L'OURS ET LE DERVICHE
Il était un berger, qui avait un troupeau de moutons, et se trouvait fort incommodé par un ours qui venait chaque jour lui prendre cinq ou six bêtes. Une fois vint à passer près de ce troupeau un derviche, auquel le berger dit, après qu'ils se furent entresalués : Il y a près d'ici un ours qui ne me laisse point de repos ; pas un jour ne se passe, sans qu'il ne vienne me prendre, quoi que je fasse, tantôt cinq, tantôt six moutons. — Rien de plus facile, répondit le derviche, que de t'en débarrasser, et pour cela je ne te demande, avant de l'avoir tué, autre chose que trois petites outres remplies de fromage blanc. Le berger lui donna aussitôt ce qu'il désirait.
l8 CONTES ALBANAIS
L'ours arriva, selon sa coutume, pour prendre les moutons. En le voyant, le derviche alla à sa rencontre ; il se mit à disputer avec lui sur la question de savoir lequel des deux était le plus fort. L'ours soutenait que c'était lui, tandis que le derviche lui dit : Moi, je t'écraserais menu comme cette pierre, et en même temps il tirait de son sac, avec tant d'adresse que l'ours ne s'en aperçut pas, une des outres de fromage, puis la seconde, et enfin la troisième, et il broya le tout comme farine. L'ours, fort étonné, ramassa une pierre blanche, mais il eut beau la presser, il ne put la réduire en poudre comme avait fait le derviche. Alors ils devinrent une paire d'amis.
Peu après Tours, sentant venir la faim, dit au derviche d'enlever quelque bœuf pour .dîner, tandis que lui irait à la forêt couper du bois. C'est ton affaire, répondit lé derviche, de te procurer un bœuf; pour moi, un bœuf ne me suffit pas, et je ne me contente pas à moins de quelque chose comme un lion. Par cet artifice, il se tira de l'embarras où il aurait été à propos du bœuf, et Tours partit pour aller chercher du bois. En chemin il trouva un troupeau, et, ayant saisi un bœuf, il le jeta sur son dos.
L OURS ET LE DERVICHE ig
Après son départ, que fait le derviche ? Il prend un fil, se met à en lier tous les arbres, comme s'il voulait les arracher d'un seul coup. L'ours attendait le derviche, mais, ne le voyant pas paraître, il s'en va jusqu'à la forêt, où il le trouve qui s'apprêtait, à ce qu'il semblait, à déraciner tous les arbres d'un seul coup. Grand fut l'étonnement de l'ours, et il pensa en lui-même : En voici un qui est mille fois plus fort que moi. Ensuite, s'adressant au derviche : Qu'en astu, lui dit-il, à ces arbres,- que tu veux les arracher ? Prends une ou deux branches, et partons. — Que je prenne, moi, deux branches, répondit l'autre , ce n'est pas d'un homme tel que moi ; prends-les, toi, si cela te convient. Aussitôt l'ours d'arracher deux branches à un arbre, et, après qu'ils furent retournés où était le bœuf, il se mit à l'écorcher.
Mais il restait à le rôtir. Je vais, dit le derviche à l'ours, chercher de l'eau; toi, pendant ce temps-là, tourne la broche, et n'aie pas peur de te fatiguer. Cela dit, il prend une outre et s'en va vers une source qui sortait d'un rocher; mais, l'outre remplie, et après l'avoir jetée sur son dos, il ne
put l'y maintenir ; elle pendait presque jusqu'à terre, et c'est tout au plus s'il la tenait assez haut pour l'empêcher d'être crevée par les pierres.
L'ours attendit une heure, deux heures, puis il partit du côté de la fontaine où était allé le derviche, et, l'ayant rejoint, il lui demanda pourquoi il avait tant tardé. C'est, répondit-il, que je voulais enlever le roche tout entier avec la source, car de revenir avec l'outre seulement, ce serait une honte pour moi, mais cela est très incommode à porter :
toi, tu peux bien te charger au moins de l'outre. En effet, Tours la jette sur son dos, et ils s'en reviennent tous les deux.
Chemin faisant, l'ours proposa au derviche de lutter ensemble. Va-t-en bien vite, lui répondit l'autre, tu n'es pas de force avec moi. A la fin pourtant, ils en viennent aux mains, et une fois Tours étreignit le derviche avec tant de force, que les yeux lui sortaient de la tête et qu'il avait la face rouge comme du sang. Ce que voyant Tours, il lui demanda ce qui le mettait en pareil état. C'est, dit-il, que je ne sais ce que je dois faire : si je te jette de ce côté, tu seras brisé en mille morceaux, si je te jette de l'autre, ce sera encore
l'ours et LE DERVICHE 2 1
pis. L'ours alors de crier grâce, et il le laissa.
