‹ Contes albanaisChapitre 40 sur 80 · LES DIABLES DUPÉS 1$J · texte numérisé non relu

LES DIABLES DUPÉS 1$J

derviches, et dirent à la reine : Au nom de Dieu, donne-nous cette pomme, qui vient de tomber dans ton tablier; il y a plusieurs jours que nous suons sang et eau pour l'avoir. — Vous n'aurez pas la honte d'un refus, leur répondit la reine ; quoi ! c'est pour cette pomme que vous vous donnez tant de peine ? la voici, prenez-la, et laissez-moi en paix. Et elle leur jeta la pomme.

La pomme devint du millet, qui se répandit par terre. Aussitôt les derviches se changent en poules, qui se mettent à becqueter le millet. Le millet alors devint un renard, qui croqua les poules. Ainsi notre homme avait si bien appris le métier de diablerie, qu'il avala ceux-là mêmes qui le lui avaient enseigné.

Il était, il n'était pas , il était un ouvrier, qui avait une femme et un fils; leur pauvreté était extrême, et ils vivaient de ce que gagnait le père, en transportant des pierres au moyen de quelques ânes qui lui appartenaient. Il allait chercher ces pierres à une heure de chemin de la ville, jamais il ne s'en éloignait davantage.

Un jour qu'il avait ainsi emmené ses ânes au lieu qu'il fréquentait d'habitude, il aperçut un lion qui, étendu sur une grande pierre, se chauffait au soleil. En le voyant qui se levait, le cœur lui manqua, et il fut glacé d'épouvante. Mais le lion, reconnaissant que l'homme n'avait pas l'intention de l'attaquer,

et qu'au contraire il avait peur, se recoucha à la même place.

De son côté, l'ouvrier, voyant que le lion n'avait pas bougé, se rapprocha de lui, sur quoi le lion se leva encore, et puis se recoucha. A la fin, il se dit : Allons à lui, pour voir ce qu'il me fera ; s'il avait voulu me dévorer, il se serait jeté sur moi dès le premier moment; mais j'ai l'idée, au contraire, qu'il y a quelque bienfait à en attendre. En le voyant approcher, le lion se dressa, ouvrit sa gueule et en laissa tomber une pièce d'or, qui valait mille piastres; ensuite il reprit la même position. L'homme, transporté de joie, ramassa cette pièce,chargea ses ânes et retourna au logis.

En y arrivant, il déchargea les pierres, puis il s'assit, l'air riant et rayonnant d'aise. Sa femme lui demanda ce qui le rendait si heureux. Voilà, dit-il, ce que m'a donné un lion, que j'ai rencontré dans un endroit un peu plus éloigné * que celui où je charge d'habitude de la pierre ; s'il voulait m'en donner autant tous les jours, nous deviendrions riches, ô ma femme.

i. Plus éloigné, inadvertance du narrateur. Voyez au commencement du conte.

' LE LION AUX nÈCES D'OR 141

Le lendemain il retourna sur le lieu avec ses ânes, et il eut une pièce d'or, comme la veille. Cela durait ainsi depuis quelques jours, quand sa femme lui dit : Sais-tu ce qu'il faut faire ? enclore d'une grille de fer l'endroit où se tient le lion, afin que personne n'y pénètre, en laissant toutefois une .porte d'entrée ; mais, puisqu'il nous fait chaque jour ce présent, il convient que nous l'en récompensions, et pour cela, que tu lui portes quatre ocques de viande et trois ocques de lait. L'homme accomplit exactement ce que sa femme lui avait recommandé ; chaque jour il ne manquait pas de porter à manger au lion, de qui, tous les jours aussi, il recevait le même cadeau. Si bien qu'au bout de deux ou trois ans il se fît bâtir une grande maison, et eut à son service de nombreux domestiques Les gens qui voyaient cet homme arrivé à l'opulence, de simple manouvrier qu'il était n'en revenaient pas d'étonnement. Quelque argent, disaient-ils, qu'il puisse gagner avec dix ou même avec vingt ânes, il est impossible qu'il en ait ramassé assez pour construire une pareille maison et devenir riche comme il l'est ; il faut qu'il ait trouvé quelque trésor.

On finit pourtant par apprendre son aventure avec le lion. Un beau jour il arriva que le fils étant à jouer avec des camarades, ceux-ci lui dirent : Grand nigaud, poltron que tu es, qu'on ne te voie plus avec nous!

Ton père a trouvé quelque part un lion, qui lui donne tous les jours de l'or, mais à toi, on ne t'en dit rien, parce qu'on te connaît pour un imbécile.

