LE PETIT SORCIER
on
AMÉDÉE WOLFGANG MOZÂBT.
LA PBliBE A 8AIKT JEAN-NâPOMUCàNE.
Par une belle matinée du mois d'avril 1762, deux enfantBi une petite ^e de huit ans et un garçon plus Jeune de deux ans, descendaient le coteau vineux de Kosohéez, au pied duquel coulent à gi*and bruit les belles et rapides eaux de la Moldau, qui vont se petdre dans les antiques forêts de la Bohême.
Au lieu de courir avec cette insouciance si naturelle à leur âge, ces deux enfants, se tenant par la main, marchaient lentement, le front soucieux, les yeux baissés,
avec toute la gravité de l'âge mûr unie à tout ce que
70 LB Fsnr sobcieb;
Tenfanoe a de grfioes piquantes, de candeur et de naïveté.
Leur mise annonçait la misère plutôt que l'aisance ; et, bien que la couleur de la robe de la petite fille fût passée, que les habits du petit garçon fussent usés aux extrémités, et que des pièces d'une étoffe différente fussent apposées aux coudes et aux genoux, on devinait cependant, à la coquetterie avec laquelle leurs beaux cheveux blonds étaient peignés, à la délicatessse de leurs mains et de leur visage, qu'une mère soigneuse et attentive en avait pris soin.
Ils avaient à la main un assez gros morceau de pain ; de temps en temps ils y portaient les yeux, sans y toucher.
Comme ils atteignaient le bas du coteau, se disposant à entrer sous la verdure naissante des arbres de la forêt, le petit garçon rompit le silence :
' 'As-tu remarqué, ma sœur, de quelle manière maman nous a donné notre déjeûner ce matin? et son soupir lorsque j'ai dit : Rien que du pain?
— Oui, mon frère... elle pleurait, dit la petite fille ; J'ai vu ses larmes, et son regard qui semblait dire : H n'y a que du pain au logis, il faut s'en contenter. Mais pourquoi pleures-tu, Wolfgang? ajouta Frederika en fondant en larmes.
— Je pleure parce que tu pleures, répondit Wolfgang en éclatant aussi, et puis un peu parce que je n'ai que du pain sec pour mon déjeuner.
— ^Pauvre petit! dit Frederika en essuyant avec un baiser les yeux de son frère ; pauvre petit ! puisses^
ou, AUSPS6 WOhVQAVQ MOZABT. 71
JTt'aToir jamais de plus gronda diagrius ! Mais mange donc ton pain.
—Je n'ai plus faim.
-^^ounnaod I s'il y avait dn raisiné dessos, ta sa te ferais pas prier.
— ^Non, vrai, ma sœur, je n'ai pas faim."
La petite fille attira son frère ft elle, et écartant les cheveux de son front : "Je veux te donner un baiser et te dire à quoi j'ai pensé ce matin..* Mais j'ai peur que tu ne sois trop petit pour me donner un conseil.
— ^Trop petit ! tu es si grande, toi ! dit Wolfgang avec jm petit ton de pitié comique.
— ^Avoue que je suis plus grande que toi.
— ^Pour quelques ppuces de plus, peut-être, te voilà bien ûère !
— ^Et puis, je suis plus âgée que toi !
— ^Bast. . . de quelques mois !
— ^De quelques années, monsieur I Mais ne nous fâchons pas, et calculons, dit Frederika avec douceur... Je suis née le 30 janvier 1754...
— ^Et moi, le 27 janvier 1756, interrompit Wolfgang.
— ^ela fait deux atfs.
-*-Moins trois jounaf.
— ^Deux ans moins trois jours, soit. Mais revenons au fait. Il s'agit de chercher à soulager la misère do nos parents.
— Oh I alors parle, ma sœur... que faut-il faire?
— ^Et c'est à cela que je songe.. . Que faire, mon Dieu I que faire?
72 LE FETir sobcieb;
— Si nous pdoioB Dieu, ma sœor, peut-étze nous enverrait-il une idée, dit Wolfgang.
— ^Ta as raison, mon frère, prions... Mettonsrnons ft genoux sons cet arbre... On aperçoit le ciel i travers le feuillage... Dieu nous verra peut-être.
— ^Et il nous entendra aussi; maman m'a dit qu'il entendit toujours les enfants qui priaient pour leurs parents.
— Oh ! alors, il nous exaucera," dit lYederika en joignant les mains.
Wolfgang s'agenouilla à côté de sa sœur, et, posant son pain à terre pour mieux joindre les mains : *'Ma sœur, faut-il nous adresser à Notre-Dame de Lorette, ou au grand saint Jean Népomucône?
