OU LA DESTINEE
(le conte de l'enfant *)
Il était un vieillard et une vieille, qui n'avaient point d'enfants. Enfin, au bout de je ne sais combien d'années, Dieu leur donna un fils, et leur joie fut sans bornes de ce que le Seigneur s'était ainsi souvenu d'eux. Deux nuits étaient passées depuis la naissance, et la troisième approchait, où trois
i. Ce sous-titre est le titre original. Plusieurs contes en ont un, par lequel ils sont habituellement désignés.
femmes ■ devaient venir pour assigner à l'enfant sa destinée.
Cette nuit-la il tomba une pluie effroyable, telle que personne n'osait mettre le nez dehors, de peur d'être entraîné par les eaux et noyé ; cependant ne voilà-t-il pas qu'arrive à travers la pluie un pacha, qui demanda un gîte au vieillard. Celui-ci, voyant un homme d'importance, en fut tout aise, il le mit au haut bout du foyer, alluma un grand feu, lui donna à manger ce qui se trouvait, et retirant quelques objets, il les rangea dans un coin, afin de faire de la place pour le cheval du pacha, car cette maison n'était qu'à moitié couverte, une partie du toit manquait.
Le pacha, une fois bien réchauffé et repu, n'avait plus qu'à -dormir ; mais le moyen de se laisser aller au sommeil, alors- qu'il avait sur lui je ne sais combien de milliers de piastres !
Cette nuit-là, comme nous Pavons déjà dit, devaient venir trois femmes pour assigner à l'enfant sa destinée. D'aventure elles
1 . Ce son* les fées de la Belle au bois dormant, voyez la préface.
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arrivèrent et s'assirent près du feu. Le pacha, à cette vue, fut pris d'épouvante* mais il se tint coi, sans faire le moindre bruit.
Laissons le pacha, et occupons-nous de ces femmes. La première des trois dit d'abord :
Cet enfant vivra peu, il mourra de bonne heure. La seconde, répliquant à celle qui venait de parler, dit : Cet enfant vivra de longues années, et ensuite il périrera de la main de son père. Enfin la troisième parla comme il suit : Mes amies, quels discours tenez-vous là? Cet enfant vivra assez pour tuer le pacha que voici, lé dépouiller de son autorité et épouser sa fille.
Or ce que la dernière avait dit, cela devait nécessairement s'accomplir. Elles ne demeurèrent qu'un moment de plus, et s'éloignèrent.
Le pacha, qui avait entendu ce discours, était glacé d'effroi ; il ne put fermer l'œil de la nuit, et ne songea qu'aux moyens de faire périr le nouveau-né. Le matin il dit au vieillard : Moi aussi je suis sans enfants; ne consentirais-tu pas à me donner le tien ? Je te paierai ce que tu voudras.
— Comment cela serait-il possible ? répondit le vieillard ; nous avons tant soupiré après la naissance de cet enfant, et tu veux nous le prendre ? Jamais 1
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— Si, si, reprit le pacha, tu me le donneras ; et en disant cela il aveignit de son bissac trois mille piastres, qu'il offrait au père, mais celui-ci refusa. Il tire encore trois mille piastres, car il n'avait d'autre pensée que de se défaire de l'enfant. La vue de ces six mille piastres décida le vieillard, mais non la mère, qui ne voulait pas donner son consentement, et il en fut de même, après que le pacha eut encore ajouté trois mille piastres.
Alors le vieux dit à son épouse : A quoi penses-tu, femme? Nous ne savons même pas si l'enfant vivra, ou non ; pourquoi donc ne pas le donner, et prendre tout cet argent en échange ? Suppose que nous n'avons pas eu de progéniture ; mais d'ailleurs tu sais fort bien qu'on aura plus de soin de cet enfant, que tu n'en peux avoir toi-même, et de plus nous irons de temps en temps le voir. Et par ce discours il décida sa femme.
Pour le dire en peu de mots, ils reçurent ces neuf mille piastres, et remirent l'enfant couché dans son berceau au pacha, qui le plaça devant lui en travers de son cheval.
Alors pourtant ils ne purent s'empêcher d'éclater en sanglots.
— Ne pleurez pas, leur dit en partant le
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pacha, et venez chez moi, quand il vous plaira, voir l'enfant.
Cependant, tout en cheminant, il ne songeait qu'à la manière de faire périr le nouveau-né, car de tirer son coutelas et de lui couper la tête, il ne pouvait s'y résoudre.
