‹ Contes, anecdotes, chansons et poésies diversesChapitre 199 sur 221 · LE SUCRE ET LE CAFÉ · texte numérisé non relu

LE SUCRE ET LE CAFÉ

Ou extrait d'une séance de la société" ^ mère , du 5o jani-'ier 1792.

J\ota, On se rappelle qu'à cette époque nous étions déjà en guerre avec l'Angleterre , ce qui rendait en France les denrées coloniales trèsrares.

Les portes de l'auguste aréopage s'ouvrent avec fracas , les frères entrent tumultueusement et se placent tous péle-méle ; le président sonne , les secrétaires écrivent , les huissiers crient : silence , et la farce commence.

Afin d'ouvrir la séance par quelque chose d'intéressant , Danton lit le bulletin de la petite maladie du révéread père Chabot , et la société

appi*end avec peine que ce grave dépoté , ci-devant capucin , blasé sur les bonnes fortunes attachées à cet ordre , a voulu se livrer à des distractions plus mondaines ; il a cru que son inviolabilité s'étendait jusqu^à le mettre à l'abri des résultats d'un choix malheureux ; et la société fraternelle voit , le cœur navré de douleur , que Thonorable membre s'est trompé.

Robespierre prouve clairement que rien n'est plus funeste à l'état que Vabsence du révérend père , et s'épuise à dire que tout va de mal en pis depuis cette éclipse de génie , qui est', selon lui , un véritable déficit pour la chose publique.

Ici Bazire se lève , demande la parole , et dit :.

Le sucre et le café sont à l'ordre du jour , il nous eu faut parler aujourd'hui centre ou

pour }

Et laissant là Chabot avec sa maladie, Occupons-nousplutôt, messieurs, de sucreriej C'est un très-beau sujet , et sur lequel enfin il est tems qu'on s'explique au sénat clémen-

tin.

Cet henrenx débnt fait dcsirer la fin du discours du frère Bazire , qui , après s'être recueilli quelques iustans, ajoute :

Je connais maint apothicaire , Maint épicier , maint confiseur , Maint pâtissier et maint docteur , Qui pensent , comme le vulgaire , Que Iç sucre est fort nécessaire ; Je dis , moi , que c'est une erreur.

On sait que Dieu créa le monde.

Qu'il fit riiomme et les minéraux , Les rivières , les végétaux , Les montagnes, les animaux, Pour meubler la machine ronde ; Mais aucun livre ne nous dit Que l'Etre-Supréme alors fit Et le sucre et la confiture ; Ainsi , messieurs , je puis conclure ,

Ea lisant le vieux Testament ^ Que le sucre , ce mets friand , Est un ragoût contre nature.

D'ailleurs les Grecs et les Romains Ne mangeaient point de sucrerie , Et ces gens-là , je le parie , Plus que nous autres étaient sains.

Vqus saurez , en lisant Pétrone , Aristote et Saint-Augustin , Que dans Suze et dans Babylone , A Marseille , à Lacédemone , Et dans tout le pays Latin , A Cartilage , à Syljaris même , Que ces trois mots que je redis :

Cajé , Chocolat à la crème , Aux portes n'étaient point écrits Comme ils le sont dans tout Paris.

En outre , dans l'iiistoire antique 11 est dit qu'une République Ne prenait jamais de café , Et que cette liqueur exquise Autrefois n'était pas permise Au bourgeois le plus étoffé.

Puisqu'en état démocratique Nous avons changé cet état , Donnons-lui la tournure antique ,

( Si )

Et que dans notre République Et le sucre et le chocolat , Le café de la Martinique , Et d'Orléans et d'autres lieux , Les indigots , les cochenilles , Enfin tous ces dons précieux Qu'on nous apportait des Antilles , Dès ce moment soient pour jamais Proscrits de l'Empire français.

Oui , s'écria alors un membre , saisi d'uu saint enthousiasme , renonçons pour toujours à l'usage tlu sucre et du

café Je jure donc , par mon

bonnet rouge et par ma moustache , que jamais il n'entrera dans ma maison de ces denrées pernicieuses et suspectes.

Cette observation , vigoureuse autant qu énergique , mérita les apploudissemens d'une société qui aimait à voir ses membres faire preuve d'érudition.

