L'AUBERGE
Par un matinal départ, laissant en arrière tout souvenir du passé : jours perdus, midis de néant, soirs de rancune, j'aimerais suivre la grande route qui monte vers l'horizon, en oscillant parmi les plaines, sous l'été du ciel.
La candeur de l'aube rirait à mon âme allégée de ne plus rien savoir de ce qui fut son trouble jadis, un volontaire oubli substitué aux craintes et aux mille doutes antérieurs, la crispation de vivre détendue en une curiosité attendrie des choses avenantes, enfin goûtées pour leur propre beauté naturelle et avec un large désir de jouir de la plénitude de leurs charmes.
Se refaire une âme neuve de l'essence des
paysages parcourus sous le libre ciel, une àme avide des musiques vivantes de la terre : brises aux feuilles, cris d'oiseaux aux sillons et aux brandies, murmure de sources, et, celte âme, l'endormir par la paix d'une fatigue heureuse sur quelque lit d'une auberge de là-bas, en une chambre où ne rien retrouver des douleurs quotidiennes exhalées entre les murs familiers au débat de l'ordinaire angoisse de vivre, et où toute poussière, la cendre même du cigare, semble une funéraire cendre de rêves, où le moindre papillon heurtant ses ailes aux angles du plafond paraît un symbole de destinée.
C'est une terre inconnue qui plairait à parcourir, mais toute lerre, même foulée mille fois, ne m'est-elle pas ignorée en cette disposition de sollicitude d'aujourd'hui, en cette franchise d'âme soucieuse de toute révélation d'une beauté de site.
Au soir, une auberge apparaîtra où j'entrerai cuver le frisson des blés, le bruit du vent et la fourmillante rumeur dont tressaille l'herbe, de bestioles et de sève, toute cette ivresse qui m'éblouit, et sécher la sueur de la bonne route.
L'Ilote m'introduit dans une vaste cham-
bre, fraîche et crépusculaire. Les rideaux bleutent de leur ombre la blancheur des draps. Le papier de tenture est bouqueté de mille fleurs, et, sur la commode, une antique pendule démodée écarte l'immobile disjonction de ses aiguilles. La croisée, quadrillée de vitres bleuâtres et verdies, voilée de l'ombre d'un tulle double, a l'air simulé d'une fenêtre de théâtre.
Si je l'ouvrais ou, la gaze écartée d'un geste, si j'appuyais mon front aux carreaux, que verrais-je? car je ne sais vraiment où je suis.
Peut-être y a-t-il là-bas de grands et magiques jardins cultivés en plantages de fleurs et d'arbres, un clair miroir d'onde endormie sous la caresse flottante de nénuphars, quelque rade en faucille et, par de-là l'amplitude infinie de la mer, un fleuve éperdu vers la nuit entre des grèves et des prairies, des forêts massives qui maintenant sont de l'ombre.
Mais vers tout cela je ne tenterai aucun regard, car constater de ces aspects la présence réelle ou en favoriser seulement l'illusion imaginaire serait compromettre cette paix que j'ai rêvée et dont je veux savourer,
une fois, l'animal repos, mérité par celte longue course à travers les plaines.
Que cette fenêtre, donc, reste close sur mon sommeil et garde, par-delà ses vitres et ses tulles, le mystère et la surprise de ses perspectives, inviolés !
PEONIES
D'un cornet tors de faïence peinte, des pivoines se défleurissent sur le marbre du meuble bas qui, entre ses colonnes cannelées de baguettes de cuivre, ouvre les trésors de sa vitrine. Au fond le vélin enluminé des éventails se déplie sur la double monture de nacre, le gaufrage d'or de précieuses reliures gardant les textes frivoles de contes de jadis luit au maroquin incisé ; la lumière qui jaillit aux angles adamantins des verreries mouille le contour laiteux des porcelaines tournées en tasses ou façonnées en Bergers et en Dieux, et, parmi ces bibelots, deux pantoufles enrubannées, petites à en rire, se haussent sur l'appui des talons, deux mules cambrées, d'étoffe indécise, bouclées de pierreries, recourbent comme des patins leurs
pointes effilées et chinoises, legs de Celle qui pouvait seule chausser leur petitesse, les faisant claquer comme un appel sur le parquet ou danser au bout de son pied quand, assise sur quelque siège, bon pour sa pose d'alanguie, elle regardait au silence des crépuscules la défleuraison des pivoines roses comme le fard de ses joues et douces comme la peau de ses lèvres.
Et Toi, survenue depuis en celte paix que n'a su défendre ma faiblesse, en cette solitude où ma chimère d'aimer t'a conduite pour y être la joie de mes yeux et la gaîté de mes heures, ta curiosité féminine te fit aujourd'hui ouvrir la vitrine close où se cambrent les mules aux pointes recourbées et chinoises, mais ton essai aies mettre fut vain, et, les laissant tomber avec une moue d'enfant, tu pleuras de dépit, comprenant ne pouvoir suppléer pour elle la porteuse d'autrefois, non plus que, de mon cœur, ta présence exiler le regret de l'absente dont le souvenir vieillit en ma mémoire et s'effeuille éternellement comme, sur le marbre, se défleurit la lassitude fanée des pivoines !
LAWN-TENMS
La blonde et boudeuse enfant s'accoude à l'allège de la fenêtre ouverte sur le ciel et la verdure, en une impatience marquée par un tapottement de doigts sur la pierre tiède et un frémissement sur le parquet de ses petits pieds à l'abri sous l'ampleur de sa robe de sylphide dont les fleurs d'étoffe semblent s'être fanées là à attendre une venue tardant depuis des ans peut-être, tant sa pose exprime de langueur découragée. A l'épaisse chevelure nouée de pâles rubans où sommeille en nuances endormies l'écho de leur éclat primitif, l'atteinte d'une flèche de soleil tremblote et s'incline peu à peu vacillante et perplexe.
Soudain, comme si coïncidait la disparition du rais lumineux dardé avec la surve-
nance de sa chimère de jeune fille, la guetteuse, avec un battement d'allégresse de ses mains, se retourne vers ceux qui, dans le salon de soie, distraient en apartéseten dialogues leur attente plus sage, pour leur annoncer par son sourire que le soleil qui brûla tout le jour parterres et gazons est maintenant assez occidental pour que la pelouse soit dans l'ombre...
Au perron, une descente de Pierrots et de Coloinbines, car les hommes sont vêtus de blanches flanelles, et les dames de claires toilettes d'été, mouchetées, fleuretées ou cotticées, diverses et alliées par le charme d'être, pour chacune, une toilette de joie et d'élégance. Sur le boulingrin d'herbe rase, les acteurs de la parade mondaine se disposent, et le prestige des raquettes que les femmes manient avec des grâces de mains familières déjà des ressources de l'éventail s'évertue ; tous semblent continuer là, par gestes, en silence, la conversation interrompue.
Les paumes véloces se croisent, s'échangent, s'amortissent, comme des mots ; des prestesses de raquettes sont spirituelles, d'autres dédaigneuses et hautaines ; des malices de jet déroulent ; telle balle directe et
horizontale siffle en méchanceté d'épigramme, marque une trajectoire précise d'aveu ou exagère une parabole de louange, et, adverse, le jeu s'exaspère jusqu'à ce qu'un des joueurs manque la riposte et que sa raquette s'abaisse en salut approbatoire de supériorité ou reste un instant interdite et menaçante.
Et la blonde passionnée du tennis qui maudissait l'offusquant soleil lève, comme une supplique, les yeux vers l'Occident crépusculaire où une pourpre suprême se consume derrière l'ombre mystérieuse des arbres.