Que fit-il ? Comme il passait au bord d'une rivière, il prit le berceau et le lança en plein courant, après quoi il s'éloigna, pour ne pas entendre les cris de l'enfant.
Celui-ci, croyait-il, avait dû bien certainement périr. Tout au contraire, il fut sauvé, car en tombant dans l'eau, son corps s'y enfonça bien tout entier, mais sa tête resta dehors, juste assez pour qu'il pût respirer, et le courant l'ayant emporté, alla le déposer au milieu des broussailles sur la lisière d'une forêt.
Dans cette forêt il y avait un pâtre qui gardait des chèvres, et il avait l'habitude, sur l'heure de midi, de les conduire à la rivière pour les abreuver. Ce jour-là une des chèvres quittant le troupeau, alla vers le nouveau-né, dont elle avait entendu les vagissements ; elle se plaça au-dessus de lui et ouvrant les jambes, elle lui mit sa mamelle dans la bouche, de façon qu'il pût boire, et
quand il fut bien rassasié, elle alla rejoindre ses compagnes.
Vint le moment de traire les chèvres, alors on vit que celle-là n'avait pas de lait, et le maître dit au pâtre : Pourquoi traire les chèvres en cachette ? Ce qu'on te donne à manger ne te suffit donc pas, que tu me dérobes encore du lait ?
Le pauvre berger protestait de toutes ses forces, qu'il ne savait pas ce que cela voulait dire, et de fait il ne savait rien. Le maître finit par lui dire : Reste ici à travailler, ce sera moi qui garderai les chèvres cette après-dinée.
En effet, il les mena paître hors du bois, et au tomber du jour, comme il les conduisait à la rivière pour les faire boire, il voit cette chèvre, à laquelle le lait avait manqué, qui se sépare des autres, ouvre les jambes, et donne la mamelle à l'enfant. Etonné, il la suit, aperçoit un berceau où se trouvait un nouveau-né, et l'emporte chez lui, en reconnaissant qu'il n'y avait aucun reproche à faire au chevrier.
On ne tarda pas à découvrir à qui cet enfant appartenait, et celui qui l'avait trouvé le donna au vieillard (ils demeuraient tous
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les deux dans le même village), pour qu'il en prît soin et le lui rendit quand il serait devenu grand.
Pour abréger, c'est ce qui eut lieu. Le garçon ramené par le vieillard chez l'homme qui l'avait trouvé, montra tant d'intelligence et de sagesse, qu'il surpassait de beaucoup tous les autres serviteurs de cet homme, si bien qu'ils furent mis sous ses ordres. D'aventure le pacha vint dans ce village, car c'est lui qui en était le seigneur; et il alla loger dans la maison où demeurait le jeune homme. Celui-ci, presque dès le premier jour, lui plut et gagna toute son affection par sa beauté, par sa modestie et par toutes les autres qualités dont il était doué.
Une fois le pacha fit l'éloge de notre garçon au paysan, qui lui dit : Si tu savais son histoire, ce serait bien un autre étonnement pour toi; — et il la lui conta d'un bout à l'autre. Quelle ne fut pas la consternation du pacha, quand il découvrit, par ce récit, que c'était là l'enfant qu'il avait jeté à la rivière. Aussi que fait-il ? il imagine un autre moyen de s'en débarrasser, et pour cela il écrit à sa femme une lettre, où il lui disait : « Ordonne qu'on mette à mort le por-
teur de cette lettre, et dès qu'il sera tué, qu'on tire une salve de canon, afin que je le sache et puisse m'en réjouir. »
La lettre prête, il dit au paysan, qu'il avait besoin d'un homme de confiance, pour la porter à sa femme.
— Ta seigneurie, répondit le villageois, sait que je n'ai personne de plus sûr que le jeune homme dont nous avons parlé. — Aussi est-ce lui que j'avais en vue ; qu'il prenne mon cheval et qu'il vienne, pour que je lui remette la lettre. Le jouvenceau la prit, monta à cheval et partit.
Chemin faisant il eut soif, et ayant trouvé une source, il descendit de sa monture, but tout son saoul, et ensuite s'étendit par terre pour faire un somme. Tandis qu'il dormait, voilà qu'un nègre se présente, tire la lettre de son sein, et en écrit une autre, ainsi conçue, « L'homme que je t'envoie, tu dois le recevoir avec toute sorte d'honneurs, lui offrir un festin magnifique, et ensuite le marier avec notre fille; au moment où la couronne leur sera posée sur la tête ', je veux
i. Voyez la note i du n« 6. Seulement cette couronne du mariage chrétien est fort peu à sa place dans un mariage musulman, comme celui de la fille d'un pacha.
