LE PONT DU RENARD A DIBRA
Il était trois frères, mariés et maçons de leur métier. Il y avait trois ans qu'ils travaillaient à un pont, mais ils ne pouvaient le mener à bout : à mesure qu'ils relevaient, il s'écroulait.
Un jour passe par là un vieillard qui leur dit : Bonne réussite, ô maçons. — Bonne chance à toi aussi et sois le bienvenu. Voilà trois ans que nous sommes à ce travail, mais peine perdue, nous ne pouvons l'achever. — Que je vous donne un conseil, mes garçons :
Jurez-vous l'un à l'autre de n'en rien révéler à vos femmes : sacrifiez une victime dans les fondations, placez-y une femme vivante, l'une d'entre vos femmes, et alors le pont subsistera. Autrement vous aurez beau vous
évertuer, ce sera en vain que vous travaillerez, jamais ce pont vous n'achèverez '.
Finalement les deux aînés révélèrent tout à leurs femmes, afin qu'elles fussent sur leurs gardes; quant au frère cadet, il garda le secret envers la sienne. L'heure du dîner étant arrivée, l'aînée des belles-sœurs * engagea la seconde de porter à manger à leurs maris, mais elle lui répondit qu'elle avait du linge à laver. Elles dirent alors la même chose à la cadette, qui répondit que son enfant pleurait. — Vas-y, vas-y, reprit* l'aînée, et j'aurai soin de J'enfant. Et elle, ne sachant ce qui se tramait, partit et s'en alla vers le pont. Son mari, en la voyant venir
i. Ces paroles du vieillard sont rimées :
T'a bœni me besa besœn, Gravet tœ mos ou rœfeni, Ndœ themel kourban tœ bœni, Nœ groua tœ gyalhœ t'a çtini, Gaha(nga) gratœ touaya, Pra açtou you kœndron oura :
Ndruçe as tœ mos moundohi, Se mbœ kot do tœ pounoni, Ourœ kourhœ s do t'mbaront.