LE FILS INGRAT I
Dans leur voisinage , demeuraient trois frères, dont l'aîné avait une fille. Autrefois riches, ils étaient alors fort déchus et vivaient dans un état voisin de la pauvreté. Le vieillard avait bien souvent pensé à leur fille. Un jour il se décida, mit des habits neufs, et alla leur en faire la demande pour son fils; il pensait que, étant pauvre, elle devait être honnête \
La première question des trois frères fut celle-ci : Que possède ton fils ? — Tout mon bien, répondit-il, meubles et argent, peut s'élever à mille livres ; j'en donne, dès à présent, la moitié aux époux et le reste leur reviendra après ma mort. On tomba d'accord, et le mariage eut lieu.
Au bout de quelque temps, il naquit aux époux un enfant, qui se montra fort intelligent et doué de beaucoup de qualités.
Par malheur pour le vieillard, sa bru ne l'aimait pas a . Au commencement elle avait
i. C'est le mot fameux : pauvre mais honnête, qui se retrouve en Albanie.
2. Au texte : « Le vieillard en ce temps-là demeurait dans la même maison, mais il en fut autrement plus tard, parce que sa bru ne l'aimait pas. » En réalité, il ne quitta pas la maison.
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encore quelques égards pour lui, mais bientôt elle perdit tout respect, elle ne lui ménageait pas les outrages, et même elle allait jusqu'à lui refuser du pain. L'infortuné cachait son chagrin et n'osait en toucher mot à personne. A la fin, il entendit une fois sa bru, qui disait à son mari : Je ne puis plus supporter de vivre sous le même toit que cet homme-là; — et un beau jour, son propre fils l'invita à chercher quelque autre demeure, disant qu'il subviendrait à son entretien.
En entendant ces mots, le pauvre homme changea de couleur et tout son corps trembla. Quoi, mon fils, lui dit-il, c'est toi qui me tiens ce langage? Tout ce que tu possèdes, de qui l'as-tu reçu ? Malgré tout, ne me chasse pas ; non, non, laisse-moi un abri jusqu'à ce que je meure ; souviens-toi, mon fils bien-aimé, de ce que j'ai souffert pour t'élever.
Ces paroles du vieillard émurent profondément son fils, mais sa bru ne voulait plus le voir. Alors il dit au premier : Où veux-tu que j'aille? Que puis-je attendre des étrangers, alors que mon fils me chasse ? Et, en parlant ainsi, les larmes ruisselaient de son visage.
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Néanmoins il finit par prendre son bâton et se leva, en priant Dieu de pardonner à i ingrat ; puis il lui dit : Voilà l'hiver qui approche ; si Dieu n'a pas pitié de moi et me laisse en vie jusque-là, je n'ai rien pour me couvrir; je t'en conjure, donne-moi quelques vieilles hardes , quelque chose que tu ne portes plus. La bru, qui l'entendit faire cette demande, répliqua brutalement qu'elle n'avait pas d'habits de trop. Alors il pria qu'on lui donnât du moins une des couvertures du cheval, et le fils fit signe à son jeune garçon d'en apporter une.
L'enfant, qui n'avait rien perdu de cette conversation, se dirigea vers l'écurie, et, ayant pris la meilleure des couvertures, il la coupa en deux et apporta l'une des moitiés au vieillard. — Tout le monde, il paraît, désire ma mort, s'écria celui-ci, puisque ce jeune enfant lui-même m'en veut.
Le fils gronda son garçon de n'avoir pas exécuté l'ordre qu'il lui avait donné. J'ai eu tort, papa, dit l'enfant, mais j'avais autre chose en tête : cette autre moitié, je la voulais garder pour toi, quand tu seras devenu vieux à ton tour.
Ce reproche le fit rentrer en lui-même, il
comprit toute l'étendue de son crime, renvoya sa femme, et, tombant aux pieds du vieillard, il le pria de continuer à demeurer avec lui.
Ils furent heureux, et nous le serons plus qu'eux.