LE GRIEF D'UN ORGUEIL
J'ai choisi, pour y fixer mes yeux en ce soir de mémoire triste et de pénurie sentimentale, un pale visage d'oubliée !
Pardon de t'évoquer ainsi devant mon rêve, pauvre face d'autrefois, adversaire mélancolique, ennemie de mon amour, aussi la faute de ce souvenir convocateur d'aujourd'hui est-elle à ce crépuscule d'ombre qui te fit l'ombre rétrograde de ces chemins où tes pas d'exilée semblèrent fouler le mort silence d'un sol de cendre ! Voie douloureuse où s'arrêta noire vie pour le nécessaire adieu.
Des années, ensuite et toujours ! J'ai erré par les routes et les places et les plaines, les grèves, et les berges de pierre des fleuves urbains, les berges où pousse entre les pavés le gazon des tombes.
Auprès des flots j'ai pleuré de détresse, parmi les fleurs et les orchestres des jardins j'ai
assis ma joie éphémère pour la prolonger par la gaîté ivre des musiques et la nourrir du sourire des passantes et du bruit des paroles, mais la misère des visages, le mensonge des parures, l'erreur des rencontres, la malice des hasards ont vaincu l'espoir d'être heureux !
Et j'ai choisi, pour y fixer mon rêve en ce soir de mémoire triste, ton pâle visage d'oubliée !
Encore, te voilà, comme alors qu'aux riveraines terrasses fleuries tu accoudais aux antiques pierres des balustres un songe de jeunesse. Toi qui ne m'étais connue que par dos rêves tu ni'apparus si lointaine qu'à peine, aujourd'hui, est plus loin que déjà ton visage de tout un passé distant ! Et il me semble que, comme jadis, tes yeux sont doux, et qu'un vent qui n'est pas mort frissonne en ta chevelure, et qu'à les lèvres sont vivantes des paroles ! Et ne serait-il pas facile d'oublier que la bouche a nié l'aveu et abjuré le serment, les yeux pleuré, et recommencer, comme
- - :h.eu -
-être —
- js
Pâle visage d'oubliée que j'ai choisi pour, en ce soir de mortelle tristesse, y fixer nies yeux.
Ombre ! du fond du passé venue à l'appel de mon souvenir convocateur qui t'assigna d'apparaître à mon rêve, ta mémoriale présence prompte n'est-elle point la preuve efficace que tu m'as suivi en fidèle sœur de mes jours, parmi la joie menteuse des jardins de fleurs cl de musiques, le long des fleuves d'ennui el des berges tombales; ton invisible voisinage ne s'atteste-t-il pas par mon dégoût mèmedes paroles et des parures? N'as-tu pas souri d'espoiraux déceptions des rencontres el aux incohérences des hasards, cl il me semble, qu'à le crier ainsi le l'on et injuste grief de mon orgueil plenrent les yeux méconnus, ô pâlevisage retrouvé en ce mémorial soir où jubile ton rédempteur sourire de tristesse lustrale.