SORTIE OUVERTE EN CAS D'ACCIDENT SEULEMENT
Gela flamboyait, dansait, lui entrait à travers les paupières, dans le cerveau. Et le lendemain matin, à son réveil, pendant sa toilette, pendant son déjeuner, pendant sa promenade habituelle, dans la rue, au musée, partout, toujours, l'obsession continua. Il ne pouvait s'empêcher d'y penser, à cette porte maudite. Les six mots composant l'inscription se bousculaient dans sa tête, se pressaient sur ses lèvres... Il les analysait, les retournait, les pesait un par un, méticuleusement... sortie...
OUVERTE... EN CAS d'aCCIDENT SEULEMENT...
Il paraît qu'un théâtre finit toujours par brûler, tôt ou tard. Il fallait donc s'y attendre à cet accident, le prévoir d'une façon absolue. . . qui sait? Il serait prochain, peut-être... Au moins, on verrait comment ça se passerait... car c'était irritant, à la fin, cette consigne qui
n'en était pas une, qui ne pouvait s'exécuter que dans certaines circonstances déterminées, si telle chose survenait, si tel événement se présentait, si... si... si.... Oh! quel supplice pour un homme scrupuleux comme lui!...
Attendre toujours!... Se demander toujours si, le cas échéant, on fera bien ce que l'on doit faire, on ne manquera en rien à son devoir... Tenir un fusil chargé à l'épaule, le doigt sur la détente, pendant des jours, des mois, des années, peut-être, sans savoir si. quand le moment fixé sera venu, le coup pourra partir... Ce serait à tirer tout de suite, rien que pour voir...
— Les fresques de Pontchabannes, s'il vous plaît?
Blond, l'air étranger, un homme se tenait devant Blanchet. Ah! oui!... c'était vrai... Le musée... un visiteur... il oubliait tout maintenant!... D'un geste brusque, il donna l'indication demandée, puis reprit sa promenade fiévreuse à travers les grandes salles...
Dès lors, peu à peu, par un lent et curieux travail d'honnêteté maladive, un désir se logea
dans la tête de Blanchet, désir persistant, tenace, obsédant : savoir si, au moment du danger, il pourrait exécuter convenablement sa consigne. Rien que deux mouvements à faire, « deux temps », comme on disait au régiment : aller à la porte et l'ouvrir. Oui... mais auraitil le sang -froid requis? le temps nécessaire?... Rien ne viendrait-il l'arrêter, le paralyser?... Oh!... être sûr de soi! n'avoir rien à craindre! savoir qu'au moment voulu, on fera son devoir!... Il ne rêvait plus que de cela.
Huit jours, quinze jours s'écoulèrent... Sa vie était profondément troublée; de froid, il devenait triste ; de silencieux, muet. Au théâtre, il s'asseyait à son poste, pâle, préoccupé, hanté par son idée fixe. Il enveloppait d'un regard noir les spectateurs des quatrièmes galeries : il finissait par leur en vouloir, à tous ces gens qui venaient là pour leur joie à eux, et pour son tourment à lui ; il les considérait comme des ennemis, les haïssait positivement... Quel grand mal après tout s'ils couraient quelque danger? Pourquoi venir s'y exposer ainsi de gaieté de cœur, par plaisir?...
Peu à peu il s accoutumait à la possibilité de I'accident... il eût trouvé la chose naturelle !... désirable même. Oui, désirable!... Que diable, on serait fixé alors... on verrait « comment ça peut se passer! »... On sortirait de cette indécision énervante... Mais un accident, ça n'arrive que quand ça veut... Ah ! si on pouvait y aider un peu... Hein?... Quoi? Mais il devenait fou... Avoir pu penser!... Pourquoi pas?... Un accident... qui n'en serait pas un... un essai d'accident, plutôt... une sorte de répétition générale qui prouverait qu'on serait prêt, bien prêt, s'il le fallait... Mais, comment s'y prendre?... Parbleu! Rien déplus aisé, s'il veut... Un simple cri : «Au feu ! » poussé par lui, Blanchet, pendant une représentation.... Un peu de bousculade, un petit, tout petit commencement de panique... alors, aussitôt, le droit de se lever de sa chaise. . . les deux enjambées... et la clef dans la serrure, cette clef qu'il tientlà, toujours, toujours. . .La porte ouverte. . . Bientôt après, le public rassuré se calme, chacun reprend sa place, et tout est fini. Mais, au moins, il saurait s'il lui est matériellement
20i CONTES A MADAME
possible d'exécuter sa consigne... Oh! non, non, il n'y résistera pas à cette envie folle qui le harcèle... il n'y résistera pas... il n'y résiste pas... et un soir...
Ce soir-là, il arrive plus tôt que de coutume. La salle est encore plongée dans une demiobscurité... Mais il connaît bien son chemin... C'est décidé, ce sera pour ce soir... Il s'assoit à son poste... Personne... il est bien seul... Chut ! Un brouhaha qui grandit dans les couloirs, qui monte, monte... Une marée humaine qui s'élève... Ce sont eux, ceux des quatrièmes galeries. Le lustre s'allume, et la rampe, et le transparent... Ah ! ah ! il va servir à quelque chose, ce soir, le transparent... Les « quatrièmes galeries » font irruption, se bousculent, se placent sur les bancs... Les voilà, ces têtes alignées qu'il déteste... elles sont calmes, maintenant. Patience!... elles vont remuer tout à l'heure, s'agiter... et drôlement!
