‹ Contes à soi-memeChapitre 9 sur 23 · AUX RIVES · texte numérisé non relu

AUX RIVES

Le fleuve passe, isolé par la stérilité sablonneuse de ses rives de la plaine riche de verdures et d'arbres, et les hauts peupliers limitrophes de la terre fertile simulent par le frisson de leurs feuilles un palpitement d'ailes innombrables et captives, remuées d'un désir d'essor à l'attrait de l'onde claire qui dévale là-bas et vers laquelle s'étire l'allongement désespéré de leurs ombres.

Ce pays me fut doux, plane et mobile de la quadruple ondulalion concordante du fleuve, du sable, des prairies et des collines de l'horizon — ce pays de silence et de quiétude, de grasses terres, d'arbres et de vignobles, central et tranquille, étalant sous l'amplitude libre du ciel ses paysages que ne borne pas l'obstacle des montagnes et que ne ronge pas

l'éternel grondement à des côtes de la dévorante Mer.

Au niveau de ses berges plates et désertes, reflétant de stricts mirages de nues ou répétant en son flot presque la pureté de l'azur céleste, le fleuve, coulant par masse compacte et unie, divergeant en méandres ou simplifiant en torpeurs élargies, suit la courbe des rives, contourne la cavité des anses, se heurte aux proues d'îlots épars, va tantôt profond eu l'aise de son lit ou glisse en mince transparence jaillissante à des cailloux.

A l'aurore, l'eau neuve et soyeuse se fond vers midi en huiles de métal en fusion étincelante et s'apaise, au soir, en stagnances de tranquilles miroirs que nul diamant n'a rayés et où apparaît la face pâle et chauve de la Lune.

L'éternel mouvement onde compense l'immobilité de notre fatigue qui s'est assise là, et mêle à la perpétuelle mouvance de l'eau le souvenir des routes parcourues, des jours successifs, des joies fugaces, tout l'instable et le momentané dont la fuite est notre vie même.

Là, j'ai lavé la poussière des chemins, le sang des blessures, la honte des défaites, et

ma lassitude s'accoude pour jamais en silence sur les grèves rousses dont le veut modifie les ondulations et amasse à mes pieds en plis de linceul le sable qui d'oubli me recouvrira tout entier ; et puisse mon corps bosseler, de son monticule tombal, l'aridité des fluviales dunes !

CHATING

En ire leurs doigts la consumplion des cigares s'évaporait en volutes de fumée bleuâtre montant vers le plafond y nouer ses moindres peu à peu évanouis en la haute nuit de la chambre parfumée d'une triple odeur de tabac, de cuirs précieux et de fleurs.

L'étoutîement des tentures promettait aux paroles d'y mourir sans échos autres que la vibration de leur propre gravité en l'âme des deux solitaires d'un soir qui les proféraient.

Les yeux au foyer où couvait sous la cendre une rougeur ignée, l'un tisonna ainsi les chimères d'autrefois enfouies en le cinéraire repos de son cœur :

« C'était une après-midi de Novembre, aux

vitres fondant les larmes adamantines d'une précoce gelée...

« Elle allait et revenait d'une allure impérieuse et brève, le regard endurci d'une résolution définitive jusqu'en sa manière de brusquer péremptoire les fermetures des meubles où ses mains heurtaient aux clefs et aux poignées leurs bagues.

« Emané des vêtements, des lingeries et des sachets un parfum errait comme un vestige odorant, épais, comme un oiseau de passé, lent à résoudre son envolée, et j'étais sans parole devant cette reprise d'elle-même et ce départ dont l'irrévocabilité se manifestait par cette totale récupération des objets qu'avait mêlés notre vie commune.

« Et depuis lors, il m'est demeuré d'elle une mémoire vide de toute précision de forme, une mémoire mélancolique, insaisissable et vague comme un parfum, sans qu'il me soit donné de ressaisir de ce passé autre chose que ce souvenir confus où rien n'apparaît du visage aimé, même ce qu'on devine d'une grâce évanouie en la poussière morte d'un pastel de jadis. »

L'autre murmura :

« J'ai vécu avec elle bien des jours, en des

chambres closes, des campagnes calmes, au bord des fleuves, près de la mer. C'est de ces beaux siles, fleuves et mers, dont seuls mon âme a gardé souvenir. Sa présence les a défendus à jamais de l'oubli. Leur vision sommeille en moi avec une intacte et magique permanence ; ils y subsistent en leur intégrité de saison et d'heure, sans que jamais la Sylphide qui, par un miracle de sa présence, les fit insignes entre tous, ou seulement peut être par le prestige qu'ils ouïrent sa voix, charmèrent ses yeux ou baignèrent sa chair, lait daigné une fois réapparaître à la gloire de eur lucidité. »

lisse turent — tandis que s'annelaient au plafond les filigranes de fumée — sans comprendre que disparaître ainsi fût une suprême discrétion de celles qu'ils aimèrent.

Car peut-être savaient-elles qu'il doit suffire à la femme d'avoir par sa mystérieuse puissance révélé à jamais à qui les ignoraient le charme d'une terre, la force d'un parfum» sans, par la grossièreté d'une présence représentative et opprimante, troubler et rompre l'ambiance de tendresse indécise que doit être un souvenir d'amour.

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