— ^D'abord au grand saint Jean Népomucène.
— ^Alors commence, ma sœur, je te suivrai."
La petite fille se mit à dire tout haut une prière adressée au saint de la Bohème; le petit garçon la répéta après elle, et tous deux prièrent de si bon cœur, avec tant d'attention, qu'ils n'aperçurent pas un homme déjà âgé, d'un extérieur noble et distingué, qui se tenait à quelque distance de l'arbre au pied duquel ils étaient agenouillés.
ou, AJCBDBS WOLFOAKa MOZABT. 7S
i.'ïENyoTii 0B luniT jBur vApoModanL
*^B<m saint Jean Népomucène) donnez à Fredeiika et à moi les moyens d'être utiles à nos parents, se mit à dire le petit garçon, après que sa sœur se fut relevée.
r— Voilà notre prière faite, mon frère.
—-Et le moyen trouvé ! dit Wolfgang, se relevant ft son tour.
—Déjà?
— Cela m'est venu pendant que tu priais.
— Saint Jean Népomuoène te l'a donc soufflé dana l'oreille?
— Je ne sais si c'est saint Jean Népomuoène ou le bon Dieu, mais voici le mqyen qui m'est venu à la pensée : j'ai un assez joli talent sur le piano, et je pourrais même dire, si maman ne m'avait souvent recommandé d'être modeste, que je ne compose pas mal ; toi Federika, tu n'es pas de ma force sur le piano, mais enfin, pour ton fi^, tu ne t'en tires pas trop mal.
—-Voyez-vous «e morveux !... interrompit Federika.
•^Ne m'interromps pas, ma bonne Federika ; autreœnt tu me ferais perdre mon idée. Or... mais j'oubliais
9 A -9 «» mmimmm «A^wv**^ •
encore ; nous iinmme« ^one assez jdie figure tons les deux... sortent tû, ma sœur... Qr,iiOQspaitoiisimbeaa matin, en nous ckMmant la main ocHome tout à llieare; noos nous en aUoos bien loin, bien l<Mn... Tontes les fois qoTil se trouve sur notre roote on ch&tean, noos y entrcMis ; toi, Frederika, to te mets â chanter, on vient... Oh! les jolis enfants! ce sont les batntants do chfiteaa qoi disent cela. On noos ûdt entrer ; on noos offîre de noos reposer... mais moi je vais ao piano...
— S'il y en a on, interrompit la petite fille.
— CkHome sil n'y avait pas des pianos partout aojoordlmi! Mais to m'impati^ites avec tes interroptions... Je disais donc, je vais ao piano, je monte sor le tabooret, et je joœ, je joœ... dame! qoe tout le monde en reste dans Tenchantement! Alors on nous embrasse, on veot noos donner des bonbons, des joojoox... â toi, Ton t'offire des colliers, des rubans... Mais noos ne prenons rien, et moi je dis : ''Payez-noos, je vous prie, afin qoe je porte cet argent à papa et à maman..."
— ^To as de l'esprit comme on petit démon! ^tFlred&rika en sautant avec transpcxt ao coo de son frère» Il finot que je t'embrasse.
— ^£t pois 9a n'est pas toot, répliqoa Wolfgang en se laissant complaisamment emln*asser : je t'en prie, laissemoi t'achever mon conte. Le roi entend parler de noos : il noos ^ivoie chercher. Je mets mes ploa beaux habits^ toi, ta plus belle robe, et noos allons ao palais do roi* Là, on noos fait entrer dans on salon où il y a des dames belles... belles!... qu'on n'en a jamais vo de plos belles ; des messieors toot brodés, des meobles tout dorés... et
ou, AKâPÉE WOUrGANG MOZABT. 75
un piano!... Quel pianol... le bois est en or pur, les pédales sont en argent, les touches en perles fines, il y a des diamants partout... Nous jouons, la cour est dans le ravissement... On nous entoure, on nous caresse ; le roi me demande ce que je veux : je lui réponds : ^^Ce que TOUS voudrez, roi." Il me donne un chÂteau, je mets dedans papa et maman..."
Un éclat de rire interrompit, au beau milieu de son récit, l'intrépide joueur de piano. Wolfgang eflOrayé regarde sa sœur, se rétourne, et aperçoit l'étranger. Caché derrière un arbre, tout près de nos deux enfants, il n'avait pas perdu une parole de leur conversation. Se voyant découvert, il s'approche d'eux, et, réprimant à peine la gaieté qu'avait provoquée le babil de Wolf*
gang:
^^N'ayez pas peur, enfants, je ne veux que votre bonheur; c'est le grand Népomuoène qui m'envoie vers vous."