Alors Marat se leva , et l'on sail

(Sa) que ce vertueux membre ne parlait ordinairemieut que pour dire des choses très - importantes. On peut ea juger par le propos qui suit :

« Oui , mes frères et amis , j'appuie de tout mon pouvoir l'opinion du préopinant. Eh ! ne serait-il pas honteux pour nous , qui sommes la force de l'Empire , de nous laisser prendre par la douceur ^ et de ne pas nous soumettre à un décret qui ne le cède en rien à tous ceux que nous avons faits ?

Oui , oui , s'écria l'assemhlée , c'est parler comme un livre.

r^ Je propose donc , par amendement , de métamorphoser de suite tous les cafés de France en clubs patriotiques et en écoles nationales »*

Alors , d'un mouvement spontané , la grande majorité se lève et fait à haute et intelligible voix le serment

(53) civique de ne prendre ni café ni sucre , et de dénoncer au comité des recherches les citoyens qui s'obstineraient à faire usage de ces friandises inconstitutionnelles.

Cependant on entend des brouhahas dans un des coins de la salle ,.et l'on découvre que ce sont des membres , limonadiers et confiseurs , qui se coalisent pour empêcher que le décret ne passe.

Grande fureur des frères canemis du sucre contre ceux qui se montrent les défenseurs de cette production coloniale. La discussion s'engai>e , chacun crie de son côté. Les deux partis s'envoient mutuellement faire aucre ; l'affaire s'échauffe, et , malgré cela , le frère Collot-d'Herbois , l'un des plus opiniâtres partisans du ôucre et du café , ne craint pas de dire à ses nombreux antagonistes i

Air : J'ai du bon tabao.

Je prends mon café

Trois fois la semaine ,

Je prends mon café

Sans être échauffé ; Je le prends toujours assez chaud , Soit à la crème , soit à l'eau ;

Je prends mon café

Trois fois la semaine ,

•Je prends mon café

Sans être échauffé.

On allait faire repentir le préopînant de sa motion indiscrète , lorsque Tattention de l'assemblée fut détournée par des propos aussi graves que ceux du frère Collot.

Un jeune frère , nouvellement initié dans les mystères de la démagogie , et qui craignait de violer les^lois de la société en consommant des denrées coloniales , s'adressa modestement à ses augustes confrères, et leur dit :

Air : O ma tendre mus et te.

Messieurs , Je vous le jure , Je renonce au café *, Mais si , par aventure , Je me trouve écliaufFé , De peur d'être malade , Ne puis-je , sans éclat , Prendre une limonade Ou du sirop d'orgeat ?

Kon , non , s'écria une partie de rassemblée , cela ne se peut pas l

BAZIRE {au jeune homme).

AIR : du serein r/iii te fait ens>ie.

Vous n'ignorez pas que pour faire De ces espèces de boisson , Une habile limonadière Avec art se sert de bonbon -,

On a bien de la peine à renoncer à ses habitudes ; aussi cet imprudent jeune homme osa-t-il encore demander en tremblant :

Puisque la ^ucrerie en France , Messieurs , est proscrite par vous , Ne puis-je donc, sans imprudence , Prendre quelque chose de doux?

Non î... non ! cria-t-on de toutes parts : c'est impossible !...

Le président allait répoudre avec sa gravité ordinaire , lorsqu'une aimable sœur , en montrant un petit frère qu'elle avait sur ses genoux , adressa ces augustes paroles à l'honorable assemblée :

Air : L'amour est un enfant trompeur^

J'enseigne à mon fils , que voilà ,

Les armes , l'écriture ; Mais quand du journal de Cara

11 fait bien la lecture , Pour récompenser le bambin , Pourrai-je mettre sur son pain

Un jmu de confiture ?

Bazire , effrayé de la demande ïxx»

(57 ) constitutionnelle de la chaste sœur ^ lui répond gravement :

Même air.

Du sucre ne mangez jamais ,

Notre sénat l'ordonne; Nous ne consommons que les mets

Que la France nous donne ; Mais on peut aux petits garçons Permettre les noix , les citrons ,

Et le miel de Narbonne.

Ici la discussion s'anime plus que jamais. Plusieurs orateurs sont entendus ensemble , et la proscription s'étend jusqu'aux sirops de vinaigre , d'orgea»t et autres , ratafiats , liqueurs des îles , dragées , pralines , citrons confits , marmelades et toute espèce de confitures , attendu que ces friandises renferment le poison qu'on appelle sucre ; et que , d'après ce vice de leur composition , elles doivent être exclues du régime de tout bon citojen.

