LE DERNIER MOT
Un soir, entre tous, m'est resté mémorable, non tant par l'appareil de fête qui l'illustra — guirlandes de fanaux au dédale des massifs, sous les arbres pavoises de banderoles, orehestres si doux qu'ils semblaient la voix même de l'Eté, et sous les étoiles une eau endormie où flottèrent, en nénupbars de clarté, les reflets floraux des lanternes qu'y mira le circuit des bosquets illuminés, — que pour avoir, heureusement, trangressé la loi de silence que nous impose l'effrayante Sagesse moderne qui nous dit de ne pas distraire la Femme de son rôle de prestige et d'illusion, de ne la vouloir autrement que hanteuse voilée et muette de nos rêves, d'oublier l'empreinte de ses pas aux chemins perdus, et nous engage à honorer la magie de ses yeux
seulement comme des souvenirs d'étoiles sans inquiétude de la source mystérieuse de leur radiance ou à l'assaillir, sans paroles et sans lendemain, de la brusque agression d'un désir. Car, malheur à qui veut savoir si telle passante ineffable n'est pas l'Enchanteresse qui instruit quelques hardis élus de la raison de sa splendeur !
Pourtant au hasard des allées et parmi le tumulte des musiques, je l'ai reconnue et discernée comme oslenla oire d'indéniables marques révélatrices et d'indices d'être une de celles dont le sens de leurs pas est l'énigme éternelle des hommes qui subissent leur magnétique attirance, une de celles dontles yeux entrevus dardent pour toujours des lueurs d'astres.
Le diadème roux de sa chevelure disait quelque origine fauve et royale de Dominatrice et de Chasseresse, la blancheur de sa chair décelait une naissance divine parmi des écumes et des flots, l'éclat astral de ses yeux était comme le retlet perpétué par son regard d'une lumière supérieure, les pierreries de sa robe et de ses parures une preuve de son passage stellaire et la poussière gemmale de sa route merveilleuse à travers des mondes
inconnus de clartés vers noire race déchue dont l'adoration ravie de sa venue devait se contenter de la surprenante faveur devoir un instant le délice de sa beauté.
Et, tandis qu'elle promenait sous la calme nuit son apparence d'Isis, je me suis approché disant :
« Votre isolement divin en cette fête et parmi ces hommes et ces femmes obtient l'honneur du silence, et cette abstention de tout autre hommage direct m'apprend que vous êtes, à leur insu et par celte crainte qu'ils manifestent de votre approche, sacrée, et que, plus belle que toutes, vous leur êtes d'une race étrangère par votre descendance sidérale et insolite. Un attrait inconnu émane de vous, et sans avoir l'orgueil de nous croire appariés par quelque destin invincible je ne veux pas, sans vous avoir interrogée, laisser votre apparition s'affranchir de sa présence ici par quelque sortilège, car vous devez disposer de mystérieux moyens d'évasion, signifiés par celle aile perplexe, chimérique et captive qui tressaille en vos mains.
« Et malgré votre éventail dont le signe impérieux refoule mon élan et disperse de sa brise jalouse les mots de mon aveu, je vous suivrai.
« Que vos barques peintes fendent de leurs proues l'eau [qu'elles divisent en scission ondulatoire de bandeaux de chevelure ou frôlent de leurs lianes les roseaux des rives restreintes, je vous suivrai, nageur obstiné à vous persécuter de mon effort haletant, et joyeux de sentir à ma poitrine la ride de vos sillages ; aux chemins de la terre je poserai mes pas en l'empreinte des vôtres, marcheur inquiet et lié aux remous de parfums de vos traînes.
— Et en ses mains l'éventail battait comme une rame prompte à me distancer.
« Si vous montez en des chars merveilleux qu'emporte l'ailé quadrige des colombes dont les becs tiennent des roses qu'effeuillent les venls du ciel, je m'accrocherai des ongles aux ciselures des parois, si vous confiez votre fuite au dos de la Chimère, j'enfourcherai derrière vous sa croupe d'écaillés, et le même vol nous enlèvera !
— Et l'éventail palpitait sa moitié d'indistançable envergure.
« Car je ne suis pas de ceux qui se contentent de voir passer l'être surnaturel et s'extasient à jamais de son apparition éphémère ou le dépouillent comme une proie.
« Je veux connaître le sens de vos attributs
divins, ouïr le secret de votre voix, peser le poids de vos gemmes et savoir à quelle source de feu céleste votre regard emprunte la profusion de sa lucidité. »
Et la Victorieuse souriant de cette curiosité péremptoire et ingénue ferma son éventail perplexe comme pour renoncer à toute fuite et à tout projet do disparaître, et me tendit ses lèvres, pour qu'en ce soir mémorable j'apprisse le secret de sa voix, l'arcane de ses yeux et la provenance de ses pierreries.
En guise de signet,
La Couronne des Gnidiens
a Paul Adam.