LA SONATE
C'était un fourgon couvert ; il en sortit un cuisinier, son aide de cuisine et tout l'attirail d'un beau dîner.
"C'est de la part de la personne que M. Wolfgang Mozart a rencontrée à l'entrée de la forêt," dit en entrant le cuisinier. Et il posa sur la table, au fur et à mesure que son camarade les retirait du fourgon, des plats tout préparés, des bouteilles d'un vin exquis, tout ce qu'il fallait pour un excellent repas.
"Pourriez-vous, mon bon ami, me faire connaître la personne qui vous envoie? demanda M. Mozart au cuisinier.
on, AiraDKW WOLFGAKG IfOZABT. 68
— Je ne puis vous satisfaire,'* répondit oêt hommo d'un ton respectueux.
Le maître de chapelle insista.
^^Monsieur votre fils connaît celui qui m'envoie.
— Oui, dit Wolfgang, et Frederîka aussi le connaît ; c'est l'envoyé et l'ami du grand saint Jean Népomucène!...
— ^De ^ce, expliquez-moi ce mystère?" ajouta sérieusem^t M. Mozart.
Le cuisinier répondit :
^'Monsieur, je ne puis rien vous dire de plus, sinon que le diner est payé. Vous pouvez le manger sans crainte. Si vous voulez en savoir davantage, priez votre fils de se mettre au piano, et d'improviser une sonate, alors la personne paraîtra... Ne me faites pas d'autres questions, je ne saurais y répondre."
Le dîner servi, le cuisinier se retira avec son aide de cuisine ; ils remontèrent dans le fourgon, et disparurent, laissant la famUle Mozart toute stupéfaite.
Le petit Wolfgang, après le départ du cuisinier* rompit le silence :
: ^^Eh bien I quand je vous le disais I
^'ai bien cru qu'on voulait se moquer de nous, mon pauvre frère, dit Frederika ; je vois maintenant que ce monsieur est bien l'envoyé du saint de la Bohême..."
— ^Mes chers enflsuats, dit maître Mozart, mettons-nous toujours â table. L'homme généreux qui nous envoie à dîner n'est, croyez-le bien, le représentant d'aucun saint. Buvons à sa santé ; son nom nous est inconnu, mais son souvenir restera dans nos cœurs ''
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Vous penioz, mes JemieB leotecm, combien le repas dut être gai ; il y avait si longtemps qae la famille Mozart ^ n^ayait dîné aussi splendidement! Quant aux enfants, ils ne s'étaient jamais vus & pareille fête, et s'en donnaient à cœur joie, lorsque Thbrloge d'un couvent voisin vint i sonner 'deux heures. Wolfgang sauta â bas de sa chaise.
^'Où vaa-ta donc? lui demanda sa mère.
— Composer une sonate qui doit faire af^araître le monsieur au dîner." Et Wolfgang ^ppro<^ devant le piano un petit tabouret, sur lequel il se tint debout ; il était si petit, que ses coudes étaient â peine à la hauteur des touches. ^^Ah? je n'oublie rient moi," dit-il en commençant à jouer.
n fit d'abord quelques gammes avec un aplomb, une précision extraordinaires pour un enfant aussi faible, aussi étourdi ; s'smimant par degrés, de la gamme il passa aux accords ; puis il se mit à improviser un thème si doux, si suave, que le maître de chi^lle et sa femme en restèrent muets de surprise. S'abandonnant bientôt à toute la richesse d'une imagination capricieuse et enfantine, il fit voler ses doigts sur le clavier ; â peine effleuraient-ils les touches. Les unes cependant, frappées de main de maître, vibraient avec force ; les autres, pour ainsi dire caressées, rendaient des sons si expressifs, que les larmes en vinrent aux yeux de maître Mozart et de sa femme.
Attendris, émus au delà de toute expression, par les sons ravissants que Wol^ang tirait de son instrument, ious oublièrent, non-seul^uient le <^er, mais encore la
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venae de rétranger, qui devait paraître airs premiers accords de la sonate improvisée.