Un moment après ils arrivèrent au lieu où était le bœuf; ils rétendirent devant eux et se mirent à manger. A peine le derviche eut-il avalé quelques bouchées, qu'il s'arrêta. Pourquoi ne manges-tu pas ? dit l'ours. Il n'y a qu'un moment, répondit le derviche, que j'ai croqué plusieurs moutons, lorsque je suis allé chercher de l'eau (or il n'en avait pas mangé la queue d'un). Le repas fini : Allons, dit l'ours, à ma maison, comme deux amis que nous sommes, et il l'y conduisit.
En arrivant, il commanda à sa mère et à sa sœur d'aiguiser la hache, parce qu'il voulait tuer l'homme qu'il avait amené, afin d'être délivré de quelqu'un de plus fort que lui.
Mais la sœur de l'ours courut trouver le derviche et lui rapporta ce discours.
La nuit venue, Tours ordonna qu'on préparât le souper, et, après avoir mangé leur saoul, les deux compagnons se levèrent et allèrent se coucher. Le derviche feignit de se jeter sur le lit qu'on avait préparé, mais il se cacha sous le bât de l'âne du logis. L'ours, au milieu de la nuit, se leva, et, prenant sa hache, il en asséna trois ou quatre bons coups ;
après quoi, croyant avoir tué le derviche, il alla se recoucher.
Le jour n'avait pas encore paru, quand il sortit pour aller chercher du bois, et, au retour, il aperçut le derviche qui venait à sa rencontre. Cette vue lui fit ouvrir de grands yeux, il demeura stupéfait. Lui ayant demandé comment il avait dormi : Fort bien, répondit Pautre, si ce n'est que vers le milieu de la nuit une ou deux puces m'ont mordu.
L'étonnement de Tours ne fut pas mince, d'ouïr que des coups de hache lui eussent fait l'effet d'autant de puces.
Alors il n'y tint plus, il avoua au derviche ce qu'il lui avait fait pendant la nuit, et finit par le prier de le rendre aussi fort que lui.
— Rien de plus aisé, fit le derviche, et même pour cela je n'ai besoin que d'une outre de lait. L'ours se dépêcha d'aller vers le trou* peau du berger, qui fut grandement affligé, en voyant qu'il était encore de ce monde. Il revint trouvef le derviche avec Foutre pleine, et, selon ce que celui-ci ordonna, il alluma du feu et mit dessus un chaudron, où il versa le lait. Quand le lait bouillit à gros bouillons, le derviche lui dit de mettre la tête dedans, c'était là le moyen de devenir fort.
l'ours et LE DERVICHE 23
L'ours plongea la tête une première fois, mais cela lui fit mal, puis une seconde, et à la troisième le derviche le poussa si bien qu'il tomba dans la chaudière et y fut brûlé.
Cela fait, le derviche s'en va trouver le berger et lui apprend qu'il a tué l'ours. Le berger, dans sa joie, ne savait comment le récompenser, et lui demanda ce qu'il voulait.
Mais le derviche n'accepta rien autre chose . qu'un chevreau, avec lequel il s'en alla, et le soir venu, il trouva refuge dans la tanière d'un loup. Le loup, durant la nuit, profitant du sommeil du derviche, mange le chevreau.
De dépit le derviche ôte ses caleçons et- s'en sert pour boucher la tanière; le loup, en voulant sortir, se trouve pris dans les caleçons, et le derviche le saisit et l'emporte.
Son chemin le mène dans un village, c'était un jour de dimanche, et le monde, à ce moment-là sortait de l'église. Le prêtre, voyant un étranger, lui demande d'où il arrivait et le motif de sa venue. Je viens, fit l'autre, pour vendre un berger, qui est le meilleur du monde, et qui ne demande absolument que la nourriture, rien de plus. — Où est-il, ce berger ? — Ici, dans ces caleçons, et, ie marche conclu, il remit le berger au prêtre ^
qui le prit et le mena chez lui. Quant au derviche, après s'être ainsi défait du berger, il quitta le village.
Le lendemain, le prêtre ouvrit les volets pour s'assurer si le nouveau berger avait fait sortir les moutons au pâturage, mais il eut beau regarder, il ne vit rien ; car le berger, en vrai loup qu'il était, les avait mangés sans même en laisser un. Il se rend à la station du bétail, et là encore il ne trouve trace de moutons. Aussitôt jetant son fusil sur l'épaule, il part à la recherche du derviche.
Mais le derviche lui-même avait trouvé sur son chemin des voleurs, lesquels ne pouvaient se mettre d'accord pour faire le partage de l'argent qu'ils avaient dérobé. En apercevant le voyageur, ils lui remettent l'argent, en le priant de le distribuer entre eux, en honnête derviche. Soit, dit-il, mais je ne veux pas de querelle; pour cela le mieux est que je vous attache tous, tant que Vous êtes, à cet arbre. Après les avoir liés solidement, il fait les parts, il en prend une et la met dans sa poche, puis une seconde, et ainsi de toutes les autres; ensuite il détale.
Le prêtre, à force de chercher de côté et
L'OUItS ET LE DERVICHE 2 5
d'autre, arrive à l'endroit où étaient les voleurs, que le derviche avait attachés.