A ces mots le frère et la sœur échangèrent un regard, qu'ils reportèrent ensuite sur le prétendu envoyé du saint de la Bohême. Cet examen sans doute fut en sa faveur, car le petit garçon, s'élançant vers lui, lui prit la main, et avec une charmante familiarité :
'^Eh bien! tant mieux! tu vas faire alors ce que je veux.
— ^Non, non... pas tout de suite," répondit l'étranger. S'asseyant alors sur le tronc noueux d'un arbre de la forêt, et faisant placer Wolfgang devant lui, tandis que la sœur, plus âgée et plus méfiante, se tenait à l'écart : ^^Je f accorderai ce que tu désires, reprit*il, à condition
76 XJB FETir 80BCIBB;
que ta me diras la yéiité, toute la yôrité, sur les qaes* tt<Hi8 qae Je vais te ûdre... Je aauiai si tu mens, je t'en avertis...
— Moosieor, apprenez que je n'ai jamais menti de ma vie, entendez-vous?... répliqua Wol%ang un peu piqué.
— C'est ce que nous allons voir. Comment se nomme ton père ?
— ^Léopold Mozart,
— ^ue fait-U?
— ^U est maître de chapelle ; il joue du violon et du piano, mais mieux du violon.
— ^Ta mère vit encore?
--Oui, monsieur.
— Combien êtes-vous d'enfants?"
Comme le petit garyon restait muet, la petite fille prît la parole :
''Nous étions sept, monsieur ; nous ne sommes plus que deux, mon frère et moi.
— ^Et votre père est bien pauvre, ma chère enfant? dit l'étranger à la petite fille.
— Oh I oui, bien pauvre, monsieur. Voyez, dit-elle en montrant le morceau de pain auquel ils n'avaient touché ni l'un ni l'autre, c'est là tout ce qu'il y a de pain au logis. Papa et maman n'en ont pas gardé pour eux. Chaque fois que maman nous donne à déjeuner, elle nous dit : ''Allez manger dans les champs, mes chers enfants." C'est pour que nous ne nous apercevions pas qu'ils se privent de déjeuner. ^
.^Pauvres enfants I dit l'étranger vivement ému. Où demeui'ent vos parents?
ou, AHBDBB WOLEGANG MOZART« 77
— Làrhaut, sur la colline, monsieur ; dans cette petite maison dont vous pouvez voir d'ici le toit, répondit Wolfgang.
— ^N'est-ce point une maison qui a appartenu à Dusseck? demanda Fétranger.
— ^Un musicien aussi, comme mon père... oui, monsieur, dit la petite fille.
— ^Pauvres enfants I répéta l'étranger en essuyant une larme. Dites-moi, quand je vous ai vus tous les deux priant le grand Népomucène, que lui-demandiez-vous ?
— Moi, monsieur, dit la petite fille, je lui demandais de me faire trouver un moyen de gagner de l'argent pour en donner à mes parents. . . afin que mon frère et moi ne soyons pas, chaque jour, les seuls à déjeuner. Wolfgang m'a dit qu'il l'avait trouvé ce moyen ; mais je crains bien...
— Si ce que dit Wolfgang est vrai, qu'il soit très-fort sur le piano et toi aussi, son idée peut s'exécuter, et Je me fais fort de vous aider.
— Mon frère est si fort et si bon musicien, que nonseulement il joue à la première vue tout ce qu'on lui présente, mais il compose encore de trè&-jolis morceaux, à ce que dit papa.
— Quel âge a votre frère?
— Six ans, monsieur, et moi huit.
— ^£t cet enfant compose déjà! s'écria le prétendu envoyé de saint Jean Népomucène.
— Cela vous étonne, dit Wolfgang en riant, eh bien^ venez chez nous, monsieur, et vous verrez."
L'éCnmger tiim a» inontie, réflé^it im moment, et dit ^an ton moitié sérieux, nmtié badin r
^^Mes diers eniknts, le grand N^Kimnoène, oe saint lévâé de la Bohême, m'onkMme de toos dire de letonmer diez tob parents; Vooa y resterez tonte la joomée, et, avant la nmt, yoos aurez de mes noovdles... Allez.*'
L'étranger se retirait, Wol%ang Fairètapar le pan de son habit.
*^£ncore nn mot, monsienr : avant de retoomer an del, où sans doate vons demeurez, pnisqae vous êtes Fami de Népomacène...
— Que vas-ta demander, mon frère ?" interrompit Frederîka voulant empêcher son frère de continuer. Celui-ci lui ayant dit quelques mots & l'oreille : ^^Non, non, Wolfgang, s'écria-t-elle, c'est indiscret ; non, je ne veux pas.'