^^Yiens m'embrasser, viens, maître Wolfgang Mozart I s'écria le maître de chapelle avec nn enthoutdasme de père et d'artiste ; va ] avec l'aide de Dieu, de Notre- Dame de Lorette et du grand saint Jean Népomacène^ tu seras un jour nn grand xnaitre, nn grand compositeur, un grand homme ! Mais qui te poussera dans le monde, pauvre enfimt ignoré t qui te fera sortir de l'obscurité où te plonge ma misère? ^ Qui te protégera ?...
— ^Moi I " s'écria une voix de l'extérieur.
C'était celle de l'étranger. A sa vue, Wolfgang coorut i liii, et lui prenant la main :
^^Yoici l'ami du grand saint Jean Népomucène I'* Mais à peine le maître de chapelle l'eut-il aperçu, qu'il se leva avec tous les signes du plus profond respect, et s'inclina en disant :
• "Sa Majesté l'empereur â'AutriGbe,^Fraiisois l^J*
HISTOIBE DU GSLAKD SAIKT JSÂK idSPOinTCâNS*
Quelques jours après cette aventure, madame Mozart disposait en pleurant tout ce qui était nécessaire pour le départ de son mari et de son fils.
66 UB FEfnr sobcûeb;
^*Ne pleure pas ainsi, femme, disait le maître de chapelle, puisque la bonté de Dieu se manifeste déjà pour notre cher fils. Nous allons à la cour de Timpératriceil&iarie Thérèse, cette reine aussi grande, aussi sage rque belle ; nous y allons, invités par son auguste époux lui-même,*Fran9ois I®"^,
— ^A six ans, commencer déjà une vie de labeur I dit }a pauvre mère en étouffant ses soupirs.
— Je travaillerai pour toi, chère maman, et ce sera une vie de plaisir," reprit Wolfgang en se jetant au cou de sa mère.
Une heure après, le maître de chapelle et son fils étaient sur la route de Vienne. Le voyage n'ofiHt aucun incident remarquable. Dès qu'ils furent arrivés, l'empereur leur fit dire qu'il les recevrait le lendemain. En même temps des ordres furent donnés pour organiser un concert ; tous les seigneurs et les damés de la coût furent invités à venir entendre l'enfant merveilleux.
Le lendemain, Mozart sortit pour aller visiter quel(}ues amis ; à son retour, il trouva son fils faisant des cabrioles dans la chambre.
''J'ai fait mes prières, dit-il à son père, j'ai exercé mes doigts, et maintenant je me repose.
— Joli repos ! lui répondit son père en riant.
— ^Dame, papa, chacun le prend à sa manière."
Le soir venu, Wolfgang fut conduit par son père au palais impérial ; le maître de chapelle étaitvêtu de noir. Son fils avait un costume de cour : un petit habit de drap lilas, avec une veste de moire de la même couleur, des
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cnlotteâ de soie rose, des bas blancs et des souliers i boucles. H étaicjoli à croquer ; on eût dit un petit marquis en miniature.
Un mdtre de cérémonies les introduisit dans la salle du concert ; il n'y avait encore personne. La première chose que Wolfgang aperçut, ce fut un superbe piano, devant lequel il alla vite s'asseoir. '^Mozart passa sur un balcon qui Sonnait sur les superbes jardins du palais^
Wolfgang, resté seul dans ce vaste salon, éclairé comme pour une fête royale, était assis devant le piano f «es petits doigts couraient sur les touches avec une rapidité merveilleuse, lorsqu'il entendit près de lui une voix d'enfant lui dire :
**^0h I que vous jouez bien I Est-ce que vous êtes ce .petit Mozart dont on parle tant ici depuis deux jours?"
Wolfgang se retourne : il voit à ses côtés une petite fille de sept ans, très-richement mise et d'une ravissante beauté.
^'Que vous êtes belle 1" fht la réponse de l'enfant de la Bohême.
^'C'est ce qu'on me dit tous les jours ; mais ça m'est bien égal I riposta la petite fille. Bépondez-moi donc, êtes-vous Wolfgang Mozart?
— Oui, mademoiselle.
— ^Et qui vous apprend à si bien jouer du piano?
— ^Mon père.
-^ue c'est ennuyeux d'apprendre! ^Vous avez dû étudier beaucoup pour devenir aussi fort, n'est-ce pas?
— Oui, et cela me fatiguait quelquefois ; alors je me
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mettais ft prier le grand saint Jean Képomucdne de me donner da courage et de la bonne volonté, et il me don» naît de tout ça.