— N'est-il pas, leur demanda-t-il, passé par ici un derviche? Il m'a donné un berger, qui m'a dévoré tous nies moutons. — Oui bien, et c'est lut qui nous a liés, mais détachenous, afin que nous allions ensemble à sa poursuite, et nous mettrons la main dessus, n'importe où.
Ils partent tous de compagnie, les voleurs et le prêtre, et, après avoir couru sur les traces du derviche sans le rencontrer, ils arrivent à sa maison. Mais le derviche, qui les voyait venir, crie au secours, et les gens du village, accourant à sa vois, firent main basse sur eux et les taillèrent en pièces.
Il était un roi, qui avait une fille. Un jour il lui dit : Ne veux-tu pas m'épouiller un peu? Et elle se mit à Tépouiller ". Mais ne voilà-t-il pas qu'elle lui trouve un pou dans la barbe l Tout étonnée, elle le montre au roi. Mets-le quelque part, dit celui-ci, que nous voyons ce qui en adviendra, car ce pou doit signifier quelque chose ; jamais jusqu'ici
i. Epouiller. Cette action, si peu séante pour nous, est accomplie dans maint conte grec, allemand, etc. (on se souvient du Mendiant de Murillo), par des jeunes filles sur leurs amants sur des dragons par les princesses qu'ils ont enlevées, et, même dans une légende bulgare en vers, saint Georges reçoit le même service de la demoiselle exposée au dragon, dont il va la délivrer.
je n'en avais trouvé, et, puisqu'il s'en rencontre un, cela annonce quelque prodige.
La fille du roi lui obéit, elle mit d'abord le pou dans une boîte ; mais, en peu d'instants, il grossit tellement que la boîte ne pouvait plus le contenir. Ils le retirent de là, et l'enferment dans une armoire, mais là aussi il devint bientôt si grand, qu'il n'y tenait qu'avec peine. Le roi se décida donc à l'ôter de là et fit annoncer publiquement par le crieur, qu'il donnerait sa fille en mariage à l'homme qui devinerait ce que c'était que ce pou.
Tout le peuple se rassembla, mais personne ne découvrit ce que c'était, car il ressemblait bien moins à un pou qu'à un bouc barbu. A la fin, le diable aussi se présenta, et, au premier coup d'œil, il dit que c'était un pou. Le roi eut des soupçons, il pensa en luimême : Celui-là ne doit pas être un homme, et il ne voulut pas lui donner sa fille.
Le lendemain, il réunit de nouveau tout le peuple, mais sans plus de succès. Le même diable, qui avait paru la veille, se présente encore, quoique sous un costume différent ; le roi le refuse derechef. Le troisième jour, pour le dire en peu de mots, il revient encore,
autrement habillé ; nouveau refus du roi.
Alors le diable lui dit : Montre-la moi un
peu, et, à l'instant qu'il l'aperçut, il la saisit et
l'emporta sous terre, la où il avait sa demeure.
Le roi, après que sa fille lui eut ainsi été ravie, fit crier publiquement défense à quiconque d'avoir de la lumière cette nuit-là.
Or, une certaine vieille n'eut pas égard à cette défense. Le lendemain, on l'appelle au palais et on lui demande pourquoi elle n'avait pas observé Tordre du roi ? — J'ai, répondit-elle, sept fils ; tous, tant qu'ils sont, ils ne viennent à la maison que le soir et s'en
vont le matin ; si donc je ne me divertis la nuit, quand me divertirai-je ? Le roi demanda alors à la vieille quel métier avaient ses fils. Moi-même je l'ignore, fit -elle, mais ce soir, quand ils viendront, je veux m'en enquérir. — Eh bien, envoie- les moi.
Le soir, à l'heure où l'on quitte le travail, les fils de la vieille arrivent au logis tous les sept, et la mère les avertit que le roi les voulait voir. Le lendemain donc ils se lèvent et vont se présenter au roi, lequel, après leur avoir d'abord demandé de qui ils ctaient
fils, leur posa cette autre question : Que savez-vous faire * ?
Moi, répondit l'aîné, j'ai pour talent d'entendre un homme, si loin qu'il puisse être.
Moi, fit le second, je commande à la terre de s'ouvrir, et sur-le-champ elle s'ouvre.
Le troisième dit : Moi, je sais dérober à toute personne un objet sans qu'elle s'en aperçoive.
Le quatrième : C'est moi qui lance un soulier jusqu'au bout du monde.
En quelque lieu que je me trouve, fit le cinquième, je dis qu'une tour soit^ et à l'instant elle est.
Le sixième dit : Moi, j'ai pour talent, si haut que soit un objet, de l'abattre, en tirant, d'un seul coup.
Moi, dit le dernier, quand même une chose tomberait du ciel, je la reçois dans mes mains avant qu'elle ne touche terre.
Le roi, ainsi informé de ce qu'ils savaient faire, leur ordonna de se mettre en quête de
i. Litt. quel métier avez-vous? La variante, dans YAbeille albanaise, n« 10, emploie l'expression, « dons de nature ».