— Qu'est-ce, chère petite? demanda Fétranger;
— ^E31e ne veut pas que je vous dise de prier le grand Népomucène d'envoyer à dîner à maman, répondit si vite Wolfgang, que Frederika n'eut pas le temps de Farrêter... 11 le* peut, n'est-ce pas, monsieur?
— ^Mais sans doute, que ta mère y compte.
—Que désires-tu encore? Parle... ne crains rien !
— ^Un habit pour papa, qui d^uis quelques jours ne peut plus aller donner ses leçons : le sien est si usé !
-—Et puis?
— Et puis ? Une belle robe pour maman : cela lui va ai bien]
— ^Est-ce tout?
ou, AUSDSB WOLFGANO HOZABT. 79
— ^A8sez,inon fi-ère, dit Frederika avec la délicate such ceptibilité d'une enfant bien née.
— ^Laisse donc, ma sœur... Je veux encore demander quelque chose pour toi.
— Je ne veux rien pour moi ; tu abuses des bontés de monsieur.
— Bien que Je sois touché de la délicatesse de ta sœur, dit l'étranger, Je t'autorise, au nom du grand Népomucène, à me fmre connaître tous tes désirs.
— ^Eh bien, ce que Je veux encore,' c'est un grand palais, et des domestiques, pour que ma mère ne se fatigue pas à faire le ménage ; puis... c'est tout. Je crois*
— ^Tu ne m'as rien denumdé pour toi.
— Oh ! c'est inutile, monsieur ; donnez à papa tout oe qu'il lui faut, moi Je n'aurai besoin de rien.
— Charmant et adorable enfant I... Adieu... à bientôt."
En disant ces mots, rétranger s'éloigna ; il disparut si vite derrière les arbres épais de la forêt, que les enfants en restèrent tout suipris.
^'Est-ce que tu penses, Wol^ang, qu'il nous enveiTa & dîner? demanda Frederika en repreniCnt avec son frère le chemin de la maison.
— Qui en doute? dit Wolfgang d'un ton plein d'assurance.
•^Four moi, Je pense que oe monsieur s'est moqué de nous.
— Cest ce que nous allons voir," répondit te petit Mozart»
LES FBOMESSES DE l'eNYOTB DU COUND NBP0in7CàllB.
Dès que nos deux enfants fbrent arrivés chez enx, nne femme jeune encore et proprement mise leur dit avec tristesse: ^^Eh quoi ! vous n'avez touché à votre pain ni l'un ni l'autre?
— ^Nous n'avions pas faim, maman, se hâta de répondre Frederika.
— Qu'est-ce qui vous a donc fait perdre l'appétit?
— ^Imagine-toi, maman, que ma sœur et moi, nous avons vu l'envoyé du grand Népomucène, ce saint dont papa m'a si souvent raconté l'histoire.
— Contez-nous donc ça, maître Wolfgang," dit en entrant un nouveau personnage dont la figure était pleine de Ixmhomie. Les deux enfants le saluèrent du nom de "bon petit papa,"
"Figurez-vous, bon petit papa, un grand bel homme, continua Wolfgang, une belle figure, l'air d'un roi, enfin l
— ^Et à quoi as-tu vu que c'était l'envoyé du grand Népomucène? demanda le maître de chapelle.
ou, au&d6b woLVOÂira kozabt. 81
— Il me l*a dit.
— ^Et quelles preuves t'en a-t*il données?
— Quelles preuves I... vous allez les voir, les preuvesl... A vous, il va vous envoyer un habit ; une robe à maman, quelque chose pour ma soBur... et un bon dîner pour nous tous..."
M. Mozart ne put s'empêcher de rire â cet excès de naïveté de son fils.
^Œt tu crois cela, cher enfant?
— ^L'ami de saint Jean Népomucène me l'a dit, bon petit papa.
— ^n s'est moqué de toi.
— ^Moqué de moi?... pourquoi, papa?... Oh! non... si vous l'aviez vu, vous ne parleriez pas ainsi. Sa figure est si bonne! Que direz-vous donc aussi, lorsqu'à la place de cette pauvre petite maison nous aurons un palais? Oh! depuis que Je sais ça, cette sombre et triste chambre me déplaît..."
