LA PIERRE MERVEILLEUSE
Il était une vieille, qui avait un fils, et tous deux étaient fort pauvres. Le garçon allait chercher du bois à la forêt avec un âne, et l'argent qu'ils tiraient de la vente du bois les faisait vivre.
Un jour qu'il était ainsi dans la forêt à couper du bois, il aperçut un serpent, à qui la tête d'un chevreau, qu'il venait de dévorer, était restée dans le gosier. Il se démenait tellement pour la faire passer, que le
garçon se dit : Allons voir si je ne pourrais pas lui retirer cette tête, car il me fait peine,
— et en effet il en débarrassa le serpent. Celui-ci alors lui dit : Tu es mon bienfaiteur, suis-moi à la maison afin que mon père te récompense du service que tu m'as rendu ; mais, s'il te demande ce que tu souhaites, réponds que tu ne veux autre chose que ce qu'il a sous la langue.
Ils s'en allèrent de compagnie, et, en arrivant au logis, le serpent dit à son père : Ce garçon m'a sauvé la vie, car sans lui j'allais être étouffé par la tête d'un chevreau que j'avais mangé et qui m'était restée dans la gorge ; je te prie donc de lui donner ce qu'il te demandera.
— Que veux-tu? lui dit le père. — Rien autre chose que ce que tu as sous la langue.
— Cela, je ne puis te le donner; mais, si tu souhaites quelque autre chose, tu l'obtiendras. — C'est la seule chose que je désire, reprit le garçon; si tu me le donnes, bien, sinon je m'en vais. Et finalement il partit.
Lui sorti, le jeune serpent dit à son père :
Si tu refuses de lui donner ce qu'il t'a demandé, je m'en irai moi aussi. *— Fais comme tu voudras, reste si cela te plaît, va-
LE SERrENT RECONNAISSANT 65
t-en si cela te plaît ; une fois pour toutes, j e ne donne pas ce qu'il m'a demandé. Son épouse alors vint et lui dit : Moi aussi, je te quitte, si tu ne satisfais pas ce garçon.
Quand le père entendit son épouse le menacer aussi de le quitter, il finit par lui remettre l'objet dont nous ayons parlé, en lui disant : Tiens, porte-le-lui, mais ramène notre fils. Elle sortit en hâte et, après avpir remis au garçon ce que son mari lui donnait, elle revint avec son fils.
Ce garçon, tout en retournant vers la forêt pour y reprendre son âne, pensait en luimême : Pourquoi me suis-je laissé enjôler et, au lieu d'accepter ce que celui-là m'offrait, ai-je été prendre cette pierre qui ne vaut pas un liard? Vers les dix heures de l'après-midi, comme il répétait ces mots, il frotta sans y penser la pierre ', et soudain il parut devant
i. On m'a montré dernièrement, à Chypre, une pierre tout aussi merveilleuse que celle-là. Elle forme aussi le cbaton d'une bague, qui appartient à une dame élevée en Europe, et des témoins oculaires, qui ne manquent pas non plus d'éducation, m'ont assuré fermement qu'elle avait sauvé la vie à plusieurs centaines de personnes, piquées par des serpents. Pour cela il suffit de tremper la bague dans ftau, et de laisser tomber un peu de cette eau sur la
lui un nègre, qui lui dit : Veux-tu que je te donne quelque chose ? veux-tu du pain ? — Ponne-moi du pain, et il mangea, — Veuxtu encore, reprit le noir, un cheval pour retourner chez toi, car tu t'es fort attardé en route ? — Volontiers. Le nègre lui donna le cheval, et il continua son chemin, sans publier de prendre avec lui la pierre.
En le voyant arriver, sa mère lui dit : Qu'es-tu devenu, mon fils? Je t'avais envoyé chercher du bois, et tu reviens à vide ; et ce cheval, où l'as-tu trouvé? Alors il raconta son aventure, puis il dit à sa mère : Va trouver le roi, et demande-lui sa fille en mariage pour moi.
La vieille y alla, et le roi, à la proposition qu'elle lui fit, éclata de rire. — Oui da, ditil, je donnerai ma fille à ton fils, mais à la condition qu'il bâtira pour elle un palais pareil au mien ; sinon, je lui fais couper la tête.