Ah ! voici le chef d'orchestre à son pupitre... L'ouverture est jouée... la toile se lève... les acteurs vont et viennent en scène... Encore un moment... quand on en sera au finale du pre-
mier acte... Comme c'est long! Enfin, on y arrive... Il s'y lève de toute sa grande taille, et brusquement :
— Au feu !
Tout se passe comme il l'avait prévu, tout... Hésitation... panique... bousculade... A son tour, maintenant !... Les deux enjambées... il est devant la porte... la main à la poche, pour prendre la clef... Quoi? Qu'est-ce que ça veut dire?... il ne la sent pas, elle n'y est pas... Dans l'autre poche alors? pas davantage!... mais c'est impossible?... Oubliée?... perdue?... volée?... Le public se précipite, des voix hurlent :
— Gardien!... ouvrez!... La porte!... enfoncez-la !
Blanchet veut les calmer :
— Mais il n'y a rien... c'est moi qui ai crié... il n'y a pas de feu... c'était pour voir, pour
voir
On ne l'écoute pas .. la panique gagne...
Tout à coup, le gaz s'éteint dans la salle...
l'obscurité... Un cri immense de désespoir...
des écrasements, des gémissements... La clef,
la maudite clef!... Plus rien à faire maintenant... Pressé, bousculé dans le noir, Blanchet sent sous sa main le rebord des quatrièmes galeries... il devine l'orchestre là-bas, tout là bas, en dessous... Non, il ne survivra pas au mal qu'il a fait, et s'élançant dans le vide :
— C'est ma faute!... c'est moi!... c'est moi!...
...Quatre... cinq... six... sept heures!... Une sonnerie claire, bien connue... Sa chambre! 11 étend le bras... la clef!... Un rêve alors? Dieu soit béni!... Mais il n'en veut plus, de ces rêves-là : il en deviendrait fou !
Il se lève, s'habille, descend dans la rue, arrive au domicile de M. Sylviani. Il sonne... Personne. On se lève tard chez M. le directeur.
On ouvre enfin.
— Monsieur Sylviani ! . . .
— Monsieur dort... Impossible...
— Je veux le voir!
Au bruit des voix, M. Sylviani sort de sa chambre en toilette de nuit, les yeux gros de sommeil, boursoufflé, comique :
— Vous, Blanchet?... Quoi, quoi?... Le théâtre?...
— Non, monsieur, il n'est rien arrivé au théâtre. C'est moi... c'est cette consigne... je ne peux plus, voyez-vous, je ne peux plus... reprenez-la...
Et il lui tend la clef.
— C'est pour cela que vous venez me déranger?
— Excusez-moi, monsieur le directeur...
mais ça ne pouvait durer plus longtemps... une pareille responsabilité... j'avais trop peur, trop peur...
L'ancien ténor de la Dame Blanche eut un sourire méprisant. Etait-ce possible? Un vieux soldat! Il ne comprenait pas... Toutes ses idées étaient renversées. Puis, au bout d'un moment, sentant qu'avec son costume léger il allait se refroidir :
— C'est bien, monsieur Blanchet, dit-il, sévère et digne : à partir d'aujourd'hui, vous
ne faites plus partie de mon personnel.
Il prit la clef et rentra dans sa chambre en sautillant.
Blanchet descendit l'escalier. Sa place perdue, c'était dur!... Mais tout, oui, tout, plutôt que cette consigne maudite... Enfin, il en était délivré!
Quelques jours après, Blanchet, ayant repris le cours de sa vie paisible, arrivait au musée, le matin. A moitié coiffée, rouge, agitée, madame Guarrigues bondit hors de sa loge :
— Eh bien! monsieur Blanchel, en voilà un événement!
— Quel événement, madame Guarrigues?
— C'est-il Dieu possible ! vous ne savez pas? Lisez vite, lisez !
Elle lui mit un journal entre les mains.
Calme, Blanchet prit son pince-nez d'argent et lut. Un incendie épouvantable la nuit même, au Grand-Théâtre... Malgré les nou-
velles précautions, on comptait de nombreuse victimes, aux quatrièmes galeries surtout, le gardien préposé à la porte ayant été bousculé par la foule avant d'avoir pu ouvrir...
— En voilà un malheur, répétait madame Guarrigues, un malheur... un vrai malheur!
Mais Blanchet, sans s'émouvoir, secouant la tète, murmura ces simples mots :
— Quelle chance!
Tout entier à sa pensée, il ne voyait qu'une chose : il s'était retiré à temps, un autre que lui avait manqué à la consigne, au devoir!
« Monsieur et cher client,
» Nous avons le plaisir de vous annoncer que la première édition de votre volume les Hirondelles étant complètement épuisée, il y a lieu de procéder à un nouveau tirage.
» Veuillez prendre la peine de passer à la librairie pour vous entendre avec nous à ce sujet.
» Recevez, etc., etc.. »
» massol frères, éditeurs. »
Quand je reçus cette lettre, nous racontait l'autre jour Henry Didier, le célèbre auteur
dramatique, je crus mourir de joie et d'étonnemeut, plus encore d'étonnement que de joie.