£n disant ces derniers mots, le petit Mozart Jeta autour de lui un regard de dédain ; en effet, la chambre où il se trouvait servait à la fois de cuisine, de salle à manger et de salon ; d'un côté était une haute et large cheminée avec des casseroles accrochées dans l'intérieur de l'âtre ; de l'autre un piano au-dessus duquel on voyait un violon suspendu à la muraille ; au milieu une table en bois noir ; et autour quelques chaises de paille,
"Ah ! nous aurons aussi un palais I dit M. Mozart avec une naïve bonhomie.
-—Oui, papa, un palais, avec tout plein de valets pour nous servir... Eh bien, que fais-tu donc, maman?
demanda Tenfluit ft madame Mozart, qui disposait ce qu'il fallait pour le dîner.
— ^Ta le vois, en attendant les yalets, je prépare le dîner.
— JjQ dîner I... le dîner I... quand je dis qu'on ya te l'apporter tout cuit... entenda-tu, maman, tout cuit, et cuit à point encore. . .**
Le père et la mère allaient éclater de rire, lorsqu'ils entendirent frapper à la porte.
LA SOHATB.
sinier.
C'était un fourgon couvert ; il en sortit un cuisinier, son aide de cuisine et tout l'attirail d'un beau diner.
^'C'est de la part de la personne que M. Wolfgang Mozart a rencontrée à l'entrée de la forêt," dit en entrant le cuisinier. Et il posa sur la table, au fur et à mesure que son camarade les retirait du fourgon, des plats tout préparés, des bouteilles d'un vin exquis, tout ce qu'il fallait pour un excellent repas.
^'Pourriez-voas, mon bon ami, me fkire connaître la personne qui vous envoie? demanda M. Mozart au cui-
ou, AJtÉDSE WOLFOAJNU MOZART. 83
— Je ne pois vous satisfaire," répondit cet homme d'un ton respectueux.
Le maître de chapelle insista.
^'Monsieur votre fils connaît celui qui m'envoie.
— Oui, dit Wolfgang, et Frederika aussi le connaît : c'est l'envoyé et l'ami du grand saint Jean Népomucène!...
— ^De grâce, expliquez-moi ce mystère?" ajouta seliensement M. Mozart.
Le cuisinier répondit :
^^Monsieur, je ne puis rien vous dire de plus, sinon que le dîner est payé. Vous pouvez le manger sans crainte. Si vous voulez en savoir davantage, priez voti*e fils de se mettre au piano, et d'improviser une sonate, alors la personne paraîtra... Ne me faites pas d'autres questions, je ne saurais y répondre."
Le dîner servi, le cuisinier se retira avec son aide de cuisine ; ils remontèrent dans le fourgon, et disparurent, laissant la famille Mozart toute stupéfaite.
Le petit Wolfgang, après le départ du cuisinier, rompit le silence :
^^£h bien ! quand je vous le disais !
-J'ai bien cru qu'on voulait se moquer de nous, mon pauvre frère, dit Frederika ; je vois maintenant que ce monsieur est bien l'envoyé du saint de la Bohême..."
— Mes chers enfants, dit maître Mozart, mettons-nous toujours à table. L'homme généreux qui nous envoie à dîner n'est, crojezrle bien, le représentant d'aucun saint. Buvons à sa santé ; son nom nous est inconnu, mais son souvenir restera dans nos cœurs."
84 LB FBm sobcieb;
Vous pensez, mes jeunes lectenrs, combien le repas dut être gai ; il y avait si longtemps qae la famille Mozart n'avait dîné ansâ splendidement 1 Qaant aux •enfants, ils ne s'étaient januds vos à pareille fdte, et s'en donnaient à oœnr Joie, lorsque Vhorïoge d'un courent voisin vint à sonner deux heures. Wolfgang sauta à bas de sa chaise.
^'Où vas-tu donc? lui demanda sa mère.
— Composer une sonate qui doit faire apparaître le monsieur au cUner." Et Wol^ang approcha devant le piano un petit tabouret, sur lequel il se tint debout ; il était si petit, que ses coudes étaient à peine à la hauteur des touches. '^Ah? Je n'oubUe rien! moi," dit-il en commençant à Jouer.
n fit d'abord quelques gammes avec un aplomb, une précision extraordinaires pour un enfant aussi faible, aussi étourdi ; s'animant par degrés, de la gamme il passa aux accords ; puis il se mit à improviser un thème si doux, si suave, que le maître de chapelle et sa fenmie en restèrent muets de surprise. S'abandonnant bientôt à toute la richesse d'une imagination capricieuse et enfantine, il fit voler ses doigts sur le clavier ; à peine ^Seuraient-ils les touches. Les unes cependant, frappées de main de maître, vibraient avec force ; les autres, pour ainsi dire caressées, rendaient des sons si expressifis, que les larmes en vinrent aux yeux de maître Mozart et de sa femme.