LE POU 3l
sa fille, et les régala de quelques sacs de sequins d'or.
Les voilà partis. Quand ils eurent cheminé cinq à six jours, l'un d'eux dit : Hé! toi qui entends, prête donc l'oreille pour savoir si nous approchons. Il mit l'oreille à terre, et leur dit : Nous n'y sommes pas encore, mais il ne s'en faut pas de beaucoup ; puis, au bout de quelque temps, ayant écouté de nouveau : Nous y voilà, fît-il.
Un peu plus loin, ils dirent au second d'ouvrir la terre. Il suffit d'un mot qu'il prononça, la terre s'entr'ouvrit, et le troisième y entra pour prendre la fille du roi. Mais, pour en devenir maître, il fallait qu'il trouvât le diable dormant. Il attend un peu, jusqu'à ce qu'il se fût endormi, puis tout doucement, tout doucement, il saisit la fille que le diable tenait couchée sur sa poitrine, et à sa place il mit un crapaud. Ce fut alors au tour du quatrième de descendre, lequel, prenant un des souliers du diable, le lança au bout du monde. Ensuite ils s'éloignèrent tous ensemble, emmenant la fille du roi.
Le sommeil du diable ne fut pas long. En se réveillant, il eut beau regarder de droite et de gauche, plus de princesse 1 II se lève
pour voir qui l'avait enlevée. Mais d'abord il chercha ses souliers, et n'en trouva qu'un. A force de porter les yeux de côté et d'autre, il aperçut le soulier et s'élança pour aller le prendre. «
Pendant qu'il courait ainsi au bout du monde, ceux qui emmenaient la demoiselle avaient pris bien de l'avance. Pourtant il fit si grande diligence qu'il ne tarda pas à les rejoindre, et, comme ils le virent approcher, ils dirent à celui que cela regardait de faire la tour. En un clin d'œil il vous fait une tour, fermée des quatre côtés, et qui n'avait ni fenêtre ni ouverture quelconque, aussi le diable perdit-il sa peine à vouloir y entrer. A la fin, il les pria de lui laisser voir un moment la jeune fille. Ils firent un trou dans le mur, juste assez grand pour les yeux, mais cela suffit au diable ; à peine l'eut-il aperçue par ce trou que, la ravissant de nouveau, il s'éleva dans les airs si haut, si haut, qu'on ne le voyait plus. Sur quoi, celui qui était bon tireur ajusta le diable, qui fut tué du coup, mais l'autre ne laissa pas toucher terre à la jeune fille, auparavant il s'élança et la reçut dans ses bras.
Ayant ainsi échappé une seconde fois au
diable, ils continuèrent leui route et arrivèrent chez le roi. Enchanté d'avoir retrouvé sa fille, le roi ordonna une illumination générale et de grandes réjouissances. Ensuite il lui demanda auquel des sept frères elle était surtout redevable de la vie. Tous, répondit-elle, ont contribué à me la sauver, mais plus que les autres celui qui m'a reçue dans ses bras. (Or celui-là était le plus jeune et le plus beau de tous, ainsi que j'ai oublié de vous le dire.) Cest pourquoi le roi lui donna sa fille en mariage, et, en mourant, il lui laissa son trône ; quant aux autres frères, il leur conféra des emplois et des dignités.
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LA BELLE DE LA TERRE
Il était un roi qui avait trois fils ; il possédait aussi un jardin dans lequel se trouvaient un pommier d'or et un puits, et dans ce puits habitait une lamie, qui chaque jour en sortait et venait prendre une pomme d'or.
Une fois le fils aîné du roi se présenta devant son père et lui dit : Père, marie-moi.
— Volontiers, lui répondit le roi ; si tu es capable de tuer la lamie, je te marierai. Le jeune homme aussitôt alla acheter un arc, il se mit aux aguets, et, au moment où la lamie sortait du puits, il lui tira une flèche, mais sans pouvoir l'abattre.
Le second des fils alors fit la même demande à son père, et, en ayant reçu la même
réponse, il tenta, sans plus de succès, de tuer la lamie.
A son tour, le cadet alla trouver son père, qui lui répondit comme il l'avait fait aux deux aînés. Pour lui, il achète un casse-tête », se lève qu'il faisait encore nuit et va se mettre en embuscade dans le jardin. La lamie ne manqua pas, selon sa coutume, de sortir du puits, afin de prendre une pomme, et le jeune homme, dès qu'il l'aperçut, lui asséna un coup de sa massue et la terrassa, mais le monstre, en se traînant à grand'peine, put regagner le puits et s'y précipita.
Grand dépit du jeune homme qui, après avoir réfléchi à ce qu'il convenait de faire, appela les serviteurs et leur dit : Je vais me lier de cette corde et descendre dans le puits; vous, quand je la secouerai, vous me retirerez. Et, en effet, s'étant lié et étant descendu au fond du puits, il y trouva, avec la lamie, la Belle de la terre.
