LA COURONNE DES GNIDIENS
Un ami qui aime à précautionner ses anecdotes de dissertations justificatives de leur à propos discourut ainsi devant moi, non sans justesse, mais avec un peu d'exagération :
« Certaines circonstances de la vie favorisent une vue des passions à un état où elles ont un attrait particulier fait du mélange que l'on perçoit de leur secret et de leur évidence. Elles intéressent alors autant h cause d'une sorte de divination qu'il en faut avoir que d'une espèce d'assurance qu'on en appréhende. Une telle situation, qui est entre supposer et constater, a L'avantage de ne pas restreindre à une certitude ni d'exposer aux risques du soupçon, mais de participer de l'un et de l'autre.
A ce moment, ces passions sont encore
renforcées de tout ce qui les réprime et les contraint et n'ont pas subi celle diminution où leur achèvement les disperse.
Leur demi secret, saisi au passage, procure une sensation analogue à celle qu'éprouve l'esprit à isoler, du texte qui les environne, certains mots pour en jouir plus à vif et ne tti fier les idées de beauté, de gloire ou de terreur qu'ils représentent par eux-mêmes, en dehors de l'emploi momentané dont ils se varient et se dénaturent, selon l'ordonnance d'une phrase où ils fondent l'apport de leur sens et son prestige essentiel.
Telle passion donc, apparue dans l'éclair d'un regard, en suspens, et à l'instant où elle se résume au point extrême de sa force avant de se déterminer à quelque action et, par là, cesser d'être mentale el intérieure pour emprunter à des moyens d'un autre ordre le signe du surcroit de violence où elle se précipite, telle passion, surtout si sa velléité s'atrophie el avorte, si son progrès s'arrête avant d'avoir eu recours à quelque trop visible indice qui la rendrait aperle a la connaissance de tous, m'émeut d'être ainsi in ci un pie le et stérile et, si son bouillon s'épuise avant d'avoir jailli, j'en garde une impression plus
CONTES A SOI-MEME lu">
anxieuse, par ce même goût du mystère qui fait que le remous, girant sa torsion sournoise en l'eau profonde, noire et à jamais muette du monstre probable et interne dont l'agitation cachée a produit la terrifiante ride oscillatoire, m'intrigue et me fascine plus que la vague qui cabre la colère de la bête surgie et visible qu'elle façonne de la véhémence de son
écume.
Parfois, parmi les passants qui
hantent la vie, on assiste à ces provocations mystérieuses d'un sentiment du fond de l'âme qui le recèle ; la preuve de sa présence, s'il ne les enténèbre, luit en des regards inoubliables. On v voit la haine ou la douleur. Le désespoir y" congèle ses larmes froides. La colère y brûle sa torche et l'amour y montre ses noires forêts plaintives de colombes, puis, la minute furtive dont on eut le frisson se réalise ailleurs, loin de nous, autre part, à quelque tournant que nous avons dépassé déjà en l'infini circuit inverse qui nous mène, et on se souvient d'avoir vu la main qui va frapper, la lèvre qui va sourire, les yeux qui vont pleurer, sans que l'écho du heurt nous soit parvenu jamais, ni que le fard du sourire et la scintillation des larmes aient duré jus-
toi
CONTES A SOI-MKME
qu'à m ilic approche au tain oublieux d'aucun miroir !
C'est ainsi qu'il m'est arrivé d'assisier à un spectacle dont j'ai senti l'importance mystérieuse sans que rien d'apparent en soit résulté. J'eus l'impression, celte fois, non seulement d'un être mais de plusieurs, d'une foule, presque, animée un instant d'une même passion intérieure, invisible, tacite et pourtant manifeste bien que nul signe ne l'ait trahie à son arrivée à un point de risque prodigieux, aune sorte de faite vertigineux où elle se tint en un équilibre d'angoisse, extrême et dangereux, pour redescendre ensuite le revers qu'elle avait gravi et s'amortir en son propre oubli.
Souvent, le danger de ces passions qui finissent par atermoyer et défaillir est conjuré par une sorte d'infirmité originelle qui veut que d'èlre conçues les épuise et que la force leur manque ou l'occasion pour devenir effectives. Elles avortent d'elles-mêmes; et c'est de leur détritus que l'àme s'envenime et se corrompt. L'excès accompli porte en soi sa purification, et le fait d'avoir été l'annule, tandis que, rompu en son progrès, il répand une irritation dont il renaîtrait.