• Epuisée, la première édition des Hirondelles, mon volume de début, un volume de vers! Et j'avais vingt-deux ans à peine, je ne connaissais personne à Paris, je n'avais eu aucun article, rien que quelques réclames payantes à la quatrième page des journaux!... Ce résultat inespéré, invraisemblable, en combien de temps avait-il été obtenu ? En un mois seulement !...
Alors, c'était un succès, un \rai succès?... J'avais donc du talent? Je commençais donc à être apprécié par ces contemporains que j'avais calomniés jusqu'ici, les accusant d'être rebelles à toute poésie, les traitant d'abominables « bourgeois » ?
Je ne m'arrêterais plus désormais... après ce volume, un second... j'y avais même déjà travaillé... en rêve! Puis viendrait le théâtre, ce puissant tremplin qui, d'un coup, vous jette en pleine renommée, en pleine gloire, dans les étoiles!... Et le roman?... Pourquoi
pas aussi le roman?... Je songeais déjà à des études psychologi ques profondément fouil lées , à des descriptions exactes et saisissantes... Mon cerveau travaillait... Toutes les folles ambitions de la vingtième année bourdonnaient dans ma tète... Je relisais sans cesse la bienheureus lettre... Je parcourais ma chambre en long et en large, rayonnant, avec de grands gestes....
— Eh bien! qu'as-tu, mon mignon?
La figure de mon grand-père venait d'apparaître dans l'entrebâillement de la porte, une figure bienveillante, finement rasée, le nez fort, les yeux vifs derrière les lunettes, la perruque bien peignée, encadrant de ses ondulations savantes les chairs calmes et rosées.
— Ce que j'ai, grand-père? Tiens, lis ! Quand il eut parcouru la lettre :
— Eh bien, quoi? tes vers sont assez jolis, il me semble!
— Mais songe donc, grand-père! C'est un succès inattendu!... On ne lit plus de vers!
— On lit les tiens... ça doit te suffire!
— Je crois bien !
— Alors tu es heureux?
— Si je suis heureux!
— C'est tout ce qu'il faut !
Il ouvrit sa tabatière, y puisa lentement et se barbouilla le nez, tout en me regardant avec un sourire dans les yeux.
Un quart d'heure après, j'étais chez les Massol.
Tout le monde littéraire connaît cette célèbre maison de librairie, ce vaste hall ajouré d'en haut, où les volumes, classés avec soin, s'étendent en files blanches, jaunes et bleues. Des balcons en bois courent le long des murs et y forment deux étages.
C'est un va-et-vient continuel d'employés, de placiers et de commis; de volumes et de papiers qui montent ou descendent, accrochés à de fines poulies. Une sorte d'usine intellectuelle dont la pensée imprimée est l'intarissable produit.
D'un bond, je montai au premier étage, au cabinet de l'aîné des Massol, celui qui s'occupe plus spécialement de recevoir les auteurs.
Je trouvai le cabinet fermé. Un bruit de voix s'en échappait. Le patron était occupé. Je m'assis sur un banc en attendant mon tour. Et tout en attendant, je me rappelais mon émotion la première fois que j'étais venu dans cette librairie. Avec quel battement de cœur je montais cet escalier, mon manuscrit sous le bras! Et quand j'entrais dans le cabinet de Massol, quel tremblement secouait tout mon être!... Il me recevait poliment, mais froidement. 11 avait raison, après tout! Un jeune homme de vingt ans, un inconnu, qui lui apportait quoi?... des vers!... Une denrée qui ne se vend guère en librairie! un roman, passe encore... mais des vers !
Il avait consenti à m'éditer cependant, à condition que je fisse les frais, bien entendu... Et depuis lors j'avais passé par toutes les émotions d'un premier volume : les épreuves qui arrivent tout humides encore de l'impression, pleines de fautes qui désespèrent et dont il semble qu'on ne viendra jamais à bout; les hésitations grammaticales incessantes ; les
ponctuations douteuses; les luttes sans cesse
renouvelées avec les typographes que 1 on traite in petto d'imbéciles et qui vous payent de la même monnaie ; la table à faire, le titre et le faux-titre à composer de façon à séduire l'œil de l'acheteur; la couleur de la couverture à choisir; le bon à tirer, ces trois petits mots qui n'ont l'air de rien, mais qui sont tout en réalité, puisqu'ils lancent la pensée de l'auteur au public, comme les trois coups, avant le lever du rideau, livrent la pièce aux spectateurs ; enfin, l'apparition du volume tout neuf, tout pimpant, aux vitrines des libraires, sur les boulevards, dans les passages...
Le cabinet de Massol venait de s'ouvrir. X..., l'académicien, en sortait, accompagné jusqu'à la porte par les saluts de l'éditeur. Un bon client, celui-là, et qu'on chauffait!... En arriverais-je jamais là, mon Dieu?
Massol me fit signe d'entrer, bienveillant et quasi-paternel. Il me pria de m'asseoir, et se carrant lui-même dans son fauteuil de cuir :
— Vous avez reçu notre lettre?
— Oui, monsieur Massol.
— Un volume de vers enlevé en un mois ! . . . Entre nous, je n'y comprends rien!
