‹ Contes albanaisChapitre 16 sur 80 · LES SŒURS JALOUSES II · texte numérisé non relu

LES SŒURS JALOUSES II

une vieille à sa sœur, et la vieille lui parla ainsi : Ton frère, ô ma fille, ne t'aime guère, car il est toute la journée au café et se donne du bon temps, tandis qu'il te laisse seule ici. S'il t'aime vraiment, dis-lui de Rapporter de chez la Belle de la terre une fleur, afin que tu aies quelque chose, toi aussi, pour te distraire.

Le soir, le jeune homme, en revenant au logis, voit sa sœur tout affligée. Il lui demande la cause de ce chagrin. Comment n'en aurais-je pas? fit-elle; tu me laisses seule, enfermée, et toi, tu te promènes à ta guise.

Si tu m'aimes, va chez la belle de la terre prendre une fleur, afin que moi aussi, je m'amuse.

Console-toi, réplique-t-il, et aussitôt il commande à la bride. Un cheval, quelque chose d'énorme paraît ; il l'enfourche et part.

Comme il cheminait, une lamie se présente devant lui. En l'apercevant, elle lui dit : J'aurais bien envie de te manger, mais tu me fais pitié, et je te laisse la vie. Le jeune homme alors s'enquit d'elle, par où il pourrait aller chez la Belle de la terre. Je n'en sais rien, mon fils, répondit la lamie, mais va le demander à ma seconde sœur. Voilà le jeune

homme qui tire en avant et qui arrive chez la sœur.

Elle sort à sa rencontre, avec l'intention de le dévorer ; mais, le voyant si beau, elle l'épargna et lui demanda où il allait. Il raconte son histoire et lui dit : Sais-tu le chemin qui conduit chez la Belle de la terre ? Mais celle-là, à son tour, le renvoie à sa sœur aînée.

Celle-là aussi se précipitait déjà pour le dévorer, mais, de même que les deux autres, elleïut touchée de sa beauté et l'épargna. Ensuite, comme le jeune homme se fut enquis de la Belle de la terre : Prends ce mouchoir, fit-elle, et, quand tu seras arrivé à sa demeure, sers-t-en pour essuyer la porte ; à l'intérieur, tu verras un lion et un agneau ; au lion, jette de la cervelle, et à l'agneau, de l'herbe.

Il s'achemine et fait tout ce que lui avait recommandé la lamie. Il essuya la porte, qui s'ouvrit, jeta au lion de la cervelle et de l'herbe à l'agneau, et ils lui laissèrent le passage libre. Il entre, cueille la fleur, et à peine l'a-t-il saisie, qu'en un clin d'œil il est de retour et la porte à sa sœur.

Ce fut une grande joie pour celle-ci, qui se mit à jouer avec la fleur. Mais c'est à peine s'il se passa un jour; dès le lendemain, les

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deux sœurs dépêchent la vieille : Ta-t-il apporté la fleur? demanda-t-elle à la jeune fille ? — Oui, il me Ta apportée. — Tu es contente, reprit l'autre, mais, si tu avais le mouchoir de la Belle de la terre, ce serait bien autre chose encore.

Au retour de son frère, elle se prit à pleurer et le frère, la voyant tout en larmes, lui demande ce qu'elle avait. Quelque plaisir, fitelle, que me cause la fleur, tant que je n'aurai pas le mouchoir de la Belle de la terre, je ne serai pas heureuse. Et lui, voulant que sa sœur n'eût pas même l'ombre d'un chagrin, monte à cheval et, pour ne pas nous étendre davantage, il va, le prend et le rapporte à sa sœur.

Le lendemain, quand le jeune homme fut parti pour le café, voilà la vieille sorcière qui revient et qui s'informe au sujet du mouchoir. Ensuite elle dit : Que tu es heureuse, ma fille, d'avoir un frère, qui te procure tout ce que tu désires. Mais, si tu veux passer ta vie comme une femme de pacha *, il faut avoir aussi la maîtresse du mouchoir.

Pour faire plaisir à sa sœur, notre jeune

i. L'idéal des femmes, en pays turc.

homme se met de nouveau en route et arrive chez l'aînée dès latfiies. O mon fils, lui ditelle, tu peux y aller, mais, quant à t'emparer de la maîtresse du mouchoir, ce n'est pas chose si facile. Surtout fais en sorte de trouver son anneau, car c'est en lui que réside toute sa puissance.

Il continue sa route, et, après être passé devant le lion et l'agneau, il pénètre plus loin et arrive à la chambre de la Belle de la terre. Elle dormait : il s'approche tout doucement, tout doucement, et lui tire la bague du doigt. A l'instant même elle s'éveilla, et vit qu'elle était prise, car elle n'avait plus son anneau. Ils partent tous deux, le jeune homme et elle, et, en moins de rien, ils arrivent à la maison. En les voyant, la sœur fut au comble de la joie.

Le lendemain le roi alla encore au café, et, en rentrant au logis, il commanda qu'on préparât à souper, attendu, dit-il, qu'il avait invité le jeune homme avec tous les siens. Vite les sœurs ordonnent aux cuisiniers de mettre du poison dans les mets, et ils obéissent.

Au tomber de la nuit, le jeune homme arrive avec la Belle de la terre, qu'il avait épousée, et avec sa sœur. Mais aucun d'eux,

quelques instances que le roi leur fît,' ne voulu! toucher à rien, caria Belle de la terre leur avait réve'lé que les mets étaient empoisonnés; ils ne mangèrent que quelques bouchées de la compote du roi.

Celui-ci, le repas, fini, invita chacun à conter une histoire, et, quand ce fut au tour du jeune homme, il fit le récit complet de ses aventures. Alors le roi reconnut en lui le fils de la plus jeune de ses femmes, celle que, trompé par les calomnies de ses sœurs, il avait exposée sur un escalier. A l'instant même, il ordonne de saisir et de mettre en pièces les deux sœurs, et il reprend sa femme. Quant au jeune homme, il en fit son héritier.

Il vieillit et prospéra.

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