‹ Contes arabes. Histoire des dix vizirsChapitre 22 sur 59 · ABOU-SABER, LE D1HQAN · texte numérisé non relu

ABOU-SABER, LE D1HQAN

erra devant lui comme un fou et rencontra une troupe d'ouvriers qui travaillaient par corvée à la construction du palais du roi.

Lorsqu'on le vit, on se saisit de lui et on lui dit : * Travaille avec ces gens-là à bâtir la demeure royale, sinon nous t'enfermerons pour toujours en prison. •

Il se mit à l'œuvre, et chaque jour on lui donnait un pain. Un mois se passa ainsi.

Un jour, en montant sur une échelle, un de ses compagnons tomba et se cassa la jambe ; il poussa des cris et versa des larmes.

« Prends patience, lui dit Abou-Sâber, et ne pleure pas ; car dans la patience tu trouveras du soulagement ; c'est elle qui tire un homme d'un puits et le fait asseoir sur un trône royal, o

Le roi qui était assis à sa fenêtre et qui entendait ces paroles, se mit en colère et ordonna qu'on lui amenât le Dihqân. Celuici fut conduit aussitôt en sa présence. Il y avait dans le palais une citerne renfermant un caveau vaste et profond ; le prince y fit descendre Abou-Sâber et lui dit : • Homme de peu d'intelligence, nous verrons comment tu sortiras de ce puits pour monter sur le

trône. • Ensuite il venait chaque jour près de la citerne et lui criait : « Abou-Sâber, je ne vois pas que tu sortes du puits pour monter sur le trône. » Et il lui faisait donner deux pains. Le prisonnier demeurait silencieux et ne répondait pas ; mais il supportait avec constance ce qui lui arrivait 2 \

Le prince avait un frère que, longtemps auparavant, il avait fait enfermer dans ce caveau et qui y était mort ; mais les habitants du royaume le croyaient encore vivant.

Trouvant sa captivité trop longue , les courtisans du roi murmurèrent à cause de la cruauté de leur maître : le bruit se répandit qu'il était un tyran. Un jour, le peuple se souleva contre lui, le tua, chercha le caveau et en tira Abou-Sâber qu'il prenait pour le frère du dernier souverain, car il lui ressemblait plus que personne, et il y avait longtemps qu'il y était enfermé. Dans cette pensée, on lui dit : « Te voilà à la place de ton frère ; nous l'avons tué ; c'est toi qui lui succèdes. » Abou-Sâber se tut, reconnaissant dans cet événement la récompense de sa patience. Il s'assit sur le trône, revêtit des vêtements royaux et fit preuve de justice

ABOU-SABER, LE DIHQAN 5l

et d'équité, en sorte que ses affaires prospé- . rèrent : le peuple lui obéissait, ses sujets l'aimaient et son armée était nombreuse.

Le roi qui l'avait dépouillé et chassé de son pays, avait un ennemi qui marcha contre lui, le vainquit, s'empara de sa capitale et le força à fuir. Le fugitif se rendit auprès d'Abou-Sâber pour lui demander des secours, sans savoir que c'était son ancien sujet. Il entra dans son palais avec des actions de grâces, mais le Dihqân se fit reconnaître de lui et lui dit : « Voilà comme la patience est récompensée : Dieu très haut m'a donné le pouvoir sur toi. » Puis il fit dépouiller, par ses soldats, le suppliant et sa suite, enlever leurs vêtements et les chassa du pays. Les courtisans d'Abou-Sâber et son armée s'étonnèrent de cette conduite envers un prince qui implorait du secours et en cherchèrent l'explication : . « Ainsi ri'agissent pas les rois, » disaient-ils, et ils ne pouvaient s'expliquer la chose.

Quelque temps après, on apprit qu'une bande de brigands était dans le pays. Abou- Sâber fit tous ses efforts pour s'en rendre maître : or c'étaient les voleurs qui l'avaient dépouillé et privé de ses enfants pendant son

voyage. Il les fit amener en sa présence et leur demanda :

« Où sont les jeunes gens que vous avez pris tel jour? »

« Chez nous, répondirent-ils, et nous te les offrirons, seigneur, pour qu'ils te servent comme esclaves; nous te donnerons toutes les richesses que nous avons entassées ; nous abandonnerons tout ce que nous possédons; nous nous repentirons de nos fautes et nous combattrons devant toi. »

Mais il n'agréa pas leur discours; il s'empara de tous leurs trésors, fit tuer tous les voleurs et reprit ses enfants avec lesquels il se réjouit beaucoup. Les soldats murmurèrent à cette vue en disant : « Il est plus injuste que son frère; une troupe de brigands vient à lui, veut se repentir et lui amène deux serviteurs; il les accepte, puis il prend les richesses de ces gens et les fait périr!

C'est une grande injustice. »

Un peu plus tard, le cavalier qui avait enlevé sa femme se présenta devant lui pour se plaindre d'elle parce qu'elle le repoussait; il prétendait qu'elle était son épouse. Abou- Sâber la fit venir en sa présence, pour rendre son arrêt et entendre ses raisons. Le

Page 1