C'était peu flatteur : mais j'avais été trop étonné moi-même pour ne point excuser cet étonnement.
— Très drôle, ce qui se passe pour votre livre, continua-t-il ; on l'achète, mais on n'en parle pas... C'est la première fois que je vois ça en librairie... Très drôle, très drôle !
11 fut convenu, séance tenante, qu'on tirerait immédiatement cinq cents nouveaux exemplaires des Hirondelles, pour ne pas manquer la vente. En effet, quelques jours après, chez les libraires, je voyais mon cher volume s'étaler majestueusement, orné de cette formule flatteuse : deuxième édition.
Décidément, j'étais quelqu'un. Et cependant, la réflexion de Massol me troublait un peu. Personne ne parlait de mon volume, personne ne semblait l'avoir lu, excepté ceux à qui je l'avais envoyé... et encore!
x\près tout, me disais-je, je suis bien sot de me tourmenter de la sorte ! Puisque les
Hirondelles se vendent, c'est qu'on achète les Hirondelles] Qu'ai-je à demander de plus?...
D'ailleurs, le volume ne contient que des vers d'amour, des vers passionnés... Ce sont les femmes qui doivent se l'arracher!... Oh! les femmes ! . . .
Et, grisé par cette pensée, je croyais voir mon volume à couverture bleue entre les mains de toutes les grandes daines du noble faubourg qui le lisaient, le soir, dans leur lit, et s'endormaient en y rêvant !
Encouragé par ce premier succès, je m'étais mis au travail avec ardeur. Je fis ma première pièce, la Grand'mère, qui, comme vous savez, eut la chance de réussir à l'Odéon; puis vinrent les Victimes du Mariage au Gymnase, puis les Deux Frères à la Comédie-Française; puis d'autres encore... Je devenais un « auteur arrivé » comme nous disons; les années se passaient... et je ne songeais plus à mes Hirondelles, œuvre de jeunesse, timide essai désormais oublié.
C'est alors que j'éprouvai une des grandes douleurs de ma vie. Je perdis mon cher grandpère. Il s'éteignit doucement, soigné, chéri par nous tous jusqu'à sa dernière heure. C'était une de ces natures rares où l'égoïsme n'a jamais pu trouver place et dont la bonté active ne recule devant aucune peine pour causer quelque joie aux êtres aimés. Ames tendres et délicates qui s'oublient sans cesse pour ne penser qu'aux autres, s'estiment amplement payées par un sourire et font leur bonheur des bonheurs qu'elles peuvent donner !
Je me souviendrai toujours de l'impression douloureuse que nous ressentîmes quand, un mois après la mort de cet être cher, nous pénétrâmes dans son appartement. Il était resté tel quel, avec les anciens meubles, les objets familiers qui nous le rappelaient.
De fins rayons de soleil, glissant à travers les volets, tombaient obliquement sur le tapis à fleurs de la chambre, formant comme une grille dorée où des poussières volaient. Nous marchions sur la pointe du pied, nous parlions à voix basse. Il nous semblait qu'il était encore
là, dans ce grand lit aux rideaux fermés, ou dans ce fauteuil qu'il affectionnait, ou près de cette table sur laquelle il étendait son journal, faisait ses comptes avec cette saine ponctualité qu'il apportait dans les moindres choses de la vie.
Un domestique, nouveau venu dans la maison, ouvrit les volets brusquement, indifférent à une émotion qu'il ne pouvait comprendre. D'un coup, la lumière du dehors inonda toute la pièce, et avec elle une grande nappe d'air frais, apportant le brouhaha de la rue. La mort laissait entrer la vie.
Et avec la vie, ses nécessités cruelles. L'appartement du cher défunt allait être mis en location. Il fallait enlever les meubles, vider les armoires, faire place nette à l'inconnu qui viendrait le remplacer. Les morts vont vite, surtout dans les grandes villes, ces immenses ruches en perpétuelle activité. A peine un alvéole est-il vide de son bourdonnement de vie, qu'une autre vie s'y installe, ignorante de celle qui l'a précédée comme de celle qui la suivra.
Le déménagement commença. J'étais péniblement impressionné. Tout ce qui restait encore de mon grand-père me semblait se disperser, s'émietter peu à peu.
Cette existence régulière qui, pendant plus de trente ans, tournait dans ce petit espace, y avait laissé partout son empreinte. A chaque meuble enlevé, à chaque tiroir vidé, c'était un souvenir qu'on remuait, qu'on arrachait. Je n'ai jamais si bien compris le Sunt lacrymœ rerum du poète. Oui, ces mille riens accumulés depuis si longtemps souffraient cruellement, j'en suis sûr, enlevés sans pitié à leur place coutumière, à la tranquille obscurité où ils dormaient...
L'un de nous eut une exclamation étonnée et me montrant le bas d'une armoire quïl venait d'ouvrir :
— Henry !... viens donc voir!...
Je regardai aussitôt, et je vis... Oh! cher grand-père !... cher et excellent homme !... Je vis les rayons inférieurs de l'armoire remplis de volumes tout pareils, non coupés, revêtus d'une couverture bleue que je connaissais
bien... les Hirondelles! les Hirondelles!...