Le garçon prit sa pierre, la frotta, et aussitôt parut le noir, auquel il dit : Je t'ordonne de me construire un palais pareil à
plaie. Et ce n'est pas la foi qui sauve ! puisque le même effet se produit sur des bœufs, des chiens, etc.
celui du roi d'ici à quarante jours, parce que je dois épouser sa fille ; si le palais n'est pas achevé au bout de ce temps, il me fera. couper la tête. — Sois sans crainte, répondit le noir, je m'en charge.
Vingt-cinq jours s'étant écoulés, il frotta de nouveau la pierre, et, à la vue du noir, il lui dit : Voilà déjà vingt-cinq jours de passés, il n'en reste plus que quinze sur les quarante, n'as-tu donc pas l'intention de te met-, tre à l'ouvrage, puisqu'il s'agit d'un palais, et que cela exigera beaucoup de temps? Et le nègre lui répéta ce qu'il lui avait dit la première fois.
Le trente-neuvième jour, il l'appela de nouveau et lui dit: Voilà comme tu m'as trompé? Le palais n'est même pas commencé, et le roi va me faire couper la tête. — Tu le verras prêt demain à l'aube, répondit le nègre, ainsi dors sur les deux oreilles. Et vraiment au point du jour il était achevé. Le jeune homme envoya prévenir le roi, qu'il pouvait venir le visiter. Le roi mit la tête à la fenêtre, et, s'étant assuré que le palais était bien pareil au sien, il accorda décidément sa fille.
Parmi les gens qui assistaient à la noce, se
trouvait un juif, qui n'en revenait pas d'étonnement et se disait à part lui : Voilà un garçon qui naguère encore n'avait pas de pain à manger et qui coupait du bois pour vivre, et aujourd'hui il épouse la fille du roi !
Que fit-Il ? il alla se cacher dans le cabinet ' où les mariés devaient passer la nuit et où étaient leurs hardes ; il voulait les épier et s'assurer de l'endroit où l'autre tenait tous ces trésors.
Quand ils furent entrés, le jeune homme tira de son doigt la bague où était enchâssée la pierre et la mit dans un coffre, puis les époux se couchèrent. Sur le minuit, le juif, les voyant endormis, alla ouvrir le coffre, s'empara de la bague et se dépêcha de la frotter. Au nègre, quand il parut, il dit:
Prends cet homme, jette-le devant la .porte du roi, tout nu, et transporte le palais, tel
. i. Cabinet. Le mot turc désigne un compartiment qui s'ouvre dans la cloison de bois d'une chambre, et où sont entassés pêle-mêle les objets de literie. On les retire chaque soir, et étendus sur le sol, ils forment la couche des gens de la maison, comme on le voit dans la première scène des Nuées d'Aristophane. Maîtres, enfants et domestiques couchent souvent ainsi les uns à côté des autres. Ce sont des greniers à insectes.
qu'il est, au bord de la mer. Le nègre exécuta cet ordre.
Le matin, en se levant, le roi vit son gendre en cet état devant la porte. Que faistu ici? lui dit-il ; qu'est devenue ma fille? Si tu ne la retrouves pas, je te ferai éouper la tête, — et il commanda qu'on le jetât en prison.
Un jour, comme il était là passe un homme qui vendait des chats, et le prisonnier lui demanda combien il voulait pour un de ces animaux. — Ce qu'il te plaira, fit l'autre ; et, ayant donné je ne sais combien, il prit le chat. Alors il se mit à le nourrir si bien, que le chat devint énorme, grand comme un agneau.
A force de gratter avec ses griffes, il creusa, dans le lieu où ils dormaient, un passage souterrain ; tous deux s'y engagèrent, le chat et son maître, et ils sortirent, à peu de distance de la mer, dans un endroit où il y avait quantité de souris. Le chat dit à ces souris : Si vous ne savez pas me trouver, dans ce palais qui est au bord de la mer, un anneau où est enchâssée une pierre, je vous croquerai toutes jusqu'à la dernière.
Une des souris entra dans le palais pendant
la nuit, mais elle eut beau chercher partout, elle ne découvrit rien. A la fin, que fit-elle ? Elle fourra sa queue dans les narines du juif qui dormait, et le fit éternuer de telle façon, que l'anneau lui sortit de la bouche. Et la souris de s'en emparer et de le porter au chat qui le remit à son maître.
Celui-ci n'a pas plus tôt l'anneau en main, qu'il le frotte, et dit au nègre : Reporte ce palais dans le lieu où il était d'abord, et occis le juif. Le nègre fit ce qui lui était commandé, le jeune homme reprit sa femme, et ils passèrent le reste de leur vie ensemble.
LE
ET