PRÉFACE • IX
Je me suis abstenu presque de tout rapprochement, si ce n'est avec les contes grecs, traduits par Hahn et dont les originaux ont été, après sa mort, partiellement imprimés par M. Jean Pio ' ; c'est la traduction que je citerai toujours. Le mélange des Chkipetars et des Grecs dans le royaume hellénique, et leurs relations de voisinage et de toute sorte en Épire , sont tels, qu'ici comme là les productions de V imagination populaire ne pouvaient manquer d'offrir des points de contact qu'il convenait de mettre en lumière. Et en somme, pourtant, ils ne sont pas beaucoup plus nombreux que ceux qu'on remarque entre des contes de provenances géographiques éloignées. Hahn lui-même constate une ressemblance frappante, jusque dans la forme du récit, entre ceux de la Grèce
et traduction italienne, au 4' volume des Fiabe, novelle et racconti siciliani (1875) ; Abeille chkipe, éditée par E. Mitsos (Alexandrie d'Egypte, 1878), douze contes en original. 1 . NwsAAifivtxa 7rapa/*û0ta, contes populaires grecs, publiés d'après les papiers de J. G. Hahn, par Jean Pio, Copenhague, 1879. O* 1 n'a peut-être pas choisi les meilleurs morceaux. Il y en a en plus quelques-uns qui ne se trouvent pas dans la traduction allemande.
actuelle et de V Allemagne, et il aurait pu ajouter, des Slaves. Bien plus, ce ne sont pas uniquement des traits épars qui, à la fois dans le recueil par lui traduit et dans le présent volume, -doivent être rapportés à cette dernière origine ; toute une classe de contes ne sont manifestement que la maigre analyse, le squelette, non pas de contes, mais de chants bulgares.
Ce sont ceux que, rendant par le nom d'Elfe ou Sylphe, l'appellation grecque moderne de Néréides, ou plus exactement « Néraïdes (Nepotîeç) », il a intitulés « Elfenmàrchen ». Une comparaison sommaire avec la collection que j'ai publiée \ ou avec celle des Jr ères Miladin *, ne laisserait aucun doute là-dessus dans l'esprit du lecteur.
Je viens de parler de chants passés à l'état de simples contes. Ce ne serait pas un des chapitres les moins curieux de Vhistoire littéraire, que celui où Von suivrait, en en recherchant les causes,
i. Chansons populaires bulgares. Maisonneuve, Paris, 2. Agram, 1861.
PRÉFACJ^
cette chute de la poésie à la prose, cet arrangement d'anciens éléments sous une nouvelle forme, annonçant un changement dans les esprits, qui, fatigués désormais de la langue des dieux, mais atteints d'un scepticisme naissant, veulent être amusés d'une autre manière. Les chansons de geste en sont che\ nous un mémorable exemple; après avoir subi une première dégradation en passant à l'état de romans, elles se survivent, pour ainsi dire, à elles-mêmes dans la rédaction minuscule et informe de la Bibliothèque bleue. C'est ainsi que des réductions du Ramayana en langues vulgaires ont mis à la portée des peuples de l'Inde et de la Malaisie la gigantesque épopée des Brahmanes.
De même encore, et pour revenir à l'Albanie, dans ce pays on raconte en prose, mais de la Jaqon la plus sèche et la plus sommaire, deux légendes qui ont fait le tour de l'Europe orientale: celle de Constantin, le mort voyageur, germanisée par Burger sous le nom de Lénore , et celle de la fondation de Scutari ou du pont d'Ar-
ta ', transportée dans la région des Dibras.
Depuis vingt ans seulement, pour ne pas remonter plus haut, c'est-à-dire depuis qu'a paru l'Introduction au Pantchatantra de Th. Benfey [i85g) 9 jusqu'au très agréable livre, à la/ois spirituel et savant, de M. Ch. Deulin, Les contes de ma mère Loye avant Perrault *, et aux
i. Dans Y Abeille chkipe, n** 3 et 12 des Contes; la légende du pont d'Arta, Passow, Chants grecs. Nous donnons plus loin la traduction des deux récits albanais.
2. Je dois prendre contre cet écrivain la défense des hommes de bonne volonté qui, comme M. J. Pitre (Fiabe, novelle e racconti siciliani, avec aperçu grammatical et vocabulaire, 4 volumes. Palerme, 1875), et M. Marpons y Labros (la Rondallayre, contes catalans), prennent la peine de recueillir et d'éditer les productions de la littérature populaire, menacées d'un prochain oubli. Celles-ci, à côté de l'intérêt qu'elles ont, comme œuvres d'imagination, le seul auquel M. Deulin soit sensible, en offrent encore un autre, inférieur, mais fort apprécié des linguistes. M. Deulin sera le premier à reconnaître combien un conte ou une chanson perd à être transporté même dans la langue la plus voisine. Et puis, n'est-ce pas bien dur, pour ne pas dire méprisant, de traiter de patois (p. 279) le catalan, et surtout un dialecte, qui a eu ses poètes originaux, et qui est le parler d'un pays aussi peuplé que la Sicile ? Pour être conséquent, fi aurait fallu envelopper dans le même anathème le Pentamerone, dont M. Deulin a eu le premier le talent de faire passer des fragments en français ?
Ce qu'on peut lui accorder, c'est qu'en effet certains col-