Il attacha d'abord la lamie, puis la Belle de la terre, et enfin lui-même ; cela fait, il secoue la corde, les serviteurs^ la soulèvent;
i. Ou masse d'armes (topou^/en turc), grosse boule de fer garnie de pointes.
LA BELLE DE LA TERRE 3j
mais, après avoir fait sortir la Belle de la terre et la lamie, ils la coupent, et le jeune homme retombe au fond du puits.
Là il s'enfonça sous la terre et, à force de marcher, il sortit non loin d'une montagne, et s'endormit au pied d'un arbre. Pendant son sommeil vient un serpent qui voulait monter à l'arbre, pour dévorer ce qu'il y avait dans un nid qui s'y trouvait. Le bruit le réveille, il aperçoit le serpent et le tue. Ensuite arrive l'aigle, dont c'était le nid, et qui, voyant le serpent sans vie, se dit à lui-même : qui donc a donné la mort à ce serpent? C'est sans doute l'homme qui dort là-dessous. Et étendant ses ailes, il l'abrita de leur ombre.
— Oh le délicieux sommeil que j'ai eu !
s'écria le jeune homme, en s'éveillant quelque temps après. — Est-ce toi, lui demanda l'aigle, qui as tué ce serpent ? — C'est moi. — Et quelle récompense veux-tu pour le service que tu m'as rendu ? — Aucune, sinon que tu me reportes chez moi. — Partons, reprit l'aigle, mais, quand je crierai : gâ ! il faut que tu me donnes un morceau de viande.
L'aigle prit son essor, et, chemin faisant, il poussa un cri : gâ ! Et le jeune homme lui jeta dans le bec un morceau de viande ; de même
une seconde fois, mais la maison était déjà en vue, quand l'oiseau cria encore une fois : ga . Il ne restait plus de viande au jeune homme, il coupa donc un morceau de son mollet, et le jeta à l'aigle. L'aigle le garda dans son bec, et, lorsque le jeune homme mit pied à terre : Qu'as-tu à boiter? lui demanda-t-il. — C'est que tu m'avais ordonné de te donner de la viande chaque fois que tu crierais : gâ ! à la fin, elle m'a manqué, et, pour te satisfaire, je me suis coupé le mollet.
L'aigle alors lui rendit le morceau de chair qu'il s'était ôté, le remit en place, et puis lui dit : Prends ces trois plumes, Tune rouge, l'autre blanche, la troisième noire. Quand tu passeras sur tes lèvres la plume rouge, tu verras paraître un cheval ailé ; si tu y passes la blanche, il paraîtra un palais doué de la parole; si c'est la noire, des esclaves, de l'argent, et tout ce que tu pourras souhaiter.
Le roi cependant avait fait enfermer la Belle de la terre dans un appartement, et, après avoir fait tirer un fossé autour de la maison, il avait envoyé des crieurs publier cette proclamation : Le premier qui pourra d'un saut franchir le fossé, aura en mariage la Belle de la terre. Cette épreuve avait attiré
LA BELLE DE LA TEK RE 3g
une foule de gens, maïs nul n'en sortait vainqueur. Sur ces entrefaites, le jeune prince arriva, il passa dans sa bouche la plume rouge, et elle se changea en un cheval, sur lequel il bondit pardessus le fossé '. Le roi ordonna des réjouissances et, selon sa promesse, il lui donna pour femme la Belle de la terre. Le prince se fît alors connaître, en disant au roi : • Je suis ton fils, a et le roi fit mettre à mort les serviteurs.
Il était un roi qui était marié et avait une fille. Sa femme tomba gravement malade et, quand elle sentit que l'heure de la mort approchait, elle appela son mari et lui dit : Commande au cordonnier une paire de souliers, ni trop grands, ni trop petits; pour cela qu'il vienne me prendre mesure, de manière qu'ils soient justes à mon pied. Après ma mort, tu enverras un serviteur porter ces souliers de ville en ville, et la fille ou la femme à laquelle ils se trouveront aller parfaitement, tu l'épouseras.
Son épouse morte, le roi dépêcha le serviteur; mais, quand celui-ci revint, il dit au roi : Il ne s'est trouvé ni femme ni fille à
qui les souliers fussent justes ; pour les unes ils étaient trop grands, pour les autres ils étaient trop petits.
Un jour il arriva que la fille du roi mit les souliers, pour voir comment ils lui allaient; si elle les essayait d'ailleurs, ce n'était pas du tout avec le désir que son père la prît pour femme. Elle se les passa donc aux pieds, et, à ce moment même, le hasard voulut que le roi l'appelât pour avoir de l'eau. Elle courut la lui porter sans ôter les souliers, car elle était bien loin de penser que le roi voulût jamais l'épouser, elle qui était sa fille. Le roi, en la voyant ainsi, lui dit : Je veux faire de toi ma femme, puisque les souliers te sont justes, et que ta mère m'a recommandé, à l'heure de la mort, de n'épouser que la femme ou la fille qu'ils chausseraient parfaitement.
— Tu veux me prendre pour épouse, répondit la fille; c'est bien, mais j'exige d'abord que tu me fasses fabriquer deux grands chandeliers, aussi hauts que moi et très larges, et qui ferment à vis.