Souvent aussi de pareils mouvements
trouvent un exuloire artificiel et figuratif. L'âme s'allège de leur poussée en les supposant continués par des êtres imaginaires que le livre ou le théâtre lui fournit. L'esprit se crée des lieux où il se purifie de ces passions par leur représentation fictive à laquelle il participe et où il trouve un exercice adjuteur et inotTensif.
J'ai toujours aimé le bal masqué,
quoique un goût strict ait le droit de s'offusquer du disparate qui s'y montre et du ridicule qu'il comporte, mais je l'aime parce que j'y prends une façon un peu grossière, encore qu'assez sûre, d'y avoir quelque vue des passionsetde leur particularité. L'habitqu'un homme ou une femme endosse pour s'incarner un soir n'est pas tout à fait indifférent à qui se préoccupe de leur être au point de ne rien négliger de ce qui peut lui en éclaircir le mode. Leur nature intime s'y révèle, et il y a chance qu'il y ait, aux choix de tels atours emblématiques, par l'ignorance même chez ceux qui les adoptent de ce qu'ils peuvent signifier, certaine absence d'hypocrisie ; je crois que chacun, en pareille occurrence, se vêt inconsciemment des couleurs de son âme ou, au moins, des nuances de son caractère.
La prétention ou la vanité, en se déguisant, se transforme sans se modifier, et je ne sais quoi de la nature secrète de chacun me semble apparaître dans la mesure où il cherche à s'embellir ou à se défigurer.
Celui qui arbore l'armure d'un paladin n'exalte-t-il pas quelque don quichottisme natif; l'habit de cour pronostique chez qui le vêt le regret des mœurs qu'il permet ; d'autres costumes dénotent l'intrigue ; plus d'un travesti mythologique ou romanesque est l'hiéroglyphe facile qui indique l'être réel et fondamental, plutôt qu'il ne dissimule le personnage usuel, et tel diadème de reine imaginaire est, plus conforme qu'on ne croit à tel orgueil qui sourit de s'aftirmer, à l'insu de tous et de soi-même.
Ce fut, dans le but de constater une fois de plus cette apparence que prennent pour mon esprit averti les assemblées de ce genre, autant (pie pour jouir du luxe que prête à ses hôtes d'un soir le somptueux hôtel de MraeX., que je pris part à la fête qu'elle donna, au printemps d'il y a deux années, et où on se souvient peut-être qu'une assez mystérieuse étrangère, alors célèbre, inaugura, comme commentaire d'un Destin équivoque et semi-
royal, cette admirable couronne de pierreries qui représentait on ne sait quel sacre audacieux du s;>rt et dont l'appas incandescent provoqua ce singulier conflit de concupiscence et d'une autre cupidité qui m'eût comme témoin peut-être et pour unique dépositaire.
Le bal était à sou milieu et, sous les hauts lustres parmi les guirlandes, l'ensemble s'en était immobilisé. L'affluence des survenants diminuait assez pour que toute venue y fût distincte et ne pût passer inaperçue. La vaste salle regorgeait, et toute arrivée bénéficiait, avant de se perdre en la masse où elle s'ajoutait, d'une minute d'attention à son entrée à travers une double baie d'observateurs inclinés pour le salut d une reconnaissance ou curieux d'un coup d'œil à un incognito passager. Quoique la diversité des couleurs fit l'assemblée moins compacte et qu'un certain effet de mosaïque empêchât qu'elle ne lût trop confuse et n'en parut plus nombreuse par son amalgame, il était évident qu'il y avait là une agglomération considérable d'êtres variés et occupés pour la plupart, en regards, tlirts et causeries aux diverses manœuvres de la concupiscence. Si on avait voulu caractériser la tenue de cette foule on aurait pu la dire
amoureuse, et c'est àcel état qu'un événement
subit et perturbateur vint apporter une diversion.
