‹ Contes albanaisChapitre 41 sur 80 · LE PECHEUR · texte numérisé non relu

LE PECHEUR

Il était un pêcheur, qui s'en alla un jour au bord de la mer pour prendre du poisson; il avait emporté son filet et quelques hameçons, et il jeta le filet, mais sans pouvoir rien amener. Ce que voyant, il s'en retourna, en suivant la rue où était le palais du roi.

Comme il passait devant le palais, il s'écria : Ah ! malheureux que je suis ! Le roi, qui, à ce moment-là, se trouvait justement sur le balcon, entendit cette exclamation, et envoya chercher le pêcheur. Pourquoi, lui demanda-t-il, disais-tu tout à l'heure : « Ahl

malheureux que je suis ?» — C'est, répondit-il, que je suis allé à la mer pour pêcher, mais que je n'ai pu rien prendre ; et ainsi je n'ai pas de pain à donner à mes enfants, quand ils m'en demanderont. — Retourne à la mer, reprit le roi, jette ton filet, et ce que tu amèneras, que ce soit un poisson, que ce soit une pierre, je te le paierai, en mettant d'un côté de la balance ce que tu auras pris et de l'autre des sequins, et autant cela pèsera, autant d'or je te donnerai, sous la condition pourtant que ta pêche m'appartiendra.

Le pêcheur retourna donc au bord de la mer, mais il eut beau lancer et relancer son filet, il ne s'y trouva rien absolument, qu'une feuille d'arbre. Il la porta au roi et lui dit : Cette feuille que tu vois est toute ma pêche. — Tu n'as pas de chance en vérité, mon pauvre homme, fit le roi, car voilà une feuille qui ne pèse pas même la moitié d'un dramme '.

Ensuite il la prit et la posa sur le plateau d'une balance, en mettant sur l'autre plateau

i . Dramme. I a quatre centième partie d'une ocque, ou un peu plus de 3 grammes.

LE IECHEUR 149

un sequin d'or; mais il voit que la feuille était plus lourde, il ajoute donc deux sequins ; la feuille remportait encore. Alors il jeta dans la balance toute une poignée d'or, mais c'était toujours la feuille qui avait plus de poids.

Le roi n'en revenait pas ; dans son embarras, il assembla tous les savants du pays et leur dit : J'ai une question à vous poser, mais sachez que si, d'ici à trente-et-un jours, vous y avez répondu, je vous comblerai de présents ; que si, au contraire , vous n'êtes pas capables de me satisfaire, je vous ferai mettre à la torture, et- vous aurez la tête coupée.

Les savants firent tous leurs efforts pour deviner, mais sans y réussir. Vingt -cinq jours s'étaient déjà écoulés, et ils n'étaient pas plus avancés que le premier. Ils se décidèrent à aller trouver un caloyer f , auquel ils dirent (car ils le savaient honnête) : Nous te conjurons de nous expliquer comment il se fait que cette feuille soit plus lourde qu'une poignée de sequins, car le roi nous a

1. Caloyer , moine grec, Galland a plus d'une fois employé ce mot.

l5o CONTES ALBANAIS

déclaré que, si nous trouvions la clé de ce mystère, il nous récompenserait, mais que, dans le cas contraire, il nous ferait couper la tête.

Le caloyer se mit à prier Dieu avec ferveur; sa prière fut exaucée, et il leur fit cette réponse : Soyez sans crainte, car je me charge d'expliquer pourquoi cette feuille pèse plus qu'une poignée de sequins, et ainsi je vous sauverai de la mort.

Le trente-et-unième jour étant arrivé, le caloyer se rendit avec les savants, dont il avait pris le costume, en présence du roi.

Celui-ci les interrogea, et le caloyer, saisissant d'une main la feuille, de l'autre un peu de terre, mouilla cette terre, trempa la feuille dans la boue, et dit ensuite au roi :

Cette feuille est semblable à * Pœil de 'homme cupide et avare. Avant d'être couverte de boue, elle était lourde ; maintenant qu'elle est pleine de terre, elle devrait peser encore davantage, et cependant nous voyons qu'elle est plus légère qu'auparavant. Il en va de même de l'homme : toute sa vie, il s'efforce d'amasser des richesses, et jamais il n'en a assez; de même la feuille, tant qu'elle est nette, pèse davantage. Ainsi l'homme,

Page 1