Transporté à la fois de colère contre eux

et de ressentiment contre ses parents, qui ne

lui avaient point parlé de leur trésor et qui,

lui semblait-il, ne tenaient de lui aucun

compte, il alla trouver sa mère et lui parla

ainsi : Mère, mes camarades m'ont dit que

nous étions pauvres jadis, et que mon père

était un simple journalier, qui vivait du

produit de quelques ânes, avec lesquels il

transportait des pierres. Aujourd'hui, je vois

que mon père est riche, il a une maison

• grande comme un palais, et moi-même j'ai

des domestiques pour m'accompagner. D'où

lui vient toute cette fortune ? N'auriez-vous

pas, quelque part, enclos de grilles de fer un

espace, où il nourrit un lion qui lui a indiqué

un trésor ? Pourquoi me tenez-vous cela

caché ? Ne suis-je donc pas votre fils, ?

— Il est vrai, lui répondit sa mère, que nous avons entouré de murs un certain espace, et que là se trouve un lion, qui nous donne chaque jour une pièce d'or, mais tu * ne saurais t'en approcher, il ne te connaît pas et il te mettrait en pièces.

— Eh bien, j'irai, et armé, pour le tuer s'il vent se jeter sur moi ; je te prie seulement de me donner un domestique avec un cheval, et sois sans inquiétude, il ne viendra pas à bout de moi si facilement.

La mère se prit à pleurer et à gémir, elle était sûre que le lion, à peine verrait-il son fils, se précipiterait sur lui et le déchirerait, et elle maudissait les camarades du jeune homme, pour lui avoir ainsi parlé. A la fin elle lui dit : Je m'en vais consulter ton père, et, quoi qu'il décide, il faudra lui obéir.

Le père, informé du projet de son fils, le fit venir et lui dit : Quelle est cette idée d'aller à l'enclos du lion ? Ne sais-tu pas que, à peine tu paraîtras, il se jettera sur toi pour te dévorer ? Pourquoi veux-tu nous priver de ce qu'il nous donne, une pièce d'or par jour ?

— Quoi que tu puisses dire, répliqua le fils, je ne renoncerai pas à mon dessein, et

j'irai voir ce qu'il y a là-bas, car m'est avis que vous vous jouez de moi ; donne-moi donc la clé de bon gré, autrement je tâcherai de la prendre par la force.

La mère fut, à la fin, obligée de lui remettre cette clé, il menaçait de la tuer !

Alors il prend un domestique et un cheval, et il part. Le lion, quand la porte s'ouvrit, se leva, puis,- reconnaissant dans celui qui entrait le fils de l'homme qui recevait de lui chaque jour une pièce d'or, il se recoucha.

Mais, lorsqu'il le vit s'avancer le sabre au poing, il se dressa de nouveau en pieds ; le jeune homme s'élance, le blesse légèrement à la queue, mais il est lui-même déchiré en mille morceaux.

Le domestique attendait son maître, bien inutilement, puisqu'il était mort ; aussi finit* il par reprendre le chemin de la maison, en emmenant le cheval . A son retour, la mère lui crie : Où est mon fils ? pourquoi est-il resté là-bas ? — Voilà, fit l'autre, ce qui est arrivé, il a blessé le lion à la queue, et le lion l'a déchiré. En entendant ces paroles, elle éclata en sanglots et en lamentations. Le mari lui-même, étant survenu et ayant appris la mort de son fils, se prit à pleurer.

Deux semaines plus tard, et après qu'il avait élevé au jeune homme un tombeau dans le lieu même où il avait péri, le père s'y rendit, avec la ration accoutumée, et il demanda au lion la pièce d'or, mais le lion refusa, par ressentiment, car il pensait que ce ^ pouvait bien être .par son conseil que le fils avait agi.

Un jour il y alla de nouveau et se mit à supplier le lion : Je t'en conjure, lui disait-il en pleurant, donne-moi, comme auparavant, la pièce d'or, car je suis devenu pauvre, il ne me reste plus de pain à manger ; tu as tué mon enfant, mais je ne t'en garde pas de rancune.

Le lion lui répondit : Je te donnerai, il est vrai, la pièce d'or, et toi tu m'apporteras la ration accoutumée, mais toute amitié n'en sera pas moins loin de nous désormais : car toi, en voyant ici le tombeau de ton fils, tu me maudiras, la haine et l'effroi te rempliront le cœur, et moi, à mon tour, en pensant au sang qui a coulé de ma queue, le désir me vient de ne plus jamais t'avoir devant les yeux. Cependant, si tu continues à m'apporter à manger, je te donnerai la pièce d'or.

Il vieillit et fut heureux.

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