Justifiant un nom étrange, sonore et métallique, jeté de la porte, une femme en Ira dont toute la personne ne proclamait rien d'autre, par la nature de sa beauté et de son ajustement, que la vertu de la richesse. Tout entière elle en éialait le redoutable prestige, même en ses yeux clairs et analogues à des sapbyrs. Sa chevelure, évocatoire de l'or, était sommée logiquement, comme pour résumer la matière qu'elle semblait, d'une indescriptible couronne de pierreries dont la prodigieuse diamantation scintillait! C'était comme l'écume d'une source adamantine et froide dont le Ilot eût ruisselé sur toute l'éblouissante Advenue. A ses épaules, en gouttelettes, s'irisaient les lueurs du bain mystérieux et sa robe entière portait les traces de l'extraordinaire immersion.
Une telle apparence offrait cette singularité dû reléguera sa vue l'idée de luxure bien loin parmi les moyens de celle richesse et non an nombre de ses avantages, préalable et non conséquente! La chair était là, intangible de tanl d'éclairs qu'elle irradiait. On la sentait
avoir été le lot d'êtres disparus dont le souvenir était sur elle, à peine, par l'éclat criminel de quelques rubis épars.
Un frisson général et complexe traversa l'assistance et j'en ressentis la seconde fugitive, périlleuse et infinitésimale. Je compris instinctivement le danger que courait cette belle Dame à s'aventurer ainsi parmi la captatrice entente possible du Désir.
Pourquoi ainsi donner l'idée de ne pouvoir appartenir qu'au mérite exclusif des attributs dont elle portait l'exemple? Avait-elle pensé en anéantissant autour d'elle tout sentiment de luxure à quelle cupidité elle provoquait chez tous envers les moyens de l'avoir ?
Outre qu'elle réveillait, par son ostentation, le vieux goût inhérent du trésor qui est au fond de nous, elle suscitait de sa convoitise somnolente un appétit forcené avec un excès que justifiait celui de sa beauté? Songeaitelle au rapt possible dont pouvait être l'objet sa splendeur provocatrice? Halluciné et dans une vision sanglante et rapide, je vis, comme si chaque costume aux épaules convulsives eût été de l'âme même, l'hostilité enragée et encore hésitante de la foule qui l'entourait prête à la déchirer au nom de la passion sym-
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holique dont ils portaient, à leur insu, l'insigne révélateur.
Les sournois, les perfides, les violents, les brutaux, depuis le Satyre velu jusqu'à l'Harpagon râpé, du Chevalier stupide jusqu'au Berger folâtre, en tous, le germe de cupidité surchauffé allait éclater et se répandre selon la force du véhicule passionnel qu'il trouverait en chacun d'eux.
Et, pour cette prodigieuse curée de pierreries scintillantes et tentatrices, du poing qui arrache, de la main qui chippe, des doigts qui volent, tous, en une bousculade effrénée, allaient se précipiter sur elle, la dépouiller de ces splendeurs et, à travers les salles abandonnées, en le scrupuleux silence que scelle la connivence d'un forfait, emporter, chacun sous son manteau, vers quelque cachette nocturne, une parcelle du trésor obtenu, tandis que, sur le parque! désert, luisanl sous la vacillation de mille lumières comme une onde d'or fluide, le corps, intact, nu. et à peine blessé de quelques grilles hâtives, parmi l'ai ion dance naturelle de sa chevelure, gésirait à jamais inoublié de mon imaginaire horreur! »
Mon amis'étail fort animé sur la lin de son
récit et pour lui laisser le temps de reprendre contenance je me levai et me haussai jusqu'à un rayon de la bibliothèque.
Oui, lui dis-je, en ouvrant un vieux livre que j'en avais tiré et que je feuilletais, tu as eu raison de craindre pour elle. II y avait là v.n péril analogue à celui que rapporte Plutarque, en son traité îles Oracles rendus en vers, avoir été encouru et subi par la courtisane Pharsalia, et je lus :
« La couronne des (1 indiens, que Philometus, le tyran des Phociens, avait donnée à la baladine Pharsalia, fut cause de sa mort, car estant passée de la Grèce en Italie, un jour comme elle jouait et dansait au temple d'Apollo, en la ville de Métapont, ayant cestc couronne sur la leste, les jeunes gens de la ville se ruans sur elle pour avoir l'or de ceste couronne, et combattans, les uns contre les autres à qui l'aurait, deschirèrent en pièces la baladine. »
Soirs intimes et mondains
a Albert Mockel et Pierre Olix En souvenir de la Wallonie.
écrits en 1889