— Quel est ce grand saint Jean Népomncène?
— ^Le saint de la Bohême.
— ^Pourquoi Tappelle-t-on le saint de la Bohême.
— ^Parce que sa statue est sur le pont de la Moldau â Prague.
% — Ce n'est pas une raison, dit la petite fille avec impatience.
— Je sais son histoire, dit Wolfgang, et je puis voua la raconter.
— Oh onil ^xmtezola'^mm, vous me ferez grand
— ^Êcoute2. n y a bien longtemps, bien longtemps, il y avait à Népomncène un vicaire de l'archevêque de Prague qui était bon, bon comme tout, et qui faisait l'aumône tant et si bien, qu'il ne lui restait plus rien pour lui ; souvent même il se couchait sans souper parce que le matin il avait donné son dîner aux pauvres. On le nommait Jean Welfin ; c'était un bien saint homme. Or, un jour, l'archevêque du vicaire de Prague vint à passer â Népomucène, et se confessa & son vicaire. Le lendemain, Vinceslas, qui était le roi, envoya chercher le vicaire : •* Je t'ordonne, lui dit-il, de me dévoiler la confession de ton archevêque. — Je ne le peux pas, sire, répondit très-humblement le vicaire, la confession est une diose sacrée. — Je lé veux, dit le roi de sa plu$ grosse voix.-^e ne le puis, sire," répondait toujoors
ou, AHÊDÊE WOLFGAHG UOZABT. 89
Jean Welfin. Alors le roi se mit dans une grande colère ; il menaça le vicaire de le faire mourir d'one vilaine mort s'il ne disait pas ce que Ini, le roi, voulait savoir. "Ni pour or ni pour argent, m pour menaces ni pour tortures, Je ne parlerai, répliqua le vicaire ; la confession est une chose sacrée.'* Voyant qu'il n'en pouvait rien obtenir, le roi ordonna de le faire mourir ; et une nuit, une nuit bien noire, le pauvre Jean Welfin f\it traîné, par de vilains hommes, sur le pont de la Moldau ; malgré ses larmes et ses prières, il fut précipité dans le fleuve, qui est très-profond à cet endroit-là. On ne retrouva jamais son corps, parce qu'au lieu d'aller au fond de l'eau, il fut emporté par un ange en paradis, où il est assis à côté de Dieu ; et Jean Welfin, qui était un pauvre homme sur terre, est aujourd'hui, dans le ciel, le représentant de la Bohême ; et il l'a bien mérité."
Comme Wolfgang achevait son récit, il entendit un grand frou-frou de robes de soie, de souliers de satin, de plumes qui se remuaient dans des fleurs ; il regarda autour de lui, et vit avec étonnement ce grand salon, si désert un moment auparavant, rempli de belles dames et de beaux messieurs. H se leva tout rouge et tout confus.
"Ne me reconnais-tu pas? lui demanda un monsieur qui vint à lui.
— Vous êtes Fempereur, lui dit Wolfgang en le regardant.
— Et voici l'impératrice Marie-Thérèse," ajouta Pempereur en conduisant le petit Mozart vers une dame de quarante-cinq ans environ et dans tout l'éclat de la
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beauté ; elle aocueillit T^aat aveo la plus parfaite bienveillauce.
Le petit Mozart alla «'asseoir devant le piano, et Ift, souriant à eeux qui l'entouraieiit et particulièrement i la jeune enfant, car elle n'avait pas voulu s'éloigner do lui, il commença à jouer. Il montra une telle aisance, que ses petits doigts semblaient badiner avec les touches, passant d'une mesure vive, difficile et grave^ à une mesure lente et plus mélodieusement acc^tuée. L'illustre auditoire ne put retenir un cri d'iulmiration, émerveillé d'un talent aussi précoce.
^'Wolfgang connaît si bien son clavier, qu'U pourraili jouer les yeux fermés, fit remarquer son père^
—Couvrez le piano, et vous verrez," dit Wolfgang.
En effet, il joua avec le plus grand aplomb sous le drap qui Recouvrait les touches. liOrsqu'il s'arrêta^essoufiOié, fatigué, son pauvre petit front tout en sueur, l'impératrice lui fit signe de venir auprès d'elle.