Elle était là, presque entière, la première édition de mon volume, cette édition si rapidement enlevée, « qu'on achetait et dont on ne parlait pas », comme avait dit Massol!... Je crois bien qu'on n'en parlait pas!... C'était grand-père qui l'avait achetée... C'était lui, ce public insaisissable ! Lui, ces belles duchesses que je me figurais dévorant mes vers, accoudées au milieu des dentelles de leur oreiller. . .
Je m'agenouillai, touchai d'une main tremblante ces volumes, intacts et vieux tout ensemble. Quelques-uns portaient les timbres des librairies les plus éloignées ; celui-ci venait du boulevard du Temple, tel autre des galeries de l'Odéon... Tout en les maniant, je croyais revoir le cher homme partant de son pied léger, ainsi qu'il disait, et trottant aux quatre coins de Paris pour acheter le volume de son petit-fils ! Je le voyais entrer dans la boutique, demander fièrement les Hirondelles, d'Henry Didier, prendre deux ou trois exemplaires — (le plus qu'il pouvait sans éveiller
les soupçons du marchand) — et les emporter sous son bras, riant en lui-même de sa ruse touchante. A peine rentré, il courait vite à cette armoire, y cachait son butin, heureux de voir la fîle s'allonger, s'allonger toujours... Pendant plus de quinze ans, il avait gardé son secret! Sa délicatesse n'avait pas voulu d'un remerciement auquel elle eût eu tant de droits !
Et je me souvins alors de la phrase qu'il m'avait dite, en souriant derrière ses lunettes, le jour où je recevais la lettre de Massol :
— Tu es heureux, petit?... Allons, c'est tout ce qu'il faut !
Oui, j'étais heureux, cher grand-père! Aucun des succès que j'ai eus depuis n'a égalé ce bonheur d'apprendre que la première édition de mon premier volume était épuisée. Je sais maintenant comment elle le fut... je connais ta ruse innocente... et à la joie passée est venue se joindre la reconnaissance profonde pour celui qui me l'a donnée... T'aimer davantage?... Je ne l'aurais pu. Mais ta touchante
attention m'a prouvé que ce qu'il y a de plus
attachant en ce monde, et de vraiment sublime, c'est la Bonté !
Henry Didier s'arrêta. Une larme coulait sur sa joue. Et tous, nous restions autour de lui, silencieux, doucement émus de l'histoire.
LE RICHISSIME M. MACKSON
Étendu sur un rocking-chair en paille, après déjeuner, je paressais délicieusement dans le jardin de l'hôtel parmi les orangers pointillés d'or et les palmiers frissonnant d'un imperceptible souffle. La baie de Cannes s'étendait au lointain, toute bleue. Sur la Croisette, derrière la grille, les voitures passaient et repassaient, dans une poussière dorée.
Et je me laissais aller à un doux « laisser vivre », au suave engourdissement intellectuel et physique qui vous prend à l'issue d'un bon repas, sous un ciel bleu, au soleil.
L'omnibus de l'hôtel venait de tourner et s'arrêtait devant le péristyle. Empressés, les garçons en tabliers de serge verte chargaient une lourde malle sur le haut de la voiture, plaçaient dans l'intérieur un sac de nuit et un portemanteau. C'était le départ d'un voyageur de marque, sans doute, car le maître de l'hôtel, un monsieur très grave, avait daigné y assister.
Près de lui se tenaient le portier, livrée verte, casquette galonnée, barbe en éventail — l'éternel Allemand qui se dit Suisse ; — puis le premier servant de la table, puis le garçon de l'étage, puis le petit groom au corselet de boutons d'argent, puis d'autres encore, toute la domesticité enfin, quêtant le pourboire au passage, la main ouverte, l'air obséquieux.
Le voyageur parut. Américain ou Anglais à coup sûr, soixante ans environ, grand, gros, rouge, vêtu dun ulster, coiffé d'une casquette verdâtre à oreillettes, il rentrait dans le type connu, jeté à un nombre incalculable d'exemplaires tout le long de la côte d'azur, chaque hiver.
LE RICHISSIME M. MACKSON 229
Il descendit les marches, s'avança vers l'omnibus, rapidement, avec l'allure d'un homme timide ou gène. Les regards inquiets de la valetaille le suivaient, trouvant la manne bien longue à tomber. Enfin il s'arrêta, fouilla dans sa poche, fit la distribution. Saluts, coups de casquette, souhaits de bon voyage. Au maître d'hôtel, un shake-hand. Et la voiture partit, emportant le voyageur.
Mais, dès les premiers tours de roue, les regards vérifièrent le pourboire donné, et, dun coup, les physionomies changèrent.
Etonnement, désappointement, ironie. Le portier poussa un « och! » très germanique, les garçons haussèrent leurs solides épaules, et le petit groom, au moment où l'omnibus tournait vers la rue d'Antibes, .esquissa un pied de nez compréhensible dans toutes les langues. Evidemment, l'étranger avait démérité.
Ce petit manège m'intriguait, et comme le maître de l'hôtel, — le monsieur grave — venait de mon côté, je lui demandai quel était
ce voyageur.
— Vous ne savez donc pas? me dit-il, étonné, froissé même qu'on ignorât qu'une telle personnalité fût descendue dans sa maison. Mais c'est le richissime M. Mackson!