Le roi en fit aussitôt la commande, et, deux ou trois jours après, il les porta chez sa fille, qui, restée seule, se cacha dans l'un d'eux. Le roi ensuite revint la chercher pour la céré-
morne du mariage i, mais il ne la trouva nulle part, car il ne s'imaginait guère qu'elle pût être cachée dans un chandelier. Dépité de n'avoir pu épouser sa fille, il fait venir un crieur et lui dit : Prends ces chandeliers et va-t-en les vendre, car je ne veux plus les voir ; l'argent que tu en retireras sera pour toi.
Le crieur s'en alla dans une autre ville pour vendre les chandeliers. En passant, il vît un jeune prince, qui était à la fenêtre, d'où il s'amusait à regarder dans la rue, et qui lui demanda combien il voulait de ses chandeliers. — Ce que ta Seigneurie en donnera. Il lui jeta une poignée de sequins, prit les chandeliers et les fit porter dans la chambre où il couchait.
Or, ce jeune homme était fiancé avec une princesse », et il avait coutume de manger la nuit, lorsqu'il se réveillait ; pour cela on lui apportait un seul plat, mais contenant des
i . Litt. : pour mettre la couronne. Il s'agit de la couronne, de diverses formes et de diverses matières, qui, dans le mariage selon le rite oriental, est placée à un certain moment sur la tête des deux époux.
2. Fille de roi. Les mots princesse et prince n'existent pas en albanais.
mets de toute sorte. Cette nuit-là, tandis qu'il dormait, notre jeune fille sortit du chandelier, elle goûta à tous les mets qui étaient là, et, son repas fini, elle se lava les mains, alla frotter celles du prince, puis rentra dans son chandelier. Le prince, s'étant réveillé, se disposa à manger, mais il remarqua qu'on avait touché à tous les mets, il vit aussi l'eau où elle s'était savonné les mains.
Le matin, il dit à ses domestiques : Le plat que vous m'avez apporté, est-ce vous qui y avez touché, ou bien quelque chat, qui sera entré dans la chambre ? — Non, répondirent-ils, il n'est entré aucun chat, et nous sommes surpris de la question que tu nous adresses. — Faites donc attention, reprit-il, car il peut bien se faire qu'un chat entre à votre insu. Mais, la nuit suivante, à son réveil, il trouva de nouveau le plat entamé.
Ne sachant ce que cela voulait dire, la troisième nuit, il resta éveillé, tout en feignant de dormir. La jeune fille sortit du chandelier, elle alla manger, et ensuite s'approcha du prince pour lui frotter la main, quand, se levant, il lui dit : C'est donc toi qui goûtes à mon souper} Bien que je sois déjà fiancé, je veux te prendre pour ma femme, parce que
tu es belle. Et il l'épousa sans faire de noces.
Plus tard, se trouvant obligé d'aller en guerre, il dit à sa femme : Je pars pour la guerre ; toi, pendant mon absence, reste dans cette chambre et garde-toi bien d'en sortir ; quand je reviendrai, dans un an, que jeté retrouve ici. En m'en allant, je vais commander à mes serviteurs de t'apporter à manger et de te donner tout ce que tu pourras désirer, mais il faut que tu restes cachée dans le chandelier et que personne ne te voie. Cela dit, il partit.
Un jour, la belle-mère du prince, celle dont la fille lui était promise, vint visiter sa chambre. En y entrant, elle trouva la jeune fille, qui avait négligé d'en fermer la porte, et lui dit : Que fais-tu ici chez mon gendre i ? Puis, dans sa colère, elle ordonna aux domestiques de l'emmener et de la jeter dans quelque lieu rempli d'orties, afin qu'elle eût tout le corps piqué et enflammé, telle-
i. Gendre. Dans les pays grecs, les fiançailles forment déjà un lien très étroit, et dès qu'elles ont eu lieu, les membres des deux familles alliées se donnent les titres, indiquant la parenté qui résulte de cette alliance. Souvent même le gendre demeure dans la famille de sa fiancée.
ment qu'elle ne pût sortir de là et mourût sur la place.
En ce lieu vint d'aventure une vieille, qui voulait cueillir des orties pour en faire un plat. Que fais-tu ici? demanda-t-elle à la jeune femme. — Mes ennemis, répondit-elle, m'ont jetée ici pour m'y faire mourir; je t'en conjure, emmène-moi chez toi, et je te servirai, car tu es vieille. — Je ne saurais te prendre chez moi, pauvre comme je suis. — Qu'importe, là où tu vis, je pourrai bien vivre aussi.
Le temps s'écoula, et le prince revint de la guerre. Il attend que sa femme sorte du chandelier, mais elle n'y était plus. Cette perte l'affligea tellement qu'il en tomba malade; dans sa maladie, l'envie lui vint de manger un plat de légumes, et il envoya crier par toute la ville l'ordre de lui en apporter.