Attendris, émus au delà de toute expression, par les sons ravissants que Wolfgang tnrait de son instrument, tous oublièrent, non-seulement le dîner, mais Picore la
ou, AMSDâK WOLFGAKa MOZAKT« 85
venue de l'étranger, qai devait paraître aux premiers accords de la sonate improvisée.
"Viens m'embrassèr, viens, maître Wolfgang Mozart ! B'écrià le maître de chapelle avec un enthousiasme de* père et d'artiste ; va I avec l'aide de Dieu, de Notre- Dame de Lorette et du grand saint Jean Népomucène, tu seras un jour un grand inaitre, un grand compositeur, un grand honmie ! Mais qui te poussera dans le monde, pauvre enfant ignoré 1 qui te fera sortir de l'obscurîté oii te plonge ma misère ? Qui te protégera ?. . •
— ^Moi I" s'écria une voix de l'extérieur.
C'était celle de l'étranger. A sa vue, Wolfgang courut â lui, et lui prenant la main :
"Voici l'ami du grand saint Jean Népomncène I"
Mais à peine le maître de chapelle l'eut-il aperçu, quHl se leva avec tous les signes du plus profond respect, et s'inclina en disant :
"Sa Majesté l'empereur d'Autridie^ François I^/'
mSTOIBB DU GBAND SÀISCT JEAN NEPOMUCâlïE.
Quelques jours après cette aventure, madame Mozart disposait en pleurant tout ce qui était nécessaire pour le départ de son mari et de son fils.
**Ne pleure pas tinAf feimne, disait le maître de ebiq;>élle, puisque la bonté de Dieu ae manifeste dé)A pour notre ehet fils< Nous alloos & la cour de Timpérar trioe Marie Thérèae^ oette reine ainsi grande, aussi sage que belle ; nous y allons, invités par son auguste époult kiMoème, FVançms I^.
«^A six ans, oommeneer déji une Tie de labeur! dit la pamrre mère en étouffant ses sonpirft.
-^e travaillerai pour toi, ohàre maman^ et ce êem uutS vie de plaisir/' rqxrit Wol%ang eu se jetant au cou dé aa mère.
Une heure après, le malti^ de du^Ile et son fils étaient sur la route de Yienùe« Le toyage n'offîit aucun incident remitfquable. Dès qu'ils fiireût atrivés, Tempereur leuir fit dire quil les fe6évrait lé leâdemaiii. £n même temps des ordres fbrent donnés pour organiser uû concert ; tons les seigneurs et les dames de la Cdur ftirent invités à venir entendre Penfant merveilleus:.
Le lendemain, Mozart sortit pour aller visiter quelques amis ; à son retour, il trouva son fils faisant des cabrioles dans la chambre.
^^J'aî fait mes prières, dit-iî à son père, j'ai exercé mes doigts, et maintenant je me repose.
— Joli repos I lui répondit son père en riant.
-^Dame, papa, chacun le prend à sa manière.'^
Le soir venu, Wolfgang fut conduit par son père au palaiâ impérial ; le maitre de chapelle était Vétu de noir. S<>n fils avait un costume de ooUr : un petit habit de drap lilas, avec une veste de mair» de la même couleur, des
on, AMÉ^ WOlMtàVQ VOZABt. 87
^dotte9 d9 mm xooe, 4es b«9 blniies eti d^s aooUers ft bQqeteeu & ét»iy oU à ei:oqaer ; nm eût dit un petit mur* quis en miniature.
Un mAÎtre 4e eâ:éi9onief les introduisit <lan9 la salle du concert ; il n'y avait encore personne, La première chose que Wolfgang aperçi^t, ce ftat u^ isiip^be piano, deraiàt lequel U alla vite s'asseoir. Mozart passa sur xùi balcon qui donnait sur les superbes Jardins du palais.
Wol^ang, resté seul dans ce vaste salon, édairé comme pour une fftte royale, était assis devant le piano ^ ses petits doigts couraient sur les touches avec une ra* pidité merveilleuse, lorsqu'il entendit prés de lui une voix d'enfant lui dire :
^^Ohl que vous Jouez bien! Est-ce cpxb vous êtes ce petit Mozart dont on parle tant ici depuis deux Jours?'*
WoUjpmg se retourne : il voit à ses côtés une petite fille de sept ans, très-richem^t mise et d'une ravissante beauté.
^'Que vous êtes belle]" ftit la réponse de l'enfant de la Bohême.
^Cest ce qu'on me dit tous les joQrs ; mais $a m'est bien égal ! riposta la petite fille. Bépondez-mçi donc, ètes-vous Wolfgai^ Mozart?