Ce nom dit tout, n'est-ce pas? L'univers a répété ces deux syllabes qui sonnent à l'oreille avec un bruit d'or remué à la pelle. Qui n'a entendu parler de cette invraisemblable fortune, la troisième du monde entier? des mines d'or et d'argent toujours fécondes? des collections artistiques sans rivales? des merveilleux hôtels de New-York et de Paris où les fêtes se succèdent, faisant tomber sur les invités, aux heures cotillonnantes, une pluie de souvenirs qu'on n'a garde d'oublier sur sa chaise? Et l'histoire du tableau? Qui ne s'en souvient? Une toile de cent mille francs, signée par un artiste aussi grand de talent que petit de taille — « Tout en barbe », comme l'appelent les rapins — crevée, lacérée dans un moment de mauvaise humeur. Et vingt autres fantaisies de milliardaire, qu'on eût qualifiées de royales jadis, au temps où les rois pouvaient se permettre des fantaisies.
LE RICHISSIME M. MACKSON 231
Quoi! c'était là M. Mackson! et M. Mackson était avare au point de mériter le pied de nez d'un groom !
Je lis part de ma surprise au maître de l'hôtel. L'homme boutonné me répondit évasivement. La discrétion professionnelle lui fermait la bouche. Mais je sentis que ce silence était un blâme, et que son àme hospitalière se voilait d'une immense désillusion...
Quelques jours après, j'étais à Nice, pour le carnaval.
La première personne que je rencontrai, en arrivant à l'hôtel Westminster, fut M. Mackson qui y débarquait en même temps que moi.
Pour gagner ma chambre, au cinquième — étage et prix élevés — je montai dans l'ascenseur. L'Américain y monta après moi.
Nous nous élevâmes de conserve, dans la cage de verre. Et ce ne fut pas sans une certaine émotion que je me sentis en l'air, en tête à tête avec un homme si riche.
Je profitai de la circonstance pour l'examiner
mieux. Je remarquai qu'il avait l'air simple, bon et plutôt triste. Il se tenait, comme gêné, dans un coin, sur une chaise, sur une seule chaise! Son portemanteau était placé sur ses genoux, en travers, et ses deux mains, médiocrement gantées, reposaient sur le portemanteau. Quelle piteuse attitude pour un tel homme! Quoi! Personne à sa suite, pas un courrier pour retenir les logements, pas même un domestique pour porter les menus bagages?
Mon étonne ment s'accrut encore quand je vis que, dans notre montée rapide, nous dépassions le premier et le second étages, pour ne nous arrêter qu'au troisième! Etre logé si haut, avec une fortune pareille! Décidément cet homme était un pingre.
Le hasard se plaisait sans doute à attacher ma barque chétive à cet énorme galion, car le soir, à table d'hôte, je me trouvai le voisin de M. Mackson. Dîner à table d'hôte, lui, comme le premier venu! Le bruit de son
LE RICHISSIME M . MACKSON 233
arrivée s'était déjà répandu dans l'hôtel, car je vis plus dune miss blonde chuchoter en le regardant.
Nous mangions silencieusement, l'un à côté de l'autre, sans nous adresser la parole. Il avait une bonne fourchette, d'ailleurs, le milliardaire, et avalait les plats avec un appétit qui ne se démentait pas un instant. Quel estomac devait être le sien pour avoir pu résister aux pantagruéliques menus dont il avait l'accoutumance! Navais-je pas lu qu'il donnait vingt-cinq mille francs à son chef, et que celui-ci était tenu de ne pas lui faire manger deux fois le même potage dans toute l'année? Trois cent soixante-cinq potages par an ! Et le reste à l'unisson, sans doute. Comment trouver encore quelque intérêt à la dinde étique des hôtels, découpée en incalculables morceaux, à coups de hachoir?
M. Mackson se leva parmi les premiers et gagna la porte silencieusement. Je pensais en avoir fini avec la vue de cet homme que son avarice me rendait déjà haïssable. Erreur! comme j'entrais au fumoir, quelques ins-
tants après, je l'aperçus, assis sur le canapé, devant une demi-tasse de café, et fumant un cigare.
J'allai m'asseoir à l'autre bout du divan, et, de môme que nous avions mangé tout à l'heure, nous nous mîmes à fumer silencieusement, lui, plongé dans la lecture du Times, moi parcourant un Courrier du Littoral, vieux de quinze jours.
Un domestique entra, apportant cérémonieusement à M. Mackson une lettre sur un plateau.
L'Américain prit la missive, la parcourut, puis la rendant au porteur :
— Pas moi... ce n'est pas pour moi!...
Il disait cela avec un tremblement dans la voix, très rouge, comme fâché. Le domestique disparut.
Cinq minutes après un autre domestique revint, porteur d'une autre lettre. La même scène se renouvela de point en point, même refus de M. Mackson : — Pas moi... ce n'est pas pour moi ! Et il ajouta entre ses dents : — Wkat a misérable life ! Quelle vie !
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Puis, jetant rageusement son cigare, il sortit.
