PRESAGES
En ce clair été d'amour, le hasard d'un deuil de convenance la vêtit de noir et imposa à sa grâce juvénile l'attrait d'un mystère d'étoffes d'ombre et de cendre. Elle tira de cet événement une ressource de rénovation mélancolique dont so doubla le charme de sa beauté, et son sourire, parmi la brume cinéraire des crêpes, fut si lointain qu'il sembla apparu du profond d'un rêve, comme aux lèvres de quelque morte de légende étoilée.
Nous nous rencontrions, alors, au coin d'un boulevard pacifique entre le muet écart parallèle de ses hôtels, dans l'allée d'un jardin, à quelque angulaire piédestal de statue mythologique, au détour d'une rue mercantile, près de la fontaine d'une spacieuse place qu'embaumaient les fleurs d'un marché d'horticul-
lure, le long des quais matinaux ou crépusculaires ou sur l'embarcadère d'un bateau par lequel nous remontions le fleuve en les gemmales moires des sillages volutants.
C'était chaque jour une joie nouvelle à lavoir apparaître. Dans la clarté le noir de sa robe se nuançait d'un jaunissement solaire ou d'une rougeur vague comme si l'étoffe n'eût été qu'une éphémère draperie d'incognito et d'intrigue, cachant le mystère, à demi deviné par transparence, d'une robe de pourpre ou d'une armure d'or. Les rayons du soleil jaillissaient en éclairs aux prismes des jais comme s'ils y eussent éveillé, à leur contact, des pierreries donnantes et abstruses.
Un soir, nous avions choisi pour lieu de rencontre une terrasse sous de hautes charmilles, exbaussée sur l'horizon et aplanie en courbes de rampes vers une vaste solitude de jardin. J'avais, pour venir, traversé la ville tumultueuse et vague sous la poussière de l'été, et, à peine entré en ce lieu d'arbres, je m'y senlis comme dépaysé par l'oubli profond des localités a voisinantes.
Du bas de la montée, je l'aperçus venant vers moi, dans l'ampleur religieuse de son deuil, et, grâce au niveau surélevé de la ter-
rasse dominant ce qui, en contre-bas, pouvait être la terre ou la mer, elle n'avait derrière elle que le ciel.
Là, la ville avait cessé. C'était comme un lieu suprême et sacré, l'ultime promontoire par delà qui il n'y axait que du vague, du silence et du ciel ; la vie semblait s'arrêter auprès de celle qui s'avançait à mon encontre avec un sourire de bonne et souriante mort. Nous errâmes sous les arbres lacérés de soleil et la brise soulevait son voile et l'agitait en lentes palpitations ptériennes où semblait s'envoler le deuil d'un passé.
Sur un banc solitaire, en l'ombre rousse, je regardais la stricte union amoureuse de nos mains et l'adaptation de nos deux chairs — N'était-ce point indissoluble, éternel, comme l'ample ciel à nos veux? Vers l'azur, un rêve de vie s'élargissait dans l'oubli de toute possibilité contraire, dans une assurance indubitable dont la durée me parut affirmée par le symbole marmoréen de nos mains jointes, et je voulus contempler une fois encore l'espoir de cette étreinte qui était là, parmi l'étoffe, mais une magie mauvaise l'avait en un instant changé, hélas, en l'anticipation d'une menace, car le noir voile, disposé par un passage de
brise, ensevelissait d'une cendre de crêpe l'union amoureuse de tout à l'heure, maintenant, allégorie glaciale d'un adieu futur, jonction désespérée et tombale de funéraires mains d'ombre.