SOIR MONITOIRE
En les hauts arbres circulaires et riverains, le crépuscule s'infiltrait graduellement. 11 semblait restreindre l'intacte clarté d'un étang épars en silence sous l'azur dominateur d'un ciel d'été.
L'eau ne participait en rien encore des ambiantes ténèbres et ne se révélait vespérale que parla lueur d'une étoile dont le reflet parut sourdre inversement de la profondeur lacustre et qui était comme l'éclair propagé jusqu'à la surface de quelque féerique joyau de fixité et de perte immémoriale enfoui dans cette onde et manifeste, à l'instant où le calme unanime de l'eau ne déviait d'aucune ride de vent ou de nage les rayons affleurants delà pierrerie immergée.
Les deux cygnes, vogueurs parallèles du fluide miroir, s'y immobilisaient en une slation héraldique et navale. Leur double forme blanche s'y répercutait, identique, mais noire, à croire cette image d'eux-mêmes chue et amassée de nuit glissée sur leurs plumes de neige qui répudiaient comme une souillure toute atteinte de l'ombre.
La promenade quotidienne accomplie là avec la Dame de ces lacs et de ces arbres errait comme de coutume, ce soir, au bord de l'eau en qui nous aimions voir, immuable et stellée, un symbole de destinée voulue ainsi que ce bleui cristal palmée de nobles rêves tout pareils aux blancheurs pennées des cygnes rôdant parmi le lacustre silence.
Mais lentement, en la quiétude habituelle, d'antiques pensées, longtemps oubliées, en moi s'éveillèrent comme ce reflet d'étoile dont le mirage, par un jeu de l'onde, semblait provenir d'une mystérieuse pierrerie engloutie; des pensées qui avaient été antérieurement les étoiles orientatrices de ma vie avant que je l'eusse vouée au servage de la Dame de ces lacs et de ces arbres.
Tout à coup, sur L'étang, fut ouï invisible le bruit d'une chute éparse sur de grands
battements d'ailes alTolées, et, par une éclaircie de futaie, je vis, aux mains spoliatrices de deux rustres, les cygnes, captivés d'un filet, s'ébattre, prestigieux et courroucés, et dardant la révolte de leurs longs cols, dan? l'envol Çci et là de plus d'une plume perdue!
J'allais interpeller les deux oiseleurs, mais je vis, au peu d'étonnement manifesté par la promeneuse, qu'ils agissaient par son ordre, et, grave, je regardai :
Sans être autrement avertis que par le présage de leur ombre funéraire et fatidique autour d'eux, et sans avoir rompu leur pacte bénévole de présence à ces rives ni tenté de s'évader eu l'éploiement jovial de leurs ailes crues et migratrices vers d'autres ciels et d'autres lacs, Eux, fidèles et doux, soit par soupçon d'une fuite possible, soit par simple caprice de femme, étaient saisis en leur quiétude héraldique et navale, afin qu'une inutile prudence ou une despotique cruauté leur infligeât d'être les exilés à tout jamais de ciels à qui ils avaient renoncé et les captifs, par force, de l'eau qu'ils avaient élu-!
Et je contemplais le moniloire martyre des deux cygnes aux ailes sanglantes et im-
puissantes désormais, au plumage gouttelé,
hélus, do pourpre vivo, qui, farouches et tristes d'un irréparable et gratuit outrage, éjointés et perclus, saignaient dans le crépuscule.