‹ Contes, anecdotes, chansons et poésies diversesChapitre 215 sur 221 · PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

PALAIS-ROYAL

iVu centre de Paris , dans ces quartiers heureux Qu'habitent les plaisirs , les spectacles , les jeux» Où tous les sans-soucis , au sein de l'abondance » Vivent environne's d'une fausse opulence, S'e'lève ce palais par les oisifs hante' (i), Ce'lcbre de tout temps , par lui de'sanchantë (2). Jardin de'licieux! ta gloire fut passée Le jour oii d'une main hardie , inte'resse'e , Le fer frappa de mort tes beaux arbres touffus^ Regrettés de nos jours par ceux qui les ont vus. Tu perdis tout alors que par le plus vain faste Oa détruisit ce simple et modeste contraste

Qui régna si long-temps autour de ce palais ,

Entre ses bâtimens et ses sombres bosquets (3).

J'en appelle à vous tous, vieillards si véne'rables (4)»

De ces lieux , de ces temps , contemporains aimables ,

Je vous entends de'ja dire avec un soupir :

« Pourquoi donc rappeler un triste souvenir? »

Là , se rendaient jadis ceux qui , par l'éle'gance,

Le bon ton , le bon goût , se distinguaient en France ;

Là , dès l'après-midi , l'on voyait cbaque jour

Les Guimard , les Arnoux, les Duthe', les Beaujour.

Les grâces et l'esprit , unis à la tournure ,

Faisaient de ces beaute's le cbarme et la parure ;

Jamais aucun propos , jamais aucun regard

Ne furent ni tenus , ni jete's au hazard ;

Là, les hommes remplis de respect pour les femmes,

En elles , en public , ne voyaient que des dames (5) ;

Là, subsistait encor cet antique caveau

Moins embelli par l'art, par lui-même plus beau ,

Où chaque jour voyait se rassembler l'e'lite

Des beaux esprits du temps, peuple assez parasyte (6) ;

(7 ) Là ,... le verre à la main , se faisaient ces chansons Que font revivre encor les Chazet, les Laujons; Et quand la nuit couvrait la terre de ses voiles, Lorsque l'azur des cieux se parsemait d'e'toiles, Dans des chars somptuenx arrivaient tour à tour Les beautés de la ville et celles de la cour. Ce jardin aussitôt, comme ceux d'Idalie , Retentissait partout d'une douce harmonie , Les sentiers, les bosquets, brillaient de mille feux, Et les nymphes du soir attiraient tous les yeux ; Leur maintien et leur air , quoique remplis d'aisance , Conservaient le respect qu'inspirait leur pre'sence. Ces lieux , dans ce moment , si vils , si profanc's , De tous les agrémens e'taient alors ornés (7), Et devinrent parfois de la vertu le temple. Je vais citer un trait qui servira d'exemple :

Un soir, se promenant, la marquise M né

Aperçut sur un banc un enfant nouveau— né Que venait d'exposer sa malheureuse nière Accablée à la fois de honte et de misère ; Vers ces infortunés elle fait quelques pas ; Elle voit l'innocent qui lui tendait les bras;

A cet aspect touchant son arae est attendrie;

Elle veut aussitôt rendre et sauver la vie

A ces deux malheureux que le ciel lui remet.

Par le plus pur élan du cœur le plus parfait ,

Auprès de sa maison, et dans un lieu tranquille »

Elle fait à ses frais pre'parer un asile.

Là , sans cesse attentive à prévoir leurs besoins ,

Elle va tous les jours leur prodiguer ses soins ,

Et par ce grand bienfait elle acquiert pour la vie

Un zélé défenseur, une sincère amie.

Elle dut dans la suite à son humanité

Un bonheur que jamais elle n'avait goûté (8).

Que les temps sont changés! Dieu! quelles sont les grâces

Qui, dans ces mêmes lieux, promènent leurs grimaces'

Des femmes sans aveu, d'impudiqiies beautés

A la voix soldatesque , aux regards déhonfés,

Que de tous les pays nous vomissent les coches

Pour venir en détail dévaliser nos poches ,

Pour perdre du novice et le corps et le cœur,

Et lui faire quitter le chemin de l'honneur.

Qu'on hait et qu'on méprise une horde semblable!

Pour faire aimer le vice il faut le rendre aimable , '

(9) Et si pour le plaisir nous quittons la vertu, Avant faut-il au moins avoir bien combattu. Voici sur cet objet une certaine histoire Qui fut de tous les temps pre'sente à ma mémoire : Un vieillard qui venait d'arriver à Paris Pour conduire au collège un de ses pclits-fds , Traversait à la nuit une des galeries Que parcourent toujours les Zoe's, les Sophies Dont le ton , le regard , les mines et les chants Prennent à leurs filets les trop faibles passans ; Le vieillard e'tranger, peu fait à ce mane'ge , L'examinait de loin ; l'une d'elles l'assie'ge , Lui parle , le séduit , et bientôt l'entraînant^ Le mène à petits pas jusqu'à son logement. Il n'avait point encore osé jeter la vue

Sur sa beauté facile et presque toute nue ;

Mais à peine arrivés se rencontrent leurs yeux;

Un cri se fait entendre ; ils tombent tous les deux-

On accourt aussitôt , et l'on vient à leur aide ;

D'abord au bon vieillard on va porter remède.