Alors ceux dont le patriotisme est tiède , prétendent qu'ils ont juré de ne pas manger de sucre tout cru , et non pas de su*»stances sucrées.

Les autres soutiennent au contraire qu'on ne peut modifier ainsi son serment. Alors les cris , l'ordre du jour , à bas j paix là , font retentir la salle ; le président excite ses amis des yeux, en agitant la sonnette de toutes ses forces ; mais tous ses gred'm ^ gredin ,

gredln , ne pouvant rien obtenir

le président leva la séance.

Nota. C'est sans doute la tête remplie du discours qu'il avait prononcé à ce sujet , que Bazire dit quelque tems après à la tribune de la Convention nationale , où l'on entama une semblable discussion : « Bah ! bali !

qu'avous-nous besoin de nous inquiéter de pareilles minuties S'il ne

i^ient pas de sucre des colonies , il en viendi'a d'Orléans ».

Extrait dfune séance de la société^ mère, du l'j auril 1792.

La séance s'ouvre , comme à l'ordinaire, ^av paix la! à la porte! qu'on se taise ! vit^e la liberté ! silence ! je demande la parole ! assis ! etc. , etc. , etc. ; enfin , après cette joie convnlsive , ce trépignement de pieds et ces

hurlemens civiques, Gr obtient

la parole et dit :

Air : Triste raison.

Lorsque chez nous tout change de figure , Et que le bien se convertit en mal , 11 faut aussi changer notre coiffure :

Car la coiffure est un point capital.

Comment ! changer notre coiffure , disent une grande partie des membres de l'assemblée , presque tous

habitans de Paris. — Voyons ce qu'il Ta nous chanter. ( Çr continue).

Même air.

ïl faut troquer nos chapeaux à trois cornes Pour des bonnets rouges , sales et gras ; Comme poudrés nous parussions trop mornes. Nous porterons nos cheveux courts et plats.

Chorus.

Nous porterons des cheveux courts et plats.

C'est juste , dit un frère , courts et platSy à l'air de notre figure... Bravo!., bravo !... bis !... bis !.... Le discours

de Gr est suivi des plus vifs ap-

plaudissemens. La majorité de l'assemblée crie : vive le bonnet rouge !

et fait serment de l'adopter pour coît-^ fure. Quelques membres cependant sont d'un avis contraire. L'habitude de porter des chapeaux , ou peutêtre un esprit de contradiction , leur fait préférer cette coiffure. L'ami

Gr s'appercevaiit de ces disposî-

lioiis peu favorables à sa motion , reprend la parole , et dit :

Le grave et sublime Aristote , Ce bel esprit qui jamais ne radote , Dans son chapitre des chapeaux , S'il m'en souvient , a dit ces mots Qu'avec plaisir je vous répète :

Dans les tems secs et plu\>ieux Un chapeau coin>re bien la tête , Mais un bonnet la couvre mieux.

Aussitôt mille voix demandent les bonnets, puisqu'il est prouvé qu'Aris- I tote les préfère aux chapeaux.

Sur ces entrefaites, quelques membres de l'assemblée , gagnés par des chapeliers de Paris , veulent s'opposer à cette innovation : ils prennent éloquemment la défense des chapeaux. On leur répond par des injures; ils persistent dans leur opinion.

Ou leur crie de se taire , ils se rient

àe la menace de leurs adversaires ., et n'en font pas moins l'apologie des chapeaux aux. dépens des bonnets de laine. An milieu de cette dispute, oa entend le duo suivant :

Les Partisans des chapeaux.

Oui , nous tenons pour les chapeaux , Allez , votre fureur est vaine.

Les Partisans des bonnets.

Nous nous moquons de vos propos, . Nous aurons des bonnets de laine.

Les Partisans des chapeaux.

Bonnet de laine est A nos yeux L'emblème de la servitude.

Les Partisans des honnetsJ

Sous un bonnet on garde mieux D'un peuple libre l'attitude.

La discussion s'engage et se métaiftorphose bientôt en un combat qui

menace cle devenir terrible. Le»

frères bonnetiers et les frères chapeliers se prennent aux cheyeux et se jettent mutuellement à la tête leurs chapeaux et leurs bonnets , lorsqu'un membre croit pouvoir ramener la paix parmi les deux partis , en leur disant :

Air : Nous sommes précepteurs d'amour»

Se battre pour de tels sujets , N'est pas , messieurs , des plus honnêtes : Laissons nos chapeaux, nos bonnets, Puisque nous n'avons plus de têtes.

