ; les autres raides, le buste

droit, cherchant à voir entre on par-dessus les têtes qui les précédaient. C'étaient comme des longs chapelets dévies humaines, dont chaque grain avait son mouvement propre, sa personnalité. Les émotions suscitées par la pièce se peignaient sur chacun de ces visages; tout cela s'agitait, riait, pleurait en même temps. Çà et là, quelques figures impassibles, de ces figures obtuses sur lesquelles rien ne semble avoir prise, et qui donnent l'idée du premier degré de l'animalité dans l'homme. Divisés en trois groupes, au centre et aux deux ailes, les claqueurs, sur un signe de leur chef, applaudissaient automatiquement ; puis, cessant tout à coup, reprenaient leur position nonchalante, les bras en croix sur le rebord de velours usé.

Dansées parties hautes du théâtre, le lustre tout proche jetait une lumière aveuglante, éclairant en plein ces faces humaines, tandis que là-bas, là-bas, bien au-dessous, l'orchestre semblait plongé dans une demi-obscurité où s'agitait confusément un fouillis de tètes, d'épaules et de bras.

La porte à l'ouverture de laquelle Blanchet

était préposé communiquait avec un escalier donnant directement sur la rue. Elle était large, à deux battants, peinte en blanc avec filets dorés. Au-dessus, un transparent en verre dépoli, qu'éclairaient des becs de gaz intérieurs, faisait flamboyer, en grosses lettres bien lisibles, l'avis suivant :

Page 1