‹ Contes à soi-memeChapitre 6 sur 23 · ADIEU · texte numérisé non relu

ADIEU

Le jour, repu de clarté et de bruit, s'achevait en un crépuscule de silence engourdi, vorace à étouiïer un double écho de pas.

Elle n'était plus la marcheuse lente et énamourée des courses d'autrefois où l'appui d'un bras était de signification dominatrice, une emprise, maintenant simple galanterie d'Elle: feindre ainsi le besoin d'un soutien, de Lui : jouer le rôle de l'inquiétude aux cailloux et s'efforcer au choix de planitudes favorables.

Côte à côte, ils allaient, le long du chemin à bordures d'arbres, hors des confins du village, vers quelque lieu de repos et d'horizon, asseoir un instant leur partance; loin du village horticole à chaumières primitives, exhalant des senteurs pauvres et bestiales, loin de

la haute et turriculaire maison, vers le vide des champs et sous l'indifférence du ciel, disjoindre leurs rêves et essaver le jeu séparé de leurs âmes longtemps jumelles : apprentissage et préliminaire à la dissolution de leurs pensées tant unies, pour l'épreuve proche des séparations définitives.

La consumption aux hois des feuillages d'automne étant le signe choisi pour l'irrévocable départ et l'exil qui appose aux lèvres un mutisme d'indifférence et aux faces des masques d'apparences méconnaissables et d'oubli, par lesquels sont déjouées les surprises des rencontres éventuelles de plus tard.

L'équilibre tempéré de l'atmosphère ne permettait d'en définir l'impression de tiédeur ou de froidure. Un tranquille paysage s'étendait vers l'horizon. C'était : — par-delà des labours aux sillons en values hérissant leurs crêtes d'ocre où le soc d'une charrue luisait en saillie de nageoire et des terres brunes qui se scindaient à pic pour le passage invisible d'une rivière torse coulant en contre-bas parmi des marécages prolongés en montée lente jusqu'à des bois, — la netteté de tiges des lisières qui se doublait d'une complexité

infinie de troncs fondus en de l'ombre opaque et noire.

La précision des feuillages liminaires s'évanouissait en l'ondulation de cimes connexes vers des plateaux de bruyères aux roses places florescentes que surmontaient, proches encore et distinctes, des collines dépassées elles-mêmes par d'autres monts bleuàtrement linéaires sur le gris du ciel.

Le silence rendait perceptible une infinitésimale notion de bruits quelconques : la rivière chatouillant les berges herbues, le bêlement suffoqué d'un mouton parmi les troupeaux que gardaient des pâtres s'interpellant d'intonations hautes et rauques, comme de pilotes accostant.

Au talus du chemin, sur des mousses de feutre, le couple assis regardait, et leurs divergentes pensées s'égrenaient comme les granules de sable roulant aux pentes du terrain.

L'automne dans les champs et les bois hésitait, en une culminante pause, à dissoudre les nues imbriennes et à éparpiller, d'un souffle décisif, la maturité des feuilles mourantes, en vols épars ou en jonchées, par les routes et le ciel*

L'imminence d'un double dénouement de choses et d'àme planait sur l'heure solennelle.

Tous deux comprirent qu'un hasard les avait là menés, pour un dernier regard à d'illusoires aspects de paysages et de vie et, qu'avant le total évanouissement d'une époque d'être et de saison, un loisir suprême les sollicilait à contempler une fois encore ce qui allait devenir de l'antan et du passé...

Cet arrêt en l'acheminement du départ, par une accalmie d'heure et de date, était dû à une mutuelle préoccupation méritoire : le désir de se quitter d'une façon presque funéraire comme au bord d'une tombe, sans deshonorer l'amour déchu par l'indignité de rancunes posthumes; et, s'attardant ainsi, au crépuscule, ils laissaient les années mortes exhumer leur chronologie mémoriale et résumer en eux leur histoire ; ils avaient compté sur la beauté mélancolique de l'automne et sur son ambiance de désuétude pour imposer à leur adieu l'échange et la survie d'une sorte de reconnaissance réciproque.

L'ombre croissait.

La netteté du paysage s'évanouissait par la

dissolution des formes. La massivité des montagnes complétait la massivité des bois ; tout avait l'aspect d'une illusion qui va finir et rentrer au quotidien néant nocturne.

Et tous deux, aux dernières clartés, se prirent les mains et s'entreregardèrent.

« Je vous ai beaucoup aimée. »

« Moi aussi. »

Et, comme si ces simples paroles, consacrant la déchéance d'une chose abolie, avaient rompu quelque charme durant encore, ils s'apparurent l'un à l'autre en leur identité d'alors.

Ils se virent hors du prestige primordial et occultement perpétué de l'aveu, lui, vieilli et lassé, elle, différente.

Il la discerna telle qu'elle était, vaine, fugace et cruelle.

Elle le comprit avide et las.

Une grande brise enveloppa la forêt emportant des milliers de feuilles.

La gare en rase campagne se dressait, illuminée de fanaux ; aux rails les lanternes oculaires du train coururent. Il monta.

Elle était immobile sur le quai, ses vêtements noirs lui donnaient l'aspect vague

d'une ombre, un recul de passé qui s'enfouit dans la nuit.

Il lui sembla laisser là, enveloppé de langes funéraires, l'image d'un soi-même fictif et oublié, qui avait vécu et était mort.

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