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qu'il soit tiré une salve de canons, afin que je puisse l'entendre et prendre part à la réjouissance.
La lettre finie, le nègre la plia et la scella tout comme l'autre, ensuite il la mit dans le sein du jouvenceau, qui ne tarda pas à se réveiller. Sans se douter de ce qui s'était passé, il reprit aussitôt son chemin, et alla tout droit remettre la lettre à la dame du pacha. Elle n'en eut pas plus tôt prit lecture, qu'elle le traita avec beaucoup de considération, ordonna un grand festin, et ensuite le maria avec sa fille, au bruit de l'artillerie.
Le pacha qui, du village, entendait le canon, s'imagina que le jeune homme était mort. A la fin m'en voilà débarrassé, se disait-il. Aussi je laisse à penser quel fut son effroi lorsque, quelques jours après, étant retourné chez lui, il aperçut le jouvenceau en vie, et surtout en apprenant qu'il était devenu le mari de sa fille.
Le voilà qui se creuse de nouveau la tête pour trouver le moyen de le faire disparaître. Après avoir bien réfléchi, il dit à un certain forgeron : Demain j'enverrai un garçon pour chercher tel objet; tu lui diras d'attendre que tu l'aies fabriqué ; puis prc-
nant tout doucement ton grand marteau, tu lui en asséneras deux ou trois coups, de manière à le tuer; cela fait, coupe-lui la tête, mets-la dans un mouchoir, et tu la donneras, pour me rapporter, à un autre garçon qui viendra de ma part.
Le soir, ayant appelé son gendre, il lui dit : Demain il faut te lever de très bonne heure et aller chez tel forgeron, qui te remettra un objet que je lui ai recommandé.
— Je n'y manquerai pas, répondit-il ; et il alla se coucher. Au point du jour il se levait pour aller chez le forgeron, quand sa femme lui dit qu'il était trop tôt, et l'engagea à se recoucher et à faire encore un somme.
Cependant, le pacha s'étant réveillé à son tour, appelle son fils, et lui demande si son gendre était parti : Je veux m'en assurer, fit-il; et il se rendit au logement de son beau-frère, qu'il réveilla, en lui demandant s'il était allé chez le forgeron. — Non, répliqua-t-il, mais j'y cours à l'instant. — Au lieu, pensa le fils du pacha, d'attendre que celui-là se lève et fasse sa toilette, il vaut mieux faire la chose moi-même; et il partit.
En le voyant venir de loin, le forgeron prit son grand marteau, d'un coup il vous
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l'assomma, et après lui avoir coupé la tête, il l'enveloppa dans un mouchoir. Bientôt après arriva le gendre du pacha, pour réclamer l'objet commandé ; il reçut du forgeron le mouchoir, qu'il prit et alla porter à son beau-père.
Le pacha, quand il parut vivant devant lui, trembla de tous ses membres, mais sa douleur fut au comble lorsque, ouvrant le mouchoir, il y découvrit la tête de son fils. Cependant il n'en laissa rien paraître, mais voici ce qu'il commanda au palefrenier, — Cette nuit, lui dit-il, si les chevaux se battent, laisse-les faire, de manière que mon gendre vienne pour les tranquilliser ; toi, tiens-toi derrière la porte avec un casse-tête à la main, et au moment où il passera, brise-lui le crâne. — C'est bien, fit l'autre.
Pendant la nuit les chevaux ayant commencé à se battre, le pacha cria à son gendre d'aller les séparer, mais sa femme l'empêcha de se lever, et les chevaux ne tardèrent pas à se calmer d'eux-mêmes. Le pacha, qui pensa que cette fois il était bien mort, sortit de sa chambre et s'en alla à pas de loup Yers l'écurie. Le palefrenier crut que c'était
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le gendre qui venait, et d'un coup sur la tête, il l'abattit raide mort.
Alors le jeune homme s'empara de l'autorite', et devint pacha à la place de Pautre.
Ainsi se vérifia la prédiction de la troisième des femmes, qui, à l'époque de sa naissance, avait annoncé qu'il supplanterait le pacha.
Notre conte est fini, ce garçon a eu de la chance, et nous, nous en aurons encore plus que lui.