Wolfgang descendit de sa chaise pour se rendre au désir de l'impératrice ; mais, soit le peu d'habitude qu'il avait de marché sur un parquet ciré, soit par suite de l'émotion que deviû&ililj^lî^ ^uie si brillante réunion, il fit un faux pas et tomba.
La petite inconnue poussa un cri, et s'élançant vers lui pour le relever :
^^T'es- tu fait mal ^ mon petit ami? lui demanda-t-dle d'une voix si douce et si pleiae d'iatérêt, que Wolfgang lui répondit naïvement r
— ^Vous êtes encore plus belle que tout & l'heure l voulez- vous m'épouser ?"
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La jcnnie enfant partit d'an éclat de rire:
*^Mai8 cela ne' se pcat pas, nxm paoTre pelât» — Foforqaoî? nous sommes da même âge.
— ^Tu n'es qu'un pauTre petit artiste.
— J'en deviendrai un grand.
— Et moi je suis Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche.
— ^Ça m'est bien égal, je vous épouse tout de même," répliqua WolJ^ang, au grand amusement de cette haute et imposante assemblée^ peu habituée à ce naïf langage.
Hélas I mes jeunes lecteurs, cette petite fOle, que Mozart enfant se choisissait pour femme avec une si adorable ingénuité, ne fut pas si heureuse que d'épouser un artiste. Plus tard, le jour même oii Mozart, le grand compositeur, était couronné publiquement et salué par les vivat de la population de Vienne, ce même jour cette jeune enfant, devenue reine de France et femme de Louis
XVI, était insultée par un peuple en foreur. Deux ans après ^le montait sur l'échafaud. Étrange et mystérieuse destinée que Dieu cadie aux yeux des humains, et dont oxk ne peut jamais prévoir la fin ni deviner la trame I
Mais revenons 2 notre jeune héros^ qui p r ome tta it déjà ce qu'il a si bien tenu. Charmée de ses dispositions précoces, l'impératrice daigna l'assoder aux jeux de rarcMdndbesse Marie-Antoinette, d'un an plus âgée que lui.
Wol%ang n'avait pas huit ans lorsqu'il parut, en 1763,
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& la cour de Versailles ; il toucha Torgue & la chapelle du roi, et se montra, dit-on, l'égal des plus grands maîtres. A cett^ époque, il composa deux sonates, qu'il dédia, l'une à Madame Victoire, fille du roi, et l'autre & la comtesse de Tessé. En 1768, Mozart retourna & Vienne, où il composa un opéra bouffa, la Finie aemplice. A quatorze ans, il fit pBi2âtr& Mithridate^ qui eut vingt représentations consécutives.
Mozart fit un second voyage à Paris en 1776. A cette époque, on représent a Alceste^ du ch evftIîAr Ha filupTr^
Cet opéra n'eut aucun succès. Après la première repré-' sentation, Gluck était dans le foyer, recevant les compliments de condoléance de ses amis, lorsqu'un jeune homme vint se précipiter tout en^léurs dans ses bras.
^'Ah ! les barbares I les cœurs de bronze ! Que faut-il pour les émouvoir? criait-il.
— Console-toi, petit, lui répondit Gluck ; dans trente ans, ils me rendront justice."
Celui que Gluck appelait petit n'était autre que Wolfgang Mozart.
Mozart mourut à trente-six ans. Cest en composant ce fameux Mequiem qui lui fut demandé par un inconnu, qu'il sentit sa fin approcher. "Je travaille pour mes funérailles," disait-il. En effet, le feu de la composition lui alluma le sang à un tel point, que sa femme de l'avis des médicins, fut obligée de lui retirer sa partition. Cependant la santé lui revint. . On lui rendit son œuvre commencée pour qu'il l'achevât ; mais la mort ne lui en laissa pas le temps, i I^Agnus Dei qui termine cet admirable morceau fut, pour ce grand artiste, le chant du
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cygne ; on y sent l'empreinte dWe mélancolie profonde, l'onction religieuse dont son âme était remplie. Quelques heures avant de mourir, il se fit apporter sa fameuse messe du Requiem. ^^Eh bien I s'écna-t-îl, n'avais- ]e pas raison de dire que c^était pour moi que je composais ce chant de mort I " Mozart expira le 7 décembre
^SEPPERL LE TIMBALIER
ou