C'est ce que firent quelques personnes, et, entre autres la vieille ; mais les herbes qu'elle apportait avaient été hachées par la jeune femme, qui avait aussi glissé dedans son anneau de mariage.
Le prince, s'étant mis à manger, le trouva et le reconnut aussitôt. Je veux aller te
voir demain, dit-il à la vieille. — Comme il plaira à ta Seigneurie, répondit-elle, mais ma maison n'est pas faite pour toi, car je suis pauvre.
Dès qu'il arriva, le lendemain, il se mit à fureter partout, afin de trouver celle qu'il cherchait. Voyant une huche qui était appuyée au mur : Qu'y a-t-il là dessous ? demanda-t-il à la vieille. — Ce sont, mon fils, des poussins à peine éclos ; je t'en prie, fais bien attention pour ne pas les écraser. — Non, fit-il, mais je veux au moins les voir.
Il tire la huche, la jette sens dessus dessous, et aperçoit sa femme. — Toi ici? lui dit-il, ne t'avais-je pas recommandé d'être sur tes gardes et de ne pas sortir ?
Alors elle lui raconta tout ce qui s'était passé. Ta belle-mère, dit-elle, m'avait fait jeter au milieu des orties ; c'est là que m'a trouvée cette vieille, qui m'a amenée à sa maison, et m'a servi de père et de mère. Les herbes qu'elle t'a portées, selon l'ordre que tu avais publié, c'est moi qui les avais hachées, et qui y avais aussi mis mon anneau. Mais, je t'en supplie, sois généreux envers cette vieille, car elle m'a sauvé la vie. Le prince donc
donna deux bourses < à la vieille, et emmena sa femme.
Rentré chez lui, il fit appeler sa belle- .
mère et lui dit : En punition de ce que tu as fait à ma femme, je retire dès à présent ma promesse de mariage avec ta fille 2 et je ne l'épouserai pas. Et il déclara publiquement son mariage avec la princesse.
1. Bourse, somme de cinq cents piastres turques, ou, selon le cours officiel d'aujourd'hui, environ no francs.
2. Littéralement, et si le mot existait : Ta fille, je la défiance ; je romps mes fiançailles» avec elle.
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LA FILLE PROMISE AU SOLEIL
Il était, il n'était pas, il était une reine qui n'avait pas d'enfants, et elle ne faisait que prier Dieu l et le Soleil, les suppliant de lui en accorder un, ne fût-ce qu'une fille ; quand celle-ci aurait douze ans, ajoutait-elle, le Soleil n'aurait qu'à la reprendre.
La reine enfin mit au monde une fille, laquelle allait à l'école tous les jours. Une fois, comme elle s'y rendait, le Soleil lui dit : Rappelle à ta mère de me donner ce qu'elle m'a promis. Elle vint rapporter à sa mère ce
i. Dieu. Mot ajouté à tort, car il ne reparaît plus dans la suite du récit.
que lui avait dit le Soleil. — Eh bien, réponds-lui que c'est encore trop jeune. Et elle répéta ces paroles au Soleil.
Le jour qu'elle accomplit sa douzième année, pendant qu'elle allait à l'école, le Soleil l'enleva et la porta à sa maison. La mère cependant attendait sa fille, mais, ne la voyant pas revenir, elle comprit que le Soleil l'avait ravie, selon ce qu'il avait annoncé.
Alors elle fit peindre toute la maison en noir » , en condamna la porte, et elle ne l'ouvrait jamais, demeurant toute seule et ne faisant que gémir et se lamenter.
Le Soleil avait chez lui, entre autres, une lamie. Celle-ci, flairant la jeune fille, dit : Je sens la chair de roi. — C'est ma fille, répliqua le Soleil, ainsi ne la touche pas. Un jour il l'envoya dans le jardin prendre un chou, et, comme elle le coupait : De même que ce chou craque, se mit-elle à dire, ainsi mon cœur se fend à la pensée de ma mère. Et elle
i. Usage mentionné souvent dans les contes grecs. Au moins ai-je vu, en cas de deuil, tendre de noir les rideaux, divans, portraits, etc. De plus, les veuves et les mères, celles surtout qui ont perdu un fils, restent claquemurées chez elles pendant des années, les plus dévotes même ne sortent pas pour aller à l'église •
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fondit en larmes. Le Soleil, qui s'en aperçut, lui demanda : Qu'as-tu à pleurer ? Regretterais-tu ta mère ? — A en mourir, réponditelle. — Si tu veux aller chez toi, appelle des animaux pour qu'ils t'y portent.
Elle avait appelé quelques animaux; le Soleil, de son côté, fit venir la lamie et lui dit : Si tu portes cette fille et que tu aies faim en route, que mangeras-tu ? — Ellemême. — Si tu as soif, que boiras-tu? — Son sang. Et, comme il vit qu'il n'y avait pas à compter sur la lamie, il engagea la jeune fille à appeler quelque autre bête.