Cette réflexion impertinente mit fin au combat ; mais elle coûta cher à celui qui se Tétait permise : on le mit inhumainement à la porte de l'assemblée , au milieu du plus grand tumulte.

Le chef se couvre, Puis se découvre , Et se recouvre ,

Mais vamement L'aréopage , Dans ce tapage , Saute au visage Du président.

Enfin , après h'ien des jiiremens , des menaces , des coups de poings , le parti des bonnetiers resta vainquear et imposa pour loi da combat , que les frères chapeliers porteraient àes bonnets comme les autres , et qu'ils iraient aux spectacles et dan^ les lieux publics'faire arborer le bonnet rouge à tous les citoyens qu'ils rencontreraient. Ce traité fut signé par tous les membres , et Ton sait quel succès il a obtenu.

Avant le 5i mai , T.... demandait à B.... s'il n'y avait aucun moj en de rapprochement entre la Montagne et les Girondins ? — Aucun , répond celui-ci ; ces gens-là ont des tcle»

(65) trop difficiles. — Difficiles , répliqua T.... Eh bien ! on tranchera les difficultés.

Le i8 juin 1792, Cliaumetle fit à la commune la motion tle détruire la machine de Marly , comme étant une production du plus insolent despotisme.

Ce fut le 20 juin que les Cordeliers (1) firent Vessai de leurs forces. Cette journée n'avait produit qu'une insulte faite à Louis X^T et à sa fani|lle. On

entendit S e dire : « Le coup

est manqué , mais nous y reviendrons ri .

Extrait littéral d'une séance , en date du 2,1 juin 1792.

Un membre demande la parole

(1) Assemblée qui rivalisait le club de&--

JacobiitSt

(66) pour faire un rapport. IL y cl quelque tems , dit- il , que la municipalité de Laiigres arrêta des chevaux qui lui parurent suspects dans leur marche.

( On rit. Comment , des chevaux suspects ? )

Ils comparurent devant la munici" palité.

( Comment , dit-on , ces chevaux comparurent ? )

L'orateur continue , sans s\'îppercevoir de sa méprise : On reconnut par leur interrogatoire..,.

L'interrogatoire des chevaux ?

Non j dit l'orateur , ce sont les conducteurs qui furent interrogés.

L'assemblée rit beaucoup et passa à l'ordre du jour.

T^otn. 11 s'est passé dans les mois de Juillet, août et septembre 1792 des évènemen* dont le caractère ne saurait prêter à la plaisanterie : je les' abandonne au burin àt l'histoire.

Copie littérale d'un discours prononcé à la tribune de la société de Bruxelles par un membre de celle de Paris ^, le 8 octobre l'jc^i ^ époque où les troupes prussiennes occupaient en-* core la Belgique.

TRÊS-CHERS COISFRÈRES ,

« C'est au nom de la nation de

» Paris que je viens arrauguer la

■» nation de Bruxelles. Or . ces deux

v) nations ne vont plus faire qu'uae

y) seule nation. La nation de mon pays

rt s'est levée toute entière pour sau-

n ver celle de ce pays-ci et pour la

T mettre à sa hauteur. 11 était bien

r> tems , mes amis , que vous prissiez

9f l'attitude d'un peuple libre : Ne

r, prend pas qui veut cette flère attitude;

r> mais un peuple doit la prendre lors-

Ti qu'il veut planter chez lui l'arbre

n de la liberté', et V arbre de la liberté,

rt comme Ta dit tm de nos meilleurs

T) journalistes , dans son journal qui

n est si beau , est un arbre qui pousse

V en tout pays , mais quon ne peut

n cultiver qu'avec les droits de Vliomme.

n Je viens donc en députation , moi

n tout seul , pour vous apporter ces

n droits de l'homme qui ont fait le

7j Lonlieur de notre nation , et qui

« feront sans doute aussi celui de la

77 votre. Ils sont fondés , comme cela

n se fait ordinairement , sur cette

r> liberté que tout liomme libre doit

n chérir , sur l'égalité , la propriété ,

n et bien d'autres choses que vous

r> verrez par -la suite , et que je ne

7) veux point vous nommer , afin de

n vous surprendre plus agréable-

7\ ment n .

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