II se lève soudain , et d'un ton douloureux

Il dit : Pauvre Élisa, je le fais mes adieux l

( lo) 11 sort. Wlais Élisa défaillante , s'écrie : Suivez mon père hélas! je vais perdre la vie. A ces mots l'on s'empresse et l'on court après lui. Il n'en était plus temps, le vieillard avait fui. De cet événement, Elisa désolée.

Par son vieux père seul peut être consolée. Pour le chercher , en vain partout elle a recours. Un billet lui parvient au bout de quelques jours; Il s'exprimait ainsi : « Ton père te pardonne ; Fuis le vice , Elisa , c'est Dieu qui te l'ordonne ; Obéis à la voix de ton père expirant; Il t'aime , te bénit , et t'embrasse en mourant. » Elisa tombe en pleurs , de douleur oppressée , Sur son sein tient long-temps cette lettre pressée , Puis s'adressant au ciel avec l'accent du cœur , Elle dit : a J'ai failli , pardonne-moi , Seigneur , Et daigne recevoir la fille avec le père. » A peine a— t -elle fait cette courte prière Qu'une pâleur subite altère tous ses traits , Et l'ame d'Elisa s'envole pour jamais (g). Ah ! combien d'Elisa , comme elle aussi bien nées , Se trouvent au milieu de ces infortunées!

Heureuses si du moins son triste souvenir

Les ramène comme elle au même repenti ri

Mais quel objet nouveau se pre'sente à ma vue ?

Où court de ces messieurs la brillante cobue ?

D'où partent ces acccns , et quels sont ces concerts ,

Ces globes lumineux suspendus dans les airs ,

Ce temple qu'envierait la de'esse de Gnide ,

Et ce trône e'clatant où la beauté' préside?

Quoi! c'est là le caveau si modeste autrefois,

Plus brillant aujourd'hui que le palais des rois (lo)!

ïlh bien! sans m'en douter , ce café me ramène

Au conte si charmant de Topaze et d'Ebène ;

L'un, afin de conduire un jeune homme au bonheur,

Lui faisait voir partout une route de fleur ;

L'autre ne lui parlait que peine et que misère ,

Et cherchait à l'instruire avant que de lui plaire.

L'un fut très rudement et fort vite écarté ;

Avec empressement l'autre fut écouté.

Le jeune homme vécut au gré de son envie ,

Usa tous les plaisirs , les paya de sa vie ,

Et s'aperçut trop tard que la félicité

Est dans la modestie et la simplicité.

Àh' ces vertus n'ont plus rien (jui nous inte'resseî

Les hommes en sont loin, et surtout la jeunesse.

Quel aspect désolant pre'sente ce palais !

Les richesses^, le luxe étalant à grands frais

Leurs appâts, leurs trésors, leurs pompes séductrices,

El creusant sous nos pas d'immenses précipices;

Les Jeux donnant l'espoir d'un gain toujours trompeur.

Et menaçant la vie en flétrisàant l'honneur ;

Les jeux organisés avec une impudence

Indigne de ces temps qui distinguaient la France;

Les jeux où chaque jour le père et les enfans

Perdent en un clin-d'œil l'appui de leurs vieux ans :

Les jeux offrant à tous une route commune

Pour arriver plus tôt à l'horrible infortune.

Et l'on ne voudrait pas (ju'on parlât des viciuc temps:

Ahl pour notre. bonheur qu'ils étaient différensl ,

Lorsque n'existaient pas ces superbes portiques ,

Qu'on arrivait ici par ces grilles antiques ;

Rien ne brillait autant , il est vrai , dans ces lieux ,

On faisait moins de bruit, mais on s'amusait mieux.

A des cafés sans nombre on préférait l'ombrage ,

Et deux seuls suffisaient pour tout sexe et tout âge (ii)

( '3 ) Contre les feux- du jour on était à couvert, Et dans ce vaste enclos on jouissait de l'air. Aujourd'hui, dans ces murs la foule renfermée (la) Respire en c'touffant rathmosphère enflamrriëe. Mais , dira-t-on ici , nous avons tant de jeux Qui charment nos oreilles et captivent nos yeux (i3)l Oui , je l'avouerai ; mais n'est-il pas étrange Que dans ces mêmes lieux où Jeannot et Volange Par leur ignoble genre attiraient tout Paris (i4) Se montrent aujourd'hui les Talma , les Fleuris ; Que des auteurs du Cid , de Phèdre , d'Iîyppolite , On court , avec transport , applaudir au mérite , Près du friant Chevet (i5), de l'odorant Fortin (16), Maintenant plus suivis que les fds de Lekain. Quoi! parmi les vapeurs, les fumets de cuisine , Aurait-on jamais cru de Corneille et Racine Entendre réciter tous les vers immortels Dans le centre du vice , au sein de ses autels! Fuyez loin de ces lieux , enfans de Melpomène , Dans son pays natal ramenez notre scène ; Rappelez-vous ces mots dCunion et àl'oubli , I Pour tous les bons Français mots sacrés aujourd'hui.

Unissez-vous enfin à cette troupe amie

Que ses heureux lalens rendent chère à Thalie ,

Et que sur l'Ode'on on lise de'sormais :

Palais de l'Union , ou Théâtre Français {i'])'

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