— Oui, mademoiselle.
— ^Et qui vous apprend â si bien jouer du piano?
-^Mon père.
— Que c'est ennuyeujp d'apprendre! Vous avw di étudier beaucoup pour devoir aussi &rt, n'est^e pas?
— Oui, et peJLa mç fatiguait quelquefois ; alors je me
88 LB PETIT sobcieb;
mettais ft prier le grand saint Jean Népomucène de me donner da oom*i^e et de la bonne volonté, et il me donnait de tout ça.
— Quel est ce grand saint Jean Népomucène?
— "Le saint de la Bohême.
— Pourquoi Tappelle-t-on le saint de la Bohême.
— ^Parce que sa statue est sur le pont de la Moldau â Prague.
— Ce n^est pas une raison, dit la petite fille avec impatience.
— Je sais son histoire, dit Wolfgang, et Je puis tous la raconter.
— Oh oui I contez-la-moi, vous me ferez grand plaisir*
— ^Écoutez, n y a bien longtemps, bien longtemps, il y avait à. Népomucène un vicaire de l'archevêque de Pri^e qui était bon, bon comme tout, et qui faisait ^aumône tant et si bien, qu'il ne lui restait plus rien pour lui ; souvent même il se couchait sans souper parce que le matin il avait donné son dîner aux pauvres. On le nommait Jean Welfin ; c'était un bien saint homme. Or, un jour, l'archevêque du vicaire de Prague vint à passer à Népomucène, et se confessa à son vicaire. Le lendemain, Vinceslas, qui était le roi, envoya chercher le vicaire : "Je t'ordonne, lui dit-il, de me dévoiler la confession de ton archevêque. — Je ne le peux pas, sire, répondit très-humblement le vicaire, la confession est une chose sacrée. — Je le veux, dit le roi de sa plus grosse voix.— -Je ne le puis, sire," répondait toujours
ou, AMia>i» woLf^Àwa iiozabt. fl9
Jean Welfisu Aloi*9 le roi 99 vbM> dans qoQ grwde oolère ; il menaça le rioaire de le faire mourir d'une vilaine qior| s'il ne disf^it pas ee que loi, le 'iroi, youlait savoir. ''Ni pour or ni pour argent, ni pour menaces ni pour torture^i je ne parlerai, répliqua le yicaire ; la confession est unQ chose sacarée." Voyant qu'il n'en pouvait rien obtenir, le roi ordonna de le faire mourir ; et une nuit, une nuit bien noire, le pauvre Jean Welfin fut traîné, par de idlains hommes^, sur le pont de la Moldaa ; malgré ses lannes et ses prières, il fut précipité dans le fleuve, qui est très-profond à cet endroit-là* On ne r^rouva jamais son corp9) parce qu'au li^u d'aller au fond de l'eau, il fût emporté par un ange en paradis, oti il est assis à côté d^ Dieu *, et Jean Welfin, qni était un pauvre homme sur terre, i^t aujourd'hui, dans le eiel, le représentait de la Bohême $ et il Ta bien mérité."
Comme Wolfgang achevait son récit, il entendit ui| grand frou-frou de robes de soie, de souliers de satin, d^ plumes qui se remuai^it dans des fleurs ; il regarda autour de lui, et vit lavec étonnement ce grand salon, si désert un momwt auparavant, rempli de belles dames çt de beaux piessieurs, H se leva tout roug^ et tout confus.
''Ne me reco^nf^»^ pas? lui demanda u^ monsieur qui vint à lui.
— Yous êtes l'emp^eur, lui dit Wolfgang en le r^;ardant.
— Et voici l'impératrice Marie-Thérèse," ajouta l'ejg»* pereur en conduisant le pelât Mozart vers une dame de quarante-cinq ans enviiron et dan^ tout^ l'éclat de la
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beauté; elle accaelUit Tenfant avec la plus parfaite bienveillance.
Le petit Mozart alla s'asseoir devant le piano, et là, souriant à ceux qui l'entoiiraîent et particulièrement ft la jeune enfant, car elle n'avait pas voulu s'éloigner de lui, il commença à jouer. H montra une telle aisance, que ses petits doigts semblaient badiner avec les touches, passant d'une mesure vive, difficile et grave, à une mesure lente et plus mélodieusement accentuée. L'illustre auditoire ne put retenit un cri d'admiration, émerveillé d'un talent aussi précoce.
"Wolfgang connaît si bien son clavier, qu'il pourrait jouer les yeux fermés, fit remarquer son père.
— Couvrez le piano, et vous verrez," dit Wolfgang.