Elle appela le cerf, auquel le Soleil demanda : Veux-tu porter cette fille chez elle ? — Volontiers. — Si tu as faim en route, que mangeras-tu ? — De l'herbe verte. — Si tu as soif, que boiras-tu ? — De l'eau fraîche ; seulement, quand nous serons arrivés, que sa mère me donne trois ocques ! de foin.
Le cerf prit la jeune fille et la chargea sur sa ramure. Chemin faisant, il eut faim, et il dit à la jeune fille : Monte sur cet arbre, et, s'il passe quelqu'un qui t'engage à descendre,
i. Ocques, oka, poids tare d'un kilogramme et un quart environ.
garde-t-en bien avant que je sois de retour.
Et elle grimpa, en effet, sur l'arbre.
Vint à passer une lamie qui, en regardant de ci et de là aperçut la fillette et la pressa de descendre pour jaser ensemble. — Je ne descends pas, j'ai peur que tu ne me manges.
— Je ne te mangerai pas. — Eh bien, va-t-en chez toi, et repasse plus tard. La lamie s'éloigna, et la jeune fille, quand elle vit le cerf arriver : Dépêche-toi, lui cria-t-elle, car voilà une lamie qui vient pour me manger.
Elle remonta sur le cerf, qui partit au galop, et à chaque personne qui passait, il lui disait : Si tu rencontres une lamie, ne nous trahis pas, mais dis-lui que le cerf avec la jeune fille ont pris une autre route.
Arrivés à la maison de la reine, ils se mirent à heurter la porte, mais en vain ; elle restait fermée. Alors , tout en frappant :
Mère, cria la jeune fille, ouvre, c'est moi, c'est ta fille qui revient. La mère finit par ouvrir, et, en voyant sa fille, elle ne se sentit pas de joie.
Les filles du quartier, ayant appris qu'elle était de retour, s'en vinrent chez la reine et lui dirent : Laisse-la venir avec nous, se promener et se ^divertir, — et elle ][le lui
LA FILLE PROMISE AU SOLEIL 53
permit. Toutes ensemble, elles se dirigèrent vers un jardin, qui avait une grande porte, laquelle ne voulait pas s'ouvrir. Mais à peine la fille de la reine Peut-elle touchée à son tour, qu'elle s'ouvrit tout de grand, et, dès que la princesse fut entrée, emportée par l'élan qu'elle avait pris, la porte aussi se referma derrière elle. Ses compagnes demeurèrent là à l'attendre, mais, voyant qu'elle ne revenait pas, et que . la porte restait fermée, elles s'en revinrent toutes désolées raconter à la mère ce qui était arrivé. Et celle-ci retomba dans sa première affliction.
En s'avançant dans le jardin, la jeune fille y^treuva des hommes et des animaux, qui avaient été changés en pierre. Dans le nombre, il y avait un roi, qui tenait à la main un papier, sur lequel elle lut ce qui suit : La femme qui sera capable de passer sans dormir trois jours, trois nuits et trois semaines, je l'épouserai, car alors je ressusciterai. Et elle commença à se priver de sommeil, prenant des livres et lisant.
Les trois nuits, les trois jours et deux semaines étaient déjà écoulés, quand il passa par là \in homme qui vendait des esclaves.
Elle mit la tête à la fenêtre et lui demanda
combien il voulait pour une servante. — Ce qu'il te plaira de me donner, fit-il. Et jetant au marchand une pelletée de sequins, elle fit descendre une corde, à laquelle l'esclave s'étant attachée, elle la guinda jusqu'à elle.
Alors elle lui dit : Il faut que tu veilles pendant deux ou trois nuits, afin que je puisse dormir un peu, car voilà longtemps que je me prive de sommeil, à cause de la promesse contenue dans le papier que tient le roi, et, quand le roi ressuscitera, je t'ordonne de me réveiller, — et, après lui avoir raconté tout au long ce qu'il y avait dans ce papier, elle se coucha et s'endormit. Mais l'esclave se hâta de lui ôter ses habits et de s'en revêtir elle-même, afin, quand le roi ressusciterait, de se faire épouser par lui.
Les trois semaines écoulées, le roi revint à la vie. Qui es-tu ? demanda-t-il à l'esclave. — Voilà, répondit-elle, trois jours, trois nuits et trois semaines que je reste sans sommeil.
Et il l'épousa. Ensuite il demanda qui était cette femme qui dormait.
C'est, fit-elle, une esclave que j'ai achetée, parce que j'avais peur toute seule. Quand celle-ci se réveilla, le roi dit à sa femme : Qu'allons-nous faire de cette esclave? —
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Envoyez-moi garder les oies, dit la princesse, qui Pavait entendu, — et on lui fit une hutte pour sa demeure.
Là elle ne faisait que pleurer, en énumérant un à un tous ses malheurs. Le roi, l'ayant entendue deux ou trois fois se lamenter de cette manière, s'approcha et lui demanda ce qu'elle avait à pleurer, et elle lui fit le récit de tout ce qui lui était arrivé. Alors le roi la prit pour sa femme, et, quant à l'esclave, il la tailla en mille morceaux ; le plus grand n'était pas plus gros que cela.