LA LOUBIE ET LA BELLE DR LA TERRE
Toi, ajouta le vieillard, quand elle aura ainsi parlé, tu quitteras ta cachette et tu diras : « Me voici. » Elle te demandera comment elle peut te récompenser. Réponds que tu veux un chou, et elle t'invitera à en prendre autant que tu voudras. Choisis en trois, des plus beaux, et mange-les toi-même, car ils sont excellents pour la santé ; au retour, passe par chez moi, que je t'en donne un pour le malade. Et le jeune homme fit exactement ce que le vieillard lui avait recommandé.
Dans l'après-midi, juste deux heures avant le coucher du soleil, la Loubie arriva, annoncée de loin par le vacarme qu'elle faisait en donnant des coups de sa queue. Elle mangea la moitié de ce que le jeune homme avait apporté, après quoi elle sortit et dit : Celui à qui je dois ce bienfait, qu'il se montre, — et le jeune homme, paraissant, répondit : Me voici; ensuite tout se passa comme l'avait annoncé le vieillard.
Quand ils eurent fait plus ample connaissance, la Loubie dit au jeune homme : Tu peux passer par ici aussi souvent qu'il te plaira, et sans crainte. (C'était le chemin qui 'conduisait chez la Belle de la terre ) Ensuite
il prit ses choux, s'en retourna, et, chemin faisant, il rencontra le vieillard, qui lui donna aussi celui qu'il lui avait promis. En arrivant, il le remit au roi.
Le malade mangea le chou, et se dit guéri ; mais, au bout de quelques jours, il feignit d'être repris de son mal. Le roi lui ayant demandé ce qu'il y avait à faire : Ce que je veux, répondit-il, c'est la Belle de la terre ; charge encore ce garçon de me ramener. — Tant de rois y sont allés et n'en sont pas revenus. — Eh bien, s'il refuse, contrains* l'y par des menaces.
Le jeune homme passa cette journée en pleurs, et il ne savait à quoi se décider. Mais, pendant la nuit, le vieillard lui apparut de nouveau en songe, et lui dit : Essuie tes larmes, voici ce qu'il faut faire : demande au roi mille agneaux, quatre béliers, cent charges de froment, cent charges de miel et dix balais. En arrivant, tu égorgeras les agneaux, mais tu feras en sorte que ce soit à midi, parce qu'à cette heure les bêtes féroces de garde s'en vont, il ne reste que les lions. Il y a deux portes, l'une extérieure, l'autre intérieure, gardées chacune par deux lions. Après avoir passé la porte extérieure, jette les agneaux aux aigles,
LA LOUBIE ET LA BELLE DE LA TERRE 8tJ
le froment aux fourmis, le miel aux abeilles, et, quand tu arriveras à la porte intérieure, jette les quatre béliers aux lions ' ; alors en* tre sans crainte, mais n'oublie pas de balayer les murs, car, si tu négliges de le faire, ils tomberont sur toi et t'écraseront ; de même, quand tu atteindras la porte de la chambre de la Belle, il faudra aussi la balayer. Tous ces animaux, après avoir mangé, te demanderont quelle récompense tu veux pour le bien que tu leur auras fait. Demande aux lions un poil, aux abeilles, aux fourmis et aux aigles, à chacun une plume.
Le jeune homme fit tout ce que le vieillard lui avait recommandé.
Après s'être repus, les animaux s'écrièrent tous ensemble : Montre-jtoi, ô notre bienfaiteur, nous voulons te voir. S'étant montré, ils lui donnèrent un poil et trois plumes, et lui dirent : Chaque fois que tu
i. Le passage est assez embrouillé dans l'original, en voici la traduction littérale : les Lions seuls demeurent à la porte. Là il y a deux portes, l'une est gardée par deux des lions, et les deux autres se tiennent à la porte intérieure. Jette les agneaux, etc , etc., et, quand tu arriveras a la porte, jette les quatre béliers aux lions, etc.
Ç)0 CONTES ALBVNA1S
auras besoin de nous, brûle une plume ou le poil, et aussitôt nous serons à tes côtés.
Muni du poil et des plumes, le jouvenceau entra, non sans avoir eu soin d'en balayer la porte, dans la chambre de la Belle de la terre. Bientôt celle-ci parut, au milieu de onze jeunes filles, et lui demanda : Qui es-tu? que cherches-tu ici? — Je suis un homme ! ne me vois-tu pas ? Je suis venu pour t'enlever. — Et elle, en éclatant de rire : Il en est venu tant d'autres, repritelle, qui n'ont pu m'enlever.
Alors elle sort de la chambre, appelle les lions et leur dit : Pourquoi avez-vous laissé entrer cet homme ? — Parce que, répondirent-ils, nous ne recevons de toi que de la viande pourrie, et en petite quantité encore, tandis que lui, il nous a donné à chacun un bélier.
— Pourquoi, demanda-t-elle ensuite aux aigles, avez-vous laissé entrer cet homme ?
— Parce qu'il nous a donné à chacun un agneau, alors que tu nous laissais sans nourriture.
Elle fit la même question aux abeilles et aux fourmis, qui lui répondirent, les abeilles : Tu ne nous donnais que de la cire, et
LA LOUBIE ET LA BELLE DE LA TERRE f)l
celui-ci nous a donné du miel, — et les fourmis : Tu ne nous donnais que des miettes de pain moisi, et il nous a donné du blé.
Enfin elle demanda aux portes et aux murs, pourquoi ils l'avaient laissé entrer.
« — Parce que, répondirent-ils, tu ne nous avais jamais balayés, tandis que celui-ci nous a nettoyés.
Alors la Belle de la terre dit au fils du Valaque : Faisons trois gageures, si tu les gagnes, je t'appartiendrai. — Volontiers, dit l'autre. — Voici la première gageure : J'amoncellerai en un tas du blé, de l'orge, du seigle et de la terre, et tu auras à séparer toutes ces choses en une nuit. — Je les séparerai.
— Voici la seconde gageure : tu devras aller dans les deux montagnes qui s'ouvrent et se referment, prendre de l'eau d'immortalité.
— J'irai.
— Voici la troisième gageure : je me cacherai au milieu de ces onze jeunes filles, nous serons toutes couvertes d'un drap, et si tu sais me reconnaître, je t'appartiendrai. — C'est bien, fit le garçon.
Pour ce qui est de la 'première gageure, il brûla la plume que lui avaient donnée les fourmis ; elle n'était pas plus tôt consumée, que celles-ci arrivèrent. — Pouvez-vous, leur dit-il, nettoyer un tas de blé, d'orge, de seigle et de terre, et séparer ces grains en une nuit? — Oui certes, répondirent tes fourmis. Sur quoi notre garçon se coucha et s'endormit. De grand matin il se réveilla* mais voyant tous les grains du tas nettoyés et mis à part, il fit encore un somme. La Belle de la terre, qui venait de se lever, l'en tira, en l'appelant. Laisse-moi dormir, fit-il, car je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Un moment après elle revint vers le jeune homme et lui dit : Tu as gagné la première gageure, mais voyons les autres.
Pour ce qui est de la seconde gageure, il brûla la plume des aigles, qui incontinent furent auprès de lui. Il leur dit : Je veux aller puiser de l'eau d'immortalité aux deux montagnes qui s'ouvrent et se referment, mais il convient que nous soyons là à midi, attendu qu'à ce moment seulement elles restent ouvertes pour une demi-heure. Il prend une bouteille, et on part. Au voisinage des montagnes, les aigles prirent le*