En effet, il joua avec le plus grand aplomb sous le drap qui recouvrait les touches. Lorsqu'il s'arrêta essoufflé} fatigué, son pauvre petit front tout en sueur, l'impératrice lui, fit signe de venir auprès d'elle.
Wolfgang descendit de sa chaise pour se rendre au désir de l'impératrice ; mais, soit le peu d'habitude qu'il avait de marcher sur un parquet ciré, soit par suite de rémotion que devait lui causer une si brillante réunion, il fit un faux pas et tomba.
La petite inconnue poussa un cri, et s'élançant vers lui pour le relever :
"T'es-tu fait mal, mon petit ami? lui demanda-t-elle d'une voix si douce et si pleine d'intérêt, que Wolfgang lui répondit naïvement :
— ^Vous êtes encore plus belle que tout à l'heure! voulez- vous m'épouser?"
OIT, AMÊDÉE WOLFOAXa MOZART. 01
La jeime enfant partit d'un éclat de rire ;
"Mais cela ne se peut pas, mon pauvre petit.
— Pourquoi? nous sommes du même âge.
— ^Tu n'es qu'un pauvre petit artiste.
-J'en deviendrai un grand.
— ^£t moi Je suis Marie-Antoinettei archiduchesse d'Autriche.
— Ça m'est bien égal, je vous épouse tout de même," répliqua Wolfgang, au grand amusement de cette haute et imposante assemblée, peu habituée à ce naïf langage.
Hélas! mes jeunes lecteurs, cette petite fille, que Mozart enfant se choisissait pour femme avec une si adorable ingénuité, ne fut pas si heureuse que d'épouser un artiste. Plus tard, le jour même où Mozart, le grand compositeur, était couronné publiquement et salué par les vivat de la population de Vienne, ce même jour cette jeune enfant, devenue reine de France et femme de Louis XVI, était insultée par un peuple en fureur. Deux ans après elle montait sur l'échafaud. Étrange et mystérieuse destinée que Dieu cache aux yeux des humains^ et dont on ne peut jamais prévoir la fin ni deviner la trame!
Mais revenons â notre jeune héros, qui promettait déjà ce qu'il a si bien tenu. Charmée de ses dispositions précoces, l'impératrice daigna l'associer aux jeux de l'archiduchesse Marie-Antoinette, d'un an plus âgée que lui.
Wolfgang n'avait pas huit ans lorsqu'il parut, en 1763,
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â la cour de'VersaUlea ; il toucha l'oi^e & la diapelle du roi, et ae montra, dit-on, régal des plus grands maîtres. A cette époque, il composa deuac sonates, qu'il dédia, l'une â Madame Victoire, fille du roi, et Vautre à la comtesse de Tessé. En 1768, Mozart ;*etouma â Vienne, où il composa un opéra bouffa, la Finie semplice. A quatorze ans, il fit paraître Mithridate^ qui eut vingt représentations consécutives.
Mozart fit un second voyage â Paris en 1776. A cette époque, on représenta Aiceste^ du chevalier de Gluck. Cet opéra n'eut aucun succèsu Après la première représentation, Gluck était dans le foyer, recevant les comr pliments de condoléance de ses amis, lorsqu'un jeune homme vint se précipiter tout en pleurs dans ses bras.
^'Ab ! les barbares ! les cœurs ,de bronze I Que faut-il pour les émouvoir? criait-il,
^Console-toi, petit, lui répondit Gluck ; dans trente $ns, ils me rendroiit justice."
C^ui que Gluc>: appelait p^it n'était «utre que Wolfgang Mozart^
M9?:art mourut ft trente-six ans. Cest en composant ce fameux JReguiem qui lui fut demandé par un inconnu, qu'il sentit sa ^ approcher. ^^Je travaille pour nœs funérailles," disait-il. En effet, le feu de la composition lui alluma le sang à un tel point, que sa femme de l'avis des médicins, fut obligée de lui retirer sa partition. Cer pendant la santé lui revint. On lui rendit son œuvre commencée pour ^u'U l'achevât ; mais la mprt ne lui en laissa pas le temps. \ÀAgnus Dei qui termine cet admirable morceau fut, pour ce grand artiste, le chant du
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cygne ; on y sent l'empreinte d'une mélancolie profonde, Fonction religieuse dont son âme était remplie. Quelques heures avant de mourir, il se fit apporter sa fameuse messe du Mequiem, ^'Eh bien ! s'écria-t-il, n'avaisje pas raison de dire que c'était pour moi que je composais ce chant de mort !'' Mozart expira le 7 décembre
8EPPEBL LE TIMBALIER
ou