Je crus comprendre. C'étaient sans doute des demandes de secours qui lui arrivaient en masse. En lisant son nom dans la liste des étrangers, les nécessiteux de Nice — décavés de la roulette, inventeurs méconnus, filous internationaux, etc., etc.. — ■ tout cela s'adressait à lui pour obtenir quelque subside. Assurément, parmi ces solliciteurs, bien peu devaient être dignes de pitié : mais était-ce une raison pour les repousser de la sorte, sans autre examen? Riche comme M.Mackson, ne devait-on pas avoir le cœur ouvert à toutes les misères humaines et les secourir, même en faisant fausse route? Au lieu de cela, ne voilà-t-il pas qu'il se dérobe, se récuse, se renie lui-même, se plaint des obligations généreuses que lui impose son nom!
Le lendemain, à la fête des fleurs, je l'aperçus encore. Il était seul dans une Victoria modeste, à peine ornée de quelques feuillages. Il me reconnut et me bombarda d'un bouquet de violettes, un seul bouquet d'un sou. Je
lui répondis vigoureusement avec une artillerie bien plus distinguée, quelques roses et des mimosas. Je n'étais pas fâché de lui donner une leçon de prodigalité.
Le soir, je ne le vis pas à table d'hôte, mais, comme j'en sortais, je l'entendis discuter avec le portier de l'hôtel le prix d'une fenêtre pour la Fête des confetti. L'homme lui demandait dix louis. Or, le matin même, j'en avais trouvé une pour vingt-cinq francs. Il était évident qu'on tirait sur lui à boulets rouges. Lui, avare toujours, se défendait comme un beau diable. Le portier le regardait, flegmatique et méprisant. Ah ! s'il avait été un M. Mackson, lui! Ce n'est pas une simple fenêtre qu'il eût louée, mais cinq, dix fenêtres, un étage tout entier, une maison tout entière !
Si antipathique que me pût être sir Mackson, cette exploitation de la richesse me répugnait, en même temps qu'une curiosité me prenait de mieux connaître cette éblouissante personnalité. Aussi, sans trop réfléchir, cédant à ce double sentiment, je m'avançai et lui pro-
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posai de partager ma fenêtre. J'étais seul, cela ne me gênait en rien, m'amusait au contraire. Ce serait une excellente occasion de m'expliquer à moi-même cet homme mystérieux.
Ma proposition letonna d'abord. Mais, bien vite, je lus comme une sorte de reconnaissance dans ses yeux, qui devinrent très doux, avec cette nuance de mélancolie déjà remarquée. Il accepta sans se faire prier. La bataille des confetti devant avoir lieu le lendemain, il fut décidé qu'aussitôt après déjeuner, nous nous rendrions ensemble rue Saint-Françoisde-Paule, où était la fenêtre louée.
Quant au portier, inutile de dire quel regard furieux il me lança. Je lui faisais manquer une superbe affaire. C'était un Allemand, je m'en consolai.
Qui n'a pas vu la bataille des confetti à >ace, ne peut avoir qu'une idée imparfaite de la gaieté de tout un peuple.
Dans la vieille rue Saint-François-de-Paule, pavoisée, enguirlandée, c'est un va-et-vient,
un grouillement de foule indescriptibles. Bleus, roses, blancs, rouges, verts, lilas, jaunes, noirs, les masques se mêlent, se heurtent, s'interpellent. Sous la pluie crépitante des confetti, des chars passent magnifiquement ornés, chargés de groupes travestis. Les cavalcades et les analcades (c'est le mot d'un français douteux employé dans les programmes) se succèdent gracieuses ou grotesques, rivalisant d'élégance ou de fantaisie. Les voitures, entièrement tendues en blanc et en bleu, s'avancent à travers la foule, avec des apparences de chars antiques, remplis de dominos encapuchonnés. De temps en temps, un arrêt se fait dans cette mer aux vagues multicolores. Un air de danse éclate. D'un coup, les masques s'empoignent à bras le corps, se mettent à sauter follement, furieusement, avec l'allure bouffonne et libre d'êtres qui voient à peine et ont conscience de n'être pas vus. Une ivresse de bruit et de mouvement vous prend. On sent frissonner en soi « l'âme italienne » faite de soleil et de lazzis... De la fenêtre louée, nous regardions,
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M. Mackson et moi, cet éblouissant spectacle. La chambre que nous occupions était, ainsi que nous l'avait appris la logeuse, non sans une certaine fierté, celle de la mère de la Dugazon du théâtre municipal. Pauvre chambre, vaguement meublée d'un lit, dune toilette-commode et de quelques chaises. Le garni et toute sa navrante horreur. Dans un coin, une malle, une vaste malle pelée d'actrice, où les humbles nippes maternelles devaient s'empiler modestement dans les coins pour laisser la place d'honneur aux robes et aux costumes ternis de 1' « étoile ».
Sur le rebord de la fenêtre, entre l'Américain et moi, se dressaient deux grands sacs de confetti, déjà à moitié vides. Nous y plongions à chaque moment nos petites écopes en zinc et lancions à toute volée la grenaille blanche, non sans essuyer des ripostes furieuses qui cinglaient nos masques. Mais si passionné que je fusse à ce jeu, je ne cessais d'observer mon compagnon.
