‹ Contes à soi-memeChapitre 12 sur 23 · L'ESCALIER · texte numérisé non relu

L'ESCALIER

Au bas de l'escalier, sous la lumière tamisée d'une fenêtre dont les carreaux enchâssent leurs losanges de mailles de plomb, une bète fantastique, Dragon ou Chimère, tord les replis de sa queue et allonge ses grilles acérées. Gueule ouverte, elle semble bailler d'ennui ou rugir de colère. De son dos sinueux et imbriqué d'écaillés jaillit une gerbe de fleurs rares qui retombent pour se mirer aux flancs polis et gonflés du monstre. Des reflets caressent le bois sculpté d'un éclat noir et d'une rigidité de métal.

L'escalier monte et enfonce dans une ombre tiède la torsion de sa rampe ouvragée qui, aux tournants, s'éclaire de luisants. Le long du mur, des tapisseries, en la douceur de leurs teintes amorties, déroulent des paysages de

rêve. Ce sont de claires et souriantes tentures, jnais li1 temps a dénaturé les couleurs. Les roses ont blanchi ; les blancs sont devenus plus ivoirins el j)lus crémeux; les verts se sont mués en bleus, en bleus se dégradanl et attendris. Et ce sont : des sites pacifiques et reposés, une nature calme et artificielle, un peu chimérique, où l'on aurait aimé promener le vague de ses pensées clans ce décor de joie et de siestes heureuses ; des parcs dont les allées entourent les boulingrins où l'herbe est simulée par des lacs d'arabesques, des pièces d'eau, bordées de vases et de mythologiques statues se perdant sous l'ombre bleue des arbres, des bassins où s'égouttent des vasques trop pleines. Des amours jardinent, brouettant des fleurs, bêchant des parterres, laissant déborder et choir de leurs bras d'enfant des moissons de roses. Au bout d'allées bleuissantes se dressent de tranquilles palais dans leur belle horizontalité de lignes; sur les arbres volètent des perroquets multicolores. Et je munie, les veux pleins du charme atténué de ces vieilles choses décolorées et douces comme l'amour — un amour ancien déjà — qui me fait songer en poussant la haute porte où courent, soulignanl

les moulures, dos filets d'or; et, dans la chambre éclairée du miroitement d'étoffes de soie bleue brochée de bouquets légers, où de fins rideaux tombent des fenêtres, mollement, elle est là couchée à demi sur le canapé et levant vers moi l'ineffable et languissant regard de ses yeux.

Dans la cage de l'escalier, une chaîne d'argent balançait une lanterne ronde. La lumière glissait sur la rampe et se coulait de marche eu marche, de plus en plus faible, laissant tout au bas le vague et l'inconnu d'un trou d'ombre; et je descendais, lentement, emportant à jamais la froideur de son clair regard et de ses irrémissibles relus.

Les tapisseries dont la nuit éteignait les couleurs déroulaient des sites attristés ; dans le bois noyé de nuit, lis perroquets multicolores étaient seuls visibles ; les bassins avaient disparu; les charmilles et les gazons faisaient des taches noires; les amours, le pied sur leur bêche, semblaient creuser une tombe, et, de leurs bras débordaient des roses pàlissan-

tes, si pâles qu'on eût dit dos fleurs mortes; et la bêle fantastique, Chimère ou Dragon, était égayée d'un rictus mauvais, menaçante et belliqueuse. En passant je pris une Heur, et le monstre, tordant sa queue, gonflait ses flancs comme pour me japper aux talons.

Dans le crépuscule de la rue où s'allumaient des réverbères vacillants, un coup de vent passa et la fleur se défleurit dans ma main.

BONHE UR D'ETE

Par quelle cause l'assiduité quotidienne des fidèles douleurs s'abslint-elle pendant les mois de cet été de soleil où ma vie se rasséréna par cette délivrance forluile jusqu'à l'expansion d'une joie.

Pendant des jours, à la faveur d'une sorte d'enfance régénératrice et comme posthume des mortelles angoisses auxquelles elle se substitua, j'ai goûté, à revivre, un bonheur simple et de chaque réveil.

Fenêtre à l'orient sur un ciel d'arbres ! vitres invisibles sur un air limpide au-delà de leur cristal ; croisées lard ouvertes sur des étoiles et des lunes si douces qu'elles imposèrent à la nuit un silence du pays des songes et aux feuillages de soyeux frissons ou des torpeurs instables et perplexes; escalier sonore

et vaste où ne devaient retentir que des voix amies et dont l'écho avertisseur eut dénoncé la venue de tout pas de trahison ou de chagrin.

Le jardin, l'étang, les hois...

De terrasses en terrasses des fleurs s'étageaient jusqu'à un mur de fond. La croix des espaliers ployant sous la lourde et humaine rougeur des pèches s'enchevêtrait aux ceps tordus des treilles grappelées, et partout, parmi le soleil, se croisaient des papillons vacillants et des aheilles directes et brèves. En l'élernelb aurore des bas fonds des fuites de poissons à travers l'eau remuaient une oscillation d'herbes flexibles et de rides, et, à un angle d'onde plane et intacte, «les nénuphars affleuraient avec l'apparence d'éclore aux sceptres des Nixes immergées.

Les hois unifiés s'élendaienl en verdures abondantes vers l'horizon par delà l'or compact des blés.

Pendanl des jours et des soirs, à l'exemple des harmonies environnanles, j'essayai un propos d'ordonnance mentale et de paix, ainsi jusqu'à l'heure où une première rousseur décime différencia, çà el là, la vaste uniformité des forêts et, alors, à mesure quejau-

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n iront les verdures désappariées et composites, en le précaire équilibre de mon unie, s'inimisça pour le détruire, sous la forme de l'antique, irrémédiable et quotidienne tristesse, l'Automne.

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