‹ Contes albanaisChapitre 51 sur 80 · LA PRINCESSE DE LA CHINE I · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE DE LA CHINE I

en Chine, ils renvoyèrent les cavaliers et entrèrent dans une auberge. — Combien gagnes-tu par jour? demandèrent-ils à l'aubergiste. — Deux cents piastres. — Eh bien, reprirent-ils, en voilà trois cents, à la condition que l'auberge sera pour nous seuls.

L'aubergiste les mena à la chambre, où logeaient d'ordinaire les voyageurs d'importance.

Leur premier soin fut d'acheter des habits de femme. Un jour le fils du grand vizir entra chez un barbier pour se faire raser.

C'était la première fois que le barbier le rasait, il lui dopna une livre d'or ', puis y étant retourné trois ou quatre jours après, il lui donna cinq livres. La troisième fois il le gratifia de dix livres, et lui fit en même temps cette question : Où est l'école des filles turques? j'ai une sœur que j'y veux mener. Le barbier lui donna un garçon, dont il se fit suivre jusqu'à l'auberge, où le fils du roi • était resté. Là, il s'habilla en femme, et dit au garçon de lui montrer l'école de loin, et ensuite de s'en retourner, attendu qu'il voulait y aller seul. Arrivés en

i Ou medjidiê, picce d'or valant moins de 2 3 francs.

vue de l'école, le garçon le quitta, et lui, il frappa à la porte.

Une fille étant venue ouvrir, il lui dit :

Voilà dix sequins enveloppés dans ce papier : prends-les et remets-les à ta maîtresse, en lui présentant nos compliments. La jeune fille courut vite s'acquitter de ce message. Il vient, dit-elle, de venir à la porte une femme qui m'a chargée de te remettre cet argent, et de te saluer de sa part. — Sais-tu qui elle est? — Non, je ne la connais pas.

Le lendemain, à la même heure, il retourna à l'école, et y fit la même chose que la veille. La maîtresse se demandait avec étonnement qui pouvait bien être cette femme qui lui faisait des cadeaux. Elle finit par appeler la jeune fille qui avait ouvert la porte, et lui dire : Si, par hasard, cette femme revenait encore demain et qu'elle te remît de l'argent, invite-la à entrer ; autrement ne prends pas ce qu'elle t'offrira.

En l'entendant frapper à la porte le lendemain, la jeune fille courut ouvrir et lui dit : La maîtresse m'a défendu, à moins que ta seigneurie n'entre la voir, de recevoir quoi que ce soit. — Remets-lui toujours ceci 4

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fit-il, et dis-lui que je reviendrai une autre fois. Mais, comme la fille refusait de rien accepter, il finit par entrer, alla s'asseoir sur le banc de la maîtresse, et déposa près d'elle dix sequins.

Les élèves s'approchérejit pour réciter leur leçon, et, quand ce fut au tour de la fille du roi, elle dit tout bas à la maîtresse : Engage cette dame à venir souper ce soir.

— La fille du roi, dit la maîtresse, t'invite à souper ce soir. — Il faut d'abord, réponditil, que je retourne à la maison, m'excuser et dire qu'on ne m'attende pas, puisque je dois coucher chez la fille du roi. Alors il s'en alla à l'auberge et dit au prince : Ne te tourmente pas et laisse-moi là ton chagrin, je ferai en sorte que tu épouses celle dont tu es épris ; déjà elle m'a invité à souper pour aujourd'hui.

Quand il fut de retour à l'école, et le repas terminé, on les fit coucher ensemble.

La princesse reconnut dans sa compagne un garçon, car, pendant qu'il dormait, leurs pieds s'étaient rencontrés. Alors elle l'interrogea : Dis-moi ce que tu es, fille ou garçon, car il me semble bien que tu es un garçon. — Je vais, répondit-il, t'avouer toute

la vérité, et te dire comment il se fait que je sois ici. Il y a un prince, qui est éperdument amoureux de toi et est venu tout exprès pour t'épouser ; c'est afin de te voir que j'ai pris des habits de femme. — N'y a-t-il pas moyen pour moi, reprit-elle, de voir ce jeune homme, avant que de l'accepter pour mari? — As-tu encore ta mère? — Non. — Quand vas-tu prier sur sa tombe? — Le vendredi ». — Eh bien! je retourne à l'auberge, et vendredi je l'amènerai au tombeau afin que tu puisses le voir.

Le vendredi suivant, la princesse se rendit au tombeau, et elle y trouva le jeune homme qui s'était endormi ; au lieu de l'éveiller, et voyant qu'il était de la plus grande beauté, elle cueillit trois boutons de rose, qu'elle lui jeta dans le sein ; après quoi elle s'éloigna. En se réveillant, le jeune homme aperçut les boutons de rose. Il en demeura consterné : Comment se faisait-il qu'il n'eût pas vu la demoiselle ?

1. Vendredi, jour équivalent pour les Turcs à notre dimanche, comme si la Chine était un pays musulman. On a vu aussi plus haut, la fille du roi à l'école des filles turques.

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Le fils du grand vizir alla faire visite à celle-ci, et lui demanda si elle l'avait vu ? — Lorsque je suis arrivée, répondit-elle, il était là qui dormait; mais je veux le revoir, car je l'aime. — Peux-tu aller de nouveau demain au tombeau pour prier? — Je puis y aller quand je veux, personne ne m'en empêche. — C'est bien, moi je lui recommanderai de ne pas dormir, cette fois.

La princesse, quand elle retourna au tombeau, y trouva le fils du roi, qui l'attendait ; elle le baisa , l'embrassa, et lui dit : Je veux bien de toi pour mon mari, mais comment faire? Je suis promise à un autre, et les gens de noce doivent venir cette semaine pour me chercher. — Je ne sais pas non plus, ditil, ce qu'il y a à faire ; mais consulte le fils du grand vizir, et agis selon son conseil.

Ce dernier, étant allé la trouver, lui demanda si le prince lui avait plu, et si elle le voulait pour époux? — Il m'a plu tout à fait, répondit-elle, et je ne demande pas mieux que de l'épouser, mais je suis fiancée; les gens de la noce qui doivent m'emmener arrivent cette semaine ; comment me tirer de là?

— Voilà ce qu'il faut faire : quand tu par-

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tiras pour te rendre chez ton mari, passe devant la porte du jardin où est le tombeau, et demande à descendre un moment de la voiture. Je veux, diras-tu, prier une dernière fois dans le lieu où repose ma mère, puisque je pars et ne dois plus le revoir. Moi, je serai là à t'attendre, nous changerons de vêtements, tu resteras avec le prince ; puis, tout le monde parti, vous vous en irez ensemble et vous vous marierez.

Ce qui fut dit fut fait. La princesse, le jour où les. gens de noce l'emmenaient, et quand le cortège approcha de la porte du jardin, demanda qu'on la laissât descendre de voiture : elle voulait prier sur le tombeau, et reviendrait dans un moment. On le lui permit, mais, dès qu'elle entra dans le jardin, le fils du grand vizir prit ses habits, s'en revêtit, et, étant sorti, il remonta dans la voiture, et le cortège se remit en marche.

Quant aux deux autres, ils s'esquivèrent et allèrent se marier.

La noce arrivée à la ville où se rendait la mariée, le fils du grand vizir fut conduit à la maison du mari, et on commença des réjouissances dignes d'une noce royale. C'était la coutume, dans ce pays-là, que, les trois

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