A vrai dire, mon enquête ne progressait guère. M. Mackson était un silencieux. Pen-
dant le trajet que nous avions fait à pied de l'hôtel à la rue Saint-François-de-Paule, c'est à peine s'il m'avait dit vingt paroles. A toutes mes questions sur les Etal s- Uni s, sur New- York, sur ses voyages (sujets généralement inépuisables avec les Américains) il avait répondu évasivement. Une seule fois, comme cette expression : « Votre immense fortune » m'était venue aux lèvres, il avait haussé les épaules et pressé le pas, ainsi qu'un homme agacé. Dans la chambre môme mutisme, même impénétrabilité. De plus en plus, il me faisait l'effet d'un être mélancolique, lassé, affaissé.
Mais quand, au premier coup de canon annonçant l'ouverture de la fête, il revêtit son domino et commença la bataille, il me sembla subitement transformé. Ses gestes s'accéléraient, ses grands bras décrivaient des ronds fantasques, ses longs pieds ne pouvaient tenir en place, et il riait — oui! il riait — d'un bon rire épanoui. Bref, il donnait tous les signes d'une joie extrême. Depuis l'instant où, semblable à un chevalier de moyen âge, il avait
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coiffé son casque en fil de fer, on eût dit un un autre homme...
Le temps passait. Nous nous escrimions sans relâche. Nos munitions, plusieurs fois renouvelées, sepuisaient encore. Le pavé de la rue, les trottoirs disparaissaient sous les confetti accumulés, semblables à une grêle qui ne fondrait pas. L'animation devenait moins grande; la bataille tirait à sa fin. On frappa à la porte. Nous nous retournâmes.
— Entrez! fit l'Américain.
Un groom parut, porteur d'une lettre pour M. Mackson,très pressée, paraît-il. Un inconnu était venu l'apporter à l'hôtel, avec prière instante de la faire parvenir au plus vite.
Mon compagnon haussa les épaules, enleva son masque, lut le billet. Il murmura entre ses dents : « Jusqu'ici ! » et congédiant le groom :
— Pas de réponse ! dites qu'il n'y a pas de réponse !
Et il ajouta, comme il l'avait déjà fait hier :
— Pas moi! ce n'est pas moi.
Le groom disparut.
La bonne humeur de M. Mackson s'était évanouie. Il avait jeté son masque sur le lit et marchait de long en large dans la chambre. Il s'aperçut que je l'observais, sembla prendre une résolution, me tendit la lettre :
— Lisez, fit-il.
Comme je l'avais supposé, c'était une demande de secours. « Quarante ans... très malheureux... aucune chance... la misère... les enfants... appel pressant à l'inépuisable charité de M. Mackson... cinq cents francs, rien que ciuq cents francs, une bagatelle pour lui, avant ce soir, ou sinon, on en finira avec la vie... il aura causé la mort d'un homme... etc., etc. » Bref, la formule ordinaire , avec trémolo dramatique, formule rarement vraie, mais toujours navrante. Pour être indigne, la pauvreté en existe-t-elle moins?
— Vous le voyez! fit l'Américain dès que j'eus finis de lire la lettre; jusqu'ici! ils viennent me poursuivre jusqu'ici !
— Que voulez- vous? répondis-je. Fortune oblige, et quand on s'appelle M. Mackson...
Il se redressa de toute sa haute taille, et,
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furieux, les yeux injectés, me saisissant presque au collet :
— Ce n'est pas moi, entendez-vous, pas moi... mais l'autre ! le richissime! je ne suis pas le richissime, moi; riche, oui, mais richissime, non, non!... Ah! quelle vie! quelle vie !
Il me fit signe de m'asseoir près de lui, et continuant, plus calme, tandis que le bruit de la rue montait à nous, par bouffées joyeuses :
— Oui ! dit-il, comme tout le monde, vous avez cru que j'étais M. Mackson... Oh! ce Mackson! je ne l'ai jamais vu, je ne le connais pas, et je le hais. Oui ! je le hais, car il a fait le malheur de mon existence! Partout, toujours, c'est à moi qu'on s'adresse quand on croit s'adresser à lui... A peine suis-je arrivé dans une ville que me voilà découvert , signalé... Et les lettres pleuvent... les suppliques... les prières... les menaces... car on me menace aussi, monsieur, et on a déjà dû me tuer plus de deux cents fois... Oh! que l'humanité est triste ! Quelles plaies innombrables ! . . . Quelles platitudes devant la richesse !
Quelles bassesses ! Quelles ignominies! Et je reçois tout cela... et je lis tout cela... et je renvoie tout cela... car je ne suis pas le richissime Mackson, moi, c'est l'autre ! Je le dis, je le répète... mais on ne veut pas me croire... Et tenez, vous-même, en ce moment, vous ne me croyez pas !
Il parlait avec une volubilité extrême, avec des gestes de fou, mais sa conviction était telle que je ne doutai pas de sa sincérité.
— Non, lui dis-je, je vous crois, je vous jure que je vous crois...
Les larmes lui vinrent aux yeux et il me tendit la main, très ému.
— Si vous me croyez, continu a-t-il d'une voix adoucie, vous devez me comprendre et me plaindre... Passer partout pour un avare, pour un égoïste... Laisser toujours après soi une réputation d'homme sans entrailles... Avoir conscience de semer partout le mépris, la haine même, quand on se sent au contraire le cœur plein de mansuétude et de pitié... On devient bien vite méchant, je vous le jure... On en veut à tout le monde... Tout inconnu