‹ Contes à soi-memeChapitre 8 sur 23 · BAL D'AVRIL · texte numérisé non relu

BAL D'AVRIL

L'ombre absorbe toute vision des cboses coutumières comme évanouies à sa venue ou fondues en son mystère, et, par une magie de l'heure, la disparition du spectacle quotidien coïncide avec le retour chez l'Etre nocturne d'une sorte de vie nouvelle, élucidée et affranchie.

Par l'isolement et la chambre solitaire, il sied de jouir jalousement de celte retrempe insolite qui est la reprise, sur les amoindrissements haïs, d'un Soi natal, souvent obscurci, et de bénir la joie et le bienfait d'être ainsi purifié, si une pente trop impérieuse ne nous pousse à exhiber et à mouvoir celle transfiguration momentanée en des lieux de clartés, de fêtes, de fleurs et de musiques dont l'éclat semble concorder avec la dignité

de cette rénovation et apte à en accueillir la prestance anormale par un luxe qui l'exalte et la corrobore.

De là, l'instinct, à certains soirs, de participer aux liesses mondaines ou populaires que par une heureuse fiction on s'imagine faites à votre honneur et pour célébrer votre présence en cet état imaginairement glorieux. Les orchestres vibrent alors vers nous pour acclamer, les chairs serties d'étoffes et de colliers se promettent, les danses provoquent par le piège de leur enlacement, et c'est un hommage encor, si, dans le ciel, parmi les guirlandes des festivals, fusent les feux d'artifice irradiant le jet des fusées qui lacèrent l'ombre d'un trait ou d'un zigzag d'or et s'épanouissent en surprises de fleurs ou d'étoiles. De même les habits des journées, vêtements d'usage et de peine que déforme l'usure des mouvements machinais, choient, antique livrée de servage, défroque de travail, pour faire place à un costume qui, faute des richesses d'étoffe et des singularités de broderie que réprouve le goût moderne, est, par convention tacite, l'expression de toute l'élégance et emprunte sa valeur d'une consécration fictive mais unanime. Ainsi, se dresse,

en une sorte d'héroïsme intellectuel d'un soir, celui qui, abdiquant quelques heures la routine de sa misère, se projette hors de son passé, indemne des tares quotidiennes.

Dans la nuit, par les rues désertes que horde la préalable clarté des réverbères, la voilure, vers le but choisi, roule.

Aux marches du perron, entre de hautes verdures arborescentes, un épais tapis ondule comme pour que les pas laissent au feutre sourd toute poussière étrangère et, leur sonorité du dehors étouffée, entrent dans la fête, affranchis de toute bruyance malséante en ce monde d'apparat.

Du centre en dùme d'une tente de coutil, une lanterne quadrangulaire, suspendue par la torsion nattée d'un câble de soie, illumine la correction de la tenue, irréprochable de la pointe aigùe et vernie des escarpins au plastron blanc et roide que meurtrit un peu aux boutonnières le triple appuiement d'une fermeture de perles.

Le vestibule pavé de marbre s'éclaire de lueurs douces issues d'une source de lumière visible seulement par une transparence de verre dépoli et givré qui la dépouille de son acuité initiale ; aux angles surgissent des

plantes d'outre-mer qui semblent sortir pur jaillissement d'entre des fissures de dalles, et les feuilles des palmiers simulent, de leurs ombres digitées, une caresse de victoire aux fronts casqués des Alexandre de tapisserie, érigés sur des chars de triomphe et maîtrisant, en un décor de draperies et d'architectures, le cabrement d'étalons caparaçonnés et hennissant sous leur frontail...

De loin, par l'ouverture lumineuse d'une vaste porte, l'enfilade d'un buffet servi en une salle riche de clartés, sonore d'argenteries et embaumée par l'exhalaison d'une serre de massifs, de touiïes fleuries, d'arbustes odorants expirant des bouffées d'arômes et des nappes de parfums où perce une inlinitésimale senteur de nourritures et de vins.

Du flot pressé des étoiles claires ou étincelanles s'étire la sveltesse des bustes ; de l'échancrure dorsale des corsages surgit l'uniforme blancheur des ('-[taules, l'orgueil des nuques cerclées des pierres diverses, la torsade massive des chevelures sommées de fleurs et de gemmes en aigrettes, et cette foule éblouissante cerne le haut dressoir.

Les habits noirs vêtent des allures masculines, et des bras noirs — symboles de l'escla-

vage nubien qu'est pour un homme une soirée mondaine — se tendent quémandeurs à travers les cristaux et les fruits pour accaparer l'offre circulaire des coupes de Champagne, couleur des ananas des jattes, par des valets pas trop empressés.

Un bloc de glace central parmi des verdures chevelues, équarri de larges facettes, concentre et répercute l'incessante mobilité des lumières qui s'y décomposent, s'y divisent et en ruissellent comme d'une mystérieuse source d'éclairs et de pierreries, et les floraisons des corbeilles, au voisinage de celte fraîcheur de rosée, se ravivent et durent.

Aux larges plats d'argent les mets succulents se pavanent : la jaspure des filets lardés s'écroule en tranches solides et les foies gras sont des onyx pâles en une graisse de neige ; la laque carminée des cerises en pyramides rougit la blancheur des porcelaines, et la pourpre humide et labiale des fraises saigne.

Le parfum estival de la serre qui passe en lourds courants d'air fait planer sur cette richesse de victuailles offertes à toutes les gourmandises et à toutes les fringales un ressouvenir de la terre primitive et sacrée dont la vivifiante sève fleurie en arômes,

mûrie en fruits, formée en chair a produit et nourri toutes ces choses qui sont là, en leur espèce de choix et de tri, pour l'assouvissement de l'éternelle Faim.

Une rumeur de musique confuse filtre dans le vieil hôtel pavoisé, se gonfle et se perd au murmure des êtres de joie et de soie, de sourires et de parures dont la descente continuelle sur le grand escalier est controversée de montées égales.

Des arrêts et des rencontres affrontent les groupes inverses, un instant sur les paliers, et, comme un mot prononcé s'exhausse du bouquet des paroles amène, une touffe de fleurs secouée d'un mouvement des épaules ou des seins qu'elle pare, avivée d'une brise d'éventail ou d'un souffle d'allure, exhale un passage d'arôme distinct de la masse ambiante des odeurs ; et le charme est grand de monter ainsi en une apothéose d'étoffes et de lèvres environnantes, à la clarté brandie par le geste de métal des lampadaires vers la salle de fête et de danse.

Tantôt vide, tantôt encombré d'un tumulte saltateur, le salon rayonne.

Le parquet mire l'éclat astral des lustres, les panneaux tendus de soie pâle reculent

comme offusqués par la vivacité dos lumières et les boiseries blanches ruissellent de gouttelettes d'or ornemental...

Pour qui sait rêver et extraire du spectacle banal des choses sa signification oblitérée et perdue par l'usure d'une répétition inconsciente pendant des siècles et qui sait y retrouver le symbole initial d'une première destination, en ce milieu de clarté, vase jouer une millième fois, par la coopération tacite de toutes et de tous qui n'y voient qu'une formule de plaisir et une sorte d'exercice mondain, un rite éternel d'une simplicité primitive et pastorale.

Voici de partout, inconnus l'un à l'autre, ceux que la force vitale doit réunir. Disjoints par le hasard des jours, ils se chercbent pour s'élire en toute liberté et selon un destin qui les veut ainsi, pour que de leur contact sentimental et charnel jaillisse l'étincelle séculaire du vieil Amour.

Le rythme incitant de la musique les enhardit et les guide aux présentations du quadrille :

Allées et venues. Des échanges qui talonnent. Des couples éphémères qui se dissolvent et se reforment d'autres éléments en vue

d'une stabilité ; selon l'ordre successif des différentes figures un effort à s'apparier résolu par une ronde finale qui suppose chacun des couples s'être convenu et se plaire et chaque danseur avoir opté pour une dame qui se trouve être, par une galanterie discrète, la même qu'il choisit tout d'abord.

Les élus réciproques de tout à l'heure s'isolent et deux à deux évoluent selon leur rythme personnel, et la polka, avec sa continuelle reprise de pas hasardés en un sens, son pivotement et son élan en l'autre sens, dit leur hésitation et leur expérience.

Le salon est balayé du tourbillon léger des jupes involvantes.

L'union est consacrée et la valse circulaire se lance comme pour un départ affranchi vers ailleurs, rabattu par l'obstacle des murs : des heurts d'abeilles butées aux vitres claires, des essors rompus et réitérés.

La force directrice du mâle prime l'abandon de la faiblesse féminine et la giration restreinte s'agrandit d'une sensation d'espace illimité, d'étourdissement ébloui, et participe au mouvement d'engrenage mystérieux des mondes.

Puis, l'inutile évolution virante se lasse et

s'alanguit et meurt en l'abaissement des tulles qui frissonnent fanés, ou s'arrête, net, chancelante un peu de la vitesse de rotation acquise en une stupeur d'éblouissement qui halète.

Alors, comme une baguette féerique dissipant la magie d'un moment, l'archet, imposé un mutisme instantané et définitif à l'orchestre qu'il suscita, dénoue l'éphémère enlacement qui s'égaille en fuites vers le repos des chaises dorsales aux murs, et, en un frisson d'oiseaux tapis, les ailes imaginaires de tout à l'heure palpitent au simulacre d'éventails qui les représentent.

Et douce prière à ce nuptial prestige évanoui : Pourquoi n'aller pas vers Elle, Elle toute âme et tulle, si aérienne qui m'appelle par le signe de l'aile emprise d'un éventail et lui dire : « Eployons pour une fuite jumelle nos deux âmes et, comme marque de notre volonté à vivre l'un pour l'autre, valsons aussi parmi ces couples. Que cette étreinte nous soit fiançaille, et pour mieux en sceller la franchise sacrée, par dédain de la précaution des gants qui isolent les contacts significatifs, valsons les mains nues!... »

Dans l'aube farineuse et triste de l'été, des

cloches matinales s'éveillent en sonneries alternatives ou conjugalement confondues. Le tapis se plisse aux marches du perron, comme les tapis de noce au parvis des églises, mais nulle blanche Psyché ne foule à mon bras la terre où le mystère de l'ombre est mort, l'ombre qui absorba en son uniforme nuit la vision des choses coutumières, et voici que les arbres, les rues et la ville affirment par leur réalité oppressive que la magie de l'heure et la transfiguration insolite évanouies me cèdent de nouveau à la